Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 11
«Rappelez-moi au souvenir du docteur Muir et de tout le monde. J'ai encore avec moi les 16,000 dollars, le reste était à bord de la bombarde, qui a été prise, ou qui du moins nous manque, avec toutes les fournitures du comité, mon ami Gamba, mes chevaux, mon nègre, mon bulldog, mon maître d'hôtel et mes domestiques, avec tous nos instrumens de paix et de guerre, plus 8,000 dollars: mais la prise sera-t-elle légitime ou non? c'est ce que doit décider le gouverneur des Sept-Iles. J'ai écrit tous les détails au docteur Muir, par la voie de Kalamo. Nous sommes en bon état; et, malgré le vent et la saison, malgré la chasse des Turcs, malgré le court sommeil que nous prenons sur le pont de la chaloupe, etc., etc., nous sommes dans une situation tolérable vu le pays et les circonstances. Mais je prévois que nous aurons besoin de tout l'argent que je puis réaliser à Zante et ailleurs. Mr Barff nous a donné huit mille et quelques dollars; ainsi, il y a encore une balance en ma faveur. Nous ne sommes pas certains que les vaisseaux qui nous ont donné la chasse fussent turcs, mais il y a une forte présomption pour le croire, et point de nouvelles qui contredisent cette idée. A Zante tout le monde, à commencer par le résident, m'a témoigné la plus grande bienveillance possible, et surtout votre digne et honnête associé.
»Dites à nos amis de ne pas se décourager:--nous pouvons encore réussir. J'ai débarqué, je crois, près d'Anatoliko, le jeune garçon et un autre Grec, qui étaient dans les plus terribles alarmes;--je les ai mis ainsi en sûreté: quant à moi et aux miens, il fallait que nous gardassions notre bien.
»J'espère que la captivité de Gamba ne sera que temporaire. Quant à nos effets et à nos dollars, si nous les avons,--tant mieux; sinon, patience. Je vous souhaite un heureux nouvel an, ainsi qu'à tous nos amis,
»Votre, etc.»
Durant ces aventures de lord Byron, le comte Gamba, pris par la frégate turque, avait été emmené, avec sa précieuse cargaison, à Patras, où le commandant de la flotte turque s'était établi. Là, après une entrevue avec le pacha, par qui il fut traité fort poliment durant sa détention, il eut le bonheur d'obtenir qu'on relâchât son navire et sa cargaison, et il arriva le 4 janvier à Missolonghi. Mais, à son grand étonnement, il apprit que lord Byron n'était pas encore arrivé. En effet,--comme si tous les incidens de cette courte traversée avaient été destinés à rembrunir les sombres pressentimens que Byron avait déjà conçus,--à son départ de Dragomestri, un violent coup de vent était survenu; la chaloupe fut deux fois poussée sur les rochers dans le passage des Scrofes, et, vu la force du vent et le peu de connaissance que le capitaine avait de ces bas-fonds, le danger fut considéré comme très-sérieux par tous les hommes à bord. «La seconde fois que le navire échoua, dit le comte Gamba, les matelots, perdant entièrement l'espérance de le sauver, commencèrent à songer à leur propre salut. Mais Lord Byron leur persuada de rester; par sa fermeté, et à l'aide de ses connaissances nautiques, il les mit hors de danger, et sauva ainsi la chaloupe, plusieurs vies, et 25,000 dollars, dont la plus grande partie en espèces.»
Le vent étant toujours contraire, on jeta l'ancre entre deux des nombreux îlots dont cette partie de la côte est bordée; et là Lord Byron, tant pour se rafraîchir que pour se laver, fut porté à commettre une imprudence qui a très-probablement contribué à produire sa fatale maladie. S'étant rendu dans une petite barque sur un petit rocher assez éloigné, il envoya chercher les caleçons de nankin qu'il avait coutume de mettre en se baignant, et quoique la mer fût houleuse, et la nuit froide (c'était le 3 janvier), il regagna la chaloupe à la nage. «Je suis complétement convaincu, dit son valet de chambre en rapportant cette imprudente prouesse, que la santé de milord en fut ébranlée. Certainement sa seigneurie n'en fut point malade sur l'heure, mais au bout de deux ou trois jours elle se plaignit d'une douleur générale dans les os, qui dura, à un degré plus ou moins fort, jusqu'au moment de sa mort.»
