Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

part d'une femme aimable.

Chapter 337,767 wordsPublic domain

»Pope, en effet, partout où il a voulu, paraît avoir bien compris le beau sexe. «Bolingbroke, bon juge de ce point», comme dit Warton, regardait l'_Épître sur le caractère des femmes_, comme le «chef-d'oeuvre» du poète. Et même par rapport à la grossière passion, qui prend quelquefois le nom de «romantique», relativement au degré de sentiment qui l'élève au-dessus de l'amour défini par Buffon, on peut remarquer qu'elle ne dépend pas toujours des qualités physiques, même dans une femme qui en est l'objet. Mme Cottin fut une honnête femme, et elle a probablement pu être vertueuse sans beaucoup d'obstacles. Elle fut vertueuse, et la conséquence de cette opiniâtre vertu fut que deux adorateurs différens (dont l'un était un gentilhomme d'un âge mûr), se tuèrent de désespoir. (_Voir_ la _France_ de lady Morgan.) Je ne voudrais pas, néanmoins, recommander en général cette rigueur aux honnêtes femmes, dans l'espoir de s'assurer chacune la gloire de deux suicides. Quoiqu'il en soit, je crois qu'il y a peu d'hommes qui, dans le cours de leurs observations sur le monde, n'aient pas aperçu que ce ne sont pas les femmes les plus belles qui font naître les plus longues et les plus violentes passions.»

»Mais, à propos de Pope,--Voltaire nous raconte que le maréchal de Luxembourg (qui avait précisément la taille de Pope) était, non-seulement trop galant pour un grand homme, mais encore très-heureux dans ses galanteries. Mme La Vallière, passionnément aimée par Louis XIV, avait une vilaine infirmité. La princesse d'Eboli, maîtresse de Philippe II, roi d'Espagne, et Maugiron, mignon d'Henri III, roi de France, étaient tous deux borgnes; et c'est sur eux que l'on fit la fameuse épigramme latine qui a été, je crois, traduite ou imitée par Goldsmith:--

_Lumine Acon dextro, capta est Leonilla sinistro, Et potis est formâ vincere uterque deos; Blande puer, lumen quod habes concede sorori, Sic tu coecus Amor, sic erit illa Venus_.[124]

[Note 124: «Acon a perdu l'oeil droit, Léonille l'oeil gauche, mais tous deux peuvent, par leur beauté, l'emporter sur les dieux. Charmant jeune homme, donne à ta soeur l'oeil qui te reste; alors elle sera Vénus, et toi, devenu aveugle, tu seras l'Amour.» (_Note du Trad._)]

»Wilkes, avec sa laideur, avait coutume de dire «qu'il ne restait qu'un quart-d'heure derrière le plus bel homme d'Angleterre,» et cette vanterie passe pour n'avoir pas été désavouée par la réalité. Swift, lorsqu'il n'était ni jeune, ni beau, ni riche, ni même aimable, inspira les deux passions les plus extraordinaires de mémoire d'homme, celles de Vanessa et de Stella:

Vanessa, qui compte à peine vingt ans, Soupire pour une soutane de quarante-quatre[125].

[Note 125:

Vanessa, aged scarce a score, Sighs for a gown of forty-four.]

»Swift leur donna une amère récompense; car il paraît avoir brisé le coeur de l'une, et usé celui de l'autre: mais il en fut puni, en mourant dans l'isolement et l'idiotisme entre les mains des domestiques.

»Pour ma part, je pense avec Pausanias que le succès en amour dépend de la fortune. (_Voir_ Pausanias, _Achaïques_, liv. VII, chap. 26.) Je me rappelle aussi avoir vu à Égine un édifice où il y a une statue de la Fortune, tenant la corne d'Amalthée[126], et près d'elle il y a un Cupidon ailé. C'est une allégorie pour faire entendre que le succès des hommes dans les affaires d'amour dépend plus de l'assistance de la Fortune que des charmes de la beauté. Je suis de plus convaincu avec Pindare (à l'opinion de qui je me soumets en d'autres points), que la Fortune est une des Parques, et que, sous un certain rapport, elle est plus puissante que ses soeurs.»

[Note 126: Corne d'abondance. (_Note du Trad._)]

»Grimm fait une remarque du même genre sur les différentes destinées de Crébillon jeune et de Rousseau. Le premier écrit un roman licencieux, et une jeune Anglaise d'une fortune et d'une famille honorables (miss Strafford) s'échappe, et traverse la mer pour se marier avec lui; tandis que Rousseau, le plus tendre et le plus passionné des amans, est obligé d'épouser sa femme de ménage. Si j'ai bonne mémoire, cette remarque a été répétée par la _Revue d'Édimbourg_, dans l'examen de la _Correspondance_ de Grimm, il y a sept ou huit ans.

»Relativement «à l'étrange mélange de légèreté indécente et quelquefois profane, que Pope offrit souvent dans sa conduite et dans son langage,» et qui choque si fort M. Bowles, je m'oppose à l'adverbe indéfini _souvent_; et pour excuser l'emploi accidentel d'un pareil langage, il faut se rappeler que c'était moins le ton de Pope que celui du tems. À l'exception de la correspondance de Pope et de ses amis, peu de lettres particulières de l'époque sont parvenues jusqu'à nous; mais celles que nous possédons,--bribes éparses de Farquhar et d'autres,--sont plus indécentes et plus libres qu'aucune phrase des lettres de Pope. Les comédies de Congreve, Vanbrugh, Farquhar, Cibber, etc., qui avaient pour but naturel de représenter les manières et la conversation de la vie privée, sont décisives sur ce point, ainsi que maintes feuilles de Steele et même d'Addison. Nous savons tous quelle conversation sir Robert Walpole, pendant dix-sept ans premier ministre du pays, tenait à sa table, et quelle excuse il donnait pour son langage licencieux, savoir: «Que tout le monde comprenait cela, mais que peu de gens pouvaient parler raisonnablement sur de moins vulgaires sujets.» Le raffinement des tems modernes,--qui est peut-être une conséquence du vice, désirant se masquer et s'adoucir, autant que d'une civilisation vertueuse,--n'avait pas encore fait des progrès suffisans. Johnson lui-même, dans son _Londres_, a deux ou trois passages qui ne peuvent être lus à haute voix, et le _Tambour_ d'Addison renferme quelques allusions déshonnêtes.»

Je prie le lecteur de donner une attention particulière à l'extrait qui va suivre. Ceux qui se rappellent l'aigreur violente avec laquelle l'homme dont il est question attaqua Lord Byron, à une époque de crise où son coeur et sa réputation étaient le plus vulnérables, éprouveront, si je ne me trompe, en lisant les pensées suivantes, un agréable saisissement d'admiration, seul capable de donner une idée complète du noble et généreux plaisir que Byron dut éprouver en les exprimant.

«Le pauvre Scott n'est plus. Dans l'exercice de sa vocation, il avait enfin imaginé de se faire le sujet des recherches d'un greffier de police; mais il est mort en brave homme, et il s'était montré habile homme durant sa vie. Je le connaissais personnellement, quoique fort peu. Quoi qu'il fût mon aîné de plusieurs années, nous avions été camarades à l'école de grammaire de New-Aberdeen. Il ne se conduisit pas très-bien envers moi, il y a quelques années, en sa qualité d'éditeur de journal, mais il n'était point du tout obligé à se conduire autrement. Le moment offrait une trop forte tentation à plusieurs de mes amis et à tous mes ennemis. À une époque où tous mes parens (hormis un seul) se séparèrent de moi, comme les feuilles se séparent de l'arbre sous le souffle des vents d'automne, et où le petit nombre de mes amis devint encore plus petit;--alors que toute la presse périodique (je veux dire la presse quotidienne et hebdomadaire, et non la presse littéraire) se déchaînait contre moi en toutes sortes de reproches, et que, par une étrange exception, le _Courrier_ et l'_Examiner_ renoncèrent à leur opposition ordinaire,--le journal dont Scott avait la direction ne fut ni le dernier ni le moins vif à me blâmer. Il y a deux ans, je rencontrai Scott à Venise, lorsqu'il était plongé dans la douleur par la mort de son fils, et qu'il avait connu, par expérience, l'amertume des pertes domestiques. Il me pressa beaucoup alors de retourner en Angleterre; et quand je lui eus dit avec un sourire qu'il avait été autrefois d'une opinion contraire, il me répliqua «que lui et d'autres avaient été grandement abusés, et qu'on avait pris beaucoup de peines, et même des moyens extraordinaires, pour les exciter contre moi.» Scott n'est plus, mais plus d'un témoin de ce dialogue est encore en vie. C'était un homme de très-grands talens, et qui avait beaucoup d'acquis. Il avait fait son chemin comme homme littéraire, avec un brillant succès, et en peu d'années. Le pauvre diable! Je me rappelle sa joie lors d'un rendez-vous qu'il avait obtenu ou devait obtenir de sir James Mackintosh, et qui l'empêcha d'étendre plus loin ses voyages en Italie (si ce n'est par une course rapide à Rome). Je songeais peu à quoi cela le conduirait. La paix soit avec lui!--et puissent toutes les fautes que l'humanité ne peut éviter, lui être aussi facilement pardonnées que la petite injure qu'il avait faite à un homme qui respectait ses talens et qui regrette sa perte!»

En réponse aux plaintes que M. Bowles avait articulées dans son pamphlet, pour une accusation d'hypocondrie qu'il supposait avoir été portée contre lui par son adversaire, M. Gilchrist, le noble écrivain s'exprime ainsi:

«Je ne puis concevoir qu'un homme en parfaite santé soit fort affecté par une telle accusation, puisque sa constitution et sa conduite doivent la réfuter amplement. Mais si le reproche était vrai, à quel grief se réduit-il?--à une maladie de foie. Je le dirai au monde entier,» s'écriait le savant Smelfungus.--Vous feriez mieux (répondis-je) de le dire à votre médecin.» Il n'y a rien de déshonorant dans une pareille affection, qui est plus particulièrement la maladie des gens de lettres. Ç'a été l'infirmité d'hommes bons, sages, spirituels et même gais. Regnard, auteur des meilleures comédies françaises, après Molière, était atrabilaire, et Molière lui-même était mélancolique. Le docteur Johnson, Gray et Burns furent tous plus ou moins affectés de l'hypocondrie par intervalles. Ce fut le prélude de la maladie plus sérieuse de Collins, Cowper, Swift et Smart; mais il ne s'ensuit nullement qu'un accès de cette affection doive se terminer ainsi. Mais, dût cette terminaison être nécessaire,

Ni les bons, ni les sages n'en sont exempts; La folie,--la folie seule n'y est pas sujette. PENROSE.

»...... Mendehlson et Bayle étaient parfois tellement accablés par cette humeur noire, qu'ils étaient obligés de recourir à voir «les marionnettes» et «à compter les tuiles des maisons situées vis-à-vis;» afin de se distraire. Docteur Johnson, par momens, «aurait donné un membre pour recouvrer ses esprits.»...................................

»Page 14, nous lisons l'assertion bien nette que l'_Héloïse_ seule suffit pour le convaincre (Pope) d'une licence grossière.» Ainsi donc, M. Bowles accuse Pope d'une licence grossière, et fonde le grief sur un poème. La licence est un «grand peut-être» vu les moeurs du tems;--quant à l'épithète grossière, j'en nie positivement l'application. Au contraire, je crois que jamais sujet semblable ne fut et ne put être traité par aucun poète avec tant de délicatesse, mêlée en même tems à une passion si vraie et si intense. L'_Atys_ de Catulle est-il licencieux? Non, certes; et pourtant Catulle est souvent un écrivain graveleux. Le sujet est presque le même, excepté qu'Atys fut le suicide de sa virilité, et qu'Abailard en fut la victime.

»La licence de l'histoire n'était pas de Pope:--c'était un fait. Tout ce qu'il y avait de grossier, il l'a adouci; tout ce qu'il y avait d'indécent, il l'a purifié; tout ce qu'il y avait de passionné, il l'a embelli; tout ce qu'il y avait de religieux, il l'a sanctifié. M. Campbell a admirablement établi cela en peu de mots (je cite de mémoire), en déterminant la différence de Pope et de Dryden, et en marquant où pèche ce dernier. «Je crains, dit-il, si le sujet d'Héloïse était tombé dans les mains de Dryden, que ce poète ne nous eût donné qu'une peinture sensuelle de la passion.» Jamais la délicatesse de Pope ne se dévoila plus que dans ce poème. Avec les aventures et les lettres d'Héloïse, il a fait ce que nul autre esprit que celui du meilleur et du plus pur des poètes n'eût pu accomplir avec de tels matériaux. Ovide, Sappho (dans l'ode qu'on lui attribue),--tout ce que nous avons de poésie ancienne et moderne, se réduit à rien, en comparaison de cette production.

»Ne parlons plus de cette accusation banale de licence. Anacréon n'est-il pas étudié dans nos écoles?--traduit, loué, imprimé et réimprimé?.... et les écoles et les femmes anglaises en sont-elles plus corrompues? Quand vous aurez jeté au feu les anciens, il sera tems de dénoncer les modernes. La licence!--il y a plus d'immoralité réelle et de licence destructive dans un seul roman français en prose, dans une hymne morave ou dans une comédie allemande, que dans toute la poésie qui fut jamais écrite ou chantée depuis les rapsodies d'Orphée. L'anatomie sentimentale de Rousseau et de Mme de Staël sont beaucoup plus formidables que n'importe quelle quantité de vers. Ces auteurs sont à craindre, parce qu'ils détruisent les principes en raisonnant sur les passions; tandis que la poésie est elle-même passionnée, et ne fait pas de système. Elle attaque: mais elle n'argumente pas; elle peut avoir tort, mais elle n'a pas de prétentions à avoir toujours raison.»

M. Bowles s'étant plaint, dans son pamphlet, d'avoir reçu une lettre anonyme, Lord Byron commente ainsi cette circonstance:

«Je tombe d'accord avec M. Bowles que l'intention de l'écrit était de le troubler; mais je crains que lui, M. Bowles, n'ait répondu lui-même à cette intention en accusant publiquement réception de la critique. Un écrivain anonyme n'a qu'un moyen de connaître l'effet de son attaque. En cela, il a l'avantage sur la vipère; il sait que son poison a fait effet, quand il entend crier sa victime:--le reptile est sourd. La meilleure réponse à un avis anonyme est de n'en point donner connaissance, ni directement ni indirectement. Je voudrais que M. Bowles pût voir seulement une ou deux des mille lettres de ce genre que j'ai reçues dans le cours de ma vie littéraire, qui, bien que commencée de bonne heure, ne s'est pas encore étendue jusqu'au tiers de la sienne comme auteur. Je ne parle que de ma vie littéraire;--si j'ajoutais ma vie privée, je pourrais doubler la somme des lettres anonymes. S'il pouvait voir la violence, les menaces, l'absurdité complète de ces épîtres, il rirait, et moi aussi, et nous y gagnerions tous deux.

»Par exemple, dans le dernier mois de l'année présente (1821), j'ai eu ma vie menacée de la même manière que la réputation de M. Bowles l'avait été, excepté que la dénonciation anonyme était adressée au cardinal-légat de la Romagne, au lieu de l'être à ***. Je mets ci-joint le texte italien de la menace dans sa barbare, mais littérale exactitude, afin que M. Bowles puisse être convaincu; et comme c'est la seule promesse de paiement que les Italiens remplissent fidèlement, ma personne a donc été au moins aussi exposée à «un coup de feu dans l'obscurité,» tiré par John Heatherblutter (voir _Waverley_), que la gloire de M. Bowles ne le fut jamais aux vengeances d'un journaliste. Je fis néanmoins à cheval et seul, pendant plusieurs heures (dont partie à la nuit tombante), mes promenades quotidiennes dans la forêt; et cela, parce que c'était «mon habitude de l'après-midi;» et que je crois que si le tyran ne peut éviter le coup au milieu de ses gardes (lorsque le sort en est écrit), à plus forte raison les individus moins puissans verraient échouer toutes leurs précautions.»

J'ai un plaisir particulier à extraire le passage suivant, où Byron rend un juste hommage aux mérites de mon révérend ami comme poète.

«M. Bowles n'a aucune raison de le céder à d'autres qu'à M. Bowles. Comme poète, l'auteur du _Missionnaire_ peut concourir avec les premiers de ses contemporains. Je rappellerai que mes opinions sur la poésie de M. Bowles furent écrites long-tems avant la publication de son dernier et meilleur poème; et dire d'un auteur que son dernier poème est son meilleur, c'est faire de lui le plus grand éloge. M. Bowles peut prendre une légitime et honorable place parmi ses rivaux vivans, etc., etc., etc.»

Parmi les diverses additions destinées pour ce pamphlet, et envoyées à Murray à différens intervalles, je trouve les passages suivans qui sont assez curieux.

«Il est digne de remarque, après toute cette criaillerie sur «la nature de salon,» et «les images artificielles,» que Pope fut le principal inventeur de ce moderne système de jardins, dont les Anglais se font gloire. Il partage cet honneur avec Milton. Écoutez Warton: «Il semble évident par-là que cet art enchanteur des jardins modernes, dans lequel ce royaume prétend à une supériorité incontestable sur toutes les nations de l'Europe, doit principalement son origine et ses perfectionnemens à deux grands poètes, Milton et Pope.»

»Walpole (ce n'est pas l'ami de Pope) avance que Pope forma le goût de Kent, et que Kent fut l'artiste à qui les Anglais sont surtout redevables de la diffusion «du bon goût dans la disposition des terrains.» Le dessin du jardin du prince de Galles a été fait d'après Pope à Twickenham. Warton applaudit à ses extraordinaires efforts d'art et de goût, pour produire tant de scènes variées sur un emplacement de cinq acres. Pope fut le premier qui ridiculisa «le goût faux français, hollandais, affecté et contre nature, dans la composition des jardins» tant en prose qu'en vers. (Voir, pour la prose, le _Guardian_.) «Pope a donné plusieurs de nos principales et meilleures règles et observations sur l'architecture et sur l'art des jardins.» (Voir l'_Essai de Warton_, vol. II, p. 237, etc., etc.)

»Or, après cela, c'est une honte que d'entendre nos Lakistes sur «la verdure de Kendal» et nos bucoliques _Cockneys_, crier à tue-tête (les derniers dans un désert de briques et de mortier) après la nature, et les habitudes artificielles et sédentaires de Pope. Pope avait vu de la nature tout ce que l'Angleterre seule peut montrer. Il fut élevé dans la forêt de Windsor, et au milieu des beaux paysages d'Eton; il vécut familièrement et fréquemment dans les maisons de campagne des Bathurst, Cobham, Burlington, Peterborough, Digby et Bolingbroke; et dans cette liste des châteaux de plaisance, il faut placer Stowe. Il a fait de son petit jardin «de cinq acres» un modèle pour les princes et pour les premiers de nos artistes qui surent imiter la nature. Warton pense que «le plus charmant des ouvrages de Kent fut exécuté sur le modèle donné par Pope,--du moins dans l'entrée et les ombrages secrets de la vallée de Vénus».

»Il est vrai que Pope fut infirme et difforme; mais il pouvait se promener à pied, monter à cheval (il alla une fois à cheval d'Oxford à Londres), et il avait le renom d'une excellente vue. Sur un arbre du domaine de lord Bathurst, sont gravés ces mots: «Ici Pope chanta.» Il composa sous cet arbre. Bolingbroke, dans l'une de ses lettres, se représente, lui et Pope, écrivant au milieu d'une prairie. Nul poète n'admira plus la nature, ni ne s'en servit mieux que Pope n'a fait, comme je me charge de le prouver d'après ses oeuvres, prose et vers, si rien ne me détourne d'un travail si aisé et si agréable. Je me rappelle je ne sais quel passage de Walpole sur un gentilhomme qui voulait donner des instructions pour la disposition de quelques saules à un homme qui avait long-tems servi Pope dans ses terres. «Oui, monsieur, répliqua cet homme, je comprends; vous voudriez qu'ils se penchassent d'une manière un peu poétique.» Or, cette petite anecdote, fût-elle seule, suffirait pour prouver combien Pope avait de goût pour la nature, et quelle impression il avait produite sur un esprit ordinaire. Mais j'ai déjà cité Warton et Walpole (tous deux ennemis de Pope), et s'il en était besoin, je pourrais citer amplement Pope lui-même pour les hommages nombreux qu'il a rendus à la nature, et dont aucun poète du jour n'a même approché.»

»Sa supériorité en divers genres est réellement merveilleuse: architecture, peinture, jardins, tout est soumis également à son génie. Rappelons-nous que les jardins anglais ont pour but d'embellir une nature pauvre, et que sans eux l'Angleterre n'est qu'un pays de haies et de fossés, de bornes et de barrières, de bruyères et autres monotonies, depuis que les principales forêts ont été abattues. C'est, en général, bien loin d'être un pays pittoresque. Il n'en est pas de même de l'Écosse, du pays de Galles, et de l'Irlande; j'excepte encore les comtés des lacs et le Derbyshire, avec Éton, Windsor, ma chère Harrow-on-the-Hill, et quelques endroits, près de la côte. Dans l'abondance actuelle «des grands poètes du siècle» et des écoles de poésie--dénomination qui, comme celles d'écoles d'éloquence, et d'écoles de philosophie ne s'est introduite que lorsque la décadence de l'art s'est étendue avec le nombre des maîtres,--dans l'époque actuelle, dis-je, il s'est élevé deux espèces de naturistes;--la secte des lakistes, qui gémissent sur la nature parce qu'ils vivent dans le Cumberland; et leur _sous-secte_ (qu'on a malicieusement nommée l'école des Cockneys), formée de gens qui sont pleins d'enthousiasme pour la campagne, parce qu'ils vivent à Londres. Il est à remarquer que les champêtres fondateurs de l'école sont très-disposés à désavouer toute connexion avec leurs imitateurs de la capitale, qu'ils critiquent peu gracieusement, et à qui ils donnent les noms de Cockneys, d'athées, de fous, de mauvais écrivains, et autres épithètes non moins dures qu'injustes. Je pense comprendre les prétentions du poète aquatique de Windermere à ce que M. Bowles appelle un enthousiasme pour les lacs, les montagnes, les asphodèles et les jonquilles; mais je serais charmé d'apprendre le fondement de la propension citadine de leurs imitateurs pour le même noble sujet. Southey, Wordsworth et Coleridge ont parcouru la moitié de l'Europe, et vu la nature dans la plupart de ses formes variées, (quoique, à mon avis, ils n'en aient pas toujours tiré un bon parti); mais qu'ont vu les autres,--qu'ont-ils vu de la terre, de la mer et de la nature? Pas la moitié, ni même la dixième partie de ce que Pope avait vu. Eux qui rient de sa _Forêt de Windsor_, ont-ils jamais rien vu de Windsor, que ses briques?

»Quand ils auront réellement vu la vie,--quand ils l'auront sentie,--quand ils auront voyagé au-delà des lointaines limites des déserts de Middlesex,--quand ils auront franchi les Alpes d'Highgate, et suivi jusqu'à ses sources le Nil de la _New-River_,--alors, et seulement alors, ils pourront se permettre de dédaigner Pope, qui avait été près du pays de Galles, sinon dans le pays même, quand il décrivait si bien les oeuvres artificielles du bienfaiteur de la nature et de l'humanité, de l'homme de Ross, dont le portrait, encore suspendu dans la salle de l'auberge, a si souvent fixé mes regards en me pénétrant de respect pour la mémoire de l'original, et d'admiration pour le poète sans qui cet homme, malgré la durée même de ses bonnes oeuvres qui existent encore; aurait à peine conservé son honorable renommée. ....................................................................

»Si ces gens-là n'avaient rien dit de Pope, ils auraient pu rester seuls dans leur gloire; car je n'eusse rien dit ou pensé sur eux et leurs absurdités. Mais s'ils s'attaquent au petit rossignol de Twickenham, d'autres pourront l'endurer,--mais non pas moi. Ni le tems, ni la distance; ni la douleur, ni l'âge, ne diminueront jamais ma vénération pour celui qui est le plus grand poète moraliste de tous les tems, de tous les climats, de tous les sentimens, et de toutes les conditions de la vie. C'est lui qui fut le charme de mon enfance, et l'étude de mon âge mûr, c'est lui peut-être qui sera la consolation de ma vieillesse (si le destin m'y laisse parvenir). La poésie de Pope est le livre de la vie. Sans hypocrisie, et sans dédaigner non plus la religion, il a rassemblé et revêtu de la plus belle parure tout ce qu'un homme de bien, un grand homme peut recueillir de sagesse morale. Sir William Temple fait observer «que de tous les individus de l'espèce humaine, qui vivent dans l'espace de mille ans, pour un homme qui naît capable de faire un grand poète, il y en a des milliers capables de faire d'aussi grands généraux et d'aussi grands ministres que les plus célèbres dont parle l'histoire.» C'est l'opinion d'un homme d'état sur la poésie; elle fait honneur à sir Temple et à l'art. Ce poète, qui ne se rencontre que dans l'espace de mille ans, fut Pope. Mille ans s'écouleront avant qu'on en puisse espérer un second pour notre littérature. Mais elle peut s'en passer;--car Pope, lui seul, est une littérature entière.

»Un mot sur la traduction d'Homère, si brutalement traitée. «Le docteur Clarke, dont l'exactitude critique est bien connue, n'a pas été capable de noter plus de trois ou quatre contre-sens dans toute l'Iliade. Les fautes réelles de la traduction sont d'une espèce différente.» Ainsi parle Warton, humaniste lui-même. Il est donc évident que Pope a évité le défaut principal d'une traduction. Quant aux autres fautes, elles consistent à avoir fait un beau poème anglais d'un poème grec sublime. Cette traduction durera toujours. Cowper et tous les autres faiseurs de vers blancs, auront beau faire, ils n'arracheront jamais Pope des mains d'un seul lecteur sensé et sensible.

»Le principal caractère des classes inférieures de la nouvelle école poétique, est la vulgarité. Par ce mot, je n'entends pas la bassesse, mais ce qu'on appelle «la mesquinerie.» Un homme peut être bas sans être vulgaire, et réciproquement. Burns est souvent bas, mais jamais vulgaire. Chatterton n'est jamais vulgaire, ni Wordsworth non plus, ni les meilleurs poètes de l'école Lakiste, quoiqu'ils traitent de tous les plus bas détails de la vie. C'est dans leur parure même que les poètes inférieurs de la nouvelle école sont le plus vulgaires, et c'est par là qu'ils peuvent être aussitôt reconnus; comme ce que nous appelions à Harrow un homme endimanché, pouvait être facilement distingué d'un gentilhomme, quoiqu'il eût les habits les mieux faits et les bottes les mieux cirées;--probablement parce qu'il avait coupé les uns ou nettoyé les autres de sa propre main.

»Dans le cas actuel, je parle des écrits, et non des personnes, car je ne sais rien des personnes; quant aux écrits, j'en juge d'après ce que j'y trouve. Ces hommes peuvent avoir un caractère honorable et un bon ton; mais ils prennent à tâche de cacher cette dernière qualité dans les ouvrages qu'ils publient. Ils me rappellent M. Smith et les miss Broughtons à Hampstead dans _Evelina_. Sur ces points (du moins en fait de vie privée), j'ai la prétention d'avoir quelque peu d'expérience, parce que, dans le cours de mon jeune âge, j'ai vu un peu de toute espèce de société, depuis le prince chrétien, le sultan musulman, et les hautes classes des états de l'un et de l'autre, jusqu'au boxeur de Londres, au muletier espagnol, au derviche turc, au montagnard écossais, et au brigand albanais;--pour ne pas parler des curieuses variétés de la société italienne. Loin de moi de présumer qu'il y ait ou puisse y avoir quelque chose qui ressemble à une aristocratie de poètes; mais il y a une noblesse de pensées et d'expressions ouverte à tous les rangs, et dérivée en partie du talent, et en partie de l'éducation;--noblesse que l'on trouve dans Shakspeare, Pope et Burns, non moins que dans Dante et Alfieri, mais que l'on ne peut apercevoir nulle part dans les faux oiseaux et faux bardes du petit choeur de M. Hunt. Si l'on me demandait de définir ce que c'est que le bon ton, je dirais qu'on ne peut le définir que par les exemples--de ceux qui l'ont, et de ceux qui ne l'ont pas. Je dirais que, dans l'usage de la vie, la plupart des militaires, mais peu de marins, plusieurs hommes de rang, mais peu de légistes en font preuve; qu'il est plus fréquent chez les auteurs (quand ils ne sont pas pédans), que chez les théologiens; que les maîtres d'escrime en ont plus que les maîtres de danse, et les chanteurs que les acteurs ordinaires; et qu'il est plus généralement répandu parmi les femmes que parmi les hommes. En poésie comme en toute sorte de composition en général, il ne constituera jamais à lui seul un poète ou un poème; mais sans lui, ni poète ni poème ne vaudront jamais rien. C'est le sel de la société, et l'assaisonnement de la composition. La vulgarité est cent fois pire que la franche licence; car celle-ci admet l'esprit, la gaîté et quelquefois un sens profond, tandis que la première est un misérable avortement de toute idée, et une insignifiance absolue. La vulgarité ne dépend point de la bassesse des sujets, ni même de la bassesse du langage, car Fielding se complaît dans l'une et l'autre;--mais est-il jamais vulgaire? Non. Vous voyez l'homme bien élevé, le gentilhomme, le lettré, jouer avec bon sujet;--en être le maître, non l'esclave. L'écrivain vulgaire l'est d'autant plus que son sujet est plus élevé; tel homme qui montrait la ménagerie de Pidcock avait coutume de dire: «Cet animal, messieurs, est l'aigle du soleil d'Archangel en Russie. .........................................................[127]

[Note 127: Il y a de grosses fautes d'anglais, mises dans la bouche du _cicerone_ de la ménagerie, c'est donc intraduisible.--The _otterer_ it is, the _igherer_ he flies. (_Note du Trad._)]

Dans une note sur un passage relatif aux vers de Pope sur lady Mary W. Montague, il dit:

«Je crois pouvoir montrer, s'il en était besoin, que lady Mary W. Montague fut aussi grandement blâmable dans cette affaire, non pour l'avoir repoussé, mais pour l'avoir encouragé; mais j'aimerais mieux éluder cette tâche,--quoique lady Mary dût se rappeler son propre vers:

Celui-là vient trop près, qui vient se faire refuser.

