Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 10
»J'ai aussi à vous demander personnellement de ma part de presser mon ami et homme d'affaires, Douglas Kinnaird (de qui je n'ai pas reçu de nouvelles depuis près de quatre mois) de me procurer toutes les ressources dont je puis disposer pour l'année prochaine, puisque ce n'est pas le moment de ménager sa bourse ni peut-être sa personne. J'ai avancé, et j'avance tout ce que j'ai en main, mais je demanderai tout ce qui pourra être amassé;--et (si Douglas a terminé la vente de Rochdale, le prix de cette vente et mon revenu entier de l'année prochaine devront former une bonne et ronde somme)--comme vous pouvez voir que les caisses des Grecs ne seront pas bien fournies (à moins qu'ils n'obtiennent l'emprunt), il est d'autant plus nécessaire que leurs amis qui ont de l'argent le risquent.
»Les envois du comité sont, en partie, utiles, et tous excellens dans leur genre; mais à peine utilisables, dans l'état présent de la Grèce. Par exemple, les instrumens de mathématiques sont jetés au diable:--nous devons conquérir d'abord, puis lever des plans. L'utilité des trompettes peut aussi être révoquée en doute, à moins que Constantinople ne soit comme Jéricho.
»Nous ferons ici de notre mieux,--et je vous prie de stimuler là-bas vos coeurs anglais à un effort plus général. Pour ma part, je tiendrai ferme, tant qu'il restera une planche où l'on puisse se cramponner honorablement. Si j'abandonne la partie, ce sera la faute des Grecs, et non pas de la sainte-alliance ou des Musulmans plus saints encore;--mais livrons-nous à une meilleure espérance.
»Tout à vous à jamais,
N. B.
»_P. S._--Je suis heureux de dire que le colonel Leicester Stanhope et moi agissons d'un commun et parfait accord;--il est propre à rendre de grands services à la cause grecque et au comité, et il est tant sous le rapport public que sous le rapport personnel une acquisition de haut prix pour nous. Il est arrivé (comme tous ceux qui n'avaient pas encore vu le pays) avec de hautes et transcendantes idées puisées dans la sixième classe d'Harrow ou d'Eton, etc.; mais le colonel Napier et moi nous l'avons mis à la raison là-dessus, ce qui est absolument nécessaire pour prévenir le dégoût et peut-être le retour. Mais maintenant nous pouvons mettre l'épaule à la roue, sans nous fâcher contre la boue qui pourra quelquefois en entraver le cours.
»Je puis vous assurer que le colonel Napier et moi sommes aussi résolus pour la cause grecque que quelque étudiant allemand que ce soit; mais en hommes qui ont vu le pays, et la vie humaine, là et ailleurs, nous pouvons nous permettre de voir l'affaire sous ses véritables couleurs, avec ses défauts comme avec ses beautés,--d'autant plus que le succès fera disparaître les premiers graduellement.
N. B.
»_P. S._ Vous communiquerez au comité tout ce qu'il vous plaira de cette lettre; le reste peut être entre nous.»
LETTRE DXXXIII.
A M. MOORE.
Céphalonie, 27 décembre 1823.
«J'ai reçu une lettre de vous il y a quelque tems. J'ai été trop occupé dans ces derniers tems pour vous écrire autant que je l'eusse souhaité, et même aujourd'hui je vous écris à la hâte.
»Je m'embarque dans vingt-quatre heures pour Missolonghi où je vais joindre Mavrocordato. L'état des partis (mais ce serait une trop longue histoire) m'a retenu ici jusqu'à présent; mais maintenant que Mavrocordato (leur Washington, ou leur Kosciusko) est employé de nouveau, je puis agir en sûreté de conscience. Je porte de l'argent pour payer l'escadre, etc., et j'ai de l'influence sur les Souliotes, supposés suffisans pour tenir en paix quelques-uns des dissidens;--car il y a une quantité de différends; mais ce n'est rien.
