Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 8

Chapter 83,930 wordsPublic domain

Je donnerai les extraits suivant du journal dont il est question dans la lettre précédente.

EXTRAITS

DU JOURNAL DE LORD BYRON.

18 septembre 1816.

«Hier, 17 septembre, je suis parti avec M. Hobhouse pour une excursion dans les montagnes.

17 septembre.

»Je me suis levé à cinq heures.--J'ai quitté Diodati vers sept heures dans une des voitures du pays (un char-à-banc). Nos domestiques étaient à cheval.--Le tems très-beau: le lac calme et limpide. Le Mont-Blanc et l'Aiguille d'Argentières se voyaient très-distinctement. Les bords du lac étaient magnifiques. Nous sommes arrivés à Lausanne avant le coucher du soleil, et avons passé la nuit à--. Je me suis couché à neuf heures, et j'ai dormi jusqu'à cinq.»

18 septembre.

«Mon courrier m'a appelé.--Je me suis levé. Hobhouse est parti devant. À un mille de Lausanne, nous avons trouvé la route inondée par le lac. Je suis monté à cheval et j'ai été jusqu'à un mille de Vevay. C'était une jeune jument, mais qui allait très-bien. J'ai rejoint Hobhouse, et nous sommes remontés dans la voiture qui est une voiture découverte. Nous nous sommes arrêtés deux heures à Vevay: c'était la seconde fois que je le visitais. Nous sommes allés voir l'église.--On a du cimetière une vue magnifique. Dans son enceinte se trouve le tombeau du général Ludlow le régicide. Il est en marbre noir avec une longue inscription latine, mais très-simple. Il avait été exilé trente-deux ans. C'était un des juges du roi Charles. Auprès de lui est enterré Broughton qui lut à Charles Stuart la condamnation du roi Charles. Il a aussi une inscription assez bizarre et un peu dans le jargon puritain; mais malgré tout cela, c'est une inscription républicaine. On nous a montré la maison de Ludlow. Elle conserve encore son inscription: _Omne solum forti patria_. Nous sommes descendus jusqu'au lac.--Domestiques, voiture et chevaux, tous nous ont plantés là par l'effet de quelque méprise. Nous les avons suivis sur la route de Clarens. Hobhouse a couru en avant, et les a enfin rejoints. Je suis arrivé pour la seconde fois à Clarens; la première, c'était par eau. Nous sommes allés à Chillon par un pays digne de... je ne sais quel point de comparaison trouver. Nous avons parcouru de nouveau le château. À notre retour, nous avons rencontré une société d'Anglais dans leur voiture. Il y avait entre autres une dame qui dormait profondément.--Dormir profondément dans le lieu du monde le plus anti-narcotique! c'est excellent! Je me rappelle, à Chamouny, avec le Mont-Blanc lui-même devant les yeux, avoir entendu une autre femme, anglaise aussi, s'écrier à sa société:--Avez-vous jamais rien vu de plus _champêtre_? Comme s'il s'agissait d'Highgate, de Hampstead, de Brompton ou d'Hayes. _Champêtre_! vraiment? Des rochers, des pins, des torrens, des glaciers, des nuages, et au-dessus d'eux des sommets couverts de neiges éternelles, et tout cela est _champêtre_!

»Après un court et léger dîner, nous avons visité le château de Clarens. C'est une Anglaise qui l'a loué. (Il ne l'était pas la première fois que je le vis.) Les roses se sont évanouies avec l'été; la famille était absente, mais les domestiques nous prièrent de visiter l'intérieur de la maison. Nous trouvâmes sur la table du salon les sermons de Blair et les sermons de je ne sais plus qui; puis autour une bande d'enfans bruyans. Nous vîmes tout ce qui en valait la peine, et puis descendîmes au _Bosquet de Julie_, etc., etc. Notre guide était plein de Rousseau qu'il confond perpétuellement avec Saint-Preux, ne faisant qu'un de l'homme et du livre. Nous sommes retournés à Chillon revoir le petit torrent de la montagne qui est derrière. Les rayons du soleil couchant se réfléchissaient dans le lac. Demain il faudra se lever à cinq heures pour traverser la montagne à cheval. Les voitures feront le tour. J'ai été logé dans ma vieille chaumière.--Tout y est commode et hospitalier. J'étais bien fatigué d'une assez longue promenade avec le jeune cheval, puis ensuite du cahotement du char-à-banc et de mes efforts pour gravir la montagne par un soleil ardent.