»J'admire à tel point cette noble dame,--sa beauté, ses talens,--que je ne plaiderais contre elle qu'à contre-coeur. Je suis d'ailleurs si attaché au nom même de Marie, que, comme dit Johnson: «Si vous appeliez un chien Harvey, je l'aimerais.» Pareillement, si vous appeliez Marie une femelle de l'espèce canine, je l'aimerais mieux que tous les autres individus du même sexe (bipèdes ou quadrupèdes) différemment nommés. Lady Montague était une femme extraordinaire; elle pouvait traduire Épictète, et cependant écrire un chant digne d'Aristippe. Les vers:

Quand les longues heures consacrées au public sont passées, Et qu'enfin nous nous trouvons ensemble avec du champagne et un poulet, Puissent les plus tendres plaisirs nous faire chérir cet instant! Loin de nous la gêne et la crainte! Dans l'oubli ou le mépris des airs de la foule, Lui peut renoncer à la retenue, et moi à la fierté, Jusques, etc., etc., etc.

»Eh bien! M. Bowles!--que dites-vous d'un tel souper avec une telle femme? et de la description qu'elle-même en donne? Son «champagne» et son «poulet» ne valent-ils pas une forêt ou deux? N'est-ce pas de la poésie? Il me semble que cette stance contient la «pensée» de toute la philosophie d'Épicure.--Je veux dire la philosophie pratique de son école, et non pas les préceptes du maître; car j'ai été trop long-tems à l'université pour ne pas savoir que le philosophe fut un homme fort modéré. Mais après tout, quelques-uns de nous n'auraient-ils pas été aussi fous que Pope? Pour ma part, je m'étonne qu'avec sa sensibilité, avec la coquetterie de la dame, et après son désappointement, il n'eût pas fait plus que d'écrire quelques vers qu'on doit condamner s'ils sont faux, et regretter s'ils sont vrais.»

LETTRE CCCCXXIV.

À M. HOPPNER.

Ravenne, 11 mai 1821.

«Si j'avais su vos idées à l'égard de la Suisse, je les aurais adoptées sur-le-champ: maintenant que la chose est faite, je laisserai Allegra dans son couvent, où elle me semble bien portante et heureuse pour le moment. Mais je vous serai fort obligé si vous prenez des informations, quand vous serez dans les cantons, sur les meilleures méthodes qu'on y suit pour l'éducation des filles, et que vous me fassiez savoir le résultat de vos réflexions. C'est une consolation pour moi que M. et Mrs. Shelley m'aient écrit pour m'approuver entièrement d'avoir placé l'enfant chez les religieuses pour le moment. Je puis prendre à témoin toute ma conduite, attendu que je n'ai épargné ni soins, ni tendresse, ni dépenses, depuis que l'enfant m'a été envoyé. Le monde peut dire ce qu'il lui plaît, je me contenterai de ne pas mériter (dans cette occasion) qu'on parle mal de moi.

»L'endroit est un petit bourg de campagne en bon air; il y a un vaste établissement d'éducation où sont placés beaucoup d'enfans, dont quelques-uns d'un rang élevé. Comme campagne, ce séjour est moins exposé aux objections de tout genre. Il m'a toujours paru que la corruption morale en Italie ne procède pas de l'éducation du couvent, puisque, à ma connaissance, les filles sortent de leurs couvens dans une innocence portée même jusqu'à l'ignorance du mal moral, mais que la faute en est due à l'état de société où elles sont immédiatement plongées au sortir du couvent. C'est comme si l'on élevait un enfant sur une montagne, et qu'on le mît ensuite à la mer, qu'on l'y jetât pour l'y faire nager. Toutefois le mal, quoique encore trop général, s'évanouit en partie, depuis que les femmes sont plus libres de se marier par inclination; c'est aussi, je crois, le cas en France. Et, après tout, qu'est la haute société d'Angleterre? D'après ma propre expérience, et tout ce que j'ai vu et entendu (et j'ai vécu dans la société la plus élevée et la _meilleure_, comme on dit), la corruption ne peut nulle part être plus grande. En Italie pourtant elle est, ou plutôt elle était plus systématisée; mais aujourd'hui on rougit d'un serventisme régulier. En Angleterre, le seul hommage qu'on rende à la vertu est l'hypocrisie. Je parle, bien entendu, du ton de la haute société;--les classes moyennes sont peut-être très-vertueuses.

»Je n'ai encore lu, ni même reçu, aucun exemplaire de la lettre sur Bowles; certes, je serais charmé de vous l'envoyer. Comment va Mrs. Hoppner? très-bien, j'espère. Faites-moi savoir quand vous partez. Je regrette de ne pouvoir me trouver avec vous cet été dans les Alpes bernoises, comme j'en avais l'espoir et l'intention. Mes plus profonds respects à madame.

»Je suis à jamais, etc.

»_P. S._ J'ai donné à un musicien une lettre pour vous il y a déjà quelque tems; vous l'a-t-il présentée? Peut-être vous pourriez l'introduire chez les Ingrams et autres _dilettanti_. Il est simple et modeste,--deux qualités extraordinaires dans sa profession,--et il joue du violon comme Orphée ou Amphion. C'est pitié qu'il ne puisse faire mettre Venise en branle pour chasser le tyran brutal qui la foule aux pieds.»

LETTRE CCCCXXV.

À M. MURRAY.

14 mai 1821.

«Un journal de Milan annonce que la pièce a été représentée et universellement condamnée. Comme l'opposition a été vaine, la plainte serait inutile. Je présume toutefois, dans votre intérêt (sinon dans le mien), que vous et mes autres amis aurez au moins publié mes différentes protestations contre la mise en scène de la tragédie, et montré que Elliston, en dépit de l'auteur, l'a transportée de force sur le théâtre. Il serait absurde de dire que cela ne m'a pas grandement vexé; mais je ne suis point abattu, et je ne recourrai pas à l'ordinaire ressource de blâmer le public, qui était dans son droit,--ou mes amis de n'avoir pas empêché--ce qu'ils ne pouvaient empêcher, pas plus que moi,--la représentation donnée malgré nous par un directeur qui croyait faire une bonne spéculation. C'est un malheur que vous ne leur ayez pas montré combien la pièce était peu propre au théâtre, avant de la publier, et que vous n'ayez pas exigé des directeurs la promesse de ne pas la représenter. En cas de refus de leur part, nous ne l'eussions pas publiée du tout. Mais c'est trop tard.

»Tout à vous.

»_P. S._ Je vous envoie les lettres de M. Bowles; remerciez-le en mon nom de sa bonne foi et de sa bonté.--De plus, une lettre pour Hodgson, que je vous prie de remettre promptement. Le journal de Milan dit que c'est moi «qui ai poussé à la représentation!!!» c'est encore plus plaisant. Mais ne vous inquiétez pas: si (comme il est probable) la folie d'Elliston nuit à la vente, je suis prêt à faire toute déduction convenable, ou même à annuler entièrement votre traité.

»Vous ne publierez pas, sans doute, ma défense de Gilchrist, parce qu'après les bons procédés de M. Bowles, elle serait par trop dure.

»Apprenez-moi les détails; car je ne sais encore que le fait pur et simple.

»Si vous saviez ce que j'ai eu à supporter par la faute de ces gueux de Napolitains, vous vous en amuseriez; mais tout est apparemment fini. On semblait disposé à rejeter tout le complot et tous les plans de ce pays sur moi principalement.»

LETTRE CCCCXXVI.

À M. MOORE.

14 mai 1821.

«S'il y a dans la lettre à Bowles quelque passage qui (sans intention de ma part, autant que je me rappelle le contenu) vous ait causé de la peine, vous êtes pleinement vengé; car je vois par un journal italien, que nonobstant toutes les remontrances que j'ai fait faire par mes amis (et par vous-même entre autres), les directeurs ont persisté à vouloir représenter la tragédie, et qu'elle a été «unanimement sifflée!!!» Telle est la consolante phrase du journal milanais (lequel me déteste cordialement, et me maltraite, en toute occasion, comme libéral), avec la remarque additionnelle que c'est moi qui ai «fait représenter la pièce» de mon plein gré.

»Tout cela est assez vexatoire, et semble une sorte de calvinisme dramatique,--de damnation prédestinée, sans la faute même du pêcheur. J'ai pris toutes les peines que peut prendre un pauvre mortel pour prévenir cette inévitable catastrophe,--et d'une part, en faisant des appels de tous genres au lord Chamberlain,--d'autre part, en m'adressant à ces diables de directeurs eux-mêmes; mais comme la remontrance fut vaine, la plainte est inutile. Je ne comprends pas cela,--car la lettre de Murray du 24, comme toutes ses lettres antérieures, me donnait les plus fortes espérances qu'il n'y aurait pas de représentation. Jusqu'à présent, je ne connais que le fait, que je présume être vrai, comme la nouvelle est datée de Paris et du 30. Il faut qu'on ait mis une hâte d'enfer pour cette damnée tentative, puisque je n'ai pas même encore appris que la pièce ait été publiée; et si la publication n'eût eu lieu préalablement, les histrions n'eussent pas mis la main sur la tragédie. Le premier venu aurait pu voir d'un coup d'oeil qu'elle était souverainement impropre au théâtre; et ce petit accident n'en augmentera nullement le mérite dans le cabinet.

»Allons, la patience est une vertu, et elle devient parfaite, je présume, à force de pratique. Depuis l'an dernier (c'est-à-dire le printems de l'an dernier), j'ai perdu un procès de grande importance sur les houillères de Rochdale;--j'ai été la cause d'un divorce;--ma poésie a été dépréciée par Murray et par les critiques;--les hommes d'affaires ne m'ont pas permis de disposer de ma fortune pour un placement avantageux en Irlande;--ma vie a été menacée le mois dernier (on a fait courir ici une circulaire pour exciter à mon assassinat pour motifs politiques, et les prêtres ont répandu le bruit que j'étais dans une conspiration contre les Allemands); et enfin, ma belle-mère, s'est rétablie la dernière quinzaine, et ma pièce a été sifflée la semaine dernière: c'est comme «les vingt-huit infortunes d'Arlequin.» Mais il faut supporter tout cela. Je ne m'en serais pas tant inquiété, si nos voisins du Sud ne nous avaient point, par leurs sottises, fait perdre la liberté encore pour cinq cents ans.

»Connaissiez-vous John Keats? On dit qu'il a été tué par un article de la _Quarterly_ sur lui, si toutefois il est mort, ce que je ne sais pas positivement. Je ne comprends pas cette faiblesse de sensibilité. Ce que j'éprouve est une immense colère pendant vingt-quatre heures; et je l'éprouve aujourd'hui, comme d'ordinaire,--à moins que cette fois elle ne dure plus long-tems. Il faut que je monte à cheval pour me tranquilliser. Tout à vous, etc.

»François Ier écrivait, après la bataille de Pavie: «Tout est perdu, fors l'honneur.» Un auteur sifflé peut dire l'inverse: «Rien n'est perdu, fors l'honneur.» Mais les chevaux attendent, et le papier est rempli. Je vous ai écrit la semaine dernière.»

LETTRE CCCCXXVII.

À M. MURRAY.

Ravenne, 19 mai 1821.

«Par les journaux de jeudi, et deux lettres de M. Kinnaird, j'ai vu que la gazette italienne avait menti italiennement, et que le drame n'avait pas été sifflé, et que mes amis étaient intervenus pour empêcher la représentation. Pourtant il semble que les directeurs continuent de jouer la pièce en dépit de nous tous: pour cela il faut que «nous les inquiétions un tantinet.» L'affaire sera portée devant les tribunaux; je suis déterminé à tenter les voies de la justice, et je ferai toutes les dépenses nécessaires. La raison du mensonge lombard est que les Autrichiens,--qui ont une inquisition établie en Italie, et la liste des noms de tous ceux qui pensent ou parlent d'une façon contraire à leur despotisme,--m'ont depuis cinq ans outragé sous toutes les formes dans la gazette de Milan, etc. Je vous ai écrit il y a huit jours sur ce sujet.

»Maintenant je serais charmé de connaître quel dédommagement M. Elliston me donnerait, non-seulement pour traîner mes écrits sur le théâtre en cinq jours, mais encore pour être cause que je suis resté quatre jours (du dimanche au jeudi matin, ce sont les seuls jours où la poste arrive) dans l'entière persuasion que la tragédie avait été représentée et «unanimement sifflée,» et cela avec la remarque additionnelle que c'était moi qui avais «mis la pièce au théâtre,» d'où il s'ensuivait qu'aucun de mes amis n'avait eu égard à mes réclamations. Supposez que je me fusse rompu un vaisseau, comme John Keats, ou fait sauter la cervelle dans un accès de fureur,--hypothèses qui n'eussent pas été improbables il y a quelques années. À présent je suis, par bonheur, plus calme que je ne l'étais, et cependant je ne voudrais pas avoir ces quatre jours à passer encore une fois pour--je ne sais combien[128].

[Note 128: Cette assertion de Byron est complètement confirmée par Mme Guiccioli, qui peint ainsi l'anxiété de son amant: Ma però la sua tranquillità era suo malgrado sovente alterata dalle pubbliche vicende, et dagli attacchi che spesso si direggevano a lui nei giornali come ad autore principalmente. Era in vano che egli protestava d'indifferenza per codesti attacchi. L'impressione non era è vero che momentanea, e purtroppo per una nobile fierezza sdegnava sempre di rispondere ai suoi detrattori. Ma per quanto fosse breve quella impressione, era però assai forte per farlo molto soffrire e per affliggere quelli che lo amavano. Tuttociò che ebbe luogo per la rappresentazione del suo _Marino Faliero_ lo inquietò pure moltissimo, e dietro ad un articolo di una gazzetta di Milano in cui si parlava di quell' affare, egli mi scrisse così.--«Ecco la verità di ciò che io vi dissi pochi giorni fa, come vengo sacrificata in tutte le maniere senza sapere il _perchè_ ed il _come_. La tragedia di cui si parla, non è (e non era mai) nè scritta nè adattata al teatro; ma non è però romantico il disegno, è piuttosto regolare--regolarissimo per l'unità del tempo, e mancando poco a quella del sito. Voi sapete bene se io aveva intenzione di farla rappresentare, poichè era scritta al vostro fianco, e nei momenti per certo più tragici per me come uomo che come autore,--perché voi eravate in affanno ed in pericolo. Intanto sento dalla vostra gazzetta che sia nata una cabala, un partito, e senza ch'io vi abbia presa la minima parte. Si dice che l'_autore ne fece la lettura_!!!--qui forse? a Ravenna? ed a chi? forse a Fletcher?--quel illustre letterato, etc., etc.» (_Note de Moore_.)]

»Je vous écrivais pour soutenir votre courage, car le reproche est toujours inutile, et il irrite;--mais j'étais profondément blessé dans mes sentimens, en me voyant traîné comme un gladiateur à la destinée d'un gladiateur, par ce _retiarius_[129], M. Elliston. Que veut dire ce diable d'homme avec son apologie et ses offres de dédommagement? N'est-ce pas le même cas que lorsque Louis XIV voulait acheter, à quelque prix que ce fût, le cheval de Sydney, et, en cas de refus, le prendre de force; Sydney tua son cheval d'un coup de pistolet. Je ne pouvais tirer un coup de pistolet à ma tragédie, mais j'eusse mieux aimé la jeter au feu que d'en permettre la représentation.

[Note 129: On nommait ainsi, à Rome, le gladiateur dont l'adresse consistait à envelopper dans un rets son adversaire qui avait l'épée à la main. (_Note du Trad._) ]

»J'ai déjà écrit près de trois actes d'une autre tragédie (dans l'intention de l'achever en cinq), et je suis plus inquiet que jamais sur les moyens de me garantir d'une pareille violation des égards littéraires et même de toute courtoisie et politesse.

»Si nous réussissons, tant mieux: si non, avant toute publication, nous requerrons de ces gens-là la promesse de ne pas jouer la pièce, promesse que je leur paierai (puisque l'argent est leur but), ou je ne laisserai pas publier,--ce que peut-être vous ne regretterez pas beaucoup.

»Le chancelier s'est conduit noblement. Vous aussi, vous vous êtes conduit de la manière la plus satisfaisante, et je ne puis trouver en faute que les acteurs et leur chef. J'ai toujours eu tant d'égards pour M. Elliston, qu'il aurait dû être le dernier à me causer de la peine.

»Il y a un horrible ouragan qui détonne au moment même où je vous écris, en sorte que je n'écris ni au jour, ni à la chandelle, ni à la lumière des torches, mais au feu des éclairs; les sillons de la foudre sont aussi brillans que les flammes les plus gazeuses de la compagnie du gaz hydrogène. Ma cheminée vient d'être renversée par un coup de vent;--encore un éclair! mais

Vous, élémens, je ne vous accuse pas d'ingratitude; Je ne vous écrivis jamais franc de port, ni ne mis ma carte chez vous[130],

comme je l'ai fait pour M. Elliston.

[Note 130:

I tax not you, ye elements, with unkindness; I never gave ye _franks_, not _call'd_ upon you.]

»Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Vous devriez au moins m'envoyer une ligne de détails: je ne sais rien encore que par Galignani et l'honorable Douglas.

»Eh bien! comment va notre controverse sur Pope? et le pamphlet? Il est impossible d'écrire des nouvelles: les gueux d'Autrichiens fouillent toutes les lettres.

»_P. S._ J'aurais pu vous envoyer beaucoup de commérage et quelques informations réelles, si toutes les lettres ne passaient point par l'inspection des barbares, et que je voulusse leur faire connaître autre chose que mon horreur pour eux. Ils n'ont vaincu que par trahison, soit dit en passant.»

LETTRE CCCCXXVIII.

À M. MOORE.

Ravenne, 20 mai 1821.

«Depuis ma lettre de la semaine dernière, j'ai reçu des lettres et des journaux anglais, qui me font apercevoir que ce que j'ai pris pour une vérité italienne est, après tout, un mensonge français de la _Gazette de France_. Celle-ci contient deux assertions ultra-fausses en deux lignes. En premier lieu, Lord Byron n'a pas fait représenter sa pièce, mais s'y est opposé; et secondement, elle n'est pas tombée, mais elle a continué d'être jouée, en dépit de l'éditeur, de l'auteur, du lord chancelier,--du moins jusqu'au Ier mai, date de mes dernières lettres. Vous m'obligerez beaucoup en priant madame la _Gazette de France_ de se rétracter, ce à quoi elle est habituée, je présume. Je ne réponds jamais à la critique étrangère; mais ceci est un point de fait, et non de goût. Je suppose que vous me portez assez d'intérêt pour faire cela en ma faveur;--mais, sans doute, comme ce n'est que la vérité que nous voulons établir, l'insertion pourra être difficile.

»Comme je vous ai écrit depuis quelque tems de fréquentes et longues lettres, aujourd'hui je ne vous ennuierai plus que d'une seule phrase: c'est que vous ayez la bonté de vous conformer à ma demande; et je présume que l'_esprit du corps_ (est-ce _du_ ou _de_? car ma science ne va pas jusque-là) vous engagera suffisamment, comme un des nôtres, à mettre cette affaire sous son véritable aspect. Croyez-moi toujours tout à vous pour la vie et de coeur,

BYRON.»

LETTRE CCCCXXIX.

À M. HOPPNER.

Ravenne, 25 mai 1821.

«Je suis très-content de ce que vous me dites de la Suisse, et j'y réfléchirai. Je préférerais que ma fille s'y mariât plutôt qu'ici pour cette raison. Quant à la fortune,--je lui en ferai une avec tout ce que je pourrai épargner (si je vis, et qu'elle se conduise bien); et si je meurs avant qu'elle soit établie, je lui ai laissé par testament cinq mille livres sterling, ce qui est, hors d'Angleterre, une assez jolie somme pour un enfant naturel. J'y ajouterai tout ce que je pourrai, si les circonstances me le permettent; mais, sans doute, cela est très-incertain, comme toutes les choses humaines.

»Vous m'obligerez beaucoup d'employer votre intervention pour rétablir les faits relatifs à la représentation, attendu que ces coquins paraissent organiser un système d'outrages contre moi, parce que je suis sur leur liste. Je me soucie peu de leur critique, mais c'est un point de fait. J'ai composé quatre actes d'une autre tragédie: ainsi vous voyez qu'ils ne peuvent m'effrayer.

»Vous savez, je présume, qu'ils ont actuellement une liste de tous les individus, résidant en Italie, qui ne les aiment pas:--la liste doit être longue. Leurs soupçons et leurs alarmes actuelles sur ma conduite et sur mes intentions présumées dans le dernier mouvement, ont été vraiment ridicules,--quoique, pour ne pas vous abuser, je m'y sois un peu mêlé. Ils ont cru ici, et croient encore ou affectent de croire, que c'est moi qui ai dressé le plan entier du soulèvement, et qui ai fourni les moyens, etc. Tout ceci a été fomenté par les agens des barbares. Ils sont ici fort nombreux, et, par parenthèse, l'un d'eux a reçu hier un coup de poignard; mais peu dangereux;--et quoique le jour où le commandant a été tué devant ma porte, en décembre dernier, je l'aie fait transporter dans ma maison, coucher dans le lit de Fletcher; et lui aie fait donner tous les secours jusqu'au dernier moment; quoique personne n'eût osé lui donner asyle chez soi, et qu'on le laissât périr la nuit dans la rue; cependant on répandit, il y a trois mois, un papier qui me dénonçait comme le chef des libéraux, et qui excitait à m'assassiner. Mais cela ne me fera jamais taire, ni changer mes opinions. Tout cela est venu des barbares allemands.»

LETTRE CCCCXXX.

À M. MURRAY.

Ravenne, 25 mai 1821.

«Depuis quelques semaines, je n'ai pas reçu une ligne de vous. Or, je serais charmé de savoir d'après quel principe ordinaire ou extraordinaire vous me laissez sans autres informations que celles que je puise dans des journaux anglais et d'injurieuses gazettes italiennes (vu que les Allemands me haïssent comme _charbonnier_), tandis qu'il y a eu tout ce tumulte pour la pièce? Vous êtes un coquin!!!--Sans deux lettres de Douglas Kinnaird, j'aurais été aussi ignorant que vous êtes négligent.

»Eh bien! j'apprends que Bowles a maltraité Hobhouse! Si cela est vrai, il a rompu la trève, comme le successeur de Murillo, et je le traiterai comme Cochrane traita Esmeralda.

»Depuis que j'ai écrit le paquet ci-joint, j'ai achevé (mais non copié) quatre actes d'une nouvelle tragédie. Quand j'aurai fini le cinquième acte, je copierai le tout. C'est sur le sujet de Sardanapale, dernier roi des Assyriens. Les mots de _reine_ et de _pavillon_ s'y rencontrent, mais ce n'est point par allusion à sa majesté britannique, comme vous pourriez vous l'imaginer en tremblant. Vous verrez un jour (si je finis la pièce) comme j'ai fait Sardanapale brave (quoique voluptueux, comme l'histoire le représente), et de plus, aussi aimable que mes pauvres talens ont pu le rendre;--ainsi, ce ne peut être ni le portrait ni la satire d'aucun monarque vivant. J'ai, jusqu'à présent, observé strictement toutes les unités, et continuerai ainsi dans le cinquième acte, si cela est possible; mais ce n'est pas pour le théâtre. Tout à vous, en hâte et en haine, infidèle correspondant.»

N.

LETTRE CCCCXXXI.

À M. MURRAY.

Ravenne, 28 mai 1821.

«Depuis ma dernière, du 26 ou 25, j'ai fini mon cinquième acte de la tragédie intitulée _Sardanapale_. Mais maintenant il faut copier le tout, ce qui est un rude travail,--tant d'écriture que de lecture. Je vous ai écrit au moins six fois sans avoir de réponse, ce qui prouve que vous êtes un--libraire. Je vous prie de m'envoyer un exemplaire de l'édition du _Plutarque de Langhorne_, revue par M. Wrangham. Je n'ai que le texte grec, imprimé en caractères un peu fins, et la traduction italienne, qui est d'un style trop lourd, et aussi fausse qu'une proclamation patriotique des Napolitains. Je vous prie aussi de m'envoyer la _Vie du magicien Apollonius de Tyane_, publiée il y a quelques années. Elle est en anglais, et l'éditeur ou auteur est, je crois, ce que Martin Marprelate appelle un prêtre vantard.

»Tout à vous, etc.»

N.

LETTRE CCCCXXXII.

À M. MURRAY.

Ravenne, 30 mai 1821.

CHER MORAY,

«Vous dites que vous m'avez écrit souvent; j'ai reçu seulement la vôtre du 11, laquelle est fort courte. Par le courrier d'aujourd'hui, je vous envoie, en cinq paquets, la tragédie de _Sardanapale_, fort mal écrite: peut-être Mrs. Leigh pourra vous aider à la déchiffrer. Vous voudrez bien en accuser réception par le retour du courrier. Vous remarquerez que les unités sont toutes strictement observées. La scène se passe toujours dans la même salle; la durée de l'action est celle d'une nuit d'été, environ neuf heures ou même moins, quoique la pièce commence avant le coucher du soleil, et ne finisse qu'après son lever. Dans le troisième acte, quand Sardanapale demande un miroir pour se voir en armes, songez à citer le passage latin de Juvénal sur Othon (homme d'un caractère semblable, qui fit la même chose). Gifford vous aidera pour la citation. Le trait est peut-être trop familier, mais il est historique (pour Othon du moins), et naturel dans un caractère efféminé.»

LETTRE CCCCXXXIII.

À M. HOPPNER.

Ravenne, 31 mai 1821.

«Je vous envoie ci-joint une autre lettre, qui ne fera que confirmer ce que je vous ai dit.

»Quant à Allegra,--je prendrai pour elle une mesure décisive dans le courant de l'année; à présent, elle est si heureuse où elle est, que peut-être il vaudrait mieux qu'elle apprît son alphabet dans son couvent.

«Ce que vous dites de _la Prophétie de Dante_ est la première nouvelle que j'en reçois,--tout semble être plongé dans le tumulte causé par la tragédie. Continuer ce poème!!--hélas! Qu'est-ce que Dante lui-même pourrait prophétiser, aujourd'hui sur l'Italie? Toutefois, je suis charmé que vous goûtiez cette oeuvre, mais je présume que vous serez seul de votre opinion. Ma nouvelle tragédie est achevée.» ......................................................................

LETTRE CCCCXXXIV.

À M. MOORE.

Ravenne, 4 juin 1821.

«Vous ne m'avez pas écrit dernièrement, quoiqu'il soit d'usage entre littérateurs bien élevés de consoler ses amis par ses observations dans les cas d'importance. Je ne sais si je vous ai envoyé mon _élégie sur le rétablissement de lady_ ***[131].

Voyez les félicités de mon fortuné sort, Ma pièce tombe, et non pas lady ***.

[Note 131: Le nom a été supprimé par Moore, comme tous ceux qui sont remplacés par des astérisques. Il est facile de voir que c'est ici Lady Noël. (_Note du Trad._) ]

»Les journaux (et peut-être votre correspondance.) vous auront fait connaître la conduite dramatique du directeur Elliston. Il est présumable que la pièce a été arrangée pour le théâtre par M. Dibdin, qui remplit l'office de tailleur dans les occasions semblables, et qui aura pris mesure avec son exactitude ordinaire. J'apprends que l'on continue toujours à me jouer,--trait d'entêtement dont je me console un peu en pensant qu'il aura vidé la bourse du discourtois histrion.

»Vous serez étonné d'apprendre que j'ai fini une autre tragédie en cinq actes, dans laquelle j'ai observé strictement toutes les unités. Elle a pour titre _Sardanapale_, et je l'ai envoyée en Angleterre par le dernier courrier. Elle n'est pas plus pour le théâtre que la première n'y fut destinée,--et je prendrai cette fois plus de précautions pour empêcher qu'on ne s'en empare.

»Je vous ai aussi envoyé, il y a quelques mois, une nouvelle lettre sur Bowles, etc.; mais il paraît à tel point touché des égards (c'est son expression) que j'eus pour lui dans la première épître, que je ne suis pas sûr de publier celle-ci, qui est un peu trop pleine de phrases «récréatives et surabondantes.» J'apprends par des lettres particulières de M. Bowles, que c'est vous qui étiez l'illustre littérateur en astérisques[132]. Qui donc y aurait songé? Vous voyez quel mal ce révérend personnage a fait en imprimant les notes sans nom. Comment diable pouvais-je supposer que les premiers quatre astérisques désignaient Campbell et non Pope, et que le nom laissé en blanc était celui de Thomas Moore? Vous voyez ce qui résulte d'être en intimité avec des ecclésiastiques. Les réponses de Bowles ne me sont pas parvenues, mais je sais d'Hobhouse, que lui (Hobhouse) y a été attaqué. En ce cas, Bowles aurait rompu la trève (que, par parenthèse, il avait lui-même proclamée), et il me faut avoir encore un démêlé avec lui.

[Note 132: M. Bowles avait cité à son appui une phrase d'une lettre particulière de Moore, en l'annonçant comme l'opinion d'un illustre littérateur, mais en remplaçant le nom par des astérisques; Byron avait fait là-dessus force plaisanteries. (_Note du Trad._)]

»Avez-vous reçu mes lettres avec les deux ou trois dernières feuilles des mémoires?

»Il n'y a point ici de nouvelles très-intéressantes. Un espion allemand (se vantant de l'être) a reçu un coup de poignard la semaine dernière, mais le coup n'était pas mortel. Dès l'instant où j'appris qu'il s'était laissé aller à cette vanterie fanfaronne, il fut aisé pour moi, comme pour tout autre, de prédire ce qui lui adviendrait; c'est ce que je fis, et il reçut le coup deux jours après.

»L'autre nuit, une querelle sur une dame de l'endroit, entre ses divers amans, a occasioné à minuit une décharge de pistolets, mais personne n'a été blessé. Ç'a été toutefois un grand scandale:--la dame est plantée là par son amant,--pour être rebutée par son mari, pour cause d'inconstance à son légitime _servente_; elle s'est retirée toute confuse à la campagne, quoique nous soyons dans le fort de la saison de l'opéra. Toutes les femmes sont furieuses contre elle (attendu qu'elle était médisante) pour s'être laissée ainsi découvrir. C'est une jolie femme,--une comtesse ***,--un beau vieux nom visigoth ou ostrogoth.

