Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 5
Cependant le silence inflexible que (par des motifs de générosité et de délicatesse, sans doute) sa femme elle-même ne cessait d'opposer aux demandes répétées qui lui étaient faites, de spécifier les torts qu'elle avait à lui reprocher, laissa à l'imagination et à la méchanceté le champ le plus vaste pour exercer leur activité. On rapporta donc, et on crut presqu'universellement, que la seconde proposition de mariage du noble lord à miss Milbanke n'avait été faite que dans le but de se venger de l'affront d'un premier refus, et qu'il le lui avait avoué lui-même en allant à l'église. À l'époque où, comme le lecteur l'a vu dans ses lettres écrites pendant sa lune de miel, il se croyait de la meilleure foi du monde au sein du bonheur, et se vantait même, dans l'orgueil de son imagination, que si le mariage se faisait à bail, il renouvellerait avec joie le sien pour quatre-vingt-dix-neuf ans, à cette même époque, s'il en faut croire ses véridiques historiens, il s'occupait à poursuivre le sombre projet de vengeance dont on vient de parler, et à tourmenter sa femme par toute espèce d'actions lâches et cruelles,--telles que de décharger des pistolets pour l'effrayer pendant qu'elle était au lit[18], et autres fantaisies de même genre.
[Note 18: Il y avait cependant une espèce de fondement à ce conte, dans l'habitude qu'il avait prise dès son enfance d'avoir toujours des pistolets chargés auprès de lui la nuit, habitude qu'on regarda comme un penchant si bizarre, qu'elle fut ajoutée à la liste des symptômes (portés, je crois, au nombre de seize) qui furent soumis à l'opinion des médecins comme preuve d'un dérangement intellectuel. Un autre de ces symptômes était l'impression presque convulsive que Kean avait produite sur lui dans le rôle de sir Giles Overreach. Mais le motif le plus plausible (comme il en convenait lui-même) sur lequel reposait cette accusation de démence, était un acte de violence qu'il avait fait tomber sur une vieille montre qu'il possédait dès l'enfance, et qu'il avait portée en Grèce avec lui. Dans un accès de désespoir et de rage causé par quelqu'une de ces difficultés humiliantes auxquelles il était journellement en proie, il lança la montre avec fureur sur le foyer, et la brisa en mille morceaux au milieu des cendres avec les pincettes. (_Note de Moore_.)]
J'ai déjà dit quelque chose de la fausseté des liaisons de coulisse qui lui furent attribuées, surtout avec une de nos belles actrices à qui il avait à peine parlé une fois. Mais l'extrême confiance avec laquelle ce conte fut mis en circulation et généralement cru donne un assez bon échantillon de l'espèce de témoignage dont le public se contente dans ses accès de vertueuse indignation. Il est cependant très-loin de mes intentions d'alléguer que, dans le cours de ses relations avec le théâtre, le noble poète ne fut pas quelquefois entraîné dans un genre de société inconvenant, sinon dangereux à la régularité de la vie conjugale. Mais les accusations portées contre lui sur ce point; en ce qu'elles attaquent son caractère d'époux, n'en sont pas mieux fondées, la seule circonstance qui eût pu réellement donner matière à cette imputation n'ayant eu lieu qu'après sa séparation.