»_Mém._ Le caporal qui nous a montré les merveilles de Chillon était aussi ivre que Blucher, et, dans mon opinion, un aussi grand homme. Il est sourd aussi, et croyant que tout le monde avait la même infirmité, il vociférait les légendes du château d'une manière si effrayante que H. en prit de l'humeur. Cependant il nous montra tout, depuis la potence jusqu'aux cachots, et nous revînmes à Clarens avec plus de liberté qu'il n'y en avait au quinzième siècle.»

19 septembre.

«Je me suis levé à cinq heures. Nous avons traversé la montagne jusqu'à Montbovon à dos de cheval et de mulet, et aussi à l'aide des pieds et des mains; la route d'un bout à l'autre est magnifique comme un rêve, et le souvenir qui m'en reste est presque aussi vague. Je suis si fatigué! quoiqu'en bonne santé, je n'ai pas la force que je possédais il y a quelques années. Nous avons déjeûné à Montbovon. Ensuite, arrivés à une montée assez raide, j'ai mis pied à terre, je suis tombé et me suis fendu le doigt. Notre bagage aussi, s'étant détaché, roula le long d'un ravin, jusqu'à ce qu'étant arrêté par un gros arbre, nous pûmes nous en ressaisir. Mon cheval tombant de fatigue, j'ai pris un mulet. À l'approche du sommet de la Dent de Jamant, j'ai encore mis pied à terre, ainsi qu'Hobhouse et tout le reste de la société. Arrivés au lac, dans le sein même de la montagne, nous avons laissé nos quadrupèdes à un berger, et nous sommes montés plus haut. Parvenu à un endroit où il y avait çà et là des plaques de neige, les gouttes de sueur, qui coulaient de mon front comme une pluie, en tombant dessus, y laissèrent une impression semblable aux trous d'un crible. L'âpreté du vent et le froid occasionné par la neige me donnèrent des étourdissemens; cependant je n'en continuai pas moins à grimper plus haut. Hobhouse gravit jusqu'à la cime la plus élevée; je n'allai pas si loin, et m'arrêtai à quelques toises (à une ouverture du rocher). En descendant, notre guide tomba trois fois; je me mis à rire et tombai aussi: heureusement que la descente était unie, quoique rapide et glissante. Hobhouse tomba à son tour, mais personne ne se fit de mal. L'ensemble de la montagne est superbe. Nous aperçûmes, sur une pointe très-haute et très-escarpée, un berger jouant du chalumeau. Il était bien différent des pasteurs de l'Arcadie, que j'ai vus armés de longs fusils, au lieu de houlettes, et avec des pistolets à leur ceinture. Les sons du chalumeau de notre berger suisse étaient très-doux, et l'air qu'il jouait fort agréable.--Je vis une vache égarée, et j'appris que ces animaux se rompaient souvent le cou en tombant des rochers. Descendus à Montbovon, nous vîmes un joli petit village, tout rempli d'aspérités, avec une rivière dont l'aspect a quelque chose de sauvage, et un pont de bois. Hobhouse a été pêcher, il a attrapé un poisson. Notre voiture n'est pas arrivée, nos chevaux et nos mules sont sur les dents;--nous-mêmes sommes très-fatigués; mais tant mieux, je dormirai.

»La vue que nous avons eue aujourd'hui des plus hauts points de notre voyage embrassait d'un côté la plus grande partie du lac Léman, de l'autre les vallées et la montagne du canton de Fribourg, et une plaine immense avec les lacs de Neufchâtel et de Morat, et tout ce qui appartient aux bords du lac de Genève. Nous avions devant nous, réunis dans un seul point de vue, les deux côtés du Jura et des Alpes en abondance. En traversant un ravin, notre guide nous recommanda vivement de presser le pas, les pierres tombant avec beaucoup de rapidité, et causant quelquefois des accidens. Ce conseil était excellent; mais, comme la plupart des bons conseils, il était impraticable, car la route était si raboteuse que ni hommes ni chevaux n'y pouvaient avancer très-vite: nous passâmes pourtant sans fractures et sans en être menacés.