»Et les Grecs! Qu'en pensez-vous? Ce sont mes vieilles connaissances;--mais je ne sais que penser. Espérons, néanmoins.

»Tout à vous.»

BYRON.

LETTRE CCCCXXXV.

À M. MOORE.

Ravenne, 22 juin 1821.

«Votre naine de lettre est arrivée hier. C'est juste;--tenez-vous à votre _magnum opus_.--Ah! que ne pouvons-nous combiner un peu nos talens pour notre _Journal de Trévoux_. Mais il est inutile de soupirer, et cependant c'est bien naturel;--car je pense que vous et moi irions mieux ensemble dans une association littéraire, que toute autre couple d'auteurs vivans.

»J'ai oublié de vous demander si vous aviez vu votre panégyrique dans la _Correspondance_ de mistriss Waterhouse et du colonel Berkeley. Certainement, _leur_ morale n'est pas tout-à-fait exacte, mais _votre passion_ est complètement efficace, et toute la poésie du genre asiatique--(je dis asiatique, comme les Romains disaient l'éloquence asiatique, et non parce que la scène se passe en Orient)--doit être constatée par cette épreuve seule. Je ne suis pas très-sûr que je permette un jour aux miss Byron (légitimes ou illégitimes) de lire _Lalla Rookh_,--d'abord, à cause de ladite _passion_, et, en second lieu, afin qu'elles ne découvrent pas qu'il y eut un meilleur poète que papa.

»Vous ne me dites rien de la politique;--mais hélas! que peut-on dire!

Le monde est une botte de foin, Les hommes sont les ânes qui la mangent, Chacun la tire de son côté,-- Et le plus grand de tous est John Bull!

»Comment nommez-vous l'oeuvre nouvelle que vous projetez? J'ai envoyé à Murray une nouvelle tragédie, intitulée _Sardanapale_, écrite suivant les règles d'Aristote,--hormis le choeur:--je n'ai pu me décider à l'introduire. J'en ai commencé une autre, et je suis au second acte:--ainsi, vous voyez que je vais comme de coutume.

»Les réponses de Bowles me sont parvenues; mais je ne puis continuer toujours à disputer,--surtout d'une façon civile. Je présume qu'il prendra mon silence volontaire pour un silence forcé. Il a été si poli, que je n'ai plus assez de bile pour le plaisanter;--autrement, j'aurais une rude plaisanterie ou même deux à son service.

»Je ne puis vous envoyer le petit journal, parce que je ne puis le confier à la poste. Ne supposez pas qu'il contienne rien de particulier; mais il vous montrera les _intentions_ des Italiens à cette époque,--et un ou deux autres faits personnels comme le premier.

»Donc _Longman_ ne _mord_ pas:--c'était mon désir que de tirer parti de cet ouvrage. Ne pourriez-vous obtenir une somme, quelque petite qu'elle fût, par une vente à réméré.

»Êtes-vous à Paris ou à la campagne? Si vous êtes à la ville, vous ne résisterez jamais à l'invasion anglaise dont vous parlez. Je vois à peine un Anglais tous les six mois; et, quand cela m'arrive, je tourne mon cheval à l'opposite. Le fait que vous trouverez dans la dernière note de _Marino Faliero_, m'a fourni une bonne excuse pour rompre toute relation avec les voyageurs.

»Je ne me rappelle pas le discours dont vous parlez, mais je soupçonne que ce n'en est pas un du doge, mais d'Israël Bertuccio à Calendaro. J'espère que vous regardez la conduite d'Elliston comme honteuse:--c'est mon unique consolation. J'ai obligé les journalistes milanais à rétracter leur mensonge, ce qu'ils ont fait avec la bonne grâce de gens habitués à cela.

»Tout à vous, etc.»

BYRON.

LETTRE CCCCXXXVI.

À M. MOORE.

Ravenne, 5 juillet 1821.

«Comment avez-vous pu présumer que je voulusse jamais me rendre coupable d'une plaisanterie à votre égard? Je regrette que M. Bowles n'ait pas dit plus tôt que vous étiez l'auteur de la note, ce que j'ai appris par une lettre particulière qu'il a écrite à Murray, et que Murray m'envoie. Au diable la controverse!

Au diable Twizzle, Au diable la cloche, Au diable le sot qui la mit en branle!--Ma foi! Je serai bientôt délivré de tous ces fléaux.

»J'ai vu un ami de votre M. Irving,--un fort joli garçon,--un M. Coolidge, de Boston,--un peu trop plein seulement de poésie et d'enthousiasme. J'ai été fort poli envers lui pendant son séjour de quelques heures, et j'ai beaucoup parlé avec lui sur Irving, dont les écrits font mes délices. Mais je soupçonne qu'il n'a pas été autant charmé de moi, vu qu'il s'attendait à rencontrer un misanthrope en culottes de peau de loup, ne répondant que par de farouches monosyllabes, au lieu d'un homme de ce monde. Je ne puis jamais faire comprendre aux gens que la poésie est l'expression de la passion, et qu'il n'existe pas plus une vie toute de passion qu'un tremblement de terre continuel, ou une fièvre éternelle. D'ailleurs, qui voudrait jamais se raser dans un tel état?

»J'ai reçu aujourd'hui une lettre curieuse d'une jeune fille d'Angleterre--que je n'ai jamais vue,--et qui me dit qu'elle meurt d'une maladie de langueur, mais qu'elle n'a pu sortir de ce monde sans me remercier du plaisir que ma poésie, pendant plusieurs années, etc., etc. Cette lettre est signée, N. N. A., et ne contient pas un mot de jargon ou de prêche qui ait trait à des opinions quelconques. La jeune personne dit simplement qu'elle est mourante, et qu'elle a cru pouvoir me dire combien j'avais contribué aux plaisirs de son existence; elle me prie de brûler sa lettre,--ce que je ne puis faire, attendu que je regarde une lettre pareille comme supérieure à un diplôme de Gottingue. J'ai autrefois reçu une lettre de félicitation en vers de Drontheim, en Norwége (mais elle n'était pas d'une femme mourante):--ce sont ces choses-là qui font quelquefois croire à un homme qu'il est poète. Mais s'il faut croire que *** et autres gens pareils sont poètes aussi, il vaut mieux être hors du corps.

»Je suis maintenant au cinquième acte de _Foscari_: c'est la troisième tragédie dans l'espace d'un an, outre la prose; ainsi, vous voyez que je ne suis point paresseux. Et vous aussi, êtes-vous occupé? Je soupçonne que votre vie de Paris prend trop sur votre tems, et c'est vraiment pitié. Ne pouvez-vous partager vos journées de manière à tout combiner? J'ai eu une multitude d'affaires mondaines sur les bras pendant l'année dernière,--et pourtant il ne m'a pas été si difficile de donner quelques heures aux Muses.

»Pour toujours, etc.

»Si nous étions ensemble, je publierais mes deux pièces (périodiquement) dans notre commun journal. Ce serait notre plan de publier par cette voie nos meilleures productions.»

Dans le journal intitulé _Pensées Détachées_, je trouve la mention intéressante des hommages rendus à son génie.

«En fait de gloire (qu'on ait jamais obtenue de son vivant), j'ai eu ma part, peut-être,--que dis-je?--certainement plus grande que mes mérites.

»J'ai acquis par ma propre expérience quelques bizarres exemples des lieux sauvages et étranges où un nom peut pénétrer, et produire même une vive impression. Il y a deux ans (presque trois, c'était en août ou juillet 1819), je reçus à Ravenne une lettre, en vers anglais, de Drontheim, en Norwége, écrite par on Norwégien, et pleine des complimens ordinaires, etc., etc.: elle est encore quelque part dans mes papiers. Le même mois, je reçus une invitation pour le Holstein, de la part d'un M. Jacobson (je crois) de Hambourg; plus, par la même voie, une traduction du chant de Médora du _Corsaire_, par une baronne westphalienne (non pas la baronne Thunderton-Trunck[133]), avec quelques vers du propre cru de cette dame (vers fort jolis et klopstock-iens[134]), et une traduction en prose y annexée, au sujet de ma femme:--comme ces vers concernaient ma femme plus que moi, je les lui envoyai, avec la lettre de M. Jacobson. C'était assez singulier que de recevoir en Italie une invitation de passer l'été dans le Holstein, de la part de gens que je n'avais jamais connus. La lettre fut adressée à Venise. M. Jacobson me parlait des «roses sauvages fleurissant l'été dans le Holstein.» Pourquoi donc les Cimbres et les Teutons émigrèrent-ils?

[Note 133: Nom de la baronne westphalienne, dans le célèbre roman de _Candide_. (_Note du Trad._) ]

[Note 134: Klopstock-ish. Byron a lui-même forgé cet adjectif avec le nom de l'illustre auteur de la _Christiade_. (_Note du Trad._) ]

»Quelle étrange chose que la vie et que l'homme! Si je me présentais à la porte de la maison où ma fille est maintenant, la porte me serait fermée,--à moins que (ce qui n'est pas impossible) je n'assommasse le portier; et si j'étais allé cette année-là (et peut-être encore aujourd'hui) à Drontheim, la ville la plus reculée de la Norwége, j'aurais été reçu à bras ouverts dans la demeure de gens sans rapport de parenté ou de patrie avec moi, et attachés à moi par l'unique lien de l'esprit et de la renommée.

»En fait de gloire, j'ai eu ma part; à la vérité, les accidens de la vie humaine y ont mêlé leur levain, et cela en plus grande quantité qu'il n'est arrivé à la plupart des littérateurs d'un rang distingué; mais, en total, je prends le mal comme l'équilibre nécessaire du bien dans la condition humaine.»

Il parle aussi, dans le même journal, de la visite du jeune Américain, en ces termes.

«Un jeune Américain, nommé Coolidge, est venu me rendre visite il y a quelques mois. C'était un jeune homme intelligent, fort beau, et âgé de vingt ans au plus, à en juger par l'apparence; un peu romantique (ce qui va bien à la jeunesse), et fortement passionné pour la poésie, comme on peut le présumer de sa visite dans mon antre. Il m'apporta un message d'un vieux serviteur de ma famille (Joe Murray), et me dit que lui (M. Coolidge) avait obtenu une copie de mon buste de Thorwaldsen à Rome, pour l'envoyer en Amérique. J'avoue que je fus plus flatté du jeune enthousiasme de ce voyageur solitaire par-delà l'Atlantique, que si l'on m'eût décrété une statue dans le Panthéon de Paris (j'ai vu, même de mon tems, les empereurs et les démagogues renversés de dessus leurs piédestaux, et le nom de Grattan effacé de la rue de Dublin, à laquelle il avait été donné); je dis que j'en fus plus flatté, parce que c'était un hommage simple, sans motif politique, sans intérêt ou ostentation,--le pur et vif sentiment d'un jeune homme pour le poète qu'il admirait. Son admiration, toutefois, a dû lui coûter cher.--Je ne voudrais pas payer le prix d'un buste de Thorwaldsen pour la tête et les épaules de qui que ce soit, excepté Napoléon, mes enfans, «quelque absurde individu de l'espèce féminine», comme dit Monkbarns,--et ma soeur. Me demande-t-on pourquoi je posai pour mon buste?--Réponse; ce fut à la requête particulière de J. C. Hobhouse, Esquire, et pour nul autre. Un portrait est une autre affaire; tout le monde pose pour son portrait; mais un buste a l'air de prétendre à la permanence, et offre une idée d'inclination pour la renommée publique plutôt que de souvenir particulier.

»Toutes les fois qu'un Américain demande à me voir (ce qui n'est pas rare), je condescends à son désir, premièrement parce que je respecte un peuple qui a conquis sa liberté par un courage ferme, sans excès; et, secondement, parce que ces visites transatlantiques «en petit nombre et à longs intervalles» me font le même effet que si je m'entretenais, de l'autre côté du Styx, avec la postérité. Dans un siècle ou deux, les nouvelles Atlantides espagnole et anglaise, suivant toute probabilité, régneront sur le vieux continent, comme la Grèce et l'Europe soumirent l'Asie, leur mère, dans les tems anciens et primitifs, comme on les appelle.»

LETTRE CCCCXXXVII.

À M. MURRAY.

Ravenne, 6 juillet 1821.

«Pour condescendre à un désir exprimé par M. Hobhouse, je suis déterminé à omettre la stance sur le cheval de Sémiramis, dans le cinquième chant de _Don Juan_. Je vous dis cela, au cas que vous soyez ou ayez l'intention d'être l'éditeur des derniers chants.

»À la requête particulière de la comtesse Guiccioli, j'ai promis de ne pas continuer _Don Juan_. Vous regarderez donc ces trois chants comme les derniers du poème. Depuis qu'elle avait lu les deux premiers dans la traduction française, elle ne cessait de me supplier de n'en plus écrire de nouveaux. La raison de ces prières ne frappe pas d'abord un observateur superficiel des moeurs étrangères; mais elle dérive du désir qu'ont toutes les femmes d'exalter le sentiment des passions, et de maintenir l'illusion qui leur donne l'empire. Or, _Don Juan_ déchire cette illusion, et en rit comme de bien d'autres choses. Je n'ai jamais connu de femme qui ne protégeât Rousseau, ou qui ne traitât avec dégoût les _Mémoires de Grammont_, _Gilblas_, et tous les tableaux comiques des passions, quand ils sont naturellement présentés.»

LETTRE CCCCXXXVIII.

À M. MURRAY.

14 juillet 1821.

«J'espère que l'on ne prendra pas _Sardanapale_ pour une pièce politique; car une telle intention fut si loin d'être la mienne, que je ne songeai jamais qu'à l'histoire d'Asie. La tragédie vénitienne aussi est strictement historique. Mon but a été de mettre en drame, à la manière des Grecs (phrase modeste), des points d'histoire frappans, comme ces mêmes Grecs l'ont fait à l'égard de l'histoire et de la mythologie. Vous trouverez que tout cela ne ressemble guère à Shakspeare; et c'est tant mieux dans un sens, car je le regarde comme le pire des modèles, bien que le plus extraordinaire des écrivains. J'ai eu pour but d'être aussi simple et aussi sévère qu'Alfiéri, et j'ai plié la poésie autant que j'ai pu au langage ordinaire. La difficulté est que, dans ce tems, on ne peut parler ni de rois ni de reines sans être soupçonné d'allusions politiques ou de personnalités. Je n'ai point eu d'intention pareille.

»Je ne suis pas très-bien, et j'écris au milieu de scènes désagréables: on a, sans jugement ni procès, banni un grand nombre des principaux habitans de Ravenne et de toutes les villes des états romains,--et parmi les exilés il y a plusieurs de mes amis intimes, en sorte que tout est dans la confusion et la douleur; c'est un spectacle que je ne saurais décrire sans éprouver la même peine qu'à le voir.

»Vous êtes chiche dans votre correspondance.

»Tout à vous sincèrement.»

BYRON.

LETTRE CCCCXXXIX.

À M. MURRAY.

Ravenne, 22 juillet 1821.

«L'imprimeur a fait un miracle;--il a lu ce que je ne puis lire moi-même,--mon écriture.

»Je m'oppose au délai jusqu'à l'hiver; je désire particulièrement que l'on imprime tandis que les théâtres d'hiver sont fermés, afin de gagner du tems au cas que les directeurs ne nous jouent le même tour de politesse. Toute perte sera prise en considération dans notre contrat, quelle qu'en soit l'occasion, soit la saison, soit autre chose; mais imprimez et publiez.

»Je crois qu'il faudra avouer que j'ai plus d'un style. Sardanapale, toutefois, est presque un personnage comique; mais ainsi est Richard III. Faites attention que les trois unités sont mon principal but. Je suis charmé de l'approbation de Gifford; quant à la foule, vous voyez que j'ai eu en vue toute autre chose que le goût du jour pour d'extravagans «coups de théâtre.» Toute perte probable, comme je vous l'ai déjà dit, sera évaluée dans nos comptes. Les _Revues_ (excepté une ou deux, le _Blackwood Magazine_, par exemple) sont assez froides; mais ne songez plus aux journalistes,--je les ferai marcher droit, si je me le mets en tête. J'ai toujours trouvé les Anglais plus vils en certains points que toute autre nation. Vous vous étonnez de mon assertion, mais elle est vraie quant à la reconnaissance,--peut-être est-ce parce que les Anglais sont fiers, et que les gens fiers haïssent les obligations.

»La tyrannie du gouvernement éclate ici. On a exilé environ mille personnes des meilleures familles des états romains. Comme plusieurs de mes amis sont de ce nombre, je songe à partir aussi, mais pas avant que je n'aie reçu vos réponses. Continuez de m'adresser vos lettres ici, comme d'ordinaire, et le plus vite possible. Ce que vous ne serez pas fâché d'apprendre, c'est que les pauvres de l'endroit, apprenant que j'avais l'intention de partir, ont fait une pétition au cardinal pour le prier de me prier de rester. Je n'ai entendu parler que de cela il y a un ou deux jours; et ce n'est un déshonneur ni pour eux ni pour moi; mais cette démarche aura mécontenté les hautes autorités, qui me regardent comme un chef de charbonniers. On a arrêté un de mes domestiques pour une querelle dans la rue avec un officier (on a pris sur un autre des couteaux et des pistolets); mais comme l'officier n'était pas en uniforme, et qu'il était d'ailleurs dans son tort, mon domestique, sur ma vigoureuse protestation, a été relâché. Je n'étais pas présent à la bagarre, qui arriva de nuit près de mes écuries. Mon homme (qui est un Italien), d'un caractère brave et peu endurant, aurait tiré une cruelle vengeance, si je ne l'en eusse pas empêché. Voici ce qu'il avait fait: il avait tiré son _stiletto_, et, sans les passans, il aurait fricassé le capitaine, qui, à ce qu'il paraît, fit triste figure dans la querelle, qu'il avait cependant provoquée. L'officier s'était adressé à moi, et je lui avais offert toute sorte de satisfaction, soit par le renvoi de l'homme, soit autrement, puisque l'homme avait tiré son couteau. Il me répondit que des reproches seraient suffisans. Je fis des reproches au domestique; et cependant, après cela, le misérable chien alla se plaindre au gouvernement,--après avoir dit qu'il était complètement satisfait. Cela me mit en colère, et j'adressai une remontrance qui eut quelque effet. Le capitaine a été réprimandé, le domestique relâché, et l'affaire en est restée là.»

Parmi les victimes de «la noire sentence» et de la proscription par laquelle les maîtres de l'Italie, comme il appert des lettres précédentes, se vengeaient maintenant de leur dernière alarme sur tous ceux qui y avaient contribué, même dans le plus faible degré, les deux Gamba se trouvèrent nécessairement compris comme chefs présumés des carbonari de la Romagne. Vers le milieu de juillet, Mme Guiccioli, dans un profond désespoir, écrivit à Lord Byron pour l'informer que son père, dans le palais duquel elle résidait alors, venait de recevoir l'ordre de quitter Ravenne dans les vingt-quatre heures, et que c'était l'intention de son frère de partir le lendemain matin. Mais le jeune comte n'avait pas même été laissé tranquille si long-tems, et avait été conduit par des soldats jusqu'à la frontière; et la comtesse elle-même, peu de jours après, vit qu'elle devait aussi se joindre aux exilés. La perspective d'être de nouveau séparée de Byron, semble avoir rendu l'exil presque aussi terrible que la mort aux yeux de cette noble dame. «Cela seul», dit-elle dans une lettre à son amant, «manquait pour combler la mesure de mon désespoir. Venez à mon aide, mon amour, car je suis dans la plus terrible situation, et sans vous je ne puis me résoudre à rien. *** vient de me quitter; il était envoyé par *** pour me dire qu'il faut que je parte de Ravenne avant mardi prochain, parce que mon mari a eu recours à la cour de Rome pour me forcer de retourner avec lui ou d'entrer dans un couvent; et la réponse est attendue sous peu de jours. Je ne dois parler de cela à personne; il faut que je m'échappe de nuit; car, si mon projet est découvert, on y mettra obstacle, et mon passeport (que la bonté du ciel m'a permis je ne sais comment d'obtenir), me sera retiré. Byron! je suis au désespoir!--S'il faut vous laisser ici sans savoir quand je vous reverrai; si c'est votre volonté que je souffre si cruellement, je suis résolue à rester. On peut me mettre dans un couvent; je mourrai,--mais,--mais vous ne pouvez me secourir, et je ne puis rien vous reprocher. Je ne sais ce qu'on me dit: car mon agitation m'anéantit;--et pourquoi? ce n'est point parce que je crains mon danger présent, mais seulement, j'en prends le ciel à témoin, seulement parce qu'il faut vous quitter.»

Vers la fin de juillet, celle qui écrivait cette lettre si tendre et si vraie se trouva forcée de quitter Ravenne,--séjour de sa jeunesse, et maintenant de ses affections,--sans savoir où elle irait, et où elle retrouverait son amant. Après avoir langui quelque tems à Bologne, dans la faible espérance que la cour de Rome pourrait encore, par la médiation de quelques amis, être engagée à rapporter l'arrêt prononcé contre son père et son frère; cette espérance une fois évanouie, elle rejoignit enfin ses parens à Florence.

On a déjà vu, par les lettres de Lord Byron, qu'il était lui-même devenu l'objet des plus vifs soupçons pour le gouvernement, et que c'était même surtout dans le désir de se débarrasser de lui qu'on avait pris toutes ces mesures contre la famille Gamba:--attendu qu'on craignait que la constante bienfaisance qu'il exerçait envers les pauvres de Ravenne ne lui donnât une dangereuse popularité parmi des hommes non accoutumés à l'exercice de la charité sur une si large échelle. «Une des principales causes, dit Mme Guiccioli, de l'exil de mes parens fut l'idée que Lord Byron partagerait l'exil de ses amis. Déjà le gouvernement voyait d'un mauvais oeil le séjour de Lord Byron à Ravenne; on connaissait ses opinions; on craignait son influence, et on s'exagérait même l'étendue de ses moyens d'action. On s'imaginait qu'il avait donné l'argent pour l'achat des armes, etc., et qu'il avait fourni à tous les besoins pécuniaires de la société. La vérité est que lorsqu'il était invité à exercer sa bienfaisance, il ne s'enquérait point des opinions politiques ou religieuses de ceux qui réclamaient son aide: tous les hommes malheureux et indigens avaient un droit égal à sa bienveillance. Les anti-libéraux cependant s'étaient fermement persuadés qu'il était le principal soutien du libéralisme en Romagne, et désiraient qu'il s'en allât; mais n'osant pas exiger directement son départ, ils espéraient pouvoir indirectement le forcer à cette mesure[135].»

[Note 135: Una delle principali ragioni per cui si erano esigliati i miei parenti, era la speranza che Lord Byron pure lascerebbe la Romagna quando i suoi amici fossero partiti. Già da qualche tempo la permanenza di Lord Byron in Ravenna era mal gradita dal governo, conoscendo si le sue opinioni, e temendosi la sua influenza, ed esaggerandosi anche i suoi mezzi per esercitarla. Si credeva che egli somministrasse danaro per provvedere armi, che provvedesse ai bisogni della società. La verità era che nello spargere le sue beneficenze egli non s'informava delle opinioni politiche e religiose di quello che aveva bisogno del suo soccorso; ogni misero ed ogni infelice aveva un eguale diritto alla sua generosità. Ma in ogni modo gli anti-liberali lo credevano il principale sostegno del liberalismo della Romagna, e desideravano la sua partenza; ma non osando provocarla in nessun modo diretto, speravano di ottenerla indirettamente.]

Après avoir donné les détails de son propre départ, la comtesse continue: «Lord Byron cependant resta à Ravenne, ville déchirée par l'esprit de parti, ville où il avait certainement, à cause de ses opinions, bon nombre d'ennemis fanatiques et perfides; et mon imagination me le peignait toujours au milieu de mille dangers. On peut donc concevoir ce que fut pour moi ce voyage, et ce que je souffris si loin de Lord Byron. Ses lettres m'auraient consolé; mais il y avait deux jours d'intervalle entre l'instant où il me les écrivait et celui où je les recevais. Cette idée empoisonnait toute la consolation qu'elles auraient pu me donner, et par conséquent mon coeur était déchiré par les craintes les plus cruelles. Cependant il était nécessaire, pour son propre honneur, qu'il restât encore quelque tems à Ravenne, afin que l'on ne pût pas dire qu'il avait été banni aussi. D'ailleurs il avait conçu une grande affection pour la ville même, et il désirait, avant d'en partir, épuiser tous les moyens de procurer le rappel de mes parens[136].»

[Note 136: Lord Byron restava frattanto a Ravenna, in un paese sconvolto dai partiti, e dove aveva certamente dei nemici di opinioni fanatiche perfidi, e la mia imaginazione me lo dipingeva circondato sempre da mille pericoli. Si può dunque pensare cosa dovesse essere cruel viaggio per me, e cosa io dovessi soffrire nella sua lontananza. Le sue lettere avrebbero potuto essermi di conforto; ma quando io le riceveva, era già trascorso lo spazio di due giorni dal momento in cui furono scritte, e questo pensiero distruggeva tutto il bene che esse potevano farmi, e la mia anima era lacerata dai più crudeli timori. Frattanto era necessario per la di lui convenienza che egli restasse ancora qualche tempo in Ravenna affinchè non avesse a dirsi che egli pure ne era esigliato; ed oltre ciò egli si era sommamente affezionato à quel soggiorno, e voleva innanzi di partire vedere esauriti tutti i tentativi e tutte le speranze del ritorno dei miei parenti.]

LETTRE CCCCXL.

À M. HOPPNER.

Ravenne, 23 juillet 1821.

«Ce pays-ci étant en proie à la proscription, et tous mes amis étant exilés ou arrêtés,--la famille entière des Gamba obligée pour le moment d'aller à Florence,--le père et le fils pour motifs politiques,--(et la Guiccioli, parce qu'elle est menacée du couvent en l'absence de son père),--j'ai résolu de me retirer en Suisse, et les Gamba aussi. Ma vie court, dit-on, de très grands dangers ici; mais ç'a été la même chose depuis douze mois, et ce n'est donc pas là la principale considération.

»J'ai écrit par le même courrier à M. Hentsch jeune, banquier à Genève, pour avoir, s'il est possible une maison pour moi, et une autre pour la famille Gamba (pour le père, le fils et la fille), toutes deux meublées, et avec une écurie de huit chevaux (au moins dans la mienne) au bord du lac de Genève, sur le côté du Jura. J'emmènerai Allegra avec moi. Pourriez-vous nous aider, Hentsch ou moi, dans nos recherches? Les Gamba sont à Florence; mais ils m'ont autorisé à traiter en leur nom. Vous savez ou ne savez pas que ce sont de grands patriotes,--et tous deux braves gens, surtout le fils; je puis le dire, car je les ai dernièrement vus dans une très-difficile situation,--non pas sous le rapport pécuniaire, mais sous le rapport personnel,--et ils se sont conduits en héros, sans céder ni se rétracter.

»Vous n'avez pas idée de l'état d'oppression dans lequel est ce pays-ci; on a arrêté environ un millier de personnes de haute ou basse condition dans la Romagne,--banni les uns, emprisonné les autres, sans jugement, sans procédure, et même sans accusation!!!... Tout le monde dit qu'on aurait fait la même chose à mon égard si l'on avait osé: toutefois, mon motif pour rester est que toutes les personnes de ma connaissance, au nombre de cent à-peu-près, ont été exilées.

»Voudrez-vous faire ce que vous pourrez pour trouver une couple de maisons meublées et pour en conférer avec Hentsch à notre place? Peu nous importe la société:--nous ne voulons qu'un asile temporaire et tranquille, et notre liberté individuelle.

»Croyez-moi, etc.

»_P. S._ Pouvez-vous me donner une idée des dépenses nécessaires en Suisse, par comparaison à l'Italie? je ne me rappelle plus cela. Je parle seulement des dépenses pour une vie honnête, chevaux, etc., et non des dépenses de luxe, et pour un grand train de maison. Ne décidez rien toutefois avant que je n'aie reçu votre réponse, car c'est alors seulement que je pourrai savoir que penser sur ces points de transmigration, etc., etc.»

LETTRE CCCCXLI.

À M. MURRAY.

Ravenne, 30 juillet 1821.

«Je vous envoie ci-joint la meilleure histoire sur le doge Faliero; elle est tirée d'un vieux manuscrit, et je ne l'ai que depuis quelques jours. Faites-la traduire et adjoignez-la en forme de note à la prochaine édition. Vous serez peut-être content de voir que la manière dont j'ai conçu le caractère du doge est conforme à la vérité; je regrette néanmoins de n'avoir pas eu cet extrait auparavant. Vous verrez que Faliero dit lui-même ce que je lui fais dire sur l'évêque de Trévise. Vous verrez aussi que «il parla très-peu et ne laissa échapper que des paroles de colère et de dédain» après qu'il eut été arrêté, ce qu'il fait aussi dans la pièce, excepté quand il éclate à la fin du cinquième acte. Mais son discours aux conspirateurs est meilleur dans le manuscrit que dans la pièce; je regrette de ne pas l'avoir connu à tems. N'oubliez pas cette note, avec la traduction.

»Dans une ancienne note de _Don Juan_, j'ai cité, en parlant de Voltaire, sa phrase fameuse: «Zaïre, tu pleures,» c'est une erreur; c'est: «Zaïre, vous pleurez.» Songez à corriger la citation.

»Je suis tellement occupé ici pour ces pauvres proscrits, qui sont dispersés en exil çà-et-là, et à essayer d'en faire rappeler quelques-uns, que j'ai à peine assez de tems ou de patience pour écrire une courte préface pour les deux pièces: toutefois je la ferai en recevant les prochaines épreuves.

»Tout à vous à jamais, etc.

»_P. S._ Veuillez joindre, à la première occasion, la lettre sur l'Hellespont comme note aux vers sur Léandre, etc., dans _Childe Harold_. N'oubliez pas cela au milieu de votre multitude d'occupations, que je songe à célébrer dans une ode dithyrambique à Albemarle-Street.