Ne se contentant pas de ces charges ordinaires et palpables, la voix publique s'enhardit à aller encore plus loin, et se prévalant du mystérieux silence que gardait l'une des parties, elle osa se répandre en sombres suggestions, en insinuations vagues, que l'imagination de chaque auditeur fut libre d'interpréter comme il lui plut. La conséquence de toutes ces calomnies fut que le cri public s'éleva contre Lord Byron, comme on n'en avait peut-être jamais vu d'exemple dans la vie privée: et toute la gloire qu'il s'était acquise pendant le cours des quatre années qui venaient de s'écouler n'avait pas surpassé de beaucoup les reproches et les accusations calomnieuses qui, dans l'espace de quelques semaines, avaient fondu sur lui. Outre ceux qui croyaient de bonne foi à des excès que les apparences ne rendaient que trop probables, et qui les réprouvaient également, soit qu'ils le considérassent comme poète, ou comme homme du monde, il y avait aussi sans cesse sur le _qui vive_, cette classe nombreuse et active de gens qui regardent la haine des vices des autres comme équivalant à la vertu, ainsi que ces ennemis naturels de tous les succès qui, ayant long-tems souffert de la gloire du poète, purent alors, sous le masque de champions de l'innocence, accabler l'homme de toute leur malignité. Journaux, libelles, caricatures, tout fut employé pour livrer son caractère à la haine publique[19]. À peine une voix s'éleva-t-elle en sa faveur, ou fut-elle écoutée; et, quoiqu'un petit nombre d'amis fût resté inébranlable à ses côtés, ils désespérèrent totalement, ainsi que lui-même, de parvenir à arrêter ce torrent, et, après s'être efforcés deux ou trois fois en vain de se faire entendre, ils se résignèrent au silence. Au nombre des tentatives qu'il fit pour confondre ses calomniateurs, est un appel (tel que celui qui est contenu dans le billet suivant) à quelques-uns de ceux avec lesquels il avait continué de vivre familièrement.
[Note 19: L'extrait suivant d'un poème qui fut publié à cette époque donnera quelque idée de la manière dont on l'injuriait.
«Loin de l'Angleterre, sa terre natale, qui toléra trop long-tems le continuel refrain de ses chants profanes, il va, déjà blanchi dans le vice à son début dans la vie, poursuivie une carrière toute pleine de crimes et de folies, et chercher sous un ciel étranger une existence plus en rapport avec la perversité de son ame, dans d'autres climats où son goût blasé et ses regards impies s'attendent à de nouveaux plaisirs. Il fait sagement de chercher une plage ignorée, où on l'estimera d'autant plus qu'on le connaîtra moins.»
Dans un libelle rimé, intitule _Épître poétique de Délia à lord Byron_, l'auteur s'exprime de cette charitable manière:
«Sans espoir de repos ici-bas, et, pensée accablante! éloigné de ce ciel qui repousse ceux qui ne le cherchent pas, ton éclat n'est que celui d'un phare, ton nom un opprobre; ta mémoire est condamnée à une honteuse et éternelle célébrité. Évité du sage, admiré du sot seulement, les bons pleureront sur ton sort, et les Muses te désavoueront.» (_Note de Moore_.)]
LETTRE CCXXXV.
À M. ROGERS
25 mars 1816.
«Vous êtes du petit nombre de ceux avec lesquels j'ai vécu dans l'intimité, et vous m'avez entendu converser quelquefois sur le pénible sujet de mes derniers chagrins domestiques. Je vous prie de me dire franchement si vous m'avez jamais entendu parler d'elle d'une manière irrespectueuse ou défavorable, ou si je me suis jamais défendu à ses dépens, en reportant sur elle aucune imputation sérieuse? Ne m'avez-vous pas ouï dire que, lorsqu'il y avait entre nous tort ou raison, la raison était toujours de son côté? Je ne vous fais ces questions à vous et à mes autres amis, que parce que je suis accusé, dit-on, par elle et les siens, d'avoir eu recours à ces moyens-là pour me disculper.
»Toujours tout à vous,»
B.
Dans les Mémoires, ou, pour mieux dire, le _Memoranda_ du noble poète qu'on crut devoir sacrifier pour divers motifs, il faisait le récit détaillé de toutes les circonstances qui se rattachaient à son mariage, depuis ses premières propositions à miss Milbanke, jusqu'à son départ d'Angleterre, après leur rupture. Quoique effectivement, le titre de _Mémoires_ qu'il donnait quelquefois lui-même à ce manuscrit, nous transmette l'idée d'une biographie complète et régulière, c'était à cette époque particulière de sa vie que cet ouvrage était surtout consacré, tandis que les anecdotes qui se rapportaient aux autres parties de sa carrière y tenaient non-seulement très-peu de place, mais étaient la plupart de celles qu'on trouve répétées dans les divers fragmens de journal, et les autres manuscrits qu'il laissa après sa mort. Le principal charme, en effet, de cette narration, est le ton d'enjouement mélancolique (je dis mélancolique, car on voit que toutes ces plaisanteries partaient d'un coeur blessé) avec lequel des événemens sans importance, et des personnages sans intérêt autre que leur rapport avec la destinée d'un tel homme, y sont représentés et décrits. Aussi franc que de coutume dans l'aveu de ses torts, et plein de générosité dans la justice qu'il rendait à celle qui avait partagé avec lui la douleur de cette désunion, l'impression que laissa son récit dans l'esprit de tous ceux qui l'entendirent, lui fut toute favorable, quoique le résultat qu'on en pût tirer, d'accord avec l'opinion que j'ai déjà exprimée, fût que les causes de cette séparation ne différaient pas beaucoup, par leur nature et leur importance, de celles qui portent la discorde dans la plupart des mariages de ce genre.
