Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 30

Chapter 301,311 wordsPublic domain

Mais revenons aux détails de la dernière soirée que nous passâmes ensemble à Venise. Après avoir dîné avec M. Scott chez Pellegrino, nous allâmes un peu tard à l'opéra, où le rôle principal, dans _les Bacchanales de Rome_, était rempli par une cantatrice dont le principal mérite, suivant Lord Byron, était d'avoir donné un coup de stilet à un de ses amans favoris. Dans les intervalles du chant, il me désigna plusieurs personnes, dans les spectateurs, qui s'étaient rendues célèbres de différentes manières, mais la plupart d'une façon peu honorable, et il me raconta une anecdote, au sujet d'une dame assise près de nous, qui, sans être de fraîche date, mérite d'être rapportée, comme preuve de l'humeur facétieuse des Vénitiens. Il paraît que Napoléon avait déclaré que cette dame était la plus belle de Milan; mais les Vénitiens n'étant pas tout-à-fait de l'avis du grand homme, se contentèrent de l'appeler _la bella per decreto_, ajoutant, comme les décrets commençaient toujours par le mot considérant, _ma senza il considerando_.

De l'opéra, conformément à notre projet de passer la nuit, nous nous rendîmes dans une espèce de cabaret de la place Saint-Marc; et là, à quelques toises du palais des doges, nous nous mîmes à boire du punch chaud à l'eau-de-vie, en riant aux souvenirs du passé, jusqu'à ce que l'horloge de Saint-Marc eût sonné deux heures. Lord Byron me fit alors monter dans sa gondole; et la lune brillant dans tout son éclat, il ordonna aux gondoliers de nous diriger sur les points qui présentaient la vue la plus avantageuse de Venise à cette heure. Rien ne pouvait être d'une beauté plus solennelle que tout ce qui nous entourait; et, pour la première fois, j'avais devant les yeux la Venise de mes rêves. Tous ces détails ignobles qui offensent l'oeil au grand jour étaient adoucis par le clair de lune ou perdus dans un vague confus; et l'effet de cette muette cité de palais qui semblait endormie sur les eaux au milieu du calme brillant de la nuit, était capable de produire l'impression la plus profonde sur l'imagination la moins exaltée. Mon compagnon s'aperçut de mon émotion, et parut se livrer un moment lui-même au même genre de sensations; et comme nous échangeâmes quelques remarques relativement à ces ruines de la gloire humaine qui étaient devant nous, sa voix, ordinairement si enjouée, avait un doux accent de mélancolie que je ne lui avais jamais trouvé, et que j'oublierai difficilement. Cette disposition toutefois ne dura qu'un instant; il passa rapidement de là à une raillerie qui le mit bientôt d'une humeur tout-à-fait différente, et nous nous séparâmes sur les trois heures, à la porte de son palais, en riant, comme nous nous étions abordés, après être auparavant convenus que je dînerais de bonne heure le lendemain à sa _villa_, en prenant la route de Ferrare.

J'employai la matinée du jour suivant à achever de voir tout ce qu'il y a à Venise, n'oubliant pas surtout d'examiner ce portrait peint par Giorgone, à l'entour duquel l'exclamation du poète, «mais quelle femme[114]!» attirera long-tems les admirateurs de la beauté. Je quittai Venise, et vers trois heures j'arrivai à la Mira. Je trouvai mon illustre hôte qui m'attendait. En traversant le vestibule, je vis la petite Allegra avec sa bonne, qui paraissait rentrer de la promenade. J'ai déjà dit combien son imagination bizarre se plaisait à falsifier son caractère, et à s'attribuer les défauts les plus étrangers à sa nature: j'en eus dans cette occasion une preuve frappante. Après avoir dit quelques mots en passant à la petite, je fis quelques remarques sur sa beauté; il me dit alors: «Avez-vous quelque idée (mais je présume que oui) de ce qu'on appelle tendresse paternelle? pour moi, je n'en ai pas la moindre.» Et lorsqu'un an ou deux après cet enfant vint à mourir, celui qui proférait alors ces paroles si dénuées de vérité, fut si accablé de cet événement que tous ceux qui l'entouraient tremblèrent à cette époque pour sa raison.