»Savez-vous que Shelley a composé une élégie sur Keats, et qu'il accuse la _Quarterly_ d'avoir tué ce jeune poète.

Qui tua John Keats? «Moi, dit la _Quarterly_, Farouche comme un Tartare; C'est un de mes exploits!» Qui décocha la flèche?-- Le poète-prêtre Milman, (Toujours prêt à tuer son homme), Ou Southey ou Barrow.

»Vous savez bien que je n'approuvais pas la poésie de Keats, ni ses théories poétiques, ni son injurieux mépris pour Pope; mais puisqu'il est mort, omettez tout ce que je dis sur son compte dans mes écrits, soit manuscrits, soit déjà publiés. Son _Hypérion_ est un beau monument et conservera son nom. Je ne porte pas envie à celui qui a écrit l'article;--vous autres écrivains des _Revues_, vous n'avez pas plus le droit de meurtre que les voleurs de grand chemin; mais, à la vérité, celui qui est mort pour un article de critique serait probablement mort pour toute autre cause non moins triviale. La même chose arriva presque à Kirke White, qui mourut ensuite de consomption.»

LETTRE CCCCXLII.

À M. MOORE.

Ravenne, 2 août 1821.

«Certainement j'avais répondu à votre dernière lettre, quoique en peu de mots, sur le point que vous rappelez, en disant tout simplement: «Au diable la controverse,» et en citant quelques vers de George Colman, applicables non à vous, mais aux disputeurs. Avez-vous reçu cette lettre? Il m'importe de savoir que nos lettres ne sont pas interceptées ou égarées.

»Votre drame de Berlin[137] est un honneur inconnu depuis Elkanah Settle, dont l'_Empereur de Maroc_ fut joué par les dames de la cour, ce qui fut, dit Johnson, «le dernier coup de la douleur» pour le pauvre Dryden, qui ne put le supporter, et devint ennemi de Settle sans pitié ni modération, à cause de cette faveur, et d'un frontispice que l'auteur avait osé mettre à sa pièce.

[Note 137: On avait joué, peu de tems auparavant, à la cour de Berlin, un spectacle fondé sur le poème de _Lalla Rookh_; l'empereur de Russie remplit le rôle de _Feramorz_, et l'impératrice celui de _Lalla Rookh_. (_Note de Moore_.) ]

»N'était-ce pas un peu périlleux de montrer, comme vous l'avez fait, les Mémoires à ***? N'y a-t-il pas une ou deux facétieuses allusions qui doivent être réservées pour la postérité?

»Je connais bien Schlegel,--c'est-à-dire je l'ai rencontré à Coppet. N'est-il pas légèrement attaqué dans les Mémoires? Dans un article sur le quatrième chant de _Childe-Harold_, publié il y a trois ans dans le _Blackwood's-Magazine_, on cite quelques stances d'une élégie de Schlegel sur Rome, d'où l'on dit que j'ai pu tirer quelques idées. Je vous donne ma parole d'honneur que je n'avais jamais vu les vers avant cet article critique, qui donne, je crois, trois ou quatre stances envoyées, dit-on, par un correspondant,--peut-être par l'auteur même. Le fait se prouve facilement, car je ne comprends point l'allemand, et il n'y avait point, je crois, de traduction,--du moins c'était la première fois que j'entendais parler ou prenais lecture de la traduction et de l'original.

»Je me souviens d'avoir causé un peu avec Schlegel sur Alfiéri, dont il nie le mérite. Il était irrité aussi contre le jugement de la _Revue d'Édimbourg_ sur Goëthe, jugement qui, en effet, était assez dur. Il vint aussi à parler des Français: «Je médite une terrible vengeance contre les Français;--je prouverai que Molière n'est pas poète[138].» ...................................................................... ......................................................................

[Note 138: Cette menace a été depuis mise à exécution,--le critique allemand a frappé d'horreur les littérateurs français en déclarant Molière _un farceur_. (_Note de Moore_.) ]

»Je ne vois pas pourquoi vous parleriez «du déclin des ans.» La dernière fois que je vous vis, vous aviez moins d'embonpoint et paraissiez encore plus jeune que quand nous nous quittâmes plusieurs années auparavant. Vous pouvez compter sur cette assertion comme sur un fait. Si cela n'était pas, je ne vous dirais rien; car je ne saurais faire de mauvais complimens à qui que ce soit sur sa personne;--comme le compliment est une vérité, je vous le fais. Si vous aviez mené ma vie, changé de climats et de relations,--si vous vous amaigrissiez par le jeûne et par les purgatifs,--outre l'épuisement causé par des passions rongeantes, et un mauvais tempérament en sus,--vous pourriez parler ainsi.--Mais vous! je ne sache personne qui ait si bonne mine pour son âge, ou qui mérite d'avoir mine ou santé meilleure sous tous les rapports. Vous êtes un....., et ce qui vaut peut-être mieux pour vos amis, un bon garçon. Ainsi donc, ne parlez pas de décadence, mais comptez sur quatre-vingts ans.

»Je suis à présent principalement occupé par ces malheureuses proscriptions et condamnations d'exil, qui ont eu lieu ici pour motifs politiques. Ç'a été un misérable spectacle que la désolation générale des familles. Je fais tout ce que je puis pour les exilés, grands ou petits, avec tout l'intérêt et tous les moyens que je puis employer. Il y a eu mille proscrits, le mois dernier, dans l'exarquat, ou, pour parler en style moderne, dans les légations. Hier un homme a eu les reins brisés en tirant un de mes chiens de dessous la roue d'un moulin. Le chien a été tué, et l'homme est dans le plus grand danger. Je n'étais pas présent;--cela est arrivé avant que je fusse levé, par la faute d'un enfant stupide qui a fait baigner le chien dans un endroit dangereux. Je dois, sans aucun doute, pourvoir aux besoins du pauvre diable tant qu'il vivra, et à ceux de sa famille, s'il meurt. J'aurais de grand coeur donné--plus qu'il ne m'en coûtera, pour qu'il n'eût pas été blessé. Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et excusez ma hâte et la chaleur.

»Tout à vous, etc.

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»Vous aurez probablement vu toutes les attaques dont quelques gazettes d'Angleterre m'ont assailli il y a quelques mois. Je ne les ai vues que l'autre jour, grâce à la bonté de Murray. On m'appelle «plagiaire.» Je ne sais quels noms on ne me donne pas. Je crois maintenant que j'aurai été accusé de tout.

»Je ne vous ai pas donné de détails sur les petits événemens qui se sont passés ici; mais on a essayé de me faire passer pour le chef d'une conspiration, et on ne s'est arrêté que faute de preuves suffisantes pour informer contre un Anglais. Si c'eût été un natif du pays, le soupçon aurait suffi, comme pour des centaines d'autres.

»Pourquoi n'écrivez-vous pas sur Napoléon? je n'ai pas assez de verve ni d'_estro_[139] pour le faire. Sa chute, dès le principe, m'a porté un coup terrible. Depuis cette époque, nous avons été les esclaves des sots. Excusez cette longue lettre. _Ecco_[140] une traduction littérale d'une épigramme française.

Églé, belle et poète, a deux petits travers, Elle fait son visage et ne fait pas ses vers[141].

»Je vais monter à cheval, averti que je suis de ne pas aller dans un certain endroit de la forêt, à cause des ultra-politiques.

[Note 139: Mot italien, du latin _oestrum_, qui signifie verve poétique. (_Note du Trad._) ]

[Note 140: Voici.]

[Note 141:

Egle, beauty and poet, has two little crimes, She makes her own face, and does not make her rhymes.]

»N'y a-t-il aucune chance pour votre retour en Angleterre, et pour notre journal? j'y aurais publié les deux pièces,--deux ou trois scènes par numéro.»

Vers cette époque, M. Shelley, qui avait alors fixé sa résidence à Pise, reçut une lettre de Lord Byron, qui le priait instamment de venir le voir; et, par conséquent, il partit sur-le-champ pour Ravenne. Les extraits suivans des lettres qu'il écrivit, durant le tems de son séjour auprès de son noble ami, seront lues avec ce double sentiment d'intérêt qu'on ne manque jamais d'éprouver en entendant un homme de génie exprimer ses opinions sur un autre homme de génie.

Ravenne, 7 août 1821.

»J'arrivai hier soir à dix heures, et me mis à causer avec Lord Byron jusqu'à cinq heures du matin; puis j'allai dormir, et maintenant je viens de m'éveiller à onze heures; après avoir dépêché mon déjeûner aussi vite que possible, je veux vous consacrer tout le tems qui me reste jusqu'à midi, heure où part le courrier.

»Lord Byron est très-bien, et il a été charmé de me voir. Il a, en vérité, complètement recouvré sa santé, et il mène une vie totalement contraire à celle qu'il menait à Venise. Il a une sorte de liaison permanente avec la comtesse Guiccioli, qui est maintenant à Florence, et qui, à en juger par ses lettres, semble une très-aimable femme. Elle attend dans cette ville qu'il y ait quelque chose de décidé sur leur émigration en Suisse, ou sur leur séjour en Italie; point qui n'est pas encore définitivement résolu. Elle a été forcée de s'échapper du territoire papal en grande hâte, vu que des mesures avaient déjà été prises pour la placer dans un couvent où elle aurait été impitoyablement confinée pour la vie. Les droits oppressifs d'un contrat de mariage, tels qu'ils existent dans la législation et l'opinion de l'Italie, quoique moins souvent exercés qu'en Angleterre, sont encore plus terribles qu'en ce dernier pays.

»Lord Byron s'était presque tué à Venise. Il avait été réduit à un tel état de débilité, qu'il était incapable de rien digérer, il était consumé par une fièvre hectique, et il serait bientôt mort sans cet attachement, qui le retira des excès où il s'était plongé plutôt par insouciance et orgueil que par goût. Pauvre garçon, il est maintenant tout-à-fait bien; et il s'est jeté dans la politique et la littérature. Il m'a donné beaucoup de détails intéressans sur la première; mais nous n'en parlerons pas dans une lettre. Fletcher est ici, et--comme si, à la manière d'une ombre, il croissait et décroissait avec le corps même de son maître,--il a aussi repris sa bonne mine, et du milieu de ses cheveux gris prématurés s'est élevée une nouvelle pousse de touffes blondes.

»Nous avons beaucoup causé de poésie et de sujets analogues hier soir, et comme d'ordinaire, nous n'avons pas été d'accord,--et je crois, moins que jamais. Byron affecte de se déclarer le patron d'un système de littérature propre à ne produire que la médiocrité, et quoique tous ses plus beaux poèmes et ses plus beaux passages n'aient été produits qu'au mépris de ce système, je reconnais dans le doge de Venise les pernicieux effets de cette nouvelle foi littéraire qui gênera et arrêtera dorénavant ses efforts, quelque grands qu'ils puissent être; à moins qu'il ne secoue le joug. Je n'ai lu que quelques passages de la pièce, ou plutôt il me les a lus, et m'a donné le plan de l'ensemble.»

Ravenne, 15 août 1821.

»Nous sortons à cheval le soir pour nous promener dans la forêt de pins qui sépare la ville de la mer. Je t'écris notre genre de vie, auquel je me suis accommodé sans beaucoup de difficulté:--Lord Byron se lève à deux heures,--et déjeûne--nous causons, lisons, etc. jusqu'à six,--puis nous montons à cheval à huit, et après dîner nous devisons jusqu'à quatre ou cinq heures du matin. Je me lève à midi, et je vous consacre aujourd'hui le tems qui reste libre entre mon lever et celui de Byron.

»Lord Byron a beaucoup gagné sous tous les rapports,--en génie, en caractère, en vues morales, en santé et en bonheur. Sa liaison avec la Guiccioli a été pour lui un avantage inappréciable. Il vit avec une grande splendeur, mais sans outrepasser son revenu, qui est aujourd'hui d'environ quatre mille livres sterling par an, et dont il consacre le quart à des oeuvres de charité. Il a eu de désastreuses passions, mais il semble les avoir subjuguées, et il devient ce qu'il devait être: un homme vertueux. L'intérêt qu'il a pris aux affaires politiques d'Italie, et les actions qu'il a faites en conséquence ne doivent point s'écrire dans une lettre, mais vous causeront du plaisir et de la surprise.

»Il n'est pas encore décidé à aller en Suisse, pays en vérité peu fait pour lui; le commérage et les cabales de ces coteries anglicanes le tourmenteraient comme auparavant, et pourraient le faire retomber dans le libertinage, où il s'est, dit-il, plongé non par goût mais par désespoir. La Guiccioli, et son frère (qui est l'ami et le confident de Lord Byron, et approuve complètement la liaison de sa soeur avec lui) désirent aller en Suisse, à ce que dit Lord Byron, seulement par amour de la nouveauté et pour le plaisir de voyager. Lord Byron préfère la Toscane ou Lucques, et il essaie de leur faire adopter ses idées. Il m'a fait écrire une longue lettre à la comtesse pour l'engager à rester. C'est une chose assez bizarre pour un étranger que d'écrire sur des sujets de la plus grande délicatesse à la maîtresse de son ami,--mais le destin semble vouloir que j'aie toujours une part active dans les affaires de tous ceux que j'approche. J'ai exprimé en doucereux italien les raisons les plus fortes que j'ai pu imaginer contre l'émigration en Suisse. Pour vous dire la vérité, je serais charmé de le voir, pour prix de ma peine, s'établir en Toscane. Ravenne est un misérable endroit, les habitans sont barbares et sauvages, et leur langage est le plus infernal patois que vous puissiez concevoir; Byron serait, sous tous les rapports, beaucoup mieux chez les Toscans.

»Il m'a lu un des chants encore inédits de _Don Juan_. C'est une oeuvre d'une étonnante beauté: elle le place non-seulement au-dessus, mais beaucoup au-dessus, de tous les poètes du siècle. Chaque mot a le cachet de l'immortalité. Ce chant est dans le même style que la fin du second (mais il est entièrement pur d'indécences, et soutenu avec une aisance et un talent incroyables); il n'y a pas un mot que le plus rigide défenseur de la dignité de la nature humaine voulût faire biffer. Voilà, jusqu'à un certain point, ce que j'ai long-tems réclamé,--une production tout-à-fait neuve, adaptée au siècle, et cependant extraordinairement belle. C'est peut-être vanité, mais je crois voir l'effet des vives exhortations que je fis à Byron pour l'engager à créer quelque chose d'entièrement neuf.........................................

»Je suis sûr que si je demandais je ne serais pas refusé; mais il y a en moi quelque chose qui m'empêche absolument de demander. Lord Byron et moi sommes très-bons amis, et si j'étais réduit à la pauvreté ou si j'étais un écrivain qui n'eût aucun droit à une position plus élevée que celle où je suis, ou si j'étais dans une position plus élevée que je ne mérite, nous paraîtrions toujours tels, et je lui demanderais librement toute espèce de faveur. Mais ce n'est pas là mon cas. Le démon de la défiance et de l'orgueil veille entre deux personnes telles que nous, et empoisonne la liberté de nos relations. C'est une taxe, et une taxe lourde, que nous devons payer par cela même que nous sommes hommes. Je ne crois pas que la faute soit de mon côté; non, très probablement, puisque je suis le plus faible. J'espère que dans l'autre monde les choses seront mieux arrangées. Ce qui se passe dans le coeur d'un autre, échappe rarement à l'observation de celui qui est l'anatomiste exact de son propre coeur ...................................................

»Lord Byron a ici de splendides appartemens dans le palais du mari de sa maîtresse, un des hommes les plus riches d'Italie. Mme Guiccioli est divorcée, avec une pension de douze mille écus par an, misérable traitement de la part d'un homme qui a cent-vingt mille livres sterling de rente. Il y a deux singes, cinq chats, huit chiens et dix chevaux; tous (excepté les chevaux) se promènent dans la maison comme s'ils en étaient maîtres. Le Vénitien Tita est ici, et me sert de valet,--c'est un beau garçon, avec une admirable barbe noire; il a déjà poignardé deux ou trois personnes, et il a l'air le plus doux que j'aie jamais vu.

Mercredi, Ravenne.

»Je vous ai dit que j'avais écrit d'après le désir de Lord Byron, à la Guiccioli pour la dissuader ainsi que sa famille, du voyage en Suisse. La réponse de cette dame est arrivée, et mes représentations semblent avoir fait comprendre combien la mesure était mauvaise. À la fin d'une lettre pleine de toutes les belles choses que la noble dame dit avoir entendues sur mon compte, se trouve cette demande que je transcris ici, «--Signore, la vostra bontà mi far ardita di chiedervi un favore; me la accorderete-voi? _Non partite da Ravenna senza milord_[142].» Sans contredit me voilà de par toutes les lois de la chevalerie, captif sur parole à la requête d'une dame, et je ne recouvrerai ma liberté que lorsque Byron sera établi à Pise. Je répondrai à la comtesse que sa demande lui est accordée, et que si son amant hésite à quitter Ravenne après que j'aurai fait tous les arrangemens nécessaires pour le recevoir à Pise, je m'engage à me remettre dans la même situation qu'aujourd'hui pour le fatiguer d'importunités jusqu'à ce qu'il aille la rejoindre. Heureusement cela n'est pas nécessaire, et je n'ai pas besoin de vous avertir que cette chevaleresque soumission aux grandes lois de l'antique courtoisie, contre lesquelles je ne me révolte jamais et qui constituent ma religion, ne m'empêchera pas de retourner bientôt près de vous pour y rester long-tems...................................

[Note 142: Monsieur, votre bonté me rend assez hardie pour vous demander une faveur; me l'accorderez-vous? Ne quittez pas Ravenne sans milord.?]

»Nous montons à cheval tous les soirs comme à l'ordinaire, et nous nous exerçons au tir du pistolet, et je ne suis pas fâché de vous dire que j'approche de l'adresse avec laquelle mon noble ami frappe au but. J'ai la plus grande peine à m'en aller, et Lord Byron, pour m'obliger à rester, a prétendu que sans moi ou la Guiccioli il retombera certainement dans ses anciennes habitudes. Je lui parle donc raison, et il m'écoute, aussi j'espère qu'il est trop bien instruit des terribles et dégradantes conséquences de son ancien genre de vie pour courir quelque danger dans le court intervalle de tentation qui lui sera laissé.»

LETTRE CCCCXLIII.

À M. MURRAY.

Ravenne, 10 août 1821.

»Votre conduite envers M. Moore est certainement belle, et je ne dirais pas cela si je pouvais m'en empêcher, car vous n'êtes point à présent dans mes bonnes grâces.

»À l'égard des additions, etc., il y a un journal que j'ai tenu en 1814, et que vous pouvez demander à M. Moore, plus un journal de mon voyage dans les Alpes, dans lequel se trouvent tous les germes de _Manfred_, et qu'il faut retirer d'entre les mains de Mrs. Leigh. J'ai encore tenu ici pendant quelques mois de l'hiver passé un petit _Mémorandum_ quotidien, que je vous enverrai. Vous trouverez un facile accès dans tous mes papiers et toutes mes lettres, et ne négligez pas (en cas d'accident) de visiter cette masse, si confuse qu'elle soit, car dans ce chaos de papiers, vous trouverez quelques morceaux curieux, soit de moi soit d'autrui, à moins qu'ils n'aient été perdus ou détruits. Si les circonstances me faisaient jamais consentir (chose presque impossible) à la publication des _Mémoires_ de mon vivant, vous feriez, je suppose, quelques avances à Moore, en proportion du plus ou moins de probabilité de succès. Mais vous êtes tous deux certains de me survivre.

»Il faudra aussi que vous ayez de Moore la correspondance entre moi et lady Byron, à qui j'ai offert le droit de voir tout ce qui la concerne dans ces papiers. Ceci est important. Moore a la lettre de milady et une copie de ma réponse. J'aimerais mieux avoir Moore pour éditeur que tout autre.

»Je vous ai envoyé la lettre de Valpy pour vous laisser décider par vous-même, et celle de Stockdale pour vous amuser. Je suis toujours loyal à votre égard, comme je le fus dans l'affaire de Galignani, et comme vous-même l'êtes avec moi,--par-ci par-là.

»Je vous rends la lettre de Moore, lettre fort honorable pour lui, pour vous et pour moi.

»Tout à vous pour jamais.

LETTRE CCCCXLIV.

À M. MURRAY.

Ravenne, 16 août 1821.

»Je regrette que Holmes ne puisse ou ne veuille pas venir; c'est agir un peu malhonnêtement, vu que je fus toujours très-poli et très-ponctuel à son égard; mais ce n'est qu'un *** de plus. On ne rencontre pas d'autres gens parmi les Anglais.

»J'attends les épreuves des manuscrits avec une raisonnable impatience.

»Ainsi vous avez publié, ou voulez publier, les nouveaux chants de _Don Juan_. N'êtes-vous pas effrayé de l'assassinat constitutionnel de Bridge-Street? Quand j'ai vu le nom de _Murray_, j'ai cru au premier instant que c'était vous, mais j'ai été consolé en voyant que votre homonyme est un procureur, car vous ne faites point partie de cette infâme race.

»Je suis dans un grand chagrin, vu la probabilité de la guerre, parce que mes hommes d'affaires ne sortent pas ma fortune des fonds publics. Si la banqueroute a lieu, c'est mon intention de me faire voleur de grand chemin; toutes les autres professions en Angleterre ont été amenées à un tel point de perversité par la conduite de ceux qui les exercent, que le vol ouvertement pratiqué est la seule ressource laissée à un homme qui à quelques principes; c'est même chose honnête, comparativement parlant, puisqu'on ne se déguise pas.

»Je vous ai écrit par le dernier courrier pour vous dire que vous avez très-bien agi à l'égard de Moore et des _Mémoires_.....................

»Mes amitiés à Gifford.

»Croyez-moi, etc.

»_P. S._ Je vous rends la lettre de Smith, que je vous prie de remercier de sa bienveillante opinion. Le buste de Thorwaldsen est-il arrivé?

LETTRE CCCCXLV.

À M. MURRAY.

Ravenne, 23 août 1821.

»Je vous envoie ci-inclus les deux actes corrigés. Quant aux accusations relatives au naufrage[143], je crois vous avoir dit à vous et à Mr Hobhouse, il y a déjà quelques années, qu'il n'y avait pas une seule circonstance qui n'eût été prise dans les faits, non pas, il est vrai, dans l'histoire d'un naufrage particulier quelconque, mais dans les accidens réels de différens naufrages. Presque tout _Don Juan_ est une peinture de la vie réelle, soit de la mienne, soit de celle de gens que j'ai connus. Par parenthèse, une grande partie de la description de l'ameublement, dans le troisième chant, est prise du _Tully's Tripoli_ (je vous prie de noter cela), et le reste, de mes propres observations. Souvenez-vous que je n'ai jamais voulu cacher cela; et que si je ne l'ai pas publiquement déclaré, c'est uniquement parce que _Don Juan_ a paru sans préface et sans nom d'auteur. Si vous pensez que cela en vaille la peine, mettez-le en note à la prochaine occasion. Je ris de pareilles accusations, tant je suis convaincu que jamais nul écrivain n'emprunta moins que moi, ou ne s'appropria davantage les matériaux empruntés. Beaucoup de plagiats apparens ne sont dus qu'à une coïncidence fortuite. Par exemple, Lady Morgan (dans un livre sur l'Italie, vraiment excellent, je vous assure) appelle Venise _Rome de l'Océan_. J'ai employé la même expression dans les _Foscari_, et pourtant vous savez que la pièce est écrite depuis plusieurs mois, et envoyée en Angleterre. Je n'ai reçu _l'Italie_ que le 16 courant.

[Note 143: On avait ridiculement accusé Byron de plagiat, parce qu'il n'avait pas puisé sa description dans sa seule imagination, mais dans les relations authentiques des divers naufrages. (_Note du Trad._)]

»Votre ami, ainsi que le public, ne sait pas que ma simplicité dramatique est à dessein toute grecque, et que je continuerai dans cette voie; nulle réforme n'a jamais réussi[144] tout d'abord. J'admire les vieux dramaturges anglais; mais le système grec est sur un tout autre terrain, et n'a rien à démêler avec eux. Je veux créer un drame anglais régulier, peu m'importe qu'il soit propre ou non au théâtre, ce n'est point là mon but;--je ne veux créer qu'un théâtre pour l'esprit.

[Note 144: «Nul homme, dit Pope, ne s'est jamais élevé à quelque degré de perfection dans l'art d'écrire sans lutter avec une obstination et une constance opiniâtres contre le courant de l'opinion publique.»

Que les ennemis de la nouvelle école méditent cette réflexion d'un auteur reconnu pour classique. (_Notes du Trad._)]

»Tout à vous.

»_P. S._ Je ne puis accepter vos offres........................

Il faut traiter ces affaires-là avec M. Douglas Kinnaird. C'est mon fondé de pouvoirs, et il est homme d'honneur. C'est à lui que vous pourrez exposer toutes vos raisons mercantiles, plutôt que de me les exposer à moi-même directement. Ainsi donc, la mauvaise saison,--le public indifférent,--le défaut de vente,--sa seigneurie écrit trop,--la popularité déclinant,--la déduction pour le commerce,--les pertes presque constantes,--les contre-façons,--les éditions en pays étranger,--les critiques sévères, etc., etc., etc., et autres phrases et doléances oratoires;--je laisse à Douglas, qui est un orateur, le soin d'y répondre.

»Vous pourrez exprimer plus librement toutes ces raisons à une tierce personne, tandis qu'entre vous et moi elles pourraient faire échanger quelques mots piquans qui n'orneraient pas nos archives.

»Je suis fâché pour la reine, et cela plus que vous ne l'êtes.»

LETTRE CCCCXLVI.

À M. MOORE.

Ravenne, 24 août 1821.

»Votre lettre du 5 ne m'est parvenue qu'hier, tandis que j'ai reçu des lettres datées de Londres du 8. La poste farfouille-t-elle dans nos lettres? Quelque arrangement que vous fassiez avec Murray,--si vous en êtes satisfait, je le serai aussi. Point de scrupule;--il est bien vrai que maintes fois j'ai dit par plaisanterie (car j'aime la pointe tout autant que le barbare lui-même,--c'est-à-dire Shakspeare.)--oui, j'ai dit que «comme un Spartiate, je vendrais ma _vie_ aussi _cher_ que possible.»--Mais ce ne fut jamais mon intention d'en tirer un profit pécuniaire pour mon propre compte, mais de transmettre ce legs à mon ami,--à vous--en cas de survivance. J'ai devancé l'époque, parce que nous nous sommes trouvés ensemble, et que je vous ai pressé de tirer de cette affaire tout le parti possible aujourd'hui même, pour raisons qui sont évidentes. Je ne me suis privé de rien par là, et je ne mérite pas les remercîmens que vous m'adressez................................. ....................................................................

»À propos, quand vous écrirez à lady Morgan, remerciez-la pour les belles phrases qu'elle a faites dans son livre sur le compte des miens. Je ne sais pas son adresse. Son ouvrage sur l'Italie est courageux et excellent.--Je vous prie de lui faire part de cette opinion d'un homme qui connaît le pays. Je regrette qu'elle ne m'ait pas vu, j'aurais pu lui dire un ou deux faits qui auraient confirmé ses assertions.

»Je suis charmé que vous soyez content de Murray, qui semble apprécier les lords morts à une plus haute valeur que les lords vivans.......... .............. .......................................................

»Tout à vous pour jamais, etc.

»_P. S._ Vous me dites quelques mots d'un procureur en route pour se rendre auprès de moi, pour traiter d'affaires. Je n'ai reçu aucun avis d'une telle apparition. Que peut vouloir l'individu? J'ai des procès et des affaires en train, mais je n'ai pas entendu dire qu'il fallût ajouter à toutes les dépenses faites en Angleterre les frais de voyage d'un homme de loi.

»Pauvre reine! mais peut-être est-ce pour le mieux, si l'on doit croire l'anecdote d'Hérodote..................................................

»Rappelez-moi au souvenir de tous nos amis communs. À quoi vous occupez-vous? Ici, je n'ai été occupé que des tyrans et de leurs victimes. Il n'y eut jamais pareille oppression, même en Irlande.»

LETTRE CCCCXLVII.

À M. MURRAY.

Ravenne, 31 août 1821.

«J'ai reçu les chants de _Don Juan_, qui sont imprimés avec si peu de soin (surtout le cinquième), que la publication en serait honteuse pour moi, et peu honorable pour vous. Il faut réellement revoir les épreuves avec le manuscrit, les fautes sont si grossières;--il y a des mots ajoutés,--il y en a de changés,--d'où s'ensuivraient mille cacophonies et absurdités. Vous n'avez pas soigné ce poème, parce que quelques hommes de votre escouade ne l'approuvent pas; mais je vous dis qu'avant long-tems vous n'aurez rien de moitié aussi bon, comme poésie ou style. D'après quel motif avez-vous omis la note sur Bacon et Voltaire? et une des stances finales que je vous ai envoyées pour être ajoutées au chant? C'est, je présume, parce que la stance finissait par ces deux vers:

Et ne réunissez jamais deux ames vertueuses pour la vie, En ce _centaure moral_, mari et femme.

»Or, il faut vous dire, une fois pour toutes, que je ne permettrai jamais à personne de prendre de telles libertés à l'égard de mes écrits à cause de mon absence. Je désire que les passages retranchés soient remis à leur place (excepté la stance sur Sémiramis);--mais reproduisez surtout la stance sur les mariages turcs. Je requiers d'ailleurs que le tout soit revu avec soin sur le manuscrit.

»Je ne vis jamais d'impression si détestable:--_Gulleyaz_ au lieu de _Gulbeyaz_, etc. Savez-vous que Gulbeyaz est un nom réel, et que l'autre est un non sens? J'ai copié les chants avec soin, en sorte que les fautes sont inexcusables.

»Si vous ne vous souciez pas de votre propre réputation, ayez, je vous prie, quelques égards pour la mienne. J'ai relu le poème avec soin, et, je vous le répète, c'est de la poésie. Votre envieuse bande de prêtres-poètes peut dire ce qu'il lui plaît; le tems montrera que sur ce point je ne me suis pas trompé.