Quant aux détails eux-mêmes, quoique pleins d'importance pour lui à cette époque, comme se rattachant au sujet qui, plus que tout autre, occupait ses pensées, l'intérêt qu'ils pourraient offrir aux autres, maintenant que le premier attrait de la curiosité est passé, et que la plupart des individus auxquels ils se rapportent sont oubliés, serait trop faible pour me justifier de m'y arrêter, et de courir le risque d'offenser quelqu'un en les dévoilant. Dans tout ce qui concerne le caractère du poète illustre qui fait le sujet de cet ouvrage, je suis convaincu que le tems et la justice feront bien plus en sa faveur que tout ce commérage de détails. Pendant la vie d'un homme de génie, le monde n'est que trop porté à le juger d'après ce qui lui manque, plutôt que d'après ce qu'il possède, et même avec la conviction, comme dans le cas actuel, que ses défauts sont en partie les causes de sa grandeur, il s'obstine déraisonnablement à vouloir trouver en lui l'une exempte des autres. Si Pope n'avait pas été irritable et atrabilaire, nous n'aurions pas eu ses satires, et il fallait un tempérament impétueux et des passions indomptées, pour former un poète tel que Lord Byron.
C'est la postérité seule qui peut rendre pleine justice à ceux qui ont payé si cher la gloire d'y arriver. L'alliage qui se mêlait jadis à leur or disparaît, et les faiblesses et même les infortunes du génie sont effacées par sa grandeur. Qui s'inquiète maintenant de savoir si Dante avait tort ou raison dans ses démêlés domestiques? Et combien en est-il, parmi ceux dont l'imagination s'arrête avec complaisance sur sa _Beatrix_, qui se rappellent seulement le nom de sa _Gemma Donati_?
Tel court qu'ait été l'intervalle depuis la mort de Lord Byron, l'influence charitable du tems qui adoucit et souvent annule les jugemens rigoureux du monde contre le génie, se fait déjà sentir. On commence à comprendre et à reconnaître enfin, maintenant que son esprit a passé de ce monde, la totale déraison de vouloir juger un tel caractère d'après les règles ordinaires, et de s'attendre à trouver les élémens de l'ordre et du bonheur dans une ame des profondeurs de laquelle s'échappaient continuellement «des flots de lave.» En revenant sur les circonstances de son mariage, la balance est tenue d'une main plus juste, et tout en accordant un légitime tribut d'intérêt et de compassion à celle qui, pour la fatalité de son repos, fut enveloppée dans la même destinée, qui, avec les vertus et les talens qui auraient fait le bonheur d'un homme ordinaire, entreprit dans un funeste moment de maîtriser «le fougueux Pégase,» et échoua dans une tâche où il n'est pas sûr que la plus capable de l'accomplir eût réussi,--on juge enfin, avec plus d'indulgence, ce grand génie martyr de lui-même, chez qui tant d'autres causes, outre la flamme inquiète qui brûlait dans son sein, se réunissaient pour jeter le désordre dans son esprit, et comme il le dit lui-même si expressivement, «le rendre impropre au bonheur,» son sort fut d'être tel qu'il a été ou moins grand.--En domptant cette ame impétueuse, on eût peut-être éteint le feu sacré qui la dévorait, car il n'exista jamais un individu auquel, comme auteur ou comme homme, le vers suivant paraisse plus applicable:
_Si non errasset, fecerat ille minus_[20].