»Le son des cloches attachées au cou des vaches errant dans des pâturages bien plus élevés qu'aucune montagne de l'Angleterre (car ici, comme chez les patriarches, toutes les richesses consistent en bestiaux), les bergers poussant des cris de rocher en rocher pour nous avertir, et jouant de leurs chalumeaux lorsque les cimes paraissaient presque inaccessibles; et tout cela joint au spectacle des lieux qui nous entouraient, réalisait tout ce que j'ai jamais entendu dire ou imaginé de la vie pastorale,--bien autrement que dans la Grèce et dans l'Asie-Mineure, car là on y est un peu trop de l'ordre du mousquet ou du sabre; et si vous voyez une main porter la houlette, vous pouvez être sûr que l'autre est armée d'un fusil: mais ici tout est pur et sans mélange,--solitaire, agreste et patriarcal. Lorsque nous nous en allâmes, ils jouèrent le _ranz des vaches_ en guise d'adieux.--Je viens de repeupler mon esprit des scènes de la nature.»

20 septembre.

«Levés à six heures, partis à huit.

»Pendant toute cette journée, nous avons été, l'un dans l'autre, entre deux mille sept cents et trois mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Cette vallée, la plus longue, la plus étroite, et regardée comme la plus belle des Alpes, est rarement traversée par les voyageurs. Nous avons vu le pont de La Roche. Le lit de la rivière, très-bas et très-profond, est renfermé entre d'immenses rochers, et il est aussi impétueux que la colère humaine. On m'a raconté qu'un homme et une mule y étaient tombés sans éprouver d'accident. La population paraît heureuse, libre et riche (ce dernier avantage ne comporte avec lui aucun des deux premiers). Nous avons trouvé les vaches superbes; un taureau a failli sauter dans notre char-à-banc:--c'eût été un agréable compagnon de voyage. Les chèvres et les moutons prospèrent beaucoup ici. A droite, nous avons vu une montagne avec d'énormes glaciers: c'est le Klitzgerberg; plus loin, le Hockthorn ou Stockhorn, je crois.--Les jolis noms! comme ils sont doux! C'est une cime très-élevée et très-rocailleuse, parsemée de neige seulement et sans glaciers, mais flanquée et surmontée de nuages.

»Nous avons passé les limites du canton de Vaud, et sommes entrés sur celui de Berne: le plat allemand a remplacé le français. Ce district est renommé pour ses fromages, sa liberté, ses terres et son exemption de taxes. Hobhouse est allé pêcher:--il n'a rien attrapé. J'ai été me promener sur les bords de la rivière; j'ai vu un petit garçon avec un chevreau qui le suivait comme un chien. Le chevreau ne pouvait venir à bout de passer par-dessus une palissade; j'ai voulu l'aider, et j'ai manqué de précipiter le chevreau et moi-même dans la rivière. Je suis rentré ici vers les six heures du soir; il est neuf heures, je vais me coucher. Je ne suis pas fatigué aujourd'hui, et malgré cela, j'espère dormir.»

21 septembre.

«Nous sommes partis de bonne heure, et avons continué la vallée de Simmenthal. L'entrée de la plaine de Thoun est très-étroite; on y voit de hauts rochers boisés jusqu'à la cime, une rivière et de beaux glaciers, le lac de Thoun, et une plaine étendue à laquelle les Alpes servent de ceinture. Nous avons été à pied au château de Schadan: on a toute la vue du lac. Nous avons traversé la rivière dans une barque, et c'était des femmes qui ramaient. Thoun est une très-jolie ville. Tout le voyage de la journée s'est passé au milieu de la pompe des Alpes: il a été magnifique.»

22 septembre.