»On suppose que nous attaquerons Patras, ou les forteresses du détroit; et il paraît, d'après la plupart des rapports, que les Grecs,--ou du moins les Souliotes qui sont liés avec moi par «le pain et le sel», attendent que je marche avec eux;--ainsi soit-il! Si quelque chose comme la fièvre, la fatigue, la famine, etc., enlève au milieu de la carrière des ans votre confrère en chansons,--comme Garcilasso de la Véga, Kleist, Korner, Kutoffski (rossignol russe,--voyez _l'Anthologie de Bowring_), ou Thersandre,--ou--ou quelque autre,--je vous prie de m'accorder un souvenir au milieu «des sourires et du vin.»
»J'ai l'espérance que la cause triomphera; mais, triomphe ou non, toujours est-il que «l'honneur doit être observé comme la diète lactée.» Je compte suivre l'une et l'autre partie du précepte.
»Pour toujours, etc.»
* * * * *
Il est à peine nécessaire d'appeler l'attention du lecteur sur le triste, mais trop véritable, pressentiment exprimé dans cette lettre,--l'avant-dernière que je reçus de mon ami. Avant d'accompagner Byron sur la scène finale de ses travaux, je donnerai ici, aussi brièvement que possible, quelques anecdotes choisies parmi les nombreux traits de caractère qu'il présenta, dit-on, durant son séjour à Céphalonie; où il était (pour me servir des termes mêmes du colonel Stanhope, dans une lettre adressée de cette île au comité grec) «aimé des Céphaloniens, des Anglais et des Grecs», et où, familièrement approché par des personnes de toute classe et de tout pays, il n'a pas donné lieu de citer ni une action ni une parole qui ne portât un honorable témoignage à la bienveillance et à la solidité de ses vues, à sa générosité toujours prompte, mais pleine de discernement, et à la netteté de ses idées, à-la-fois détaillées et étendues, sur le caractère et les besoins du peuple et de la cause qu'il était venu servir. «De tous ceux qui vinrent à l'aide des Grecs,» dit le colonel Napier (l'homme le plus propre à en juger, tant par sa longue expérience locale que par la finesse et la rectitude de son esprit), «je n'en vis pas un, excepté Lord Byron et M. Gordon, qui semblât justement apprécier le caractère de ce peuple; tous vinrent en s'imaginant trouver le Péloponèse rempli d'hommes de Plutarque, et tous s'en retournèrent en croyant les Grecs moins moraux que les habitans de Newgate. Lord Byron les jugea bien; il savait que les hommes à demi civilisés sont pleins de vices, et qu'on doit avoir une grande indulgence pour des esclaves émancipés. Il s'avança donc, la bride en main, non dans l'idée que les Grecs étaient bons, mais dans l'espoir de les rendre meilleurs.»
En parlant de la ridicule accusation d'avarice intentée à Lord Byron par quelques hommes qui se sont ainsi vengés de n'avoir pu en imposer à sa générosité, le colonel Napier dit: «Je n'en vis jamais un seul trait, tant que Byron fut ici. Je reconnus seulement une générosité judicieuse dans tout ce qu'il faisait. Il ne se serait pas laissé _voler_, mais il donnait avec profusion partout où il croyait faire du bien. Ce fut, en vérité, parce qu'il ne se laissait pas _plumer_, qu'il fut nommé mesquin par ceux qui sont toujours prêts à répandre l'argent de toute autre bourse que la leur. Mais le fait est que Lord Byron donna une grande quantité d'argent aux Grecs en différentes façons.»
Parmi les objets de sa bienfaisance furent beaucoup de pauvres réfugiés grecs du continent et des îles. Non-seulement il secourut leurs misères présentes, mais encore accorda une certaine somme par mois aux plus dépourvus. «Une liste de ces pauvres pensionnaires, dit le docteur Kennedy, m'a été donnée par le neveu du professeur Bambas.»