»Priez mon ami Hobhouse de corriger l'impression, surtout pour le dernier chant, d'après le manuscrit tel qu'il est.................... ................................................................[145]

»Il ne faudrait pas s'étonner que le poème tombât (ce qui n'arrivera pas, vous verrez)--avec un pareil cortége de sottises. Replacez ce qui est omis, corrigez ces ignobles fautes d'impression, et laissez le poème aller droit son chemin; alors je ne crains plus rien..................

»Vous publierez les drames quand ils seront prêts. Je suis de si mauvaise humeur à cause de cette négligence dans l'impression de _Don Juan_, que je suis obligé de clore ma lettre.

»Tout à vous.

»_P. S._ Je présume que vous n'avez pas perdu la stance dont je vous parle? Je vous l'ai envoyée après les autres; cherchez dans mes lettres, et vous la trouverez.»

[Note 145: Nous supprimons plusieurs fautes d'impression que Byron se remet encore à citer. (_Note du Trad._)]

LETTRE CCCCXLVIII[146].

À M. MURRAY.

«La lettre ci-incluse est écrite avec mauvaise humeur, mais non sans motif. Toutefois, tenez-en peu de compte (je veux dire de la mauvaise humeur); mais je réclame instamment une attention sérieuse de votre part aux fautes de l'imprimeur, à qui pareille chose n'aurait jamais dû être permise. Vous oubliez que tous les sots de Londres (principaux acheteurs de vos publications) rejetteront sur moi la stupidité de votre imprimeur. Par exemple, dans les notes du cinquième chant, «le bord _adriatique_ du Bosphore» au lieu d'_asiatique_. Tout cela peut vous sembler peu important, à vous, homme honoré d'amitiés ministérielles; mais c'est très-sérieux pour moi, qui suis à trois cents lieues, et n'ai pas l'occasion de prouver que je ne suis pas aussi sot que me fait votre imprimeur.

»Dieu vous bénisse et vous pardonne, car pour moi je ne le puis.»

[Note 146: Écrite dans l'enveloppe de la lettre précédente. (_Note de Moore_.) ]

LETTRE CCCCXLIX.

À M. MOORE.

Ravenne, 3 septembre 1821.

«Par l'entremise de M. Mawman (payeur dans le corps dont vous et moi sommes de simples membres), j'expédiai hier, à votre adresse, sous une seule enveloppe, deux cahiers, contenant le _Giaour_-nal, et une ou deux choses. Tout cela n'est pas propre à réussir,--même auprès d'un public posthume;--mais des extraits le seraient peut-être. C'est une courte et fidèle chronique d'un mois environ;--quelques parties n'en sont pas fort discrètes, mais sont suffisamment sincères. M. Mawman dit qu'il vous remettra lui-même, ou vous fera remettre par un ami le susdit paquet dans vos champs élysées.

»Si vous avez reçu les nouveaux chants de _Don Juan_, songez qu'il y a de grossières fautes d'impression, particulièrement dans le cinquième chant.--Par exemple: _précaire_ pour _précoce_, _adriatique_ pour _asiatique_, etc.; plus, un luxe de mots et de syllabes additionnelles, qui changent le rhythme en une véritable cacophonie...................... .........................................................................

»Je fais mes préparatifs de départs pour me rendre à Pise:--mais adressez vos lettres ici, jusqu'à nouvel ordre.

»Tout à vous à jamais, etc.»

Un des cahiers mentionnés ci-dessus comme confiés à M. Mawman pour m'être remis, contenait un fragment, d'environ cent pages, d'une histoire en prose, où Byron racontait les aventures d'un jeune gentilhomme andalous, et qu'il avait commencée à Venise, en 1817. Je n'extrairai que le passage suivant de cet intéressant fragment.

«Peu d'heures après, nous fûmes très-bons amis, et, au bout de quelques jours, elle partit pour l'Arragon avec mon fils, pour aller voir son père et sa mère. Je ne l'accompagnai pas immédiatement, parce que j'avais déjà été en Arragon; mais je devais rejoindre la famille dans son château moresque, au bout de quelques semaines.

»Durant le voyage, je reçus une lettre très-affectueuse de dona Josepha, qui m'instruisait de sa santé et de celle de mon fils. À son arrivée au château, elle m'en écrivit une autre encore plus affectueuse, où elle me pressait, en termes très-tendres et ridiculement exagérés, de la rejoindre immédiatement. Comme je me préparais à partir pour Séville, j'en reçus une troisième:--celle-ci était du père don Jose di Cardozo, qui me requérait, de la façon la plus polie, de dissoudre mon mariage. Je lui répondis avec une égale politesse, que je ne consentirais jamais à sa requête. Une quatrième lettre arriva;--elle était de Dona Josepha, qui m'informait que c'était d'après son désir, que la lettre de son père avait été écrite. Je lui écrivis courrier par courrier, pour savoir quelle était sa raison:--elle répondit, par exprès, que, comme la raison n'était pour rien là-dedans, il était inutile de donner une raison quelconque;--mais qu'elle était une femme excellente et offensée. Je lui demandai alors pourquoi elle m'avait écrit précédemment deux lettres si affectueuses, où elle me priait de venir en Arragon. Elle répondit que c'était parce qu'elle me croyait hors de mes sens;--qu'étant incapable de me soigner moi-même, je n'avais qu'à me mettre en route, et que, parvenu sans obstacle jusque chez don Jose di Cardozo, j'y trouverais la plus tendre des épouses,--et la camisole de force.

»Je n'avais, pour réplique à ce trait d'affection, qu'à réitérer la demande de quelques éclaircissemens. Je fus averti qu'on ne les donnerait qu'à l'inquisition. En même tems, nos différends domestiques étaient devenus un objet de discussion publique; et le monde, qui décide toujours avec justice, non-seulement en Arragon, mais en Andalousie, jugea que non-seulement j'étais digne de blâme, mais que dans toute l'Espagne il ne pourrait jamais exister personne de si blâmable. Mon cas fut présumé comprendre tous les crimes possibles, et même quelques-uns impossibles, et peu s'en fallut qu'un auto-da-fé ne fût annoncé comme le résultat de l'affaire. Mais qu'on ne dise pas que nous sommes abandonnés par nos amis dans l'adversité;--ce fut tout le contraire. Les miens se pressèrent autour de moi pour me condamner, m'admonester, me consoler par leur désapprobation.--Ils me dirent tout ce qui a été ou peut être dit sur le sujet. Ils secouèrent la tête, m'exhortèrent, me plaignirent, les larmes aux yeux, et puis--ils allèrent dîner.»

LETTRE CCCCL.

À M. MURRAY.

Ravenne, 4 septembre 1821.

»Par le courrier de samedi, je vous ai envoyé une lettre farouche et furibonde sur les bévues commises par l'imprimeur dans _Don Juan_. Je sollicite votre attention à cet égard, quoique ma colère se soit changée en tristesse.

»Hier je reçus M. ***,--un de vos amis, et je ne l'ai reçu que parce qu'il est un de vos amis; et c'est plus que je ne ferais pour les visiteurs anglais, excepté pour ceux que j'honore. Je fus aussi poli que j'ai pu l'être au milieu de l'emballage de toutes mes affaires, car je vais aller à Pise dans quelques semaines, et j'y ai envoyé et envoie encore mon mobilier. J'ai regretté que mes livres et mes papiers fussent déjà emballés, et que je ne pusse vous envoyer quelques écrits que je vous destinais; mais les paquets étaient scellés et ficelés, et il eût fallu un mois pour retrouver ce dont j'aurais eu besoin. J'ai remis sous enveloppe, à votre ami, la lettre italienne[147] à laquelle je fais allusion dans ma défense de Gilchrist. Hobhouse la traduira pour vous, et elle vous fera rire et lui aussi, surtout à cause de l'orthographe. Les _mericani_, dont on m'appelle le _capo_ ou chef, désignent les Américains, nom donné en Romagne à une partie des carbonari, c'est-à-dire, à la partie populaire, aux troupes des carbonari. C'était originairement une société de chasseurs, qui prirent le nom d'Américains; mais à présent elle comprend quelques milliers de personnes, etc. Mais je ne vous mettrai pas davantage dans le secret, parce que les directeurs de la poste pourraient en prendre connaissance. Je ne sais pourquoi l'on m'a cru le chef de ces gens-là; leurs chefs ressemblent au démon nommé Légion, ils sont plusieurs. Toutefois, c'est un poste plus honorable qu'avantageux; car, aujourd'hui que les Américains sont persécutés, il est convenable que je les aide; et ainsi ai-je fait, autant que mes moyens me l'ont permis. Il y aura quelque jour un nouveau soulèvement; car les sots qui gouvernent sont frappés d'aveuglement; ils semblent actuellement ne rien savoir, ils ont arrêté et banni plusieurs personnes de leur propre parti, et laissé échapper quelques-uns de ceux qui ne sont pas leurs amis.

[Note 147: Une lettre anonyme qui le menaçait d'un assassinat. (_Note de Moore_.) ]

»Que penses-tu de la Grèce?

»Adressez vos lettres ici comme d'ordinaire, jusqu'à ce que vous receviez de mes nouvelles.

»J'ai chargé Mawman d'un Journal pour Moore; mais ce Journal ne vaudrait rien pour le public,--ou du moins en grande partie;--des extraits en peuvent réussir.

»Je relis les chants de _Don Juan_: ils sont excellens. Votre escouade a complètement tort, et vous le verrez bientôt. Je regrette de ne pas continuer ce poème, car j'avais mon plan tout fait pour plusieurs chants, pour différentes contrées et différens climats. Vous ne dites rien de la note que je vous ai envoyée, laquelle expliquera pourquoi j'ai cessé de continuer _Don Juan_ (à la prière de Mme Guiccioli).

»Faites-moi savoir que Gifford est mieux. Nous avons, vous et moi, besoin de lui.»

LETTRE CCCCLI.

A M. MURRAY.

Ravenne, 12 septembre 1821.

«Par le courrier de mardi, je vous enverrai, en trois paquets, le drame de _Caïn_, en trois actes, dont je vous prie d'accuser réception aussitôt après l'arrivée. Dans le dernier discours d'Ève, au dernier acte (quand Ève maudit Caïn), ajoutez aux derniers vers les trois suivans:

Puisse l'herbe se flétrir sous tes pas! les bois Te refuser un asile! le monde une demeure! la terre Un tombeau! le soleil sa lumière! et le ciel son Dieu!

»Voilà pour vous, quand les trois vers seront réunis à ceux déjà envoyés, un aussi beau morceau d'imprécation que vous puissiez désirer en rencontrer dans le cours de vos affaires. Mais n'oubliez pas cette addition, qui est le trait du discours d'Ève.

»Faites-moi savoir, ce que Gifford pense (si la pièce arrive saine et sauve); car j'ai bonne opinion de ce drame, comme poésie; c'est dans mon gai style métaphysique, et dans le genre de Manfred.

»Vous devez au moins louer ma facilité et ma variété, quand vous considérerez ce que j'ai fait depuis quinze mois, la tête pleine, d'ailleurs, d'affaires mondaines. Mais nul doute que vous n'évitiez de dire du bien de la pièce, de crainte que je n'en réclame de vous un prix plus élevé; c'est juste: songez à votre affaire.

»Pourquoi ne publiez-vous pas ma traduction de Pulci,--la meilleure chose que j'aie jamais composée,--avec l'italien en regard? Je voudrais être sur vos talons: rien ne se fait tandis qu'un homme est absent; tout le monde court sus, parce qu'on le peut. Si jamais je retourne en Angleterre (ce que je ne ferai pas, toutefois), j'écrirai un poème en comparaison duquel _les Poètes Anglais_, etc., ne seront plus que du lait: votre monde littéraire d'aujourd'hui, tout composé de charlatans, a besoin de ce coup; mais je ne suis pas encore assez bilieux: attendez encore une saison ou deux, encore une ou deux provocations, et je serai monté au ton convenable, alors j'attaquerai toute la bande.

»Je ne puis supporter cette espèce de rebut que vous m'envoyez pour mes lectures; excepté les romans de Scott, et trois ou quatre autres ouvrages, je ne vis jamais pareille besogne. Campbell professe,--Moore fainéantise,--Southey bavarde,--Wordsworth écume,--Coleridge hébété,--*** niaise,--*** chicane, querelle et criaille,--*** réussira, s'il ne donne pas trop dans le jargon du jour, et qu'il n'imite pas Southey; il y a de la poésie en lui; mais il est envieux, et malheureux comme sont tous les envieux. Il est encore un des meilleurs écrivains du siècle. B*** C*** réussira mieux bientôt, j'ose le dire, s'il n'est pas abîmé par le thé vert, et par les éloges de Pentonville et de Paradise-row. Le malheur de ces hommes-là est qu'ils n'ont jamais vécu dans le grand monde ni dans la solitude; il n'y a point de milieu pour acquérir la connaissance du monde agité ou du monde tranquille. S'ils sont admis pour quelque tems dans le grand monde, c'est seulement comme spectateurs;--ils ne forment point partie de la machine. Or, Moore et moi, lui par des circonstances particulières, et moi par ma naissance, nous sommes entrés dans toutes les agitations et passions de ce monde. Tous deux avons appris par-là beaucoup de choses qu'autrement nous n'aurions jamais sues.

»Tout à vous.

»_P. S._ J'ai vu l'autre jour un de vos confrères, un des souverains alliés de Grub-Street, Mawman-le-Grand, par l'intermède de qui j'ai envoyé mon légitime hommage à votre impériale majesté. Le courrier de demain m'apportera peut-être une lettre de vous, mais vous-êtes le plus ingrat et le moins gracieux des correspondans. Pourtant vous êtes excusable, avec votre perpétuelle cour de politiques, de prêtres, d'écrivailleurs et de flâneurs. Quelque jour je vous donnerai un catalogue poétique de tous ces gens-là.»

LETTRE CCCCLIII.[148]

À M. MOORE.

Ravenne, 19 septembre 1821.

«Je suis dans le fort de la sueur, de la poussière, et de la colère d'un déménagement universel de toutes mes affaires, meubles, etc., pour Pise, où je vais passer l'hiver. La cause de ce départ est l'exil de tous mes amis carbonari, et, entre autres, de toute la famille de Mme Guiccioli, qui, comme vous savez, a divorcé la semaine dernière «à cause de P. P., clerc de cette paroisse», et qui est obligée de rejoindre son père et ses parens, actuellement en exil à Pise, afin d'éviter d'être enfermée dans un monastère, parce que l'arrêt de séparation, décrété par le pape, lui a imposé l'obligation de résider dans la _casa paterna_[149], ou bien dans un couvent pour l'intérêt du décorum. Comme je ne pouvais dire avec Hamlet: «va-t-en parmi des nonnes», je me prépare à suivre la famille.

[Note 148: la lettre 452e, d'ailleurs fort courte, a été supprimée.]

[Note 149: Maison paternelle.]

»C'est une forte puissance que ce diable d'amour, qui empêche un homme d'accomplir ses projets de vertu ou de gloire. Je voulais il y a quelque tems aller en Grèce (où tout semble se réveiller) avec le frère de Mme Guiccioli, bon et brave jeune homme (je l'ai vu mettre à l'épreuve) et farouche sur l'article de la liberté. Mais les larmes d'une femme qui a laissé son mari pour moi, et la faiblesse de mon coeur, sont des obstacles à ces projets, et je peux difficilement m'y abandonner.

»Nous nous divisâmes sur le choix de notre résidence entre la Suisse et la Toscane, et je donnai mon vote pour Pise, comme étant plus près de la Méditerranée, que j'aime pour les rivages qu'elle baigne, et pour mes jeunes souvenirs de 1809. La Suisse est un maudit pays de brutes égoïstes et grossières, dans la région la plus romantique du monde. Je n'ai jamais pu en supporter les habitans, et encore moins les visiteurs anglais; c'est pour cette raison qu'après avoir écrit pour prendre quelques informations sur des maisons à louer, et avoir appris qu'il y avait une colonie d'Anglais sur toute la surface des cantons de Genève, etc., j'abandonnai sur-le-champ l'idée, et persuadai aux Gamba d'en faire autant...........................................................

»Que faites-vous, et où êtes-vous? en Angleterre? Depuis la dernière lettre que je vous ai écrite, j'ai envoyé à Murray une autre tragédie,--intitulée _Caïn_,--en trois cahiers; elle est maintenant entre ses mains, ou chez l'imprimeur. C'est dans le style de _Manfred_, c'est métaphysique et plein de déclamations titaniques[150].--Lucifer est un des personnages, et il emmène Caïn en voyage parmi les étoiles, puis dans «l'Hadès» où il lui montre les fantômes d'un monde antérieur. J'ai supposé l'idée de Cuvier, que le monde a été détruit trois ou quatre fois, et a été habité par les mammouths, les mégalosauriens, etc., mais non par l'homme avant la période mosaïque, comme on le voit, en effet, par l'étude des os fossiles; car ces os appartiennent tous à des espèces inconnues ou même connues, mais on ne trouve point d'ossemens humains. J'ai donc supposé que Caïn voit les préadamites[151], êtres doués d'une intelligence supérieure à celle de l'homme, mais d'une forme totalement différente, et d'une plus grande force d'esprit et de corps. Vous pouvez croire que la petite conversation qui a lieu entre Caïn et Lucifer sur ce sujet, n'est pas entièrement conforme aux canons.

[Note 150: Analogues à celles des Titans qui se révoltèrent contre le souverain des dieux. (_Note du Trad._) ]

[Note 151: Êtres qui ont existé avant Adam. (_Note du Trad._) ]

»Il s'ensuit que Caïn, à son retour, tue Abel dans un accès de mauvaise humeur, et parce qu'il est mécontent de la politique qui l'a chassé, lui et toute sa famille, hors du paradis, et parce que (conformément au récit de la Genèse) le sacrifice d'Abel est le plus agréable à la divinité. J'espère que la rapsodie est arrivée;--elle est en trois actes, et porte le titre de _Mystère_, suivant l'ancien usage chrétien, et en honneur de ce qu'elle sera probablement pour le lecteur.

»Tout à vous, etc.»

LETTRE CCCCLV[152].

À M. MURRAY.

Ravenne, 20 septembre 1821.

.....................................................................

[Note 152: La lettre 454e, d'une quinzaine de lignes, a été supprimée.]

«Les papiers dont je parle, en cas de survivance, sont des lettres, etc., que j'ai amassées depuis l'âge de seize ans, et qui sont dans les coffres de M. Hobhouse. Cette collection est au moins doublée par celles que j'ai à présent ici,--toutes reçues depuis mon dernier ostracisme. Je désirerais que l'éditeur eût accès dans cette dernière pacotille, non dans le but d'abuser des confidences, ou d'offenser les sentimens de mes correspondans vivans et la mémoire des morts; mais il y a des faits qui n'auraient ni l'un ni l'autre de ces inconvéniens, et que cependant je n'ai ni mentionnés ni expliqués: le tems seul (comme à l'égard de toutes affaires pareilles) permettra de les mentionner et de les expliquer, quoique quelques uns soient à ma gloire. La tâche, sans doute, exigera de la délicatesse; mais cette exigence sera satisfaite, si Moore et Hobhouse me survivent; et, je puis aussi le dire, si vous-même me survivez: et je vous assure que mon sincère désir est que vous soyez tous trois dans ce cas. Je ne suis pas sûr qu'une longue vie soit souhaitable pour un homme de mon caractère, atteint d'une mélancolie constitutionnelle[153] que, sans doute, je dissimule en société, mais qui éclate dans la solitude et dans mes écrits malgré moi-même. Cette disposition a été renforcée, peut-être, par quelques événemens de ma vie passée (je ne veux pas parler de mon mariage, etc.,--au contraire, alors la persécution ranima mes esprits); mais je la nomme constitutionnelle, parce que je la crois telle. Vous savez, ou ne savez pas, que mon grand-père-maternel (habile et aimable homme, m'a-t-on dit) fut vivement soupçonné de suicide (on le trouva noyé dans l'Avon à Bath), et qu'un autre de mes proches parens de la même ligne s'empoisonna, et ne fut sauvé que par les contre-poisons. Dans le premier cas, il n'y avait pas de motif apparent, vu que mon grand-père était riche, considéré, doué de grands moyens intellectuels, à peine âgé de quarante ans, et pur de tout vice ruineux. Le suicide d'ailleurs ne fut qu'un soupçon fondé sur le genre de mort et sur le tempérament mélancolique de mon aïeul. Dans le second cas, il y eut un motif, mais il ne me convient pas d'en parler: cette mort arriva lorsque j'étais trop jeune pour en être instruit, et je n'en ai entendu parler que plusieurs années après. Je pense donc que je puis appeler constitutionnel cet abattement de mes esprits. On m'a toujours dit que je ressemblais plus à mon aïeul maternel qu'à personne de la famille de mon père,--c'est-à-dire dans le plus sombre côté de son caractère; car il était ce que vous appelez une bonne nature d'homme, ce que je ne suis pas.

[Note 153: Ce mot est pris ici comme en anglais, dans son sens physiologique et médical; il signifie ce qui est inhérent à la constitution physique, à l'organisation. Nous avons cru devoir faire cette remarque, parce que le sens politique, beaucoup plus généralement employé, aurait pu préoccuper l'esprit du lecteur. (_Note du Trad._) ]

»Comptez, de plus, le journal ici tenu, que j'ai envoyé à Moore l'autre jour; mais comme c'est un vrai _mémorandum_ quotidien, il ne faudrait en publier que des extraits. Je pense aussi qu'Augusta vous laisserait prendre une copie du journal de mon voyage en 1816.

»Je suis très-peiné que Gifford n'approuve pas mes nouveaux drames. Certes, ils sont aussi contraires que possible au drame anglais; mais j'ai idée que s'ils sont compris, ils trouveront à la fin faveur, je ne dis pas sur le théâtre, mais dans le cabinet du lecteur. C'est à dessein que l'intrigue est simple, l'exagération des sentimens évitée, et les discours resserrés dans les situations sévères. Ce que je cherche à montrer dans les _Foscari_, c'est la suppression des passions, plutôt que l'exagération du tems présent, car ce dernier genre ne me serait pas difficile, comme je crois l'avoir montré dans mes jeunes productions,--à la vérité, non dramatiques. Mais, je le répète, je suis peiné que Gifford n'aime pas mes drames; mais je n'y vois pas de remède, nos idées sur ce point étant si différentes. Comment va-t-il?--bien, j'espère! faites-le moi savoir. Son opinion me cause d'autant plus de regret, que c'est lui qui a toujours été mon grand patron, et que je ne connais aucune louange capable de compenser pour moi sa censure. Je ne songe pas aux _Revues_, attendu que je puis les travailler avec leurs armes.

»Tout à vous, etc.

»Adressez-moi vos lettres à Pise, où je vais maintenant. La raison de mon changement de résidence est que tous mes amis italiens d'ici ont été exilés, et sont réunis à Pise pour le moment, et je vais les rejoindre, comme il en a été convenu, pour y passer l'hiver avec eux.»

LETTRE CCCCLVI.

À M. MURRAY.

Ravenne, 24 septembre 1821.

«J'ai réfléchi à notre dernière correspondance, et je vous propose les articles suivans pour règles de notre conduite à venir.

»Premièrement, vous m'écrirez pour me parler de vous, de la santé, des affaires et des succès de tous nos amis; mais de moi,--peu ou point.

»Secondement, vous m'enverrez du _soda-powder_, de la poudre dentifrice, des brosses à dents, et tous autres articles anti-odontalgiques ou chimiques, comme auparavant, _ad libitum_, avec obligation de ma part à vous rembourser.

»Troisièmement, vous ne m'enverrez point de publications modernes, ou, comme on dit, d'ouvrages nouveaux, en anglais, excepté la prose et les vers de Walter-Scott, de Crabbe, de Moore, de Campbell, de Rogers, de Gifford, de Joanna Baillie, de l'Américain Irving, de Hogg et de Wilson (l'homme de l'île des Palmiers), ou un ouvrage d'imagination jugé d'un mérite transcendant. Les voyages, pourvu qu'ils ne soient ni en Grèce, ni en Espagne, ni en Asie-Mineure, ni en Italie, seront bien venus. Ayant voyagé dans les pays ci-dessus mentionnés, je sais que ce qu'on en dit ne peut rien ajouter à ce que je désire connaître sur eux.--Point d'autres ouvrages anglais, quels qu'ils soient.

»Quatrièmement, vous ne m'enverrez plus d'ouvrages périodiques;--plus de _Revue d'Édimbourg_, de _Quarterly_ ou _Monthly Review_, ni de journaux anglais ou étrangers, de quelque nature que ce soit.

»Cinquièmement, vous ne me communiquerez plus d'opinions d'aucune espèce, favorables, défavorables ou indifférentes, de vous ou de vos amis ou autres, concernant mes ouvrages passés, présens ou futurs.

»Sixièmement, toutes les négociations d'intérêt entre vous et moi se traiteront par l'intermédiaire de l'honorable Douglas Kinnaird, mon ami et mon fondé de pouvoirs, ou de M. Hobhouse, comme _alter ego_, et mon représentant dans mon absence--et même moi présent.

»Quelques-unes de ces propositions peuvent au premier abord sembler étranges, mais elles sont fondées. La quantité des mauvais livres que j'ai reçus est incalculable, et je n'en ai tiré ni amusement ni instruction. Les _Revues_ et les _Magazines_ ne sont qu'une lecture éphémère et superficielle:--qui songe au grand article de l'année dernière dans une _Revue_ quelconque? Puis, si on y parle de moi, cela ne tend qu'à accroître l'_égotisme_. Si les articles me sont favorables, je ne nie pas que l'éloge n'énorgueillisse; s'ils sont défavorables, que le blâme n'irrite. Dans ce dernier cas, je pourrais être amené à vous infliger une sorte de satire qui ne vaudrait rien pour vous ni pour vos amis: ils peuvent sourire aujourd'hui, et vous aussi; mais si je vous prenais tous entre les mains, il ne serait pas malaisé de vous hacher comme chair à pâté. Je l'ai fait à l'égard de gens aussi puissans, à l'âge de dix-neuf ans, et je ne sais pas ce qui, à trente-trois ans, m'empêcherait de faire de vos côtes autant de grils ardens pour vos coeurs, si telle était mon envie; mais je ne me sens pas en pareille disposition: que je n'entende donc plus vos provocations. S'il survient quelque attaque assez grossière pour mériter mon attention, je l'apprendrai par mes amis légaux. Quant au reste, je demande qu'on me le laisse ignorer......................................................

»Toutes ces précautions seraient inutiles en Angleterre: le diffamateur ou le flatteur m'y atteindrait malgré moi; mais en Italie nous savons peu de chose sur le monde littéraire anglais, et y pensons encore moins, excepté ce qui nous parvient par quelque misérable extrait inséré dans quelque misérable gazette. Depuis deux ans (hors deux ou trois articles), je n'ai lu de journal anglais qu'autant que j'y ai été forcé par quelque accident; et, au total, je n'en sais pas plus sur l'Angleterre que vous sur l'Italie, et Dieu sait que c'est fort peu de chose, malgré tous vos voyages, etc. Les voyageurs anglais connaissent l'Italie comme vous connaissez l'île de Guernesey; et qu'est-ce que c'est que cela?

»S'il s'élève quelque attaque assez grossière ou personnelle pour que je doive la connaître, M. Douglas Kinnaird m'en instruira. Quant aux louanges, je désire n'en rien savoir.

»Vous direz: «À quoi tend tout ceci?» Je répondrai: «Cela tend à ne plus laisser surprendre et distraire mon esprit par toutes ces misérables irritations que causent l'éloge ou la censure;--à permettre à mon génie de suivre sa direction naturelle, tandis que ma sensibilité ressemblera au mort qui ne sait ni ne sent rien de tout ce qui se dit ou se fait pour ou contre lui.»

»Si vous pouvez observer ces conditions, vous vous épargnerez à vous et à d'autres quelques chagrins. Ne me laissez pas pousser à bout; car si jamais ma colère s'éveille, ce ne sera pas pour un petit éclat. Si vous ne pouvez observer ces conditions, nous cesserons de correspondre,--sans cesser d'être amis, car je serai toujours le vôtre à jamais et de coeur,

BYRON.

»_P. S._ J'ai pris ces résolutions non par colère contre vous ou _vos gens_, mais simplement pour avoir réfléchi que toute lecture sur mon propre compte, soit éloge, soit critique, m'a fait du mal. Quand j'étais en Suisse et en Grèce, j'étais hors de la portée de ces discours, et vous savez comme j'écrivais alors!--En Italie, je suis aussi hors de la portée de vos articles de journaux; mais dernièrement, moitié par ma faute, moitié par votre complaisance à m'envoyer les ouvrages les plus nouveaux et les publications périodiques, j'ai été écrasé d'une foule de _Revues_, qui m'ont déchiré de leur jargon, dans l'un et l'autre sens, et ont détourné mon attention de sujets plus grands. Vous m'avez aussi envoyé une pacotille de poésie de rebut, sans que je puisse savoir pourquoi, à moins que ce ne soit pour me provoquer à écrire le pendant des _Poètes Anglais_, etc. Or c'est ce que je veux éviter; car si jamais je le fais, ce sera une terrible production, et je désire être en paix aussi long-tems que les sots n'embarrasseront pas mon chemin de leurs absurdités.»

LETTRE CCCCLVIII[154].

[Note 154: La lettre 457e a été supprimée.]

À M. MURRAY.

28 septembre 1821.

«J'ajoute une autre enveloppe pour vous prier de demander à Moore qu'il retire, si c'est possible, d'entre les mains de lady Cowper mes lettres à feue lady Melbourne. Elles sont très-nombreuses, et m'auraient dû être rendues depuis long-tems, vu que je suis prêt à donner celles de lady Melbourne en échange. Celles-ci sont confiées à la garde de M. Hobhouse avec mes autres papiers, et elles seront fidèlement rendues en cas de besoin. Je n'ai pas voulu m'adresser auparavant à lady Cowper, parce que je m'abstins de l'importuner à l'instant même de la mort de sa mère. Quelques années se sont écoulées, et il est nécessaire que j'aie mes épîtres. Elle sont essentielles comme confirmant cette partie des _Mémoires_ qui a trait aux deux époques (1812 et 1814) où mon mariage avec la nièce de lady Melbourne fut projeté, et elles montreront quelles furent mes idées, quels furent mes sentimens réels sur ce point.