«Nous sommes partis de Thoun dans une barque qui nous a fait parcourir toute la longueur du lac en trois heures; le lac est petit, mais les bords en sont beaux: les rochers descendent jusqu'au bord de l'eau. Débarqués à Newhause, nous avons traversé Interlachen, et sommes entrés dans une suite de paysages qui sont au-dessus de toute description, et de tout ce que l'imagination aurait pu concevoir d'avance. Nous avons remarqué une inscription sur un rocher;--il s'agit de deux frères dont l'un a assassiné l'autre: c'est précisément le lieu qu'il fallait pour cela. Après une quantité de détours, nous sommes arrivés auprès d'un roc immense: puis nous avons gagné le pied de la Iungfrau (ce mot signifie _la jeune fille_). Là, des glaciers, des torrens;--un de ceux-ci a une chute visible de neuf cents pieds. Nous avons été logés chez le curé. Nous sommes partis pour voir la vallée, et avons entendu la chute d'une avalanche avec un bruit semblable au tonnerre; puis nous avons vu des glaciers énormes. Un orage est survenu, accompagné de tonnerre, d'éclairs et de grêle, tout cela en perfection et vraiment magnifique. J'étais à cheval: le guide voulait porter ma canne, et j'allais la lui donner, lorsque je me rappelai que c'était une canne à dague; et craignant qu'elle n'attirât sur lui la foudre, je préférai la garder, quoiqu'elle m'embarrassât passablement, étant trop lourde pour me servir de fouet; et le cheval, étant pesant et poltron, s'arrêtait à chaque coup de tonnerre. Je rentrai sans être très-mouillé, ayant un bon manteau. Hobhouse, percé jusqu'aux os, se réfugia dans une chaumière; et lorsque j'arrivai chez le curé, je lui envoyai un domestique avec un parapluie et un manteau. L'habitation d'un curé suisse est vraiment fort belle, et vaut beaucoup mieux que les maisons des ministres anglais: celle où nous avons logé est tout en face du torrent dont j'ai parlé. Le torrent forme une courbure sur le roc, assez semblable à la queue d'un cheval blanc flottante au gré du vent, et telle qu'on pourrait imaginer celle du «pâle cheval» que monte la Mort dans l'Apocalypse[34]: ce n'est ni de l'eau ?ni du brouillard, mais quelque chose entre les deux. Son immense hauteur (de neuf cents pieds, comme je l'ai déjà dit) fait que tantôt il se courbe, tantôt se déploie, et tantôt se condense d'une manière merveilleuse et impossible à décrire. Je crois, à tout prendre, que cette journée a été la plus intéressante de toutes depuis le commencement de notre excursion.»

[Note 34: Il est intéressant de remarquer l'usage que lord Byron fit plus tard de ces notes rapides dans son drame sublime de _Manfred_.

«Il n'est pas midi. Les rayons du soleil teignent encore le torrent des brillantes couleurs de l'arc-en-ciel, tandis qu'il roule sa mouvante colonne d'argent par-dessus la cime escarpée et perpendiculaire du précipice, portant çà et là les flots de son écume lumineuse, semblable à la queue flottante du pâle et gigantesque coursier qui doit être monté par la Mort, ainsi qu'il nous est dit dans l'_Apocalypse_.» (_Note de Moore_.)]

28 septembre.

«Avant de gravir la montagne, j'ai encore été au torrent, à sept heures du matin. Le soleil donnait dessus, et formait de la partie inférieure un arc-en-ciel de toutes couleurs, mais où étincelaient surtout la pourpre et l'or: l'arc se mouvait lorsque vous vous mouviez vous-même; je n'ai jamais rien vu de comparable à ceci, mais il faut que le soleil donne en plein. Nous avons gravi le mont Wengen. À midi, ayant atteint la vallée qui est sur la cime, nous quittâmes nos chevaux; j'ôtai mon habit, et grimpai jusqu'au sommet le plus élevé, et qui est à sept mille pieds anglais au-dessus du niveau de la mer, et à environ cinq mille au-dessus de la vallée que nous avons quittée ce matin. D'un côté, nos regards embrassaient la Iungfrau avec tous ses glaciers; puis la Dent d'Argent, brillante comme la vérité; puis le Petit-Géant (_the Kleine-Eigher_) et le Grand-Géant (_the Grosse-Eigher_), et enfin le Wetterhorn lui-même. La hauteur de la Iungfrau est de treize mille pieds au-dessus de la mer et de onze mille au-dessus de la vallée: c'est la cime la plus élevée de toute cette chaîne de montagnes. Nous entendions les avalanches tomber presque de cinq minutes en cinq minutes. Du point où nous nous tenions sur le mont Wengen, nous en avions la vue d'un côté, et de l'autre nous voyions les nuages s'élever en tourbillons de la vallée opposée, et tournoyer le long de précipices à pic, comme l'écume de l'infernal océan par une haute marée: c'était une vapeur blanche, sulfureuse, et qui s'engouffrait dans des profondeurs qui paraissaient incommensurables. Le côté que nous avions gravi, bien entendu, n'était pas si escarpé; mais, en arrivant au sommet, et en regardant de l'autre côté, nous ne voyions plus qu'une mer de nuages bouillonnante, se brisant contre les rochers sur lesquels nous étions, et qui, comme je l'ai dit, étaient, d'un côté, tout-à-fait perpendiculaires. Nous restâmes là un quart-d'heure, ensuite nous commençâmes à descendre: nous nous trouvâmes tout-à-fait dégagés de nuages de ce côté de la montagne. En passant auprès de masses de neige, j'en fis une balle que je jetai à la tête d'Hobhouse.