Un de ses traits d'humanité, à Céphalonie, montrera combien vite il répondait à l'appel de ce sentiment, et combien même, quelquefois, les personnes en étaient indignes. Une compagnie d'ouvriers employés à la confection d'une de ces belles routes projetées par le colonel Napier, ayant imprudemment poussé une excavation, la terre s'éboula et ensevelit environ une douzaine de personnes; la nouvelle de cet accident étant arrivée sur l'heure à Metaxata, Lord Byron envoya aussitôt son médecin Bruno sur les lieux, et le suivit avec le comte Gamba, aussitôt que les chevaux eurent été sellés. Il y avait une foule de femmes et d'enfans qui se lamentaient autour des ruines; tandis que les ouvriers, qui venaient de déterrer trois ou quatre de leurs compagnons estropiés, restaient là tranquilles comme s'ils n'avaient eu rien de plus à faire. Lord Byron leur demanda s'il n'y avait pas d'autres personnes sous terre, ils répondirent froidement que «ils n'en savaient rien, mais qu'ils le croyaient.» Furieux de cette indifférence brutale, il sauta à bas de son cheval, et saisissant lui-même une bêche il se mit à creuser de toutes ces forces; mais aucun des paysans ne suivit son exemple qu'après la menace des coups de cravache. «Je n'étais pas présent à cette scène, dit le colonel Napier, dans les Notices dont il m'a favorisé, mais on m'a dit que l'attention de Lord Byron semblait entièrement absorbée dans l'étude des physionomies et des gesticulations de ceux qui ne retrouvaient pas leurs amis. Le chagrin des Grecs est en apparence, frénétique; ils crient et hurlent comme en Irlande.»
C'est par allusion à l'incident mentionné ci-dessus que le noble poète est dit avoir déclaré qu'il était venu dans les Iles avec des préventions contre le système de gouvernement de sir T. Maitland à l'égard des Grecs: «Mais, ajoutait-il, j'ai maintenant changé d'opinion. Ce sont de tels barbares que si j'avais à les gouverner, je paverais de leurs corps ces routes mêmes.»
Durant sa résidence à Metaxata, il reçut la nouvelle de la maladie de sa fille Ada, ce qui «le rendit inquiet et mélancolique (dit le comte Gamba) pendant plusieurs jours.» Il avait vu que l'indisposition de sa fille avait été causée par une congestion de sang à la tête; et en faisant remarquer au docteur Kennedy, comme rapprochement curieux, que c'était un accident auquel il était lui-même sujet, le médecin répondit qu'il avait été porté à inférer cette disposition non-seulement de ses habitudes de travail intense et irrégulier, mais de l'état actuel de ses yeux,--l'oeil droit paraissant être enflammé. J'ai mentionné cette dernière circonstance comme propre peut-être à justifier la conjecture qu'il y avait en ce moment dans l'état de santé de Lord Byron une prédisposition à la maladie dont il mourut quelque tems après. Il parlait souvent de sa femme et de sa fille au docteur Kennedy, en exprimant la plus vive affection pour l'une et un grand respect pour l'autre; et tout en déclarant, comme de coutume, qu'il ignorait complètement les motifs de la séparation, il se montrait pleinement disposé à accueillir toute perspective de réconciliation.
Il donna aussi de fréquentes preuves de l'empressement avec lequel, à toutes les époques de sa vie, mais surtout à celle-ci, il cherchait à repousser l'idée qu'à l'exception des instans où il composait sous le feu de l'inspiration, il fût d'ailleurs influencé le moins du monde par de poétiques associations d'idées. «Vous devez (lui disait quelqu'un) avoir été vivement charmé des restes et des souvenirs classiques que vous avez rencontrés dans votre visite à Ithaque.»--«Vous ne me connaissez pas du tout, répondit Lord Byron,--je ne me laisse point étourdir de bourdonnemens poétiques; je suis trop vieux pour cela. Les idées de ce genre, je les confine dans des vers.»