Lord Byron mit à la voile le lendemain matin avec l'espoir d'arriver à Missolonghi avant le coucher du soleil, mais il fut encore repoussé par les vents contraires, n'entra que fort tard dans le port, et ne descendit à terre que le 5 au matin.
On concevra aisément l'inquiétude qui, durant ce tems, avait tourmenté tout le monde à Missolonghi, où l'on savait que la flotte turque était sortie du golfe, et que Lord Byron était en route; elle est vivement dépeinte dans une lettre écrite, pendant ces momens d'attente, par un témoin oculaire. «La flotte turque, dit le colonel Stanhope, s'est mise en mer et bloque en ce moment le port. Plus loin on voit les vaisseaux grecs, et entre autres celui qu'on a envoyé à lord Byron. Nous ne savons si sa seigneurie est à bord ou non. Certes, nous sommes dans un jour de crise.» A la fin de la lettre, il ajoute: «Les domestiques de Lord Byron viennent d'arriver; il sera lui-même ici demain. S'il n'était pas venu, nous n'aurions pas eu besoin d'implorer le beau tems; car la flotte et l'armée sont affamées et inactives. Parry n'a point paru. S'il arrive aussi demain, toute la ville sera folle de plaisir.»
L'accueil que les Grecs firent à leur noble visiteur fut tel qu'on pouvait l'inférer de l'ardente sollicitude avec laquelle sa seigneurie avait été attendue. La population entière de la ville se porta en foule sur le rivage: les vaisseaux à l'ancre sous la forteresse tirèrent le canon pour saluer Lord Byron lorsqu'il passa devant eux; toutes les troupes et toutes les autorités civiles et militaires de la place, avec le prince Mavrocordato à leur tête, le reçurent à son débarquement, et l'accompagnèrent au milieu du bruit confus des cris de joie, d'une musique sauvage, et des décharges d'artillerie, jusqu'à la maison qui avait été préparée pour lui. «Je ne puis aisément décrire, dit le comte Gamba, les émotions qu'une telle scène excitait. Je saurais à peine retenir mes larmes.»
Après huit jours de fatigues pareilles, Lord Byron aurait pu fort bien désirer un court intervalle de délassement; mais le théâtre où il venait d'entrer éloignait toute pensée de repos: celui sur qui les regards et les espérances de tous étaient concentrés, ne pouvait guère songer à ménager sa personne. Il y avait d'ailleurs, à ce moment même, dans l'enceinte de Missolonghi, plus de causes réunies de trouble et de désordre qu'il n'y en eut jamais dans un si étroit espace. Dans tous les lieux publics ou particuliers, la désorganisation et le mécontentement se manifestaient. Des quatorze bricks de guerre qui étaient venus au secours de la place, et qui l'avaient quelque tems efficacement protégée contre une flotte turque double en nombre, neuf, faute de solde, s'en étaient déjà retournés à Hydra, tandis que les matelots des cinq autres, pour la même cause de plainte, avaient quitté leurs navires, et murmuraient sans rien faire sur le rivage. Les habitans se voyant ainsi abandonnés, ou mis à contribution par leurs défenseurs, avec la crainte d'une disette imminente, et la flotte turque devant leurs yeux, n'étaient pas moins disposés à l'émeute et à la révolte; tandis qu'au même moment, pour compléter la confusion, une assemblée générale était sur le point d'avoir lieu dans la ville, afin d'organiser les forces de la Grèce occidentale, et que tous les chefs montagnards de la province se rendaient en foule à cette réunion avec leurs sauvages partisans. Mavrocordato lui-même, président du futur congrès, avait amené à sa suite au moins cinq mille hommes armés, qui étaient en ce moment dans la ville. Mal soldé et mal fourni de vivres par le gouvernement, cet immense amas de militaires n'était pas moins mécontent et moins dépourvu que les matelots; bref, sous tous les rapports, la population entière de la ville semble avoir présenté en fermentation un vaste levain d'insubordination et de discorde, plus propre à produire la guerre civile qu'à menacer l'ennemi.