»Nous allâmes reprendre nos chevaux; et après avoir mangé quelque chose, nous remontâmes: nous entendîmes encore les avalanches. Arrivés à un marécage, Hobhouse mit pied à terre pour le traverser; je tâchai d'y faire passer mon cheval: l'animal s'y enfonça jusqu'au menton, et naturellement, lui et moi, nous trouvâmes tous deux dans la boue; je ne fus que sali et pas blessé: j'en ris, et continuai ma course. Arrivés au Grindelwald, nous dînâmes, remontâmes encore, et parvînmes à cheval jusqu'au plus haut glacier, qui ressemble à un ouragan de glace[35]. La clarté des étoiles est magnifique, mais le chemin était diablement mauvais! n'importe, nous sommes arrivés sains et saufs. Il y a eu quelques éclairs; mais, sous le rapport du tems, la journée a été aussi belle que celle où le paradis fut créé. Nous avons traversé des forêts entières de pins morts, tous morts: leurs troncs dépouillés de leur écorce, leurs branches sans végétation et sans vie, et tout cela est le résultat d'un seul hiver[36]. Leur aspect m'a fait songer à moi et à ma famille.»

[Note 35: «Avalanches, dont un souffle peut attirer la masse destructive, venez et m'écrasez! J'entends à chaque instant, au-dessus, au-dessous de moi, le craquement produit par votre chute fréquente.

»Le brouillard bouillonne autour des glaciers; des nuages s'élèvent en ondoyant au-dessous de moi: leur couleur blanche et sulfureuse ressemble à l'écume de l'Océan infernal déchaîné contre nous!» (MANFRED.)

»Nous effleurons légèrement les brisans escarpés de cette mer de glace, montagne transparente ressemblant à l'Océan soulevé par une tempête furieuse soudainement glacée.» (_Idem._)]

[Note 36: «Comme ces pins frappés de mort, dépouillés de leur écorce et de leurs branches, débris d'un seul hiver.» (_Idem._)]

24 septembre.

«Levés à cinq heures, partis à sept. Nous avons traversé le glacier noir, avec le mont Wetterhorn à notre droite. Après avoir passé la montagne de Scheideck, nous sommes arrivés au glacier du mont Rose, qui passe pour le plus grand et le plus beau de la Suisse. Dans mon opinion, le glacier de Bossons à Chamouny est aussi beau: Hobhouse ne pense pas de même. À la chute de Reichenbach, qui a deux cents pieds de haut, nous nous sommes arrêtés pour faire reposer nos chevaux. Arrivés dans la vallée d'Oberland, la pluie est survenue, et nous a un peu trempés; cependant, en huit jours, nous n'avons eu que quatre heures de pluie. Nous avons atteint ensuite le lac de Brientz et la ville de Brientz, où nous avons changé de vêtemens. Dans la soirée, quatre paysannes suisses de l'Oberland sont venues nous chanter des airs de leur pays; deux d'entre elles avaient de belles voix: les airs aussi avaient quelque chose de si original, de si sauvage et en même tems de si doux! Les chants sont finis, mais j'entends en bas les sons d'un violon, qui ne présagent rien de bon pour ma nuit: je vais descendre voir la danse.»

25 septembre.