Durant les deux jours qu'il fut retenu par les vents contraires, il demeura chez M. Hancock, son banquier, et il passa la plus grande partie de son tems en société avec les autorités anglaises de l'île. Enfin, le vent devenant favorable, il se prépara à s'embarquer. «J'allai lui faire mes adieux, dit le docteur Kennedy, et le trouvai seul et occupé à lire _Quentin Durward_. Il était, comme de coutume, en assez bonne humeur.» Peu d'heures après on mit à la voile,--Lord Byron à bord du _mistico_, et le comte Gamba, avec les chevaux et le lourd bagage, dans un navire plus grand, nommé _bombarda_. Après avoir touché à Zante pour quelques arrangemens pécuniaires avec M. Barff, et avoir pris à bord une somme considérable en espèces, on navigua, le 29 au soir, vers Missolonghi. Les dernières nouvelles reçues de cette place ayant représenté la flotte turque comme séjournant encore dans le golfe de Lépante, il n'y avait pas le plus léger motif pour appréhender la moindre interruption dans la traversée. D'ailleurs, sachant que l'escadre grecque était maintenant à l'ancre près de l'entrée du golfe, nos passagers ne doutaient guère qu'ils ne rencontrassent bientôt un navire ami qui les cherchât ou les attendît.
«Nous voguâmes ensemble,» dit le comte Gamba, dans une narration très-pittoresque et très-intéressante, «jusqu'à dix heures du soir. Le vent était favorable,--le ciel clair, l'air frais sans être froid. Nos matelots chantaient alternativement des chansons patriotiques, assez monotones en vérité, mais extrêmement intéressantes pour des personnes dans notre situation, et nous y prenions part. Nous étions tous, mais surtout Lord Byron, en excellente humeur. Le _mistico_ filait le plus vite. Quand les flots nous séparèrent, et que nos voix ne purent plus se répondre, nous fîmes des signaux en tirant des coups de pistolet et de carabine. «A demain à Missolonghi,--à demain!» Ainsi nous voguions, pleins de confiance et de joie. A minuit, nous nous perdîmes de vue.»
En attendant l'autre navire, la voile ayant été plus d'une fois diminuée dans ce but, le _mistico_ fut sur le point de tomber dans une surprise qui aurait, en un moment, changé les destinées futures de Lord Byron. Deux ou trois heures avant le point du jour, en gouvernant sur Missolonghi, on se trouva sous la poupe d'un grand navire, qu'on prit d'abord pour un navire grec, mais qui, à portée de pistolet, fut reconnu pour être une frégate turque. Par bonheur, le _mistico_ fut pris pour un brûlot grec par les Turcs, qui par conséquent craignirent de faire feu sur lui, mais qui le hêlèrent à grands cris. Cependant Lord Byron et son équipage gardèrent le plus profond silence; et les chiens eux-mêmes (comme je l'ai su du valet de chambre de sa seigneurie), quoiqu'ils n'eussent cessé d'aboyer durant toute la nuit, ne poussèrent pas un cri tant qu'on fut à la portée de la frégate turque,--incident non moins heureux que surprenant, vu que, d'après les informations détaillées que les Turcs avaient reçues sur le départ de sa seigneurie de Zante, l'aboiement des chiens eût en ce moment nécessairement trahi Lord Byron. A la faveur de ce silence et des ténèbres, le _mistico_ put continuer sa navigation sans être inquiété, et s'abrita parmi les Scrofes, groupe de rochers à quelques heures de Missolonghi. De là, la lettre suivante, remarquable, vu la situation de Lord Byron en ce moment, par le ton de légèreté et d'insouciance qui y règne, fut envoyée au colonel Stanhope.
LETTRE DXXXIV.
A L'HONORABLE COLONEL STANHOPE.
Scrofes (ou quelque autre nom pareil), à bord d'un mistico céphaloniote, 31 décembre 1823.