Tel était l'état des affaires quand Lord Byron arriva à Missolonghi,--tels les maux qu'il rencontrait avec la redoutable conviction qu'en lui, et en lui seul, tout le monde plaçait l'espoir de leur fin.
Ses actes durant les premières semaines qui suivirent son arrivée seront suffisamment connus par les lettres suivantes, qu'il écrivit à M. Hancock (qui a eu l'extrême bonté de me les communiquer), et auxquelles je n'aurai besoin d'ajouter que quelques notes explicatives.
LETTRE DXXXVII.
A M. CHARLES HANCOCK.
Missolonghi, 13 janvier 1824.
MON CHER MONSIEUR,
«Mille remercîmens pour votre lettre du 5; _item_ à Muir pour la sienne. Vous aurez appris que Gamba et mon navire sont sortis sains et saufs d'entre les mains des Turcs; on ne sait comment ni pourquoi, car il y a un mystère dans cette histoire quelque peu mélodramatique. J'attribue entièrement la chose à Saint-Denis de Zante, et à la madone du Roc près de Céphalonie.
»Les aventures de ma navigation isolée ne se terminèrent pas à Dragomestri; nous fûmes accompagnés hors du port par quelques chaloupes canonnières grecques, et nous trouvâmes le brick de guerre _le Léonidas_ en mer pour veiller sur nous. Mais il survint un fort coup de vent, et nous fûmes jetés sur les rochers deux fois dans le passage des Scrophes, et les dollars eurent encore à s'échapper d'un pressant danger. Les deux tiers de l'équipage descendirent sur un îlot par le mât de beaupré; les rochers étaient assez rudes, mais l'eau était profonde près du bord, en sorte qu'après beaucoup de juremens et quelques efforts, la chaloupe fut remise à flot, et nous nous en allâmes avec un tiers de notre équipage, en laissant les autres matelots sur cet îlot désert où ils seraient encore, s'ils n'avaient été recueillis par une des chaloupes canonnières, car nous n'étions pas en état de les reprendre.
»Dites à Muir que le docteur Bruno n'a pas déployé un grand courage dans cette circonstance; car, sans compter qu'il déchirait sa veste de flanelle et qu'il courait comme un rat en péril; comme je parlais à un jeune garçon (frère de ces jeunes Grecques d'Argostoli), que je lui disais qu'il n'y avait point de danger pour les passagers, quelque grand que fût le péril pour le navire, et que je lui assurais que je pourrais le sauver avec moi sans difficulté[45] (quoiqu'il ne sût pas nager), attendu que l'eau, si profonde qu'elle fût, n'était pas houleuse,--le vent ne soufflant pas droit contre le rivage,--le docteur s'écria: «Le sauver! S... Dieu, sauvez-moi plutôt,--je serai le premier sauvé si je puis!»--Trait d'égoïsme qu'il lâcha avec une simplicité emphatique qui fit rire tous ceux qui eurent le loisir de l'entendre; et, une minute après, la chaloupe se remit à flot après avoir touché deux fois. Elle fit une petite voie-d'eau, mais il ne survint plus d'autre accident, sinon que le capitaine ne cessa plus dès-lors d'avoir les nerfs agités.
»Bref, nous avons continuellement eu mauvais tems; nous avons dormi sur le pont presque toujours à l'humidité pendant sept ou huit nuits, mais je ne me suis jamais si bien porté,--et même je me suis baigné un quart-d'heure dans la mer dans la soirée du 4 courant (pour tuer les puces et autres etc.), sans m'en trouver plus mal.
»Nous avons été reçus à Missolonghi avec toutes sortes d'hommages et d'honneurs; l'aspect de la flotte qui nous saluait, etc., la foule, et les costumes variés formaient un spectacle vraiment pittoresque. Nous songeons à entreprendre bientôt une expédition, et j'attends de recevoir l'ordre de rejoindre l'armée avec les Souliotes.
[Note 45: Il avait l'idée de prendre le jeune garçon sur ses épaules, et de nager avec cette charge jusqu'au rivage. Cette action n'eût été qu'une répétition des jeux de son enfance à Harrow, où il avait souvent coutume de monter sur ses épaules un enfant plus petit, et, à la grande alarme du bambin, de plonger avec lui dans l'eau. (_Note de Moore_.)]