»Vous n'avez pas besoin de vous alarmer; les quatorze ans[155] ne peuvent guère s'écouler sans que la mortalité frappe sur l'un de nous: c'est une longue portion de vie comme objet de spéculation..........

[Note 155: Allusion à un passage d'une lettre de Murray, qui remarquait que si les _Mémoires_ n'étaient pas publiés du vivant de sa seigneurie, la somme actuellement payée (2,100 liv.) pour prix d'achat, monterait, d'après un calcul très-probable des chances de vie, à près de 8,000 livres sterling. (_Note de Moore_.) ]

»Je veux aussi vous donner une ou deux idées à votre avantage, vu que vous avez eu réellement une très-belle conduite envers Moore dans cette affaire, et que vous êtes un brave homme dans votre genre. Si par vos manoeuvres vous pouvez reprendre quelques-unes de mes lettres à lady ***, vous pourrez en faire usage dans votre recueil (en supprimant, bien entendu, les noms et tous les détails qui pourraient blesser des personnes encore vivantes, ou celles qui survivent aux personnes compromises). J'y ai traité parfois des sujets autres que l'amour..... ......................................................................

»Je vous dirai encore quelles personnes peuvent avoir de mes lettres en leurs mains: lord Powerscourt, quelques-unes à feu son frère; M. Long de--(j'ai oublié le nom du pays), mais père d'Édouard Long, qui se noya en allant à Lisbonne en 1809; miss Élisabeth Pigot de Southwell (elle est peut-être devenue _mistress_[156] par le tems qui court, car elle n'avait qu'un an ou deux de plus que moi): ce ne sont pas des lettres d'amour, ainsi vous pouvez les obtenir sans difficulté. Il y en a peut-être quelques-unes à feu révérend J. C. Tattersall, dans les mains de son frère (à moitié frère) M. Wheatley, qui demeure, je crois, près de Cantorbéry. Il y en a aussi à Charles Gordon, aujourd'hui de Dulwich, et quelques-unes, en très-petit nombre, à Mrs. Chaworth; mais ces dernières sont probablement détruites ou imprenables.

........................................................................

[Note 156: Madame.]

»Je mentionne ces personnes et ces détails comme de simples possibilités. La plupart des lettres ont été probablement détruites; et, dans le fait, elles sont de peu d'importance, ayant été pour la plupart écrites dans ma première jeunesse, à l'école et au collége.

»Peel (le frère cadet du secrétaire-d'état) entretint avec moi une correspondance, ainsi que Porter, fils de l'évêque de Clogher; lord Clare en eut une très-volumineuse; William Harness, ami de Milman; Charles Drummond, fils du banquier; William Bankes, le voyageur, votre ami; R. G. Dallas, Esq.; Hodgson, Henri Drury en eurent aussi, et Hobhouse, comme vous en êtes déjà instruit.

»J'ai mis dans cette longue liste:

Les amis froids, infidèles et morts.

parce que je sais que, comme les curieux gourmets, vous êtes amateur des choses de ce genre.

»En outre, il y a par-ci par-là des lettres à des littérateurs et autres, lettres de compliment, etc., qui ne valent pas mieux que le reste. Il y a aussi une centaine de notes italiennes, griffonnées avec un noble mépris de la grammaire et du dictionnaire, en étrusque anglicanisé; car je parle l'italien couramment, mais je l'écris avec une négligence et une incorrection extrêmes.»

LETTRE CCCCLIX.

À M. MOORE.

29 septembre 1821.

«Je vous envoie deux pièces un peu dures, l'une en prose, l'autre en vers; elles vous montreront, l'une, l'état du pays, l'autre, celui de mon esprit, à l'époque où elles ont été écrites. Elles n'ont pas été envoyées à leur adresse, mais vous verrez par le style, qu'elles étaient sincères comme je le suis en me signant,

»Tout à vous pour toujours et de coeur.»

B.

De ces deux pièces, incluses dans la lettre précédente, l'une était une lettre destinée à lady Byron, relativement à l'argent que Byron avait dans les fonds publics: j'en donnerai les extraits suivans.

Ravenne, Ier mars 1821.

«J'ai reçu, par la lettre de ma soeur, votre communication sur la sécurité de l'Angleterre, etc. Il est vrai que telle est l'opinion sur ce point, mais telle n'est pas la mienne. M. *** mettra des obstacles à toutes les tentatives de ce genre, jusqu'à ce qu'il ait accompli ses propres desseins, c'est-à-dire, qu'il m'ait fait prêter ma fortune à quelque client de son choix.

»À cette distance,--après une si longue absence, et avec mon ignorance extrême dans les affaires d'intérêt,--avec mon caractère et mon indolence, je n'ai ni les moyens ni l'intention de résister.....

»Avec l'opinion que j'ai sur les fonds publics, et le désir d'assurer après moi une fortune honorable à ma soeur et à ses enfans, je dois me jeter sur les expédiens.

»Ce que je vous ai dit s'accomplit:--la guerre napolitaine est déclarée. Vos fonds tomberont, et je serai par conséquent ruiné, ce qui n'est rien,--mais mes parens le seront aussi. Vous et votre enfant vous êtes pourvus. Vivez et prospérez,--c'est ce que je vous souhaite à toutes deux. Vivez et prospérez,--vous en avez le moyen. Je ne songe qu'à mes vrais parens, à ceux dont le sang est le mien,--et qui seront peut-être victimes de cette maudite filouterie.

»Vous ne songez pas aux conséquences de cette guerre; c'est une guerre de l'humanité contre les monarques; elle se répandra comme une étincelle sur l'herbe sèche des prairies désertes. Ce que c'est pour vous et vos Anglais, vous n'en savez rien, car vous dormez. Ce que c'est pour nous ici, je le sais; car nous avons l'incendie par-devant, par-derrière, et jusqu'au milieu de nous.

»Jugez combien je déteste l'Angleterre et tout ce qu'elle renferme, puisque je ne retourne pas dans votre pays à une époque où non-seulement mes intérêts pécuniaires, mais peut-être ma sécurité personnelle, exigeraient mon retour. Je ne puis en dire d'avantage, car on ouvre toutes les lettres. En peu de tems se décidera ce qui doit s'accomplir ici, et alors vous en serez instruite sans être troublée par moi ou ma correspondance. Quoi qu'il arrive, un individu est peu de chose, pourvu que le succès de la grande cause soit avancé.

»Je n'ai rien de plus à vous dire sur les affaires, ou sur tout autre sujet.»

La seconde pièce ci-dessus mentionnée consistait en quelques vers, que Byron composa en décembre 1820, en lisant l'article suivant dans un journal. «Lady Byron est cette année dame patronnesse du bal de charité que l'on donne annuellement à l'Hôtel-de-Ville, à Hinckly, dans le Leicester-Shire, et sir G. Crewe, baronnet, est le principal commissaire.» Ces vers respirent une vive indignation,--chaque stance finit par ces mots: _bal de charité_, et la pensée qui domine percera dans les huit premiers vers.

Qu'importent les angoisses d'un époux ou d'un père, Que pour lui les ennuis de l'exil soient pesans ou légers; Cependant, la sainte s'entoure de gloires pharisiennes, Et se fait la patronne d'un bal de charité.

Qu'importe--qu'un coeur, fautif, il est vrai, mais sensible, Soit poussé à des excès qui font trembler;-- La souffrance du pécheur est chose juste et belle, La sainte réserve sa charité pour le bal.

LETTRE CCCCLX.

À M. MOORE.

Ier octobre 1821.

«Je vous ai envoyé dernièrement de la prose et des vers, en grande quantité, à Paris et à Londres. Je présume que Mrs. Moore, ou la personne quelconque qui vous représente à Paris, vous fera passer mes paquets à Londres.

»Je vais me mettre en route pour Pise, si une légère fièvre intermittente commençante ne m'en empêche pas. Je crains qu'elle ne soit pas assez forte pour donner beaucoup de chances à Murray............ ....................................................................

»J'ai un grand pressentiment que (sauf le chapitre des accidens) vous devez me survivre. La différence de huit ans, ou à-peu-près, entre nos âges, n'est rien. Je ne sens pas (ni, en vérité, je ne me soucie de le sentir)--que le principe de vie tende chez moi à la longévité. Mon père et ma mère moururent jeunes, l'un à trente-cinq ou trente-six ans, l'autre à quarante-cinq; et le docteur Rush, ou quelque autre dit que personne ne vit long-tems, si au moins un de ses parens n'est parvenu à une grande vieillesse.

»Certes, j'aimerais à voir partir mon éternelle belle-mère, non pas tant pour son héritage, qu'à cause de mon antipathie naturelle. Mais la satisfaction de ce désir naturel est au-dessus de ce qu'on doit attendre de la Providence, qui veille sur les vieilles femmes. Je vous fatigue de toutes ces phrases sur les chances de vie, parce que j'ai été mis sur la voie par un calcul d'assurances que Murray m'a envoyé. Je pense réellement que vous devez avoir davantage si je disparais au bout d'un tems raisonnable.

«Je m'étonne que mon _Caïn_ soit parvenu sans malencontre en Angleterre. J'ai écrit depuis environ soixante stances d'un poème, en octaves (dans le genre de Pulci, dont les sots en Angleterre attribuèrent l'invention à Whistlecraft,--et qui est aussi vieux que les montagnes en Italie), intitulé: _La Vision du Jugement, par Quevedo-Redivivus_, avec cette épigraphe:

Un Daniel ici pour le jugement,--oui--un Daniel; Je te rends grâce, Juif, de m'avoir rappelé ce mot.

«J'ai intention d'y placer l'apothéose de Georges sous un point de vue whig, sans oublier le poète lauréat pour sa préface et ses autres démérites.

»Je viens d'arriver au passage où saint Pierre, apprenant que le royal défunt s'est opposé à l'émancipation catholique, se lève, et interrompt la harangue de Satan pour déclarer qu'il changera de place avec Cerbère plutôt que de laisser entrer Georges dans le ciel, tant qu'il en aura les clefs.

»Il faut que je monte à cheval, quoique avec un peu de fièvre et de frisson. C'est la saison fiévreuse; mais les fièvres me font plutôt du bien que du mal. On se sent bien après l'accès.

»Les dieux soient avec vous!--Adressez vos lettres à Pise.

»Toujours tout à vous.»

»_P. S._ Depuis mon retour de la promenade, je me sens mieux, quoique je sois demeuré trop tard pour cette saison de _malaria_[157], sous le maigre croissant d'une jeune lune, et que je sois descendu de cheval pour me promener dans une avenue avec une signora pendant une heure. Je pensais à vous et à ces vers:

Quand sur le soir tu rôdes À la lueur des étoiles, tu aimes[158].

[Note 157: Mauvais air.]

[Note 158:

When at eve thou rovest By the star, thou lovest.]

Mais je ne fus point du tout romantique, comme j'eusse été autrefois; et pourtant c'était une femme nouvelle (c'est-à-dire, nouvelle pour moi), et à qui j'aurais du faire l'amour. Mais je ne lui dis que des lieux communs. Je sens, comme votre pauvre ami Curran le disait avant sa mort, «une montagne de plomb sur mon coeur»; c'est un mal que je crois constitutionnel, et qui ne se guérira que par le même remède.»

LETTRE CCCCLXI.

À M. MOORE.

6 octobre 1821.

«Je vous ai envoyé par le courrier de ce jour mon cauchemar, destiné à contrebalancer le rêve où Southey célèbre par une impudente anticipation l'apothéose de Georges III. J'aimerais que vous jetassiez un regard sur la pièce, parce que je pense qu'il y a deux ou trois passages qui pourront plaire à «nos pauvres montagnards.»

»Ma fièvre ne me rend visite que tous les deux ou trois jours, mais nous ne sommes pas encore sur le pied de l'intimité. J'ai, en général, une fièvre intermittente tous les deux ans, quand le climat y est favorable, comme ici; mais je n'en éprouve aucun mal. Ce que je trouve pire, et dont je ne puis me délivrer, est l'affaissement progressif de mes esprits sans cause suffisante. Je vais à cheval;--je ne commets point d'excès dans le boire ou le manger,--et ma santé générale va comme à l'ordinaire, sauf ces légers accès fébriles, qui me font plutôt du bien que du mal. Cet abattement doit tenir à ma constitution; car je ne sache rien qui puisse m'abattre plus que de coutume.

»Comment vous arrangez-vous? Je crois que vous m'avez dit à Venise que vos esprits ne se soutenaient pas sans un peu de vin. Je peux boire, et supporter une bonne quantité de vin (comme vous l'avez vu en Angleterre); mais par-là je ne m'égaie pas,--mais je deviens farouche, soupçonneux, et même querelleur. Le laudanum a un effet semblable; mais je puis même en prendre beaucoup sans en éprouver le moindre effet. Ce qui relève le plus mes esprits (cela semble absurde, mais cela est vrai), c'est une dose de sels,--je veux dire dans l'après-midi, après leur effet. Mais on ne peut en prendre comme du Champagne.

»Excusez cette lettre de vieille femme; mais ma mélancolie ne dépend pas de ma santé; car elle subsiste au même degré, que je sois bien ou mal, ici ou là.»

LETTRE CCCCLXII.

À M. MURRAY.

Ravenne, 9 octobre 1821.

»Vous aurez la bonté de donner ou d'envoyer à M. Moore le poème ci-inclus. Je lui en ai envoyé un double à Paris; mais il a probablement quitté cette ville.

»N'oubliez pas de m'envoyer mon premier acte de _Werner_, si Hobhouse peut le trouver parmi mes papiers;--envoyez-le par la poste à Pisw....... .........................................................................

Une autre question!--l'_Épître de saint Paul_, que j'ai traduite de l'arménien, pour quelle raison l'avez-vous retenue en portefeuille, quoique vous ayez publié le morceau qui a donné naissance au _Vampire_? Est-ce que vous craignez d'imprimer quelque chose en opposition avec le jargon de la _Quarterly_ sur le manichéisme? Envoyez-moi une épreuve de cette épître. Je suis meilleur chrétien que tous les prêtres de votre bande, sans être payé pour cela.

»Envoyez-moi les _Mystères du Paganisme_, de Sainte-Croix (le livre est peut-être rare, mais il faut le trouver, parce que Mitford y renvoie fréquemment).

»Plus, une Bible ordinaire, d'une bonne et lisible impression (reliée en cuir de Russie). J'en ai une; mais comme c'est le dernier présent de ma soeur (que probablement je ne reverrai jamais), je ne puis m'en servir qu'avec grand soin, et rarement, parce que je veux la conserver en bon état. N'oubliez pas cela, car je suis un grand liseur et admirateur des livres saints, et je les avais lus et relus avant l'âge de huit ans,--je ne parle que de l'Ancien-Testament, car le Nouveau me fit l'impression d'une tâche, et l'Ancien d'un plaisir. Je parle comme un enfant, d'après mes souvenirs d'Aberdeen, en 1796.

»Tous les romans de Scott, ou les vers du même. _Item_, de Crabbe, Moore, et des élus; mais plus de votre maudit rebut,--à moins qu'il ne s'élève quelque auteur d'un mérite réel, ce qui pourrait bien être, car il en est tems.»

LETTRE CCCCLXIII.

À M. MURRAY.

20 octobre 1821.

«Si les fautes sont dans le manuscrit, tenez-moi pour un âne; elles n'y sont pas, et je me soumets de grand coeur à telle pénalité qu'il vous plaira si elles y sont. D'ailleurs l'omission de la stance (oui, d'une des dernières stances) était-elle aussi dans le manuscrit?

»Quant «à l'honneur», je ne crois à l'honneur de personne en matière de commerce. Je vais vous dire pourquoi: l'état de commerce est «l'état de nature» de Hobbes,--«un état de guerre.» Tous les hommes sont de même. Si je vais trouver un ami, et que je lui dise: «mon ami, prêtez-moi cinq cents livres», il me les prête, ou dit qu'il ne le peut ou ne le veut. Mais si je vais trouver le susdit, et que je lui dise: «un tel, j'ai une maison, ou un cheval, ou un carrosse, ou des manuscrits, ou des livres, ou des tableaux, etc., etc., etc., dont la valeur est de mille livres,--vous les aurez pour cinq cents.» Que dit l'homme? Hé bien! il examine les objets, et avec des _hum_! des _ah_! des _humph_! il fait ce qu'il peut pour obtenir le meilleur marché possible, parce que c'est un marché.--C'est dans le sang et dans les os de l'espèce humaine; et le même homme qui prêterait à un ami mille livres sans intérêt, ne lui achètera un cheval à moitié prix, qu'autant qu'il n'aura pas pu le payer moins cher. C'est ainsi que va le monde; on ne peut le nier; par conséquent je veux avoir autant que je puis, et vous, donner aussi peu que possible; et finissons-en. Tous les hommes sont essentiellement coquins, et je ne suis fâché que d'une chose, c'est que, n'étant pas chien, je ne puisse les mordre.

»Je suis en train de remplir pour vous un autre livre de petites anecdotes, à moi connues, ou bien authentiques, sur Shéridan, Curran, etc., et tous les autres hommes célèbres avec qui je me souviens d'avoir été en relation, car j'en ai connu la plupart plus ou moins. Je ferai tout mon possible pour que mes précoces obsèques préviennent vos pertes.

»Tout à vous, etc.»

LETTRE CCCCLXIV.

À M. ROGERS.

Ravenne, 21 octobre 1821.

«Je serai (avec la volonté des dieux) à Bologne samedi prochain. C'est une réponse curieuse à votre lettre: mais j'ai pris une maison à Pise pour tout l'hiver; toutes mes affaires, meubles, chevaux, carrosses, etc., y sont déjà transportés, et je me prépare à les suivre.

»La cause de ce déménagement est, pour le dire en une phrase, l'exil ou la proscription des personnes avec qui j'avais contracté ici des amitiés et des liaisons, et qui sont aujourd'hui toutes retirées en Toscane à cause de nos dernières affaires politiques; partout où elles iront, je les accompagnerai. Si je suis resté ici jusqu'à présent, c'était seulement pour terminer quelques arrangemens concernant ma fille, et pour donner le tems à mon bagage de me précéder. Il ne me reste ici que quelques mauvaises chaises, des tables, et un matelas pour la semaine prochaine.

»Si vous voulez pousser avec moi jusqu'à Pise, je pourrai vous loger aussi long-tems qu'il vous plaira. On m'écrit que la maison, le _Palazzo-Lanfranchi_, est spacieuse; elle est sur l'Arno, et j'ai quatre voitures et autant de chevaux de selle (aussi bons qu'ils peuvent l'être dans ces contrées), avec toutes autres commodités, à votre disposition, ainsi que le maître même de la maison. Si vous faites cela, nous pourrons au moins traverser les Apennins ensemble, ou, si vous venez par une autre route, nous nous rencontrerons, j'espère, à Bologne. J'adresse cette lettre poste restante (suivant votre désir). Vous me trouverez probablement à l'_albergo di San-Marco_[159]. Si vous arrivez le premier, attendez que je vienne, ce qui sera (sauf accident) samedi ou dimanche au plus tard.

[Note 159: Auberge, hôtel de Saint-Marc.]

»Je présume que vous voyagez seul. Moore est à Londres _incognito_, suivant les derniers avis que j'ai reçus de ces lointains climats. .......................................................................

»Laissez-moi deux lignes de vous à l'hôtel ou auberge.

»Tout à vous pour la vie, etc.»

B.

[160]Au mois d'août, Mme Guiccioli avait rejoint son père à Pise, et elle présidait alors aux préparatifs que l'on faisait dans la _casa Lanfranchi_,--un des plus anciens et des plus spacieux palais de cette ville,--pour la réception de son noble amant. «Il était parti de Ravenne, dit-elle, avec un grand regret, et avec le pressentiment que son départ serait pour nous la cause de mille maux. Dans toutes les lettres qu'il m'écrivait alors, il m'exprimait le déplaisir qu'il éprouvait à quitter Ravenne.--Si votre père est rappelé d'exil (m'écrivait-il), je retourne à l'instant même à Ravenne; et s'il est rappelé avant mon départ, je ne pars pas.» Dans cette espérance, il différa de plusieurs mois de partir; mais enfin, ne pouvant plus espérer que nous revinssions prochainement, il m'écrivait:--«Je pars fort à contre-coeur, prévoyant des malheurs très-grands pour vous tous, et surtout pour vous: je n'en dis pas davantage; mais vous verrez.--Et dans une autre lettre:--Je laisse Ravenne de si mauvais gré, et dans une telle persuasion que mon départ ne peut que nous conduire de malheurs en malheurs de plus en plus grands, que je n'ai pas le courage d'écrire un mot de plus sur ce sujet.--Il m'écrivait alors en italien, et je transcris ses propres paroles;--mais comme ses pressentimens se sont depuis vérifiés[161]!!!

[Note 160: La lettre 465 a été supprimée.]

[Note 161: Egli era partito con molto riverescimento da Ravenna, et col pressentimento che la sua partenza da Ravenna ci sarebbe cagione di molti mali. In ogni lettera che egli mi scriveva allora, egli mi esprimeva il suo dispiacere di lasciare Ravenna.--«Se papa è richiamato (mi scriveva egli), io torno in quel istante a Ravenna, e se è richiamato prima della mia partenza, io non parto.--» In questa speranza egli differi varii mesi a partire. Ma, finalmente, non potendo più sperare il nostro ritorno prossimo, egli mi scriveva:--Io parto molto mal volentieri prevedendo dei mali assai grandi per voi altri e massime per voi; altro non dico--lo vedrete.»--E in un altra lettera: «Io lascio Ravenna così mal volentieri, e cosi persuaso che la mia partenza non può che condurre da un male ad un altro più grande, che non ho cuore di scrivere altro in questo punto.» Egli mi scriveva allora sempre in italiano e trascrivo le sue precise parole,--ma come quei suoi pressentimenti si verificarono poi in appresso!»]

Après avoir décrit le genre de vie de Byron durant son séjour à Ravenne, la noble dame procède ainsi:

«Telle fut la vie simple qu'il mena jusqu'au jour fatal de son départ pour la Grèce; et les déviations peu nombreuses qu'il se permit peuvent être uniquement attribuées au plus ou moins grand nombre d'occasions qu'il eut de faire le bien, et aux actions généreuses qu'il faisait continuellement. Plusieurs familles, surtout à Ravenne, lui durent le peu de jours prospères dont elles aient jamais joui. Son arrivée dans cette ville fut regardée comme un bienfait public de la fortune, et son départ comme une calamité publique; et c'est là cette vie qu'on a essayé de diffamer comme celle d'un libertin. Mais le monde doit enfin apprendre comment, avec un coeur si bon et si généreux, Lord Byron, capable, à la vérité, des passions les plus fortes, mais en même tems des plus sublimes et des plus pures, comment, dis-je, payant tribut dans ses actes à toutes les vertus, il a pu fournir matière d'accusation à la malice et à la calomnie. Les circonstances, et probablement aussi des inclinations excentriques (qui néanmoins avaient leur origine dans un sentiment vertueux, dans une horreur excessive pour l'hypocrisie et l'affectation) contribuèrent peut-être à obscurcir l'éclat du caractère exalté de Byron dans l'opinion du grand nombre. Mais vous saurez bien analyser ces contradictions d'une manière digne de votre noble ami et de vous-même, et vous montrerez que la bonté de son coeur n'était pas inférieure à la grandeur de son génie[162].»

À Bologne, suivant le rendez-vous convenu entre eux, Lord Byron et M. Rogers se rencontrèrent, et celui-ci a même consigné cette entrevue dans son poème sur l'Italie[163].

Sur la route de Bologne, Byron avait rencontré son ancien et tendre ami lord Clare; et dans ses _Pensées détachées_, il décrit ainsi cette courte entrevue.

[Note 162: Moore regrette beaucoup d'avoir égaré le texte original de cet extrait. (_Note du Trad._) ]

[Note 163: Moore donne les vers de Rogers relatifs à cette entrevue, la traduction en eût été peu intéressante pour nos lecteurs. (_Note du Trad._)]

Pise, 5 novembre 1821.

«Il y a d'étranges coïncidences quelquefois dans les petits événemens de ce monde, Sancho,» dit Sterne dans une lettre (si je ne me trompe), et j'ai souvent vérifié cette remarque.

»Page 128, article 91 de ce recueil, j'ai parlé de mon ami lord Clare dans les termes que mes sentimens m'inspiraient. Une semaine ou deux après, je le rencontrai sur la route entre Imola et Bologne, pour la première fois depuis sept ou huit ans. Il était hors d'Angleterre en 1814, et revint à l'époque même de mon départ en 1816.

»Cette rencontre anéantit pour un instant toutes les années d'intervalle entre le moment actuel et les jours de Harrow-on-the-hill. Ce fut pour moi un sentiment nouveau et inexplicable, comme sorti de la tombe. Clare aussi fut très-ému,--beaucoup plus en apparence que je ne fus moi-même; car je sentis son coeur battre jusque dans le bout de ses doigts, à moins cependant que ce ne fût mon propre pouls qui me causât cette impression.

Il me dit que je trouverais un mot de lui à Bologne, ce que je trouvai en effet. Nous fûmes obligés de nous séparer pour gagner chacun le but de notre voyage, lui Rome, et moi Pise, mais avec la promesse de nous revoir au printems. Nous ne fûmes ensemble que cinq minutes, et sur la grand'route; mais je me rappelle à peine, dans toute mon existence, une heure équivalente à ces minutes. Il avait appris que je venais à Bologne, et y avait laissé une lettre pour moi, parce que les personnes avec qui il voyageait ne pouvaient attendre plus long-tems.

»De tous ceux que j'ai jamais connus, il a sous tous les rapports le moins dévié des excellentes qualités et des tendres affections qui m'attachèrent si fortement à lui à l'école. J'aurais à peine cru possible que la société (ou le monde, comme on dit) pût laisser un être si peu souillé du levain des mauvaises passions.

»Je ne parle pas que d'après mon expérience personnelle, mais d'après tout ce que j'ai entendu dire de lui par les autres, en son absence et loin de lui.»

Après être resté un jour à Bologne, Lord Byron traversa les Apennins avec M. Rogers, et je trouve la note suivante concernant la visite que les deux poètes firent ensemble à la galerie de Florence.

«J'ai de nouveau visité la galerie de Florence, etc. Mes premières impressions se sont confirmées; mais il y avait là trop de visiteurs pour permettre à personne de rien sentir réellement. Comme nous étions (environ trente ou quarante) tous entassés dans le cabinet des pierres précieuses et des colifichets, dans un coin d'une des galeries, je dis à Rogers que «nous étions comme dans un corps-de-garde.» Je le laissai rendre ses devoirs à quelques unes de ses connaissances, et me mis à rôder tout seul--les quatre minutes que je pus saisir pour mieux sentir les ouvrages qui m'entouraient. Je ne prétends pas appliquer ceci à un examen fait en tête-à-tête avec Rogers, qui a un goût excellent et un profond sentiment des arts (deux qualités qu'il possède à un plus haut degré que moi; car, pour le goût surtout, j'en ai peu); mais à la foule des admirateurs ébaubis qui nous coudoyaient et des bavards qui circulaient autour de nous.

»J'entendis un hardi Breton dire à une femme à qui il donnait le bras, en regardant la Vénus du Titien «Bien; c'est réellement très-beau,»--observation qui, comme celle de l'hôte «sur la certitude de la mort,» était (comme l'observa la femme de l'hôte) «extrêmement vraie.»

»Dans le palais Pitti, je n'ai pas omis la prescription de Goldsmith pour un connaisseur, c'est à savoir «que les peintures auraient été meilleures si le peintre avait pris plus de peine, et qu'il faut louer les oeuvres de Pietro Perugino.»

LETTRE CCCCLXVI.

À M. MURRAY.

Pise, 3 novembre 1821.

«Les deux passages ne peuvent être changés sans faire parler Lucifer comme l'évêque de Lincoln, ce qui ne serait pas dans le caractère du susdit Lucifer. L'idée des anciens mondes est de Cuvier, comme je l'ai expliqué dans une note additionnelle jointe à la préface. L'autre passage est aussi dans l'esprit du personnage; si c'est une absurdité, tant mieux, puisque alors cela ne peut faire du mal, et plus on rend Satan imbécile, moins on le rend dangereux. Quant au chapitre «des alarmes,» croyez-vous réellement que de telles paroles aient jamais égaré personne? Ces personnages sont-ils plus impies que le Satan de Milton ou le Prométhée d'Eschyle? Adam, Ève, Ada et Abel ne sont-ils pas aussi pieux que le Catéchisme?

»Gifford est un homme trop sage pour penser que de telles choses puissent jamais avoir quelque effet sérieux. Qui fut jamais changé par un poème? Je prie de remarquer qu'il n'y a dans tout cela aucune profession de foi ou hypothèse de mon propre cru; mais j'ai été obligé de faire parler Caïn et Lucifer, conformément à leurs caractères, et certes cela a toujours été permis en poésie. Caïn est un homme orgueilleux: si Lucifer lui promettait un royaume, il l'élèverait; le démon a pour but de le rabaisser encore plus dans sa propre estime, qu'il ne se rabaissait lui-même auparavant, et cela en lui montrant son néant, jusqu'à ce qu'il ait créé en lui cette disposition d'esprit qui le pousse à la catastrophe, par une pure irritation intérieure, non par préméditation, ni par envie contre Abel (ce qui aurait rendu Caïn méprisable), mais par colère, par fureur contre la disproportion de son état et de ses conceptions, fureur qui se décharge plutôt sur la vie et l'auteur de la vie, que contre la créature vivante.

»Son remords immédiat est l'effet naturel de sa réflexion sur cette action soudaine. Si l'action avait été préméditée, le repentir aurait été plus tardif.

»Dédiez le poème à Walter Scott, ou, si vous pensez qu'il préfère que les _Foscari_ lui soient dédiés, mettez la dédicace aux _Foscari_. Consultez-le sur ce point.

»Votre première note était assez bizarre; mais vos deux autres lettres, avec les opinions de Moore et de Gifford, arrangent la chose. Je vous ai déjà dit que je ne puis rien retoucher. Je suis comme le tigre: si je manque au premier bond, je retourne en grognant dans mon antre; mais si je frappe au but, c'est terrible.....