MON CHER STANHOPE,
«Nous venons d'arriver ici, c'est-à-dire une partie de ma suite et moi, avec certaines choses, etc., et qu'il vaut mieux peut-être ne pas spécifier dans une lettre (qui court risque d'être interceptée);--mais Gamba, mes chevaux, mon nègre, mon maître-d'hôtel, la presse et toutes les fournitures du comité, plus environ huit mille dollars à moi appartenans (mais n'y songez pas, il nous en reste davantage, comprenez-vous?), sont tombées au pouvoir des frégates turques. Mon équipage et moi, dans une autre embarcation, nous l'avons échappé belle la nuit dernière, ou plutôt ce matin, nous étant trouvés juste sous leur poupe, et ayant été hêlés; mais nous ne répondîmes pas, et gagnâmes le large. Nous sommes ici au soleil, et à la clarté du jour, dans un assez joli petit port. Mais nos amis les Turcs ne nous enverront-ils pas leurs chaloupes pour s'emparer de nous (car nous n'avons pas d'armes, sauf deux carabines et quelques pistolets, et nous ne sommes pas, je présume, plus de quatre combattans à bord)? c'est une autre question, surtout si nous restons long-tems ici, l'entrée directe de Missolonghi nous étant fermée.
«Vous ferez bien de m'envoyer mon ami Georges Drake et un corps de Souliotes pour nous escorter par terre ou par les canaux, et cela avec toute la célérité convenable. Gamba et notre bombarde sont emmenés à Patras, à ce que je suppose, et nous devrions tâcher de les reprendre aux Turcs; mais où diable la flotte est-elle allée?--la flotte grecque, veux-je dire, nous laissant nous aventurer sans nous avertir que les Musulmans étaient en mer.
«Présentez mes respects à Mavrocordato, et dites-lui que je suis ici à sa disposition. Je ne suis pas ici fort à l'aise; non pas tant pour moi-même que pour un enfant grec qui est avec moi, car vous savez quel serait son sort, et je le couperais en morceaux, lui d'abord, puis moi ensuite, plutôt que de le laisser prendre par ces barbares. Nous sommes tous bien portans.
N. B.
«La bombarde était à douze milles lorsqu'elle a été prise, du moins à ce qu'il nous a paru (si toutefois elle est prise, car ce n'est pas certain), et nous avons eu à échapper à un autre navire qui était juste entre nous et le port.»
* * * * *
Trouvant que sa position parmi les rochers des Scrofes ne serait pas tenable en cas d'attaque par des chaloupes armées, il jugea à propos de se remettre en mer, et, faisant force de voiles, il arriva sans malencontre à Dragomestri, petit port de mer en Acarnanie: c'est de là qu'il écrivit les lettres suivantes à deux de ses plus honorables amis céphaloniens.
LETTRE DXXXV.
A M. MUIR.
Dragomestri, 2 janvier 1824.
MON CHER MUIR,
«Je vous souhaite des recettes nombreuses, et du bonheur par-dessus le marché. Gamba et la bombarde (il y a du moins de fortes raisons pour le penser) sont emmenés à Patras par une frégate turque, que nous vîmes leur donner la chasse au point du jour, le 31 décembre. Nous nous étions approchés la nuit même jusque sous la poupe, parce que nous ne reconnûmes qu'à portée de pistolet que ce n'était pas un navire grec; et nous n'avons échappé que par un miracle dû à l'intervention de tous les saints (au dire de notre capitaine), et vraiment je suis de son opinion, car nous n'aurions jamais pu par nous-mêmes nous tirer d'affaire. Les Turcs firent des signaux avec force lumières; ils illuminèrent le navire entre les ponts, poussèrent de grands cris;--mais pourquoi ne firent-ils pas feu? Peut-être ils nous prirent pour un brûlot grec, et craignirent de nous mettre en flammes:--ils n'avaient point hissé de pavillon au point du jour ni plus tard.
«Au point du jour mon navire était sur la côte, mais le vent n'était pas favorable à notre entrée dans le port;--un grand vaisseau, avec le vent en sa faveur, stationnait entre nous et le golfe, et un autre faisait la chasse à la bombarde à environ douze milles de distance. Bientôt après, la bombarde et la frégate parurent voguer vers Patras, et une chaloupe zantiote nous avertit, par des signaux donnés du rivage, de nous éloigner. Nous nous éloignâmes vent en poupe, et nous retirâmes dans une anse, appelée, je crois, Scrofes, où je débarquai Luc[43] et un autre (comme la vie de Luc courait le plus grand danger), avec un peu d'argent pour eux, et une lettre pour Stanhope; je les envoyai par terre à Missolonghi, où ils seraient en sûreté, parce que le lieu où nous étions pouvait être attaqué d'un moment à l'autre par des chaloupes armées, et que Gamba avait toutes nos armes, excepté deux carabines, un fusil de chasse et quelques pistolets.