[Note 20: S'il n'avait pas erré, il eût fait bien moins de grandes choses.]
Pendant le cours de ces événemens, dont sa mémoire et son coeur conservèrent des traces si douloureuses pendant le reste de sa courte vie, il se présenta quelques circonstances relatives à sa vie littéraire, sur lesquelles nous appellerons maintenant l'attention du lecteur, éprouvant une espèce de soulagement à la détourner du pénible sujet sur lequel nous nous sommes arrêtés si long-tems.
La lettre qui suit est une réponse à une autre qu'il avait reçue de M. Murray, et dans laquelle ce dernier lui envoyait un bon de 1,000 guinées pour les manuscrits de ses deux poèmes, _le Siége de Corinthe_ et _Parisina_.
LETTRE CCXXXVI.
A M. MURRAY.
2 janvier 1816.
«Votre offre est _libérale_ à l'excès (vous voyez que je me sers de ce mot en parlant de vous, et à vous, quoique je n'aie pas voulu consentir à ce que vous vous l'appliquassiez avec M. ***). C'est beaucoup plus que les deux poèmes ne peuvent réellement valoir; mais je ne puis et ne veux l'accepter. Je vous laisse parfaitement libre de les joindre à la collection, sans aucune demande ou attente quelconque de ma part; mais je ne puis consentir à ce qu'ils soient publiés séparément. Je ne veux pas risquer le peu de réputation (méritée ou non) que j'ai pu acquérir sur des compositions qui, dans mon opinion, sont très-inférieures à ce qu'elles devraient être (et, comme je m'en flatte même, à quelques-unes des autres), quoiqu'elles puissent fort bien passer comme des choses sans prétentions, et pour grossir la publication avec d'autres pièces fugitives.
»Je suis bien aise que l'écriture vous ait fait présager favorablement de la morale de l'ouvrage,--mais il ne faut pas vous fier à cela, car mon copiste écrit tout ce que je lui dicte, avec toute l'ignorance de l'innocence. J'espère cependant dans ce cas qu'il n'y a pas grand danger ni pour l'une ni pour l'autre.
»_P. S._ Je vous ai renvoyé votre bon déchiré, de crainte qu'il n'arrivât quelqu'accident en route. Je vous prie de ne pas faire naître les tentations sur la mienne. Ce n'est pas par mépris de cette idole universelle, ni qu'il y ait chez moi maintenant de superflu en fait de trésors; mais ce qui est juste est juste, et ne doit pas céder aux circonstances.»
Malgré la ruine de sa fortune, le poète continua de regarder comme sacrée la résolution qu'il avait prise de ne pas se servir du produit de ses ouvrages, et il refusa, comme nous venons de le voir, la somme qui lui fut offerte des manuscrits du _Siége de Corinthe_ et de _Parisina_, somme qui demeura intacte entre les mains de l'éditeur. Il arriva vers le même tems, à un écrivain célèbre sur la politique, de se trouver réduit, par quelque malheur, à de grands embarras pécuniaires, et cette circonstance étant venue à la connaissance de M. Rogers et de sir James Mackintosh, ils pensèrent qu'une partie de la somme que Lord Byron laissait ainsi sans emploi, ne pouvait être mieux placée qu'à venir au secours de cet auteur. Cette idée ne fut pas plus tôt suggérée au noble poète, qu'il agit immédiatement en conséquence, et la lettre suivante, adressée à M. Rogers, est relative à ses intentions à cet égard.
LETTRE CCXXXVII.
À M. ROGERS.
20 février 1816.