»Vous m'avez déprécié les trois derniers chants de _Don Juan_, et vous les avez gardés plus d'un an; mais j'ai appris que, malgré les fautes d'impression, ils sont estimés,--par exemple, par l'Américain Irving.

»Vous avez reçu ma lettre (ouverte) par l'entremise de M. Kinnaird; ainsi, je vous prie, ne m'envoyez plus de _Revues_. Je ne veux plus rien lire de bien ni de mal en ce genre. Walter-Scott n'a pas lu un article sur lui pendant treize ans.

»Le buste n'est pas ma propriété, mais celle d'Hobhouse. Je vous l'ai adressé comme à un homme de l'amirauté, puissant à la douane. Déduisez, je vous prie, les frais du buste ainsi que tous autres.»

LETTRE CCCCLXVII.

À M. MURRAY.

Pise, 9 novembre 1821.

«Je n'ai point lu du tout les _Mémoires_, depuis que je les ai écrits, et je ne les lirai jamais: c'est assez d'avoir eu la peine de les écrire; vous pouvez m'en épargner la lecture. M. Moore est investi (ou peut s'investir) d'un pouvoir discrétionnaire pour omettre toutes les répétitions ou les expressions qui ne lui semblent pas bonnes, vu qu'il est un meilleur juge que vous ou moi.

»Je vous envoie ci-joint un drame lyrique (intitulé _Mystère_, d'après son sujet) qui pourra peut-être arriver à tems pour le volume. Vous le trouverez assez pieux, j'espère;--du moins quelques-uns des choeurs auraient pu être écrits par Sternhold et Hopkins eux-mêmes. Comme il est plus long, plus lyrique et plus grec que je n'avais d'abord l'intention de le faire, je ne l'ai pas divisé en actes, mais j'ai appelé ce que je vous envoie, _première partie_, vu qu'il y a une suspension de l'action, qui peut, ou se terminer là sans inconvénient, ou se continuer d'une manière que j'ai en vue. Je désire que la première partie soit publiée avant la seconde, parce qu'en cas d'insuccès, il vaut mieux s'arrêter que de continuer un essai inutile.

»Je désire que vous m'accusiez l'arrivée de ce paquet par le retour du courrier, si vous le pouvez sans inconvénient, en m'envoyant une épreuve.

»Votre très-obéissant, etc.

»_P. S._ Mon désir est que ce poème soit publié en même tems et, s'il est possible, dans le même volume que les autres, parce qu'au moins, quels que soient les mérites ou démérites de ces pièces, on avouera peut-être que chacune est d'un genre différent et dans un différent style.»

LETTRE CCCCLXVIII.

À M. MOORE.

Pise, 16 novembre 1821.

«Il y a ici M. ***, génie irlandais, avec qui nous sommes liés. Il a composé un excellent commentaire de Dante, plein de renseignemens nouveaux et vrais, et d'observations habiles; mais sa versification est telle qu'il a plu à Dieu de la lui donner. Néanmoins, il est si fermement persuadé de l'égale excellence de ses vers, qu'il ne consentira jamais à séparer le commentaire de la traduction, comme je me hasardai à lui en insinuer délicatement l'idée,--sans la peur de l'Irlande devant les yeux, et avec l'assurance d'avoir assez bien tiré en sa présence (avec des pistolets ordinaires) le jour précédent.

»Mais il est empressé de publier le tout, et doit en avoir la satisfaction, quoique les réviseurs doivent lui faire souffrir plus de tourmens qu'il n'y en a dans l'original. En vérité, les notes sont bien dignes de la publication; mais il insiste à les accompagner de la traduction. Je lui ai lu hier une de vos lettres, et il me prie de vous écrire sur sa poésie. Il paraît être réellement un brave homme, et j'ose dire que son vers est très-bon irlandais.

»Or, que ferons-nous pour lui? Il dit qu'il se chargera d'une partie des frais de la publication. Il n'aura de repos que lorsqu'il aura été publié et vilipendé,--car il a une haute opinion de lui-même,--et je ne vois pas d'autre ressource que de ne le laisser vilipender que le moins possible, car je crois qu'il en peut mourir. Écrivez donc à Jeffrey pour le prier ne pas parler de lui dans sa _Revue_; je ferai demander la même faveur à Gifford par Murray. Peut-être on pourrait parler du commentaire sans mentionner le texte; mais je doute que les chiens...--car le texte est trop tentant.

»J'ai à vous remercier encore, comme je crois l'avoir déjà fait, pour votre opinion sur _Caïn_. ........................

»Je vous adresse cette lettre à Paris, suivant votre désir. Répondez bientôt, et croyez-moi toujours, etc.

»_P. S._ Ce que je vous ai écrit sur l'abattement de mes esprits est vrai. À présent, grâce au climat, etc. (je puis me promener dans mon jardin et cueillir mes oranges, et, par parenthèse, j'ai gagné la diarrhée pour m'être trop livré à ce luxe méridional de la propriété), mes esprits sont beaucoup mieux. Vous semblez penser que je n'aurais pu composer la _Vision_, etc., si mes esprits eussent été abattus;--mais je crois que vous vous trompez. La poésie, dans l'homme, est une faculté ou ame distincte, et n'a pas plus de rapport avec l'individu de tous les jours, que l'inspiration avec la pythonisse une fois éloignée de son trépied.»

La correspondance que je vais maintenant insérer ici, quoique publiée depuis long-tems par celui[164] qui l'eut avec Lord Byron, sera, je n'en doute pas, relue avec plaisir, même par ceux qui sont déjà instruits de toutes les circonstances, vu que, parmi les étranges et intéressans événemens dont ces pages abondent, il n'y en a peut-être aucun aussi touchant et aussi singulier que celui auquel les lettres suivantes ont trait.

[Note 164: _Voir_ les _Pensées sur la dévotion privée_, par M. Sheppard. (_Note de Moore_.) ]

À LORD BYRON.

From Somerset, 21 novembre 1821.

MILORD,

«Il y a plus de deux ans, une femme aimable et aimée m'a été enlevée par une maladie de langueur après une très-courte union. Elle avait une douceur et un courage invariables, et une piété toute intérieure, qui se révélait rarement par des paroles, mais dont l'active influence produisait une bonté uniforme. À sa dernière heure, après un regard d'adieu sur un nouveau-né, notre unique enfant, pour qui elle avait témoigné une affection inexprimable, les derniers mots qu'elle murmura furent: «Dieu est le bonheur! Dieu est le bonheur!» Depuis le second anniversaire de sa mort, j'ai lu quelques papiers qui, pendant sa vie, n'avaient été vus de personne, et qui contiennent ses plus secrètes pensées. J'ai cru devoir communiquer à votre seigneurie un morceau qui sans doute est relatif à vous, vu que j'ai plus d'une fois entendu ma femme parler de votre agilité à gravir les rochers à Hastings.

«Ô mon Dieu! je me sens encouragé par l'assurance de ta parole à te prier en faveur d'un être pour qui j'ai pris dernièrement un grand intérêt. Puisse la personne dont je parle (et qui est maintenant, nous le craignons, aussi célèbre par son mépris pour toi que par les talens transcendans dont tu l'as douée) être réveillée par le sentiment de son danger, et amenée à chercher dans un convenable sentiment de religion cette paix de l'ame qu'elle n'a pu trouver dans les jouissances de ce monde! Fais-lui la grâce que l'exemple de sa future conduite produise plus de bien que sa vie passée et ses écrits n'ont produit de mal; et puisse le soleil de la justice, qui, nous l'espérons, luira un jour à venir pour lui, briller en proportion des ténèbres que le péché a rassemblées autour de lui, et le baume que répand ta lumière avoir une efficacité et une bienfaisance proportionnées à la vivacité de cette agonie, légitime punition de tant de vices! Laisse-moi espérer que la sincérité de mes efforts pour parvenir à la sainteté, et mon amour pour le grand auteur de la religion, rendront cette prière plus efficace, comme toutes celles que je fais pour le salut des hommes.--Soutiens-moi dans le chemin du devoir;--mais ne me laisse jamais oublier que, quoique nous puissions nous animer nous-mêmes dans nos efforts par toutes sortes de motifs innocens, ces motifs ne sont que de faibles ruisseaux qui peuvent bien accroître le courant, mais qui, privés de la grande source du bien (c'est-à-dire d'une profonde conviction du péché originel, et d'une ferme croyance dans l'efficacité de la mort du Christ pour le salut de ceux qui ont foi en lui, et désirent réellement le servir), tariraient bientôt, et nous laisseraient dénués de toute vertu comme auparavant.»

31 juillet 1814, HASTINGS.»

»Il n'y a, milord, dans cet extrait, rien qui puisse, dans un sens littéraire, vous intéresser; mais il vous paraîtra peut-être à propos de remarquer quel intérêt profond et étendu pour le bonheur d'autrui la foi chrétienne peut éveiller au milieu de la jeunesse et de la prospérité. Il n'y a rien là de poétique ni d'éclatant, comme dans les vers de M. de Lamartine, mais c'est là qu'est le sublime, milord; car cette intercession était offerte, en votre faveur, à la source suprême du bonheur. Elle partait d'une foi plus sûre que celle du poète français, et d'une charité qui, combinée à la foi, se montrait inaltérable au milieu des langueurs et des souffrances d'une prochaine dissolution. J'espère qu'une prière qui, j'en suis sûr, était profondément sincère, ne sera peut-être pas à jamais inefficace.

»Je n'ajouterais rien, milord, à la renommée dont votre génie vous a environné, en exprimant, moi, individu inconnu et obscur, mon admiration pour vos oeuvres. Je préfère être mis au nombre de ceux qui souhaitent et prient que «la sagesse d'en haut» la paix et la joie entrent dans une ame telle que la vôtre.»

JOHN SHEPPARD.

Quelque romanesque que puisse paraître aux esprits froids et mondains la piété de cette jeune personne, il serait à désirer que le sentiment vraiment chrétien qui lui dicta sa prière, fût plus commun parmi tous ceux qui professent la même croyance; et que ces indices d'une nature meilleure, si visibles même à travers les nuages du caractère de Byron, après avoir ainsi engagé cette jeune femme innocente à prier pour lui quand il vivait, pussent inspirer aux autres plus de charité envers sa mémoire, aujourd'hui qu'il est mort.

Lord Byron fit à cette touchante communication, la réponse suivante:

LETTRE CCCCLXIX.

À M. SHEPPARD.

Pise, 8 décembre 1821.

«Monsieur,

»J'ai reçu votre lettre. Je n'ai pas besoin de vous dire que l'extrait qu'elle contient m'a touché, parce qu'il m'aurait fallu manquer de toute sensibilité pour le lire avec indifférence. Quoique je ne sois pas entièrement sûr qu'il ait été écrit à mon intention, cependant la date, le lieu, avec d'autres circonstances que vous mentionnez, rendent l'allusion probable. Mais quelle que soit la personne pour qui il ait été écrit, toujours est-il que je l'ai lu avec tout le plaisir qui peut naître d'un si triste sujet. Je dis plaisir,--parce que votre brève et simple peinture de la vie et de la conduite de l'excellente personne que vous devez sans doute retrouver un jour, ne peut être contemplée sans l'admiration due à tant de vertus, et à cette piété pure et modeste. Les derniers momens de votre femme furent surtout frappans: et je ne sache pas que, dans le cours de mes lectures sur l'histoire du genre humain, et encore moins dans celui de mes observations sur la portion existante, j'aie rencontré rien de si sublime, joint à si peu d'ostentation. Incontestablement, ceux qui croient fermement en l'Évangile, ont un grand avantage sur tous les autres,--par cette seule raison que, si ce livre est vrai, ils auront leur récompense après leur mort; et que s'il n'y a pas d'autre vie, ils ne peuvent qu'être plongés avec l'incrédule dans un éternel sommeil, après avoir eu durant leur vie l'assistance d'une espérance exaltée, sans désappointement subséquent, puisque (à prendre le pire) «rien ne peut naître de rien,» pas même le chagrin. Mais la croyance d'un homme ne dépend pas de lui. Qui peut dire: «Je crois ceci, cela, ou autre chose?» et surtout, ce qu'il peut le moins comprendre. J'ai toutefois observé que ceux qui ont commencé leur vie avec une foi extrême, l'ont à la fin grandement restreinte, comme Chillingworth, Clarke (qui finit par être arien), Bayle, Gibbon (d'abord catholique), et quelques autres; tandis que, d'autre part, rien n'est plus commun que de voir le jeune sceptique finir par une croyance ferme, comme Maupertuis et Henry Kirke White.

»Mais mon objet est d'accuser la réception de votre lettre, non de faire une dissertation. Je vous suis fort obligé pour vos bons souhaits, et je vous le suis infiniment pour l'extrait des papiers de cette créature chérie dont vous avez si bien décrit les qualités en peu de mots. Je vous assure que toute la gloire qui inspira jamais à un homme l'idée illusoire de sa haute importance, ne contrebalancerait jamais dans mon esprit le pur et pieux intérêt qu'un être vertueux peut prendre à mon salut. Sous ce point de vue, je n'échangerais pas l'intercession de votre épouse en ma faveur contre les gloires réunies d'Homère, de César et de Napoléon, pussent-elles toutes s'accumuler sur une tête vivante. Faites-moi au moins la justice de croire que,

_Video meliora proboque_[165].

quoique le «_Deteriora sequor_» puisse avoir été appliqué à ma conduite.

[Note 165: Ovid. _Métamorph._ Disc. de Médée.

_Video meliora proboque Deteriora sequor_.

«Je vois et j'approuve le parti du devoir; je suis le parti contraire.» (_Note du Trad._)]

»J'ai l'honneur d'être votre reconnaissant et obéissant serviteur,

BYRON.

»_P. S._ Je ne sais pas si je m'adresse à un ecclésiastique; mais je présume que vous ne serez pas offensé par la méprise (si c'en est une) de l'adresse de cette lettre. Quelqu'un qui a si bien expliqué et si profondément senti les doctrines de la religion, excusera l'erreur qui me l'a fait prendre pour un de ses ministres.»

LETTRE CCCCLXX.

À M. MURRAY.

Pise, 4 décembre 1821.

»Je vois dans les journaux anglais,--dans le _Messenger_ de votre saint allié Galignani,--que «les deux plus grands exemples de la vanité humaine dans le présent siècle» sont, premièrement «l'ex-empereur Napoléon,» et secondement «sa seigneurie, etc., le noble poète,» c'est-à-dire, votre humble serviteur, moi, pauvre diable innocent.»

»Pauvre Napoléon! il ne songeait guères à quelles viles comparaisons le tour de la roue du destin le réduirait!

»Je suis établi ici dans un fameux et vieux palais féodal, sur l'Arno, assez grand pour une garnison, avec des cachots dans le bas et des cellules dans les murs, et si plein d'esprits, que le savant Fletcher, mon valet, m'a demandé la permission de changer de chambre, et puis a refusé d'occuper sa nouvelle chambre, parce qu'il y avait encore plus d'esprits que dans l'autre. Il est vrai qu'on entend les bruits les plus extraordinaires (comme dans tous les vieux bâtimens), ce qui a épouvanté mes domestiques, au point de m'incommoder extrêmement. Il y a une place évidemment destinée à murer les gens, car il n'y a qu'un seul passage pratiqué dans le mur, et fait pour être remuré sur le prisonnier. La maison appartenait à la famille des Lanfranchi (mentionnés par Ugolin dans son rêve comme ses persécuteurs avec les Sismondi), et elle a eu dans son tems un ou deux maîtres farouches. L'escalier, etc., dit-on, a été bâti par Michel-Ange. Il ne fait pas encore assez froid pour avoir du feu. Quel climat!

»Je n'ai encore rien vu ni même entendu de ces spectres (que l'on dit avoir été les derniers occupans du palais); mais toutes les autres oreilles ont été régalées de toutes sortes de sons surnaturels. La première nuit j'ai cru entendre un bruit bizarre, mais il ne s'est pas reproduit. Je ne suis là que depuis un mois.

»Tout à vous, etc.»

LETTRE CCCCLXXI.

À M. MURRAY.

Pise, 10 décembre 1821.

«Aujourd'hui, à cette heure même (à une heure), ma fille a six ans. Je ne sais quand je la reverrai, ou si même je dois la revoir jamais.

»J'ai remarqué une curieuse coïncidence, qui a presque l'air d'une fatalité.

»Ma mère, ma femme, ma fille, ma soeur consanguine, la mère de ma soeur, ma fille naturelle et moi, nous sommes tous enfans uniques.

»N'est-ce pas chose bizarre,--qu'une telle complication d'enfans uniques? À propos, envoyez-moi la miniature de ma fille Ada. Je n'ai que la gravure, qui ne donne que peu ou point d'idée de son teint.

»Tout à vous, etc.»

LETTRE CCCCLXXII.

À M. MOORE.

Pise, 12 décembre 1821.

«Ce que vous dites sur les deux biographies de Galignani est fort amusant; et si je n'étais paresseux, je ferais certainement ce que vous désirez. Mais je doute à présent de mon fonds de gaîté,--assez pour ne pas laisser le chat sortir du sac[166]. Je désire que vous entrepreniez la chose. Je vous pardonne et vous accorde indulgence (comme un pape), par avance, pour toutes les plaisanteries qui maintiendront ces sots dans leur chère croyance qu'un homme est un loup-garou.

[Note 166: M. Galignani ayant exprimé le désir d'avoir une petite biographie de Lord Byron, pour la placer à la tête de ses oeuvres, j'avais dit par plaisanterie, dans une lettre précédente à mon noble ami, que ce serait une bonne satire de la disposition du monde à le peindre comme un monstre, que d'écrire lui-même pour le public, tant anglais que français, une sorte de biographie héroï-comique, où il raconterait, avec un assaisonnement d'horreurs et de merveilles, tout ce qu'on avait déjà publié ou cru sur son compte, et laisserait même l'histoire de Goëthe sur le double meurtre de Florence. (_Note de Moore_.) ]

»Je crois vous avoir dit que l'histoire du Giaour avait quelque fondement dans les faits; ou si je ne vous l'ai pas dit, vous le verrez un jour dans une lettre que lord Sligo m'a écrite après la publication du poème..............................................................

»Le dénoûment dont vous parlez pour le pauvre ***, a été sur le point d'avoir lieu hier. Allant à cheval assez vite derrière M. Medwin et moi, en tournant l'angle d'un défilé entre Pise et les montagnes, il s'est jeté par terre,--et s'est fait une assez forte contusion; mais il n'est pas en danger. Il a été saigné, et garde la chambre. Comme je le précédais de quelques centaines d'yards[167], je n'ai pas vu l'accident; mais mon domestique, qui était derrière, l'a vu, et il dit que le cheval n'a pas bronché,--excuse ordinaire des écuyers démontés. Comme *** se pique d'être bon écuyer, et que son cheval est réellement une assez bonne bête, je désire entendre l'aventure de sa propre bouche,--attendu que je n'ai encore rencontré personne qui réclamât une chute comme chose de son fait.............................................................

»À toujours et de coeur, etc.»

»_P. S._ 13 décembre.

«Je vous envoie ci-joint des vers que j'ai composés il y a quelque tems; vous en ferez ce qu'il vous plaira, vu qu'ils sont fort innocens[168]. Seulement, si vous les faites copier, imprimer ou publier, je désire qu'ils soient plus correctement reproduits qu'on n'a coutume de le faire quand, «des riens deviennent des monstruosités» comme dit Coriolan.

[Note 167: L'_yard_ vaut trois pieds. (_Note du Trad._) ]

[Note 168: Voici ces vers:

Oh! ne me parlez pas d'un grand nom dans l'histoire, Les jours de notre jeunesse sont les jours de notre gloire. Le myrte et le lierre du doux âge de vingt-deux ans Valent tous vos lauriers, quelle qu'en soit l'abondance.

Que sont les guirlandes et les couronnes pour le front ridé? Des fleurs mortes, mouillées de la rosée d'avril. Arrière donc de la tête blanchie tous ces honneurs! Que m'importent ces tresses qui ne donnent que la gloire?

Ô Renommée! Si jamais je m'enivrai de tes louanges, Ce fut moins pour le plaisir de tes phrases sonores, Que pour voir les yeux brillans d'une femme chérie révéler Qu'elle ne me jugeait point indigne de l'aimer.

C'est là surtout que je te cherchai, c'est là seulement que je te trouvai. Le regard féminin fut le plus doux des rayons qui t'environnaient; Quand il brilla sur quelque éclatante partie de mon histoire, Alors je connus l'amour, et je sentis la gloire.]

»Il faut réellement que vous fassiez publier ***: il n'aura pas de repos jusque-là. Il vient d'aller avec la tête cassée à Lucques, suivant mon désir, pour essayer de sauver un homme du supplice du feu. L'Espagnole, dont la jupe règne sur Lucques, avait condamné un pauvre diable au bûcher, pour vol d'une boîte de pains à chanter[169] dans une église. Shelley et moi, nous nous sommes armés contre cet acte de piété, et nous avons troublé tout le monde pour faire commuer la peine. *** est allé voir ce qu'on peut faire.»

B.

[Note 169: _Wafer-box_, boîte de pains à cacheter, à chanter _messe_, c'est ce que les ames dévotes appellent un ciboire. (_Note du Trad._)]

LETTRE CCCCLXXIV[170].

À M. MOORE.

»Je vous envoie les deux notes qui vous apprendront l'histoire de l'auto-da-fé dont je parle. Shelley, en parlant de son cousin le serpent, fait allusion à une plaisanterie de mon invention. Le Méphistophélès de Goëthe nomme le serpent qui tenta Ève, «la célèbre couleuvre ma tante,» et je prétends sans cesse que Shelley n'est rien moins qu'un des neveux de cette bête fameuse, marchant sur le bout de la queue.» .................................................................

[Note 170: La lettre 473e a été supprimée; c'est une contre note adressée à Shelley, pour des démarches à faire pour empêcher l'auto-da-fé.]

À LORD BYRON.

Mardi, 2 heures.

«Mon cher Lord,

»Quoique fermement convaincu que l'histoire est entièrement feinte, ou exagérée au point de devenir une fiction; cependant, afin d'être à même de mettre la vérité hors de doute, et de calmer complètement votre inquiétude, j'ai pris la résolution d'aller en personne à Lucques ce matin. Si la nouvelle est moins fausse que je ne crois, je ne manquerai pas de recourir à tous les moyens de succès que j'imaginerai. Soyez-en assuré.

»De votre seigneurie,

»Le très-sincère.»

»_P. S._ Pour empêcher le bavardage, j'aime mieux aller moi-même à Lucques, que d'y envoyer mon domestique avec une lettre. Il vaut mieux que vous ne parliez de mon excursion à personne (excepté à Shelley). La personne que je vais visiter mérite toute confiance sous le double rapport de l'autorité et de la vérité.»

À LORD BYRON.

Jeudi matin.

«Mon cher Lord Byron,

»J'apprends ce matin que le projet, que certainement on avait eu en vue, de brûler mon cousin le serpent, a été abandonné, et que le susdit a été condamné aux galères.................................................... ........................................................................

»Tout à vous à jamais et sincèrement.»

P.-B. SHELLEY.

LETTRE CCCCLXXV.

À SIR WALTER-SCOTT, BARONNET.

Pise, 12 janvier 1822.

»Mon cher sir Walter,

»Je n'ai pas besoin de dire combien je suis reconnaissant de votre lettre, mais je dois avouer mon ingratitude pour être resté si long-tems sans vous répondre. Depuis que j'ai quitté l'Angleterre, j'ai griffonné des lettres d'affaires, etc., pour cinq cents benêts, sans difficulté, quoique sans grand plaisir; et cependant, quoique l'idée de vous écrire m'ait cent fois passé par la tête, et ne soit jamais sortie de mon coeur, je n'ai pas fait ce que j'aurais dû faire. Je ne puis me rendre compte de cela que par le même sentiment de timide anxiété, avec lequel nous faisons quelquefois la cour à une belle femme de notre rang, dont nous sommes vivement amoureux, tandis que nous attaquons une fraîche et grasse chambrière (je parle, sans contredit, de notre jeune tems) sans aucun remords ou adoucissement sentimental de notre vertueux dessein.

»Je vous dois beaucoup plus que la reconnaissance ordinaire des bons offices littéraires et d'une mutuelle amitié, car vous vîntes de vous-même en 1817 me rendre service, quand il fallait non-seulement de la bienveillance, mais du courage pour agir ainsi; une telle expression de vos opinions sur mon compte eût en tout tems flatté mon orgueil, mais à cette époque où «tout le monde et ma femme» comme dit le proverbe, s'efforçaient de m'accabler, cela me rehausse encore davantage dans ma propre estime;--je parle de l'article de la _Quarterly_ sur le troisième chant de _Childe-Harold_, dont Murray m'a dit que vous étiez l'auteur,--et, certes, je l'aurais su sans cette information, car il n'y avait pas deux hommes qui eussent alors pu ou voulu faire cet article. Si c'eût été un morceau de critique ordinaire, quelque éloquent et louangeur qu'il fût, j'en aurais, sans contredit, ressenti beaucoup de plaisir et de gratitude, mais non jusqu'au même degré où la bonté extraordinaire d'un procédé pareil au vôtre doit porter tout esprit capable de tels sentimens. Le témoignage de ma reconnaissance, tout tardif qu'il est, montrera du moins par-là que je n'ai pas oublié le service; et je puis vous assurer que le sentiment de cette obligation s'est accru dans mon coeur en intérêts composés durant le délai. Je n'ajouterai qu'un mot sur ce sujet; c'est que vous, Jeffrey, et Leigh Hunt, furent les seuls hommes de lettres, parmi tous ceux que je connais (et dont quelques-uns avaient été obligés par moi), qui osassent alors hasarder même un mot anonyme en ma faveur; et que, de ces trois hommes, je n'avais jamais vu l'un,--vu l'autre beaucoup moins que je ne le désirais,--et que le troisième n'avait à mon égard aucune espèce d'obligation, tandis que les deux premiers avaient été attaqués par moi précédemment, l'un, à la vérité, par suite d'une sorte de provocation, mais l'autre de gaîté de coeur. Ainsi, vous voyez que vous avez amassé «des charbons ardens, etc.», suivant la vraie maxime de l'Évangile, et je vous assure qu'ils m'ont brûlé jusqu'au coeur.

»Je suis charmé que vous acceptiez la dédicace. Je voulais d'abord vous dédier les «_Foscarini_»; mais premièrement, j'ai appris que _Caïn_ était jugé le moins mauvais des deux drames comme composition; et, secondement, j'ai traité Southey comme un filou dans une note des _Foscarini_, et j'ai songé qu'il est un de vos amis (sans être le mien, néanmoins), et qu'il ne serait pas convenable de dédier à quelqu'un un ouvrage contenant de tels outrages contre son ami. Toutefois, je travaillerai bientôt le poète-lauréat. J'aime les querelles, et les ai toujours aimées depuis mon enfance; et c'est, il faut le dire, l'inclination que j'ai trouvé, la plus facile à satisfaire, soit en personne, soit en poésie. Vous désavouez «la jalousie», mais je vous demanderai comme Boswell à Johnson: «De qui pourriez-vous être jaloux?» d'aucun auteur vivant, sans contredit; et (en prenant en considération les tems passés et présens) de quel auteur mort? Je ne veux pas vous importuner sur le compte des romans écossais (comme on les appelle, quoique deux d'entre eux soient complètement anglais, et les autres à moitié), mais rien ne peut ni n'a pu me persuader, dix minutes après avoir joui de votre société, que vous n'êtes pas l'auteur. Ces romans ont pour moi tant de l'_Auld lang syne_ (j'ai été élevé en franc Écossais jusqu'à dix ans), que je ne puis me passer d'eux; et quand je partis l'autre jour de Ravenne pour Pise, et que j'envoyai ma bibliothèque en avant, ce furent les seuls livres que je gardai près de moi, quoique je les susse déjà par coeur.»

27 janvier 1822.

»J'ai différé de clore ma lettre jusqu'à présent, dans l'espoir que je recevrais _le Pirate_, qui est en mer pour m'arriver, mais qui n'est pas encore en vue. J'apprends que votre fille est mariée, et je suppose qu'à présent vous êtes à moitié grand-père,--jeune grand-père, par parenthèse. J'ai entendu faire de grands éloges de la personne et de l'esprit de Mrs. Lockhart, et l'on m'a dit beaucoup de bien de son mari. Puissiez-vous vivre assez pour voir autant de nouveaux Scott qu'il y a de Nouvelles de Scott[171]! C'est la mauvaise pointe, mais le sincère désir de,

»Votre affectionné, etc.»

»_P. S._ Pourquoi ne faites-vous pas un tour en Italie? vous y seriez aussi connu et aussi bienvenu, que dans les montagnes d'Écosse parmi vos compatriotes. Quant aux Anglais, vous seriez avec eux comme à Londres; et je n'ai pas besoin d'ajouter que je serais charmé de vous revoir, ce que je suis loin de pouvoir jamais dire pour l'Angleterre ni pour rien de ce qu'elle renferme, à quelques exceptions «de parentage et d'alliés.» Mais «mon coeur brûle pour le tartan» ou toute autre chose d'Écosse, qui me rappelle Aberdeen et d'autres pays plus voisins des montagnes que cette ville, vers Indercauld et Braemar, où l'on m'envoya prendre du lait de chèvre en 1795-6, sans quoi j'étais menacé de dépérir après la fièvre scarlatine. Mais je bavarde comme une commère; ainsi, bonne nuit, et les dieux soient avec vos rêves!

»Présentez, je vous prie, mes respects à lady Scott, qui se souviendra peut-être de m'avoir vu en 1815.........................................

[Note 171: To see as many _novel_ Scotts as there are Scott's _novels_. Le jeu de mots est plus sensible dans le texte. _Novel_ veut dire _nouveau_, et _roman_, _nouvelle_. (_Note du Trad._) ]

LETTRE CCCCLXXVI.

À M. KINNAIRD.

Pise, 6 février 1822.