[Note 43: Jeune Grec qu'il avait emmené de l'île de Céphalonie. (_Note de Moore_.)]
»En moins d'une heure le vaisseau en croisière approcha, nous nous remîmes à fuir, et tournant notre poupe à la frégate nous entrâmes avant la nuit dans le port de Dragomestri, où nous sommes maintenant. Mais où est la flotte grecque? Je n'en sais rien,--le savez-vous? Je dis à notre pilote que je penchais à croire que les deux grands navires (il n'y en avait pas d'autre en vue), étaient Grecs. Mais il répondit: «Ils sont trop grands,--pourquoi ne montrent-ils pas leurs couleurs.» Et à tort ou à raison, plusieurs chaloupes que nous rencontrâmes ou dépassâmes, le confirmèrent dans l'idée qu'avec le vent qui soufflait nous ne pourrions entrer dans le port sans un long combat; et comme nous avions à bord beaucoup d'argent, et quelques vies à risquer (surtout celle du jeune garçon), sans aucun moyen de défense, il fallait laisser faire nos mariniers.
»J'envoyai hier un autre message à Missolonghi pour demander une escorte, mais nous n'avons pas encore de réponse. Voilà le cinquième jour que nous passons (je parle de moi et de l'équipage de ma chaloupe), sans changer de vêtemens, et à dormir sur le pont en plein air, mais nous sommes tous en bonne santé et en belle humeur. Il est supposable que le gouvernement, dans son propre intérêt, nous enverra une escorte, puisque j'ai 16,000 dollars à bord, en grande partie pour son service. J'avais (outre mes effets personnels montant à environ 5,000 dollars), 8,000 dollars en espèces, sans compter les fournitures du comité, en sorte que les Turcs auront fait un bon coup, si la prise est jugée bonne.
»Je regrette que Gamba ait été pris, etc., mais nous pourrons réparer les autres pertes; ainsi dites à Hancock de réaliser mes billets le plus tôt possible, et à Corgialegno de se préparer à convertir en argent le restant de mon crédit sur la maison Webb. Je resterai ici, sauf le cas d'un incident extraordinaire, jusqu'à ce que Mavrocordato m'envoie chercher; puis j'agirai selon les circonstances. Mes respects aux deux colonels, et mes souvenirs à tous mes amis. Dites à l'_ultima analise_[44] que son ami Raidi n'a pas paru avec le brick, quoiqu'il eût bien fait, à mon avis, de nous avertir, à Zante ou de Zante, de ce que nous avions à craindre.
»Votre très-affectionné,
N. B.
»_P. S._ Excusez mon griffonnage en raison de ma plume et du froid glacial du matin. J'écris à la hâte, ma barque partant pour Kalamo: Je ne sais si la saisie de la bombarde (si toutefois elle a été capturée, car je ne pourrais en jurer, et je n'en juge que sur l'apparence, et sur le dire de tout le monde), sera une affaire de gouvernement, de neutralité, etc.,--mais le navire a été arrêté au moins à douze milles de distance du port, et il avait tous ses papiers en règle, ainsi que nous, pour la traversée de Zante à Kalamo. Je ne suis point descendu à terre à Zante, parce que je voulais perdre le moins de tems possible, mais sir F. S. *** est venu m'inviter, etc., et tout le monde m'a témoigné autant de bienveillance qu'à Céphalonie même.»
[Note 44: Le comte Delladecima, à qui Byron donne ce nom, parce que ce gentilhomme avait coutume d'employer très-souvent en conversation la phrase _in ultima analise_. (_Note de Moore_.)]
LETTRE DXXXVI.
A M.C. HANCOCK.
Dragomestri, 2 janvier 1824.
MON CHER MONSIEUR HANCOCK,