»Tout va bien maintenant. Nous avons trouvé Gamba déjà arrivé, et tout en bon état. Rappelez-moi au souvenir de tous les amis.
»Tout à vous à jamais,
N. B.
»_P. S._ Vous ferez, j'espère, tous vos efforts pour réaliser les fonds suffisans. Car, outre ce que j'ai déjà avancé, je me suis chargé d'entretenir, pendant un an, les Souliotes (que j'accompagnerai ou comme chef ou en telle qualité qu'il plaira au gouvernement), et divers autres Grecs par-dessus le marché....................................... Il faut que M. Barff m'envoie bientôt des dollars, car je suis à présent accablé de dépenses.
14 janvier 1824.
»_P. S._ Voudrez-vous dire au saint juif Geronimo Corgialegno que je tirerai pour la solde de mes crédits sur MM. Webb et Ce. Je tirerai jusqu'à concurrence de deux mille dollars (ce qui est environ le montant de mon crédit); mais pour faciliter l'affaire, je rendrai le billet payable chez MM. Ransom et Ce, Pall-Mall East, à Londres. Je crois vous avoir déjà montré mes lettres (mais dans le cas contraire je puis les exhiber); elles établissent qu'outre les crédits à solder à présent, je ne suis point renfermé dans une certaine limite de crédit avec mes banquiers. L'honorable Douglas Kinnaird, mon ami et homme d'affaires, est un des principaux associés de cette maison de banque; ayant la direction de mes intérêts, il sait jusqu'à quel point mes ressources actuelles peuvent aller, et les lettres en question étaient de lui. Je puis seulement dire, que c'est sur mon revenu de 1823 que j'ai pris l'argent déjà avancé au gouvernement grec, et que je solderai les crédits que vous et votre associé M. Barff m'avez ouverts; mais que je n'ai rien encore prélevé sur mon revenu de l'année courante 1824. J'aurai à ma disposition cent mille dollars (y compris mon revenu et le prix d'un fief récemment vendu), et peut-être davantage, sans anticiper sur mon revenu de 1825, et sans compter ce qui reste de celui de 1823.
»Tout à vous à jamais, etc.»
N. B.
LETTRE DXXXVIII.
A M. CHARLES HANCOCK.
Missolonghi, 17 janvier 1824.
«J'ai répondu assez longuement à votre obligeante lettre, et j'espère que vous aurez reçu ma réponse par l'intermède de M. Tindal. Je vous prierai encore de rappeler à M. Tindal que je le prie de vous donner, en décharge sur mon compte, un bon sur le comité pour cent dollars, que je lui ai avancés, par l'entremise de signor Corgialegno, à son arrivée à Zante en octobre dernier, vu qu'il n'est que trop juste que le susdit comité paie les dépenses de ses agens. Un bon sera suffisant, parce qu'il serait gênant pour M. Tindal de débourser de l'argent à présent.
»J'ai aussi avancé à M. Blackett la somme de cinquante dollars, que je prierai M. Stevens de vous payer, en décharge sur mon compte, avec l'argent de M. Blackett, maintenant dans ses mains. J'ai la reconnaissance écrite de M. Blackett.
»Comme les besoins de l'État sont ici toujours pressans, et qu'il paraît n'y avoir que peu d'espèces sonnantes, excepté les miennes, je suis toujours payeur-général; et il faut que je vous prie encore, vous et M. Barff, de m'envoyer par un canal sûr (si c'est possible) tous les dollars que vous pourrez rassembler avec les billets maintenant à négocier. J'ai écrit aussi à Corgialegno pour deux mille dollars, ce qui est environ le montant de ma lettre de crédit sur MM. Webb et Cie; mes billets sont aussi payables chez Ransom de Londres.
»Les affaires vont mieux, sinon bien; il y a de l'ordre et l'on fait des préparatifs considérables. Je compte accompagner bientôt les troupes dans une expédition, ce qui me fait particulièrement désirer le prompt envoi des sommes restantes, vu que «l'argent est le nerf de la guerre» et de la paix aussi, autant que je puis voir, car je suis sûr qu'il n'y aurait point de paix ici sans lui. Mais il en faut peu pour faire beaucoup, ce qui est une consolation. Le gouvernement de la Morée et de Candie m'écrit pour que j'avance encore sur mes propres fonds 20 ou 30,000 dollars, ce que j'hésite à faire à présent (m'étant chargé de la paie des Souliotes comme d'un don gratuit, sans compter maintes autres charges, outre le prêt que j'ai déjà avancé); j'attends pour me déterminer des lettres d'Angleterre.