«Tentez de repasser le défilé de l'abîme», jusqu'à ce que nous trouvions un éditeur pour _la Vision_; et si l'on n'en trouve pas, imprimez cinquante exemplaires à mes frais, distribuez-les parmi mes connaissances, et vous verrez bientôt que les libraires publieront l'ouvrage même malgré notre opposition. La crainte à présent est naturelle; mais je ne vois pas que je doive céder pour cela. Je ne connais rien de la _Remontrance_ de Rivington: mais je présume que le sermonnaire a besoin d'un bénéfice. J'ai déjà entendu parler d'un prêche à Kentish-Town contre _Caïn_. Le même cri fut poussé contre Priestley, Hume, Gibbon, Voltaire, et tous les hommes qui osèrent mettre les dîmes en question.

»J'ai reçu la prétendue réplique de Southey, de laquelle, à ma grande surprise, vous ne parlez pas du tout. Ce qui reste à faire, c'est de l'appeler sur le terrain. Mais viendra-t-il? voilà la question. Car,--s'il ne venait pas,--toute l'affaire paraîtrait ridicule, si je faisais un voyage long et dispendieux pour rien.

»Vous êtes mon second, et, comme tel, je désire vous consulter.

»Je m'adresse à vous, comme à un homme versé dans le duel ou _monomachie_. Sans doute, je viendrai en Angleterre le plus secrètement possible, et partirai (en supposant que je sois le survivant) de la même façon; car je ne retournerai dans ce pays que pour régler les différends accumulés durant mon absence.

»Par le dernier courrier je vous ai fait passer une lettre sur l'affaire Rochdale, d'où il résulte une perspective d'argent. Mon agent dit deux mille livres sterling; mais supposé que ce ne fût que mille, ou même que cent, toujours est-il que c'est de l'argent; et j'ai assez vécu pour avoir un excessif respect pour la plus petite monnaie du royaume, ou pour la moindre somme qui, bien que je n'en aie pas besoin moi-même, peut être utile à d'autres qui en ont plus besoin que moi.

»On dit que «savoir est pouvoir,»--je le croyais aussi; mais je sais maintenant qu'on a voulu dire l'argent; et quand Socrate déclarait que tout ce qu'il savait, était «qu'il ne savait rien», il voulait simplement déclarer qu'il n'avait pas une drachme dans le monde athénien............................................................

»Je ne puis me reprocher de grandes dépenses, mon seul _extra_ (et c'est plus que je n'ai dépensé pour moi) étant un prêt de deux cent cinquante livres sterling à--, et un ameublement de cinquante livres, que j'ai acheté pour lui, et une barque que je fais construire pour moi à Gênes, laquelle coûtera environ cent livres.

»Mais revenons. Je suis déterminé à me procurer tout l'argent que je pourrai, soit par mes rentes, soit par succession, soit par procès, soit par mes manuscrits ou par tout autre moyen légitime.

»Je paierai (quoique avec la plus sincère répugnance) le reste de mes créanciers et tous les hommes de loi, suivant les conditions réglées par des arbitres.

»Je vous recommande la lettre de M. Hanson, sur le droit de péage de Rochdale.

»Surtout, je recommande mes intérêts à votre honorable grandeur.

»Songez aussi que j'attends de l'argent pour les différens manuscrits: Bref, «_rem quocunque modo, rem!_»--La noble passion de la cupidité s'accroît en nous avec nos années.

»Tout à vous à jamais, etc.»

LETTRE CCCCLXXVII.

À M. MURRAY.

Pise, 8 février 1822.

«On devait s'attendre à des attaques contre moi, mais j'en vois une contre vous dans les journaux, à laquelle, je l'avouerai, je ne m'attendais pas. Je suis fort embarrassé de concevoir pourquoi ou comment vous pouvez être considéré comme responsable de ce que vous publiez.

»Si _Caïn_ est blasphématoire, le _Paradis perdu_ l'est aussi; et les paroles mêmes de l'Oxonien[172], «Mal, sois mon bien,» sont de ce poème épique, et de la bouche de Satan. Ai-je donc mis rien de plus fort dans celle de Lucifer, dans mon _mystère_? _Caïn_ n'est qu'un drame, et non pas une dissertation. Si Lucifer et Caïn parlent comme le premier meurtrier et le premier ange rebelle sont naturellement censés avoir parlé, certes tous les autres personnages parlent aussi conformément à leurs caractères,--et les plus violentes passions ont toujours été permises au drame.

[Note 172: _Gentleman_ d'Oxford. (_Note du Trad._)]

»J'ai même évité d'introduire la divinité comme dans l'Écriture,--et comme Milton l'a fait--(ce qui ne me semble pas sage, ni dans l'un ni dans l'autre cas); mais j'ai préféré faire dépêcher par Dieu à sa place un de ses anges vers Caïn, afin de ne blesser aucun sentiment sur ce point, en restant au-dessous de ce que les hommes non inspirés ne peuvent jamais atteindre,--c'est-à-dire au-dessous d'une expression adéquate de l'effet de la présence de Jéhovah. Les vieux _Mystères_ introduisaient Dieu assez libéralement, mais je l'ai évité dans le nouveau.

»La querelle que l'on vous fait, parce qu'on pense qu'on ne réussirait pas avec moi, me semble la tentative la plus atroce qui jamais ait déshonoré les siècles. Hé quoi! lorsqu'on a laissé en repos durant soixante-dix ans les éditeurs de Gibbon, Hume, Priestley et Drummond, devez-vous être particulièrement distingué pour un ouvrage d'imagination, non d'histoire ou de controverse? Il faut qu'il y ait quelque chose de caché au fond de cette querelle,--quelqu'un de vos ennemis personnels: autrement c'est incroyable.

»Je ne puis que dire:

_Me, me_, en, _adsum qui feci_[173]

et que, par conséquent, toutes attaques dirigées contre vous soient tournées contre moi, qui veux et dois les supporter toutes;--que si vous avez perdu de l'argent par suite de la publication, je vous rembourserai tout ou partie du prix du manuscrit;--que vous m'obligerez de déclarer que vous et M. Gifford m'avez tous deux adressé des remontrances contre la publication, ainsi que M. Hobhouse;--que moi seul l'ai voulue, et que je suis le seul qui, légalement ou autrement, doive porter la peine. Si l'on poursuit, je reviendrai en Angleterre; c'est-à-dire, si en payant de ma personne, je puis sauver la vôtre. Faites-le moi savoir. Vous ne souffrirez pas pour moi, si je puis l'empêcher. Faites de cette lettre tel emploi qu'il vous plaira.

[Note 173: Byron cite mal; _en_ est de trop. Voici le vers de Virgile:

_Me, me; adsum qui feci; in me convertite ferrum_. (_Note du Trad._)]

«Tout à vous à jamais, etc.

»_P. S._ Je vous écris touchant ce tumulte de mauvaises passions et d'absurdités, par une lune d'été (car ici notre hiver est plus brillant que vos jours de canicule), dont la lumière éclaire le cours de l'Arno, avec les édifices qui le bordent et les ponts qui le croisent.--Quel calme et quelle tranquillité! Quels riens nous sommes devant la moindre de ces étoiles.»

LETTRE CCCCLXXVIII.

À M. MOORE.

Pise, 19 février 1822.

«Je suis un peu surpris de ne pas avoir eu de réponse à ma lettre et à mes paquets. Lady Noel est morte, et il n'est pas impossible que je sois obligé d'aller en Angleterre pour régler le partage de la propriété de Wentworth, et quelle portion lady Byron doit en avoir; ce qui n'a point été décidé par l'acte de séparation. Mais j'espère le contraire, si l'on peut tout arranger sans moi,--et j'ai écrit à sir Francis Burdett d'être mon arbitre, vu qu'il connaît la propriété.

»Continuez de m'adresser vos lettres ici, vu que je n'irai pas en Angleterre si je puis m'en dispenser,--du moins pour cette raison. Mais j'irai peut-être pour une autre; car j'ai écrit à Douglas Kinnaird d'envoyer de ma part un cartel à M. Southey, pour une rencontre soit en Angleterre, soit en France (où nous serions moins exposés à être interrompus). Il y a environ une quinzaine de jours, et je n'ai pas encore eu le tems d'avoir de réponse. Toutefois, vous recevrez un avis; adressez donc toujours vos lettres à Pise.

»Mes agens et hommes d'affaires m'ont écrit de prendre le nom directement; ainsi, je suis votre très-affectionné et sincère ami,

NOEL BYRON.

»_P. S._ Je n'ai point reçu de nouvelles d'Angleterre, hormis pour affaires; et je sais seulement, d'après le fidèle _ex_ et _dé_-tracteur[174] Galignani, que le clergé se soulève contre _Caïn_. Il y a, si je ne me trompe, un bon bénéfice dans le domaine de Wentworth; et je montrerai quel bon chrétien je suis, en protégeant et nommant le plus pieux de l'ordre ecclésiastique, si l'occasion s'en présente.

»Murray et moi sommes peu en correspondance, et je ne connais rien à présent de la littérature. Je n'ai écrit dernièrement que pour affaires. Que faites-vous maintenant? Soyez assuré que la coalition que vous craignez n'existe pas.»

[Note 174: _Ex_ and _de_-tractor. Pour conserver le jeu de mots, nous avons supposé français le mot _extracteur_. (_Note de Trad._)]

LETTRE CCCCLXXIX.

À M. MOORE.

Pise, 20 février 1822.

«....................................................................

»J'ai choisi sir Francis Burdett pour mon arbitre dans la question de savoir quelle part il revient à lady Byron sur les domaines de lady Noel, estimés à sept mille livres sterling de revenus annuels, toujours parfaitement payés, ce qui est rare dans ce tems-ci. C'est parce que ces propriétés consistent principalement en terres de pâturage, moins atteintes par les bills sur les grains que les terres de labour.

«Croyez-moi pour toujours votre très-affectionné,

NOEL BYRON.

»Je ne sache point qu'il y ait rien dans _Caïn_ contre l'immortalité de l'ame. Je ne professe point de telles opinions;--mais, dans un drame, j'ai dû faire parler le premier assassin et le premier ange rebelle conformément à leurs caractères. Toutefois, les curés prêchent tous contre le drame, de Kentish-Town et d'Oxford jusqu'à Pise:--ces gueux de prêtres! ils font plus de mal à la religion que tous les infidèles qui aient jamais oublié leur catéchisme.

»Je n'ai pas vu l'annonce de la mort de lady Noel dans Galignani.--Pourquoi cela?»

LETTRE CCCCLXXXI[175].

[Note 175: La lettre 480e a été supprimée.]

À M. MOORE.

Pise, Ier mars 1822.

«Comme je n'ai pas encore de nouvelles de mon _Werner_, etc., paquet que je vous envoyai le 29 janvier, je continue à vous importuner (pour la cinquième fois, je pense) pour savoir s'il n'a pas été égaré en route. Comme il était très-bien mis au net, ce serait une vexation s'il était perdu. Je l'avais assuré au bureau de poste pour qu'on en prît plus de soin, et qu'on vous l'adressât sans faute à Paris.

»Je vois dans l'impartial Galignani un extrait du _Blackwood's Magazine_, où l'on dit que certaines gens ont découvert que ni vous ni moi n'étions poètes. Relativement à l'un de nous, je sais que ce passage nord-ouest à mon pôle magnétique a été depuis long-tems découvert par quelques sages, et je leur laisse la pleine jouissance de leur pénétration. Je pense de ma poésie ce que Gibbon dit de son histoire «que peut-être dans cent ans d'ici on continuera encore à en médire.» Toutefois, je suis loin de prétendre m'égaler ou me comparer à cet illustre homme de lettres.

»Mais, relativement à vous, je pensais que vous aviez toujours été reconnu poète par la stupidité comme par l'envie,--mauvais poète, sans contredit,--immoral, fleuri, asiatique, et diaboliquement populaire, mais enfin poète _nemine contradicente_. Cette découverte a donc pour moi tout le charme de la nouveauté, tout en me consolant (suivant La Rochefoucauld) de me trouver dépoétisé en si bonne compagnie. Je suis content «de me tromper avec Platon», et je vous assure très-sincèrement que j'aimerais mieux n'être pas tenu pour poète avec vous, que de partager les couronnes des lakistes (non encore couronnés, toutefois)........ ..................................................

»Quant à Southey, sa réponse à mon cartel n'est pas encore arrivée. Je lui envoyai le message, avec une courte note, par l'intermédiaire de Douglas Kinnaird, et la réponse de celui-ci n'est pas encore parvenue. Si Southey accepte, j'irai en Angleterre; mais, dans le cas contraire, je ne pense pas que la succession de lady Noel m'y amène, vu que les arbitres peuvent arranger les affaires en mon absence, et qu'il ne semble s'élever aucune difficulté. L'autorisation du nouveau nom et des nouvelles armes sera obtenue par la pétition qu'on adresse à la couronne dans les cas semblables, puis me sera envoyée......»

La lettre précédente était incluse dans celle qui suit.

LETTRE CCCCLXXXII.

À M. MOORE.

Pise, 4 mars 1822.

«Depuis que je vous ai écrit la lettre ci-incluse, j'ai attendu un autre courrier, et maintenant j'ai votre lettre qui m'accuse l'arrivée du paquet.

»Les ouvrages inédits qui sont dans vos mains, dans celle de Douglas Kinnaird et de M. John Murray, sont: _le Ciel et la Terre_, sorte de drame lyrique sur le déluge;--_Werner_, à présent entre vos mains;--une traduction du premier chant du _Morgante Maggiore_;--une autre d'un épisode de Dante;--des stances au Pô, du Ier juin 1819;--les _Imitations d'Horace_, composées en 1811, mais dont il faudrait maintenant omettre une grande partie;--plusieurs pièces en prose, qu'on fera tout aussi bien de laisser inédites;--_la Vision_, etc., _de Quevedo Redivivus_, en vers................................

»Je suis fâché que vous trouviez _Werner_ à peu près propre au Théâtre; ce qui, avec mes idées actuelles, est loin d'être mon but. Quant à la publication de toutes ces pièces, je vous ai déjà dit que je n'avais dans le cas actuel aucune espérance exorbitante de renommée ou de lucre, mais je désire qu'on les publie parce que je les ai écrites, ce qui est le sentiment ordinaire de tous les écrivailleurs.

»Par rapport à la «religion», ne pourrai-je jamais vous convaincre que je n'ai point les opinions des personnages de ce drame, qui semble avoir effrayé tout le monde? Ce n'est cependant rien en comparaison des paroles du _Faust_ de Goëthe (paroles cent fois plus scandaleuses), et ce n'est guère plus hardi que le Satan de Milton. Les idées de tel ou tel personnage ne me restent pas dans l'esprit: comme tous les hommes d'imagination, je m'identifie, sans doute, avec le caractère que je dessine, mais cette identité cesse un instant après que j'ai quitté la plume.

»Je ne suis pas ennemi de la religion: au contraire. La preuve en est, que j'élève ma fille naturelle en bonne catholique dans un couvent de la Romagne; car je crois que l'on ne peut jamais avoir assez de religion, si l'on doit en avoir. Je penche beaucoup en faveur des doctrines catholiques; mais si j'écris un drame, je dois faire parler mes personnages suivant les dispositions que je leur suppose.

»Quant au pauvre Shelley, qui est un autre épouvantail pour vous et pour tout le monde, il est, à ma connaissance, le moins égoïste et le plus doux des hommes;--c'est un homme qui a plus sacrifié sa fortune et ses sentimens en faveur d'autrui que personne dont j'aie jamais entendu parler. Pour ses opinions spéculatives, je ne les partage point, ni ne désire les partager.

»La vérité est, mon cher Moore, que vous vivez près de l'étuve de la société, et que vous êtes inévitablement influencé par sa chaleur et par ses vapeurs. J'y vécus autrefois,--et trop,--assez pour donner une teinte ineffaçable à mon existence entière. Comme mon succès dans la société ne fut pas médiocre, je ne puis être accusé de la juger avec des préventions défavorables; mais je pense que, dans sa constitution actuelle, elle est fatale aux grandes et originales entreprises de tout genre. Je ne la courtisai pas, alors que j'étais jeune, et l'un de «ses gentils mignons;» pensez-vous donc que je veuille le faire, aujourd'hui que je vis dans une plus pure atmosphère? Une seule raison pourrait m'y ramener, et la voici: je voudrais essayer encore une fois si je puis faire quelque bien en politique, mais non dans la mesquine politique que je vois peser aujourd'hui sur notre misérable patrie.

»Ne vous méprenez pas, néanmoins. Si vous m'énoncez vos propres opinions, elles eurent et auront toujours le plus grand poids pour moi. Mais si vous n'êtes que l'écho «du monde» (et il est difficile de ne pas l'être au sein de sa faveur et de sa fermentation), je ne puis que regretter que vous répétiez des dires auxquels je ne prête aucune attention.

»Mais en voilà assez. Les dieux soient avec vous, et vous donnent autant d'immortalité de tous genres qu'il convient à votre existence actuelle et à vous.

«Tout à vous, etc.»

LETTRE CCCCLXXXIII.

À M. MOORE.

Pise, 6 mars 1822.

«La lettre de Murray que je vous envoie ci-incluse, m'a attendri, quoique je pense qu'il est contraire à son intérêt de désirer que je continue mes relations avec lui. Vous pouvez donc lui faire passer le paquet de _Werner_; ce qui vous épargnera toute peine ultérieure. Et puis, me pardonnez-vous l'ennui et la dépense dont je vous ai déjà accablé? Au moins, dites-le;--car je suis tout honteux de vous avoir tant troublé pour une telle absurdité.

»Le fait est que je ne puis garder mes ressentimens, quoique assez violens dès l'abord. D'ailleurs, maintenant que tout le monde s'attaque à Murray à cause de moi, je ne peux ni ne dois l'abandonner, à moins qu'il ne vaille mieux pour lui que je le fasse, comme je l'ai cru réellement.

»Je n'ai point eu d'autres nouvelles d'Angleterre, excepté une lettre du poète Barry Cornwall, mon ancien camarade d'école. Quoique je vous aie importuné de lettres dernièrement, croyez-moi.

»Votre, etc.

»_P. S._ Dans votre dernière lettre, vous dites, en parlant de Shelley, que vous préféreriez presque «le bigot qui damne son prochain, à l'incrédule qui réduit tout au néant[176].» Shelley croit cependant à l'immortalité.--Mais, par parenthèse, vous rappelez-vous la réponse du grand Frédéric à la plainte des villageois dont le curé prêchait contre l'éternité des tourmens de l'enfer? La voici:--«Si mes fidèles sujets de Schrausenhaussen aiment mieux être éternellement damnés, libre à eux de l'être.»

[Note 176: On verra tout-à-l'heure, d'après la citation même du passage auquel Byron fait allusion, qu'il s'était complètement mépris sur ma pensée. (_Note de Moore_.) ]

»S'il fallait choisir, je jugerais un long sommeil meilleur qu'une veille d'agonie. Mais les hommes, tout misérables qu'ils sont, s'attachent tellement à tout ce qui ressemble à la vie, qu'ils préféreraient probablement la damnation au repos. D'ailleurs, ils se croient si importans dans la création, que rien de moins ne peut satisfaire leur vanité;--les insectes!

»C'est, je crois, le docteur Clarke, qui raconte dans ses voyages les exercices équestres d'un Tartare qu'il vit caracoler sur un cheval jeune et fougueux, dans un endroit presque entièrement environné par un précipice escarpé, et qui décrit la témérité folâtre avec laquelle le cavalier, semblant se complaire au péril, courait quelquefois bride abattue vers le bord taillé à pic. Un sentiment analogue à l'appréhension qui suspendait la respiration du voyageur témoin de cette scène, affecta tous ceux qui suivaient de l'oeil la course indomptée et hardie du génie de Byron,--ils étaient au même instant frappés d'admiration et d'épouvante, et surtout ceux qui aimaient le poète étaient excités par une sorte d'impulsion instinctive à se précipiter au devant de lui et à le sauver de sa propre impétuosité. Mais quoiqu'il fût bien naturel à ses amis de céder à ce sentiment, une courte réflexion sur son caractère désormais changé, les aurait avertis qu'une telle intervention devait être aussi inutile pour lui que périlleuse pour eux, et ce n'est pas sans surprise que je réfléchis à présent sur la témérité présomptueuse avec laquelle je supposai que Byron lancé sans frein, dans l'orgueil et la pleine conscience de sa force, vers ces vastes régions de la pensée dont l'horizon s'ouvrait devant lui, les représentations de l'amitié auraient le pouvoir de l'arrêter. Toutefois, comme les motifs qui m'engageaient à lui adresser mes remontrances, peuvent se justifier d'eux-mêmes, je ne m'appesantirai pas plus long-tems sur ce point, et me contenterai de mettre sous les yeux du lecteur quelques extraits[177] des lettres que j'écrivis à cette époque, vu qu'ils serviront à expliquer quelques allusions de Lord Byron.

[Note 177: C'est M. Hobhouse qui a eu la bonté de me rendre toutes les lettres. (_Note de Moore_.) ]

»En m'écrivant sous la date du 24 janvier, on se rappelle qu'il dit:--«Soyez assuré que la coalition que vous appréhendez n'existe pas». Les extraits suivans de mes lettres postérieures, expliqueront ce que cette phrase signifie:--«J'ai appris il y a quelques jours que Leigh Hunt était en route avec toute sa famille pour se rendre près de vous, et l'on conjecture que vous, Shelley et lui, allez _conspirer_ ensemble dans l'_Examiner_. Je ne puis croire cela,--et m'élève de tout mon pouvoir contre un pareil projet. _Seul_ vous pouvez faire tout ce qu'il vous plaira; mais les associations de réputation, comme celles de commerce, rendent le plus fort responsable des fautes ou des délits des autres, et je tremble même pour vous en vous voyant avec de tels banqueroutiers.--Ce sont deux hommes habiles, et Shelley même est à mon sens un homme de génie, mais je dois vous redire que vous ne pouvez procurer à vos ennemis (les ***s _et hoc genus omne_) un plus grand triomphe qu'en formant une alliance si inégale et si peu sainte. Vous êtes, avec vos seuls bras, capable de lutter contre le monde,--ce qui est beaucoup dire, le monde étant comme Briarée, un géant à cent bras,--mais pour demeurer tel, vous devez être seul. Rappelez-vous que les méchans édifices qui entourent la basilique de Saint-Pierre, paraissent s'élever au-dessus d'elle.»

»Voici, relativement à _Caïn_, les passages de mes lettres dans l'ordre des dates.

30 septembre 1821.

»Depuis que j'écrivis les lignes ci-dessus, j'ai lu les _Foscari_ et _Caïn_. Le premier drame ne me plaît pas autant que _Sardanapale_. Il a le défaut de toutes ces terribles histoires vénitiennes;--il n'est ni naturel ni probable, et par conséquent, malgré la rare habileté avec laquelle vous l'avez conduit, il n'excite que fort peu d'intérêt. Mais _Caïn_ est merveilleux,--terrible,--digne de l'immortalité. Si je ne me trompe, il fera une impression profonde dans le coeur des hommes, et tandis que les uns frémiront de ses blasphèmes, les autres seront obligés de se prosterner devant sa grandeur. Ne parlez plus d'Eschyle et de son Prométhée!!!--C'est dans votre drame que respire le véritable esprit du poète--et du diable.

9 février 1822.

»Ne vous mettez pas dans la tête, mon cher Byron, que le flot de la marée se tourne entièrement contre vous en Angleterre. Jusqu'à ce que j'aperçoive quelques symptômes d'oubli à votre égard, je ne croirai pas que vous perdiez du terrain. Pour le moment;

_Te veniente die, te decedente_[178],

on ne parle presque que de vous, et quoique de bonnes gens se signent en vous citant, il est clair que ces gens-là pensent beaucoup plus à vous qu'ils ne le devraient pour le bien de leurs ames. _Caïn_, sans contredit, a fait sensation; et quelque sublime qu'il soit, je regrette, pour plusieurs raisons, que vous l'ayez composé..... Pour moi, je ne donnerais pas la poésie de la religion pour tous les plus sages résultats auxquels la philosophie puisse jamais arriver; les diverses sectes et croyances donnent assez beau jeu à ceux qui sont désireux d'intervenir dans les affaires de leurs voisins; mais notre foi dans le monde à venir est un trésor que nous ne devons pas abandonner si légèrement; et le rêve de l'immortalité (si les philosophes la tiennent pour un rêve) est un de ceux qu'il faut espérer de conserver jusqu'à l'instant de notre dernier sommeil[179].

[Note 178: Virg. Géorg. IV:

Au lever du jour, à son coucher, etc. (_Note du Trad._)]

[Note 179: C'est à cette pensée que Lord Byron fait allusion, à la fin de sa lettre du 4 mars. (_Note de Moore_.)]

19 février 1822.

»J'ai écrit aux Longman pour tâter le terrain, car je ne crois pas que Galignani soit l'homme qu'il vous faut. La seule chose qu'il puisse faire est ce que nous pouvons faire sans lui,--c'est à savoir, employer un libraire anglais. Paris, sans doute, pourrait être convenable pour tous les ouvrages réfugiés qui sont signalés dans _l'index expurgatorius_ de Londres, et si vous avez quelques diatribes politiques à lancer, c'est votre ville. Mais, je vous en prie, que ces diatribes ne soient que politiques. La hardiesse, avec un peu de licence, en politique, fait du bien,--un bien réel, présent; mais en religion, elle n'est utile ni dans l'instant présent ni dans l'avenir, et pour moi, j'ai une telle horreur des extrêmes sur ce point, que je ne sais lequel je hais le plus, du bigot qui damne hardiment son prochain, ou de l'incrédule qui hardiment réduit tout au néant.» _Furiosa res est in tenebris impetus_[180]»--et comme grande est l'obscurité, même pour les plus sages d'entre nous, sur ce sujet un peu de modestie, dans l'incrédulité comme dans la foi, est ce qui nous convient le mieux. Vous devinerez aisément qu'en ceci, je ne songe pas tant à vous-même qu'à un ami aujourd'hui votre compagnon, vous connaissant comme je vous connais, et sachant ce que lady Byron aurait dû trouver, c'est-à-dire, que vous êtes la personne la plus traitable pour ceux avec qui vous vivez; j'avoue que je crains et conjure vivement l'influence de cet ami sur votre esprit[181].

[Note 180: C'est chose folle que de courir tête baisée dans les ténèbres.]

[Note 181: Ce passage ayant été montré par Lord Byron à M. Shelley, celui-ci écrivit, en conséquence, à un de mes amis intimes une lettre, dont je vais donner un extrait. Le zèle ardent et ouvertement déclaré avec lequel Shelley professa toujours son incrédulité, détruit tous les scrupules qui autrement pourraient s'opposer à une pareille publication. En outre, le témoignage d'un observateur si sagace et si près placé sur l'état de l'esprit de Lord Byron par rapport aux idées religieuses, est d'une trop grande importance pour être supprimé par un excès ridicule de dédain. «Lord Byron m'a lu une ou deux lettres de Moore, lettres où Moore parle de moi avec une grande bienveillance, et, sans contredit, je ne puis qu'être infiniment flatté de l'approbation d'un homme dont je suis fier de me reconnaître l'inférieur. Entre autres choses, pourtant, Moore, après avoir donné de fort bons avis à Lord Byron sur l'opinion publique, etc., paraît conjurer mon influence sur l'esprit du noble poète par rapport à la religion, et attribuer à mes suggestions le ton qui règne dans _Caïn_. Moore le garantit contre toute influence sur ce sujet avec le zèle le plus amical, et son motif naît évidemment du désir de rendre service à Lord Byron sans m'humilier. Je crois que vous connaissez Moore. Assurez-lui, je vous prie, que je n'ai pas la plus légère influence sur Lord Byron par rapport à ce sujet;--si je l'avais, je l'emploierais certainement à déraciner de sa grande ame les erreurs du christianisme, qui, en dépit de sa raison, semblent renaître perpétuellement, et restent en embuscade pour les heures de malaise et de tristesse. _Caïn_ fut conçu par Lord Byron il y a plusieurs années, et commencé à Ravenne avant que je ne le visse. Quel bonheur n'aurais-je pas à m'attribuer la part la plus indirecte dans cette oeuvre immortelle.»]

»Relativement à notre polémique religieuse, je dois tenter de me faire comprendre sur un ou deux points. En premier lieu, je ne vous identifie pas plus avec les blasphèmes de Caïn que je ne m'identifie moi-même avec les impiétés de mon Mokanna;--tout ce que je désire et implore, c'est que vous qui êtes un si puissant artisan de ces foudres, vous ne choisissiez pas les sujets qui vous mettent dans la nécessité de les lancer. En second lieu, fussiez-vous décidément athée, je ne pourrais vous blâmer,--si ce n'est peut-être pour le ton décidé qui n'est pas toujours sage; je ne pourrais qu'avoir pitié de vous,--sachant par expérience quels doutes affreux obscurcissent parfois l'avenir brillant et poétique que je suis disposé à donner au genre humain et à ses destinées. Je regarde l'ouvrage de Cuvier comme un des livres les plus désespérans par les conclusions auxquelles il peut conduire certains esprits. Mais les hommes jeunes, les hommes simples,--tous ceux dont on aimerait à conserver les coeurs dans toute leur pureté, ne se troublent guère la tête à propos de Cuvier. Et vous, vous avez incorporé Cuvier dans une poésie que tout le monde lit; et comme le vent, frappant où vous avez envie, vous portez cette froidure mortelle, mêlée avec vos suaves parfums, dans ces coeurs qui ne devraient être visités que par ces parfums seuls. C'est ce que je regrette, et ce dont je conjurerais la répétition par toute mon influence. Maintenant, me comprenez-vous!

»Quant à votre solennelle péroraison», la vérité est, mon cher Moore, etc., etc. qui ne signifie rien sinon que je donne dans la tartuferie du monde, elle prouve une triste vérité, c'est que vous et moi sommes séparés par des centaines de lieues. Si vous pouviez m'entendre exprimer mes opinions au lieu de les lire sur un froid papier, je me flatte qu'il y a encore assez d'honnêteté et de franchise dans ma physionomie pour vous rappeler que votre ami Tom Moore;--quoi qu'il puisse être d'ailleurs--n'est pas un tartufe.

FIN DU TOME DOUZIÈME.