«Il paraît que toute la ville de Brientz s'était rassemblée ici-dessous. La walse et la musique étaient délicieuses; il n'y avait que des paysans, mais ils dansent beaucoup mieux qu'en Angleterre: les Anglais ne savent pas walser et ne le sauront jamais. Il y avait un homme qui tenait sa pipe à la bouche, ce qui ne l'empêchait pas de danser aussi bien que les autres:--il y en avait qui dansaient par deux, d'autres par quatre, mais tous très-bien. Je me suis couché, quoique la fête ait continué là-bas tard et matin. Brientz n'est qu'un village.--Je me suis levé de bonne heure, et me suis embarqué sur le lac. Nous étions dans une longue barque avec des femmes pour ramer: lorsque nous avons atteint le rivage, une autre femme a sauté dedans. Il paraît que c'est ici l'usage que les barques soient dirigées par les femmes; car, de trois femmes et de cinq hommes que nous avions dans la nôtre, toutes les femmes prirent la rame, et il n'y eut qu'un seul homme qui en fit autant.

»Nous sommes arrivés à Interlachen en trois heures; il y a un joli lac, pas si grand que celui de Thoun. Nous avons dîné à Interlachen; une jeune fille m'a donné des fleurs, en m'adressant des paroles que je n'ai pas comprises, parce qu'elle parlait allemand:--je ne sais pas si ce qu'elle m'a dit était joli, mais je l'espère, car la fille l'était. Nous nous sommes embarqués de nouveau sur le lac de Thoun; j'ai dormi pendant une partie du chemin: nous avions fait faire le tour à nos chevaux. Nous avons trouvé des gens sur le bord, qui faisaient sauter un rocher avec de la poudre. L'explosion eut lieu tout près de notre barque, ne nous ayant avertis qu'une minute auparavant:--c'était pure sottise de leur part; mais un peu plus tôt, ils auraient pu nous faire tous sauter. J'ai été à Thoun dans la soirée. Le tems a été passable tout le jour; mais comme la partie la plus sauvage de notre excursion est achevée, cela nous est à peu près égal: dans tous les endroits où cela nous importait le plus, nous avons eu un grand bonheur, quant à la chaleur et à la sérénité de l'atmosphère.»

26 septembre.

«Étant sorti des montagnes, mon journal doit être aussi plat que ma route. De Thoun à Berne; le chemin est beau; des haies, des villages, de l'industrie, et tous les signes possibles de notre insipide civilisation. De Berne à Fribourg; canton différent et catholique. Nous avons traversé un champ de bataille où les Suisses ont battu les Français dans une des dernières guerres contre la république française. J'ai acheté un chien.--La plus grande partie de ce voyage s'est faite à cheval, à pied ou à dos de mulet.»

28 septembre.

«J'ai vu l'arbre planté en l'honneur de la bataille de Morat, il y a trois cent-quarante ans: il commence à se sentir des ravages du tems. J'ai quitté Fribourg après avoir vu la cathédrale qui a une haute tour. Nous avons atteint les fourgons de bagage des religieuses de la Trappe, qui se transportent en Normandie; puis ensuite une voiture pleine de religieuses. Nous avons suivi les bords du lac de Neufchâtel, qui sont agréables et gracieux, mais pas assez montagneux, du moins le Jura ne paraît presque rien après avoir vu les Alpes bernoises. Nous sommes arrivés à Yverdun à la nuit; il y a une longue file de gros arbres sur le bord du lac, d'un très-beau sombre. L'auberge était presque pleine:--il y avait une princesse allemande;--nous avons trouvé des chambres.»

29 septembre.

«J'ai traversé un pays beau et florissant, mais pas montagneux. Le soir, nous sommes arrivés à Aubonne, dont l'entrée et le pont ressemblent un peu à Durham, et qui domine, sans contredit, la plus belle vue qu'on puisse avoir du lac de Genève. C'était à la clarté du crépuscule; nous avons vu la lune se réfléchir dans le lac, et un bois sur la hauteur offrant de grands arbres très-majestueux. Ici Tavernier, le voyageur oriental, acheta ou fit bâtir le château, parce que le site lui parut ressembler et être comparable à celui d'Érivan, ville frontière de la Perse. Ce fut ici qu'il termina ses voyages, et moi cette petite excursion; car je ne suis qu'à quelques heures de Diodati, et je n'ai plus grand'chose à voir, et encore moins à dire.»