»Quand les lettres de crédit que j'attends seront arrivées, j'espère que vous voudrez bien vous charger de les réaliser en numéraire; autrement il me faudra avoir recours à Malte, ce qui m'occasionera une perte de tems et un surcroît de peine; mais je ne veux pas néanmoins que vous fassiez plus qu'il ne vous conviendra parfaitement, à vous et à M. Barff, de faire pour moi. Je suis fort bien, et je n'ai aucune raison d'être mécontent de ma situation personnelle; ou de l'état des affaires publiques;--que les autres parlent pour leur compte.
»Tout à vous à jamais et de coeur, etc.
»_P. S._ Mes respects aux colonels Wright et Duffie, et aux officiers civils et militaires; ainsi qu'à mes amis Muir et Stevens, et à Delladecima.»
LETTRE DXXXIX.
A M. CHARLES HANCOCK.
Missolonghi, 19 janvier 1824.
«Depuis que je vous ai écrit, le 17 courant, j'ai reçu de M. Stevens une lettre renfermant un mémoire de Corfou, si exagéré dans le prix et dans la quantité des articles, que je ne saurais dire ce que j'admire le plus, de la folie de Gamba, ou de la friponnerie du marchand. Tout ce que je chargeai Gamba de commander, ce fut un peu de drap rouge et du taffetas gommé pour caleçons, etc.--Le dernier article n'a même pas été envoyé;--le tout n'aurait pas monté à 50 dollars. Le mémoire va à 645!!! Certes, je garantirai M. Stevens contre toute perte, mais je ne suis pas disposé à prendre les articles (que je n'ai jamais commandés), ni à en solder le montant. J'en prendrai pour la valeur de 100 dollars; le reste peut être remporté, et je ferai au marchand une concession de tant pour cent; ou, si cela ne peut avoir lieu, vous vendrez le tout à l'encan à quelque prix que ce soit, car j'aimerais mieux donner en pure perte une partie de ces objets que d'être encombré d'une quantité de choses qui me sont à présent inutiles et superflues. Grand Dieu! j'aurais entretenu pour la somme 300 hommes pendant un mois dans la Grèce occidentale!
»Quand les chiens, les dollars, le nègre et les chevaux tombèrent entre les mains des Turcs, je m'y résignai avec patience, comme vous avez pu voir, parce que c'était un effet de la guerre ou de la Providence; mais ceci est un résultat de la friponnerie ou de la folie humaine, ou de l'une et l'autre à-la-fois, et je ne puis ni ne veux m'y soumettre[46]. J'ai besoin de tous les dollars que je puis rassembler, pour maintenir les Grecs en bonne harmonie, et je ne plains aucune dépense pour la sainte cause. Mais jeter par la fenêtre une somme avec laquelle on équiperait ou du moins on entretiendrait un corps d'excellens hommes d'armes! Et pourquoi? pour fournir à Gamba et au docteur du drap fin, des bottes, des cravaches, etc.!!! c'est ce qui surpasse ma patience, quoique je sois très-pacifique, au su de tout le monde ou du moins de mes connaissances. Je vous prie de m'aider à me tirer de cette damnable spéculation commerciale de Gamba, car c'est un de ces traits d'imprudence ou de folie que je ne lui pardonnerai jamais........... .............................................................
[Note 46: Nous avons ici l'exemple le plus frappant de ce trait de caractère qu'un esprit étroit ou méchant pourrait prendre pour avarice, mais qui en réalité n'était que le résultat d'un profond sentiment de justice et de loyauté, et d'une vive indignation contre la duperie et la fraude. Le colonel Stanhope, en rapportant cette circonstance, a mis la colère de Lord Byron sous son véritable jour.