«Je vous ai écrit ce matin à la hâte, par le canal de Murray, pour vous dire que je ferai avec plaisir ce que vous et Mackintosh m'avez suggéré au sujet de M. ***. Mais comme je n'ai jamais vu M. *** qu'une seule fois, et n'ai aucun titre à sa connaissance, je pense qu'il vaudra mieux que sir J. et vous arrangiez cette affaire de la manière la moins offensante pour sa délicatesse, et sans qu'il y ait de ma part apparence d'intrusion ou de vouloir me montrer officieux. J'espère que vous y pourrez réussir, car il me serait très-pénible de rien faire à son égard qui pût paraître indélicat. La somme offerte par Murray est de 1,500 livres sterling;--je l'ai refusée, d'abord parce que je l'ai regardée comme au-delà de la valeur que ces deux ouvrages pouvaient avoir pour Murray, et d'après quelques autres motifs de peu d'importance. J'ai cependant, d'après votre suggestion et celle de sir J., terminé avec Murray, et je propose de faire passer à M. *** la somme de 600 livres sterling, de la manière qui paraîtra la plus convenable à votre ami: je destine le reste pour d'autres objets.
»Comme Murray a offert librement cet argent en paiement des manuscrits, l'affaire peut être terminée de suite. Je suis prêt à signer et à apposer mon sceau immédiatement, et peut-être sera-ce aussi bien de n'y pas mettre de retard. Je serai charmé d'être de quelque utilité à M. ***; seulement épargnez-lui les tourmens de ces sortes d'affaires, et la pensée d'avoir contracté une obligation, enfin tout ce qui amène les gens à se haïr.
»Votre très-sincèrement dévoué,»
B.
Les autres objets dont il parle ici ont rapport à l'intention où il était de partager le reste de cette somme entre deux auteurs célèbres dans la littérature, et qui avaient également besoin d'un tel secours, M. *** et M. Mathurin. Ce projet cependant, quoique conçu avec la plus grande sincérité par le poète, ne s'exécuta pas. M. Murray, qui connaissait bien les fâcheuses extrémités où Lord Byron lui-même se trouvait réduit, et qui prévoyait qu'il pourrait venir un tems où il serait bien aise de trouver cet argent, malgré la manière dont il était gagné, refusa d'en faire l'avance, lorsqu'il apprit l'usage auquel il était destiné, alléguant que, quoique engagé, non-seulement par sa parole, mais encore par sa volonté, à en payer le montant à Lord Byron, il ne se croyait pas obligé à s'en dessaisir en faveur des autres. On verra dans la lettre suivante combien le noble poète, menacé lui-même de saisies de tous côtés, mit de vivacité à le presser sur ce point.
LETTRE CCXXXVIII.
À M. MURRAY.
22 février 1816.
«Quand je refusai la somme que vous m'offriez, et même me pressiez d'accepter, c'était en raison d'une publication séparée, comme nous le savons, vous et moi; je suis convenu, et je conviens encore que cette somme était considérable, et ce fut un de mes motifs pour la refuser, jusqu'à ce que je fusse mieux instruit du parti que vous en pouviez tirer. Quant à ce qui s'est passé ou va se passer à l'égard de M. ***, c'est un cas qui ne diffère en aucune façon de la cession que j'ai faite précédemment à M. Dallas de mes premiers manuscrits.--Si je vous avais pris au mot, c'est-à-dire que j'eusse pris votre argent, j'aurais pu m'en servir comme bon m'aurait semblé, et il devait vous être également indifférent que j'en fisse cadeau à une fille ou à un hôpital, ou que j'en secourusse un homme de talent dans le malheur. Le fond de l'affaire est donc, à ce qu'il me semble, que vous avez offert plus que les poèmes ne valaient. Je l'ai dit et je l'ai pensé, mais vous savez, ou du moins devriez savoir votre métier mieux que moi; et si vous vous rappelez ce qui s'est passé entre nous avant ceci, en fait de transactions pécuniaires, vous m'acquitterez certainement d'avoir jamais cherché à profiter de votre imprudence.
»Les ouvrages en question ne seront pas publiés du tout; ainsi ne parlons plus de cette affaire.
»Votre, etc.»
La lettre qui vient après celle-ci donnera quelque idée des embarras dont il était lui-même accablé au moment où il s'occupait ainsi des besoins des autres.
LETTRE CCXXXIX.
À M. MURRAY.
6 mars 1816.