«Il attaquait sans cesse le comte Gamba, quelquefois, à la vérité, par forme de plaisanterie, mais plus souvent avec la plus amère ironie, pour avoir acheté 500 dollars de fournitures pour son usage et celui de ses gens. Il avait coutume de citer ce fait comme un exemple de l'imprudence et de l'extravagance du compte. Lord Byron me dit un jour, avec un ton fort grave, que ces 500 dollars auraient été très-utiles pour pousser le siége de Lepante; et que jusqu'à sa dernière heure il ne pardonnerait jamais à Gamba d'avoir gaspillé son argent pour l'achat de tant de drap. On ne supposera pas que Byron pût alors parler serieusement; car il avait la plus haute opinion du comte, qui, tant par ses talens que par son dévoûment à son ami, méritait l'estime de sa seigneurie. Quant à la générosité de Lord Byron, le monde en a la preuve. Il promit de consacrer son immense revenu à la cause de la Grèce, et il tint sa promesse.
(_Note de Moore_.)]
»Je vous réitère ma demande d'espèces sonnantes, et vous prie de m'en envoyer le plutôt possible, autrement les affaires publiques seront enrayées ici. Je me suis chargé de la solde des Souliotes pendant un an, d'avancer en outre 3,000 dollars, en mars, au gouvernement pour l'arriéré dû aux troupes, et de mille autres frais pour les Allemands, pour la presse, etc., etc., etc.; de sorte qu'avec les dépenses de ma suite, qui, sans être extravagantes, sont assez coûteuses, vu l'absurdité de ce diable de Gamba, j'aurai besoin de tout l'argent que je pourrai ramasser; j'ai en outre des crédits pour faire face à toutes les entreprises si elles se réalisent, et j'en attends encore davantage dans peu de tems.
»Croyez-moi toujours et véritablement, votre, etc.»
* * * * *
Dans la matinée du 22 janvier, jour de sa naissance, dernier anniversaire que mon pauvre ami était destiné à voir,--il vint de sa chambre à coucher dans l'appartement où le colonel Stanhope se trouvait avec quelques autres personnes, et dit avec un sourire: «Vous vous plaigniez l'autre jour que je ne fisse plus de vers. C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance, et je viens de finir une pièce qui, je crois, est meilleure que je n'ai coutume de faire.» Il leur montra ces belles stances qui, bien qu'elles soient déjà connues de la plupart des lecteurs, sont néanmoins trop étroitement liées à cette scène finale de sa vie pour ne pas en parer l'histoire. Si l'on a égard à tous les sentimens qui respirent dans ces vers,--aux derniers soupirs d'une ame tendre, à la noble expression de ce dévoûment absolu pour une noble cause, et à ce sombre et profond pressentiment d'une fin prochaine,--il n'y a peut-être, dans l'ordre des compositions purement humaines, pas de production sur laquelle les circonstances et les sentimens qui l'ont inspirée jettent un si touchant intérêt.
22 janvier[47].
Aujourd'hui, j'ai trente-six ans accomplis.
I.
Il est tems que ce coeur devienne insensible, Puisqu'il a cessé d'émouvoir d'autres coeurs. Cependant, quoique je ne puisse plus être aimé, Il faut que j'aime encore.
II.
Mes jours sont dans la feuille desséchée; Les fleurs et les fruits de l'amour sont passés: Le ver de terre, le remords rongeur et les regrets Sont mon seul partage.
[Note 47: Nous faisons comme Moore: nous répétons cette pièce, qui se trouve déjà à la page 432 du tome V de notre édition. (_Note du Trad._)]
III.
Le feu qui brûle dans mon sein Est solitaire comme une île volcanique; Aucune torche n'étincèle comme sa flamme: --C'est un bûcher funéraire.
IV.
L'espérance, la crainte, les soins jaloux, La portion exaltée de la douleur, Et le pouvoir de l'amour,--je ne puis les partager, Mais j'en porte encore la chaîne.
V.
Mais ce n'est pas _ainsi_,--ce n'est pas ici-- Que de telles pensées pourront ébranler mon ame,--ni maintenant,-- Quand la gloire décore le cercueil du héros, Ou fait pencher son front vers la terre.
VI.
Le glaive, la bannière et le champ de bataille, La gloire et la Grèce m'environnent! Le Spartiate, porté sur son bouclier, N'était pas plus libre.
VII.