«J'ai envoyé chez vous aujourd'hui, par la raison que les livres que vous avez achetés sont encore saisis, et que, dans l'état des affaires, il vaut beaucoup mieux faire vendre tout d'un coup à l'encan[21]. Je désire vous voir pour vous rendre le billet que vous m'aviez fait, et qui, Dieu merci, n'est ni payé ni même échu: ce point une fois arrangé, en ce qui vous concerne (ce qui peut être et sera demain quand nous nous verrons), je ne m'embarrasse plus de cette affaire. Voilà à peu près la dixième saisie en autant de mois, de sorte que je commence à m'y habituer. Mais il est juste que je porte la peine des folies de mes ancêtres et des miennes propres; et, quelles que soient mes fautes, je suppose qu'elles seront passablement expiées avec le tems--ou dans l'éternité.
»Toujours tout à vous.»
[Note 21: La vente de ces livres eut lieu le mois suivant, et on la représenta dans le catalogue comme «appartenant à un seigneur qui allait quitter l'Angleterre pour voyager.»
Il paraît, d'après un billet à M. Murray, qu'on avait d'abord annoncé qu'il allait en Morée.
«J'espère que le catalogue des livres, etc., etc., ne sera pas publié sans que je l'aie vu. Je veux m'en réserver quelques-uns, et il y en a plusieurs dont il ne doit pas être question. L'annonce ne sait ce qu'elle dit: je ne vais pas en Morée, et quand même j'irais, autant vaudrait annoncer en Russie qu'un homme va partir pour le Yorkshire.
»Votre, etc.»
On vendit avec ses livres un meuble qui est à présent entre les mains de M. Murray. C'est un grand paravent couvert de portraits d'acteurs, de pugilistes, et représentant des combats de boxeurs, etc. (_Note de Moore_.)]
»_P. S._ Je n'ai pas besoin de dire que je n'ai rien su de cette nouvelle saisie qu'au dernier moment:--je les avais sauvés des saisies précédentes, et croyais bien, quand vous les avez achetés, qu'ils étaient à vous.
»Vous aurez votre billet demain.»
Durant le mois de janvier et une partie de février, ses poèmes du _Siége de Corinthe_ et de _Parisina_ furent livrés à l'impression, et ce fut vers la fin de ce dernier mois qu'ils parurent. Les lettres suivantes sont les seules qui aient rapport à leur publication.
LETTRE CCXL.
À M. MURRAY.
3 février 1816.
«Je vous avais envoyé chercher _Marmion_, parce qu'il m'était venu dans la tête qu'il y avait quelque ressemblance entre une partie de _Parisina_ et une scène semblable du second chant de _Marmion_. Je crains qu'elle n'existe, quoique je n'y eusse jamais pensé auparavant, et ne pusse guère former le voeu d'imiter ce qui est inimitable.--Je voudrais que vous demandassiez à M. Gifford s'il me conviendrait de dire quelque chose là-dessus: j'avais achevé l'histoire sur un passage de Gibbon qui conduit tout naturellement à une scène de ce genre, sans que j'y eusse songé, mais maintenant cette pensée qui m'est venue me rend fort mal à mon aise.
»Il y a dans le manuscrit quelques mots et quelques phrases que je voudrais changer avant l'impression: je le renverrai dans une heure.
»Tout à vous.»
LETTRE CCXLI.
À M. MURRAY.
20 février 1816.
...................................................
«Pour en revenir à notre affaire, vos lettres sont en vérité très-agréables. Relativement au reproche de manque de soin, je pense, avec toute l'humilité possible, que le lecteur bénévole aura pris pour de la précipitation et de la négligence l'irrégularité qui appartient à ce genre de versification assez peu ordinaire. La mesure est différente de celle de tous mes autres poèmes que l'on a trouvés, je crois, passablement corrects, en s'en rapportant à Byshe et à ses doigts ou à son oreille, car c'est de cette manière que les poètes écrivent et que les lecteurs jugent. Une grande partie du _Siége de Corinthe_ est écrite en _anapestes_, je crois, comme les appellent les savans (je n'en suis pas bien sûr pourtant, étant terriblement oublieux du mètre et des règles); plusieurs des vers aussi sont à dessein plus courts ou plus longs que ceux qui leur servent de rime, et la rime elle-même revient à des intervalles plus ou moins grands, suivant le caprice ou la convenance.