[Note 114: Ce n'est que son portrait et celui de son fils et de sa femme, mais quelle femme! c'est l'amour en vie! (BEPPO, Stance 12.)

Il paraît pourtant que cette description du tableau n'est pas exacte; car, suivant Vassari et d'autres, Giorgone ne fut jamais marié, et mourut jeune. (_Note de Moore_.)]

Peu de tems avant le dîner, il sortit de l'appartement, et y rentra une ou deux minutes après, portant à la main un sac de peau blanche. «Regardez, me dit-il, en me le présentant, ceci vaudrait quelque chose pour Murray, quoique vous, j'en suis sûr, n'en voulussiez pas donner six sous.--Qu'est-ce que cela? lui demandai-je.--Ma vie et mes aventures, répondit-il.» En entendant ceci, je fis un geste d'étonnement. «Ce n'est pas une chose, continua-t-il, qui puisse se publier de mon vivant; mais vous pouvez le prendre si vous voulez: tenez, faites-en ce qu'il vous plaira.» Je le remerciai vivement, en prenant le sac, et j'ajoutai: «Ce sera un joli legs à faire à mon petit Tom, qui étonnera, par cette publication, les dernières années du dix-neuvième siècle.» Il me dit ensuite: «Vous pouvez montrer cela à vos amis, si vous croyez que cela en vaille la peine.» Et voilà, presque mot pour mot, ce qui se passa entre nous à ce sujet.

A dîner, nous eûmes le plaisir de la société de Mme Guiccioli, qui, sur un mot de Lord Byron, eut la bonté de me donner une lettre d'introduction pour son frère le comte Gamba, qu'il était probable, d'après eux, que je trouverais à Rome. Je n'eus jamais l'occasion de présenter cette lettre, qui était ouverte pour que j'en prisse lecture, et dont la plus grande partie avait été, j'imagine, dictée par mon noble ami.--Je ne crois donc pas commettre une indiscrétion en en donnant ici l'extrait, prévenant le lecteur que l'allusion faite au château, etc., etc., est relative à des contes sur la barbarie de Lord Byron envers sa femme, que le jeune comte avait entendu rapporter, et qu'il croyait aveuglément. Après quelques phrases de complimens, la lettre continue ainsi: «Il est en route pour voir les merveilles de Rome, et personne, j'en suis sûr, n'est plus capable de les apprécier. Tu m'obligeras et me feras plaisir en lui servant de guide autant qu'il te sera possible. C'est un ami de Lord Byron, et qui est beaucoup mieux instruit de son histoire qu'aucun de ceux qui l'ont racontée. En conséquence, il te décrira, pour peu que tu lui demandes, la forme, les dimensions et tout ce que tu voudras savoir de ce château, où il tient captive une femme jeune et innocente, etc., etc.--Mon cher Piétro, quand tu auras ri de tout ton coeur de tout cela, fais deux mots de réponse à ta soeur, qui t'aime et t'aimera toujours avec la plus vive tendresse.

»THÉRÉSA GUICCIOLl.»

Après m'avoir exprimé ses regrets de ce que je ne pouvais prolonger davantage mon séjour à Venise, mon noble ami me dit:--«Il me semble, du moins, que vous auriez pu disposer d'un ou deux jours pour aller avec moi à Arqua. J'aurais aimé, continua-t-il d'un air pensif, à visiter cette tombe-là avec vous.»--Puis, reprenant sa gaîté ordinaire; «Nous ferions un joli couple de poètes pélerins, Tom, qu'en pensez-vous?» Je ne me rappelle jamais sans étonnement et sans me le reprocher amèrement, que j'ai refusé cette offre, perdant ainsi, par ma faute, l'occasion de faire une excursion dont le souvenir eût été pendant le reste de ma vie celui d'un rêve enchanteur. Mais mon but principal, qui était d'aller à Rome et, s'il se pouvait, jusqu'à Naples, dans l'intervalle de tems auquel les circonstances me limitaient, m'empêcha de sentir tout le prix de la partie qui m'était offerte.

Quand le moment du départ arriva, il m'exprima son intention de m'accompagner pendant quelques milles, et ordonnant qu'on fît suivre ses chevaux, il monta dans ma voiture, et revint avec moi jusqu'à Stia. Ce fut là que, pour la dernière fois, combien, hélas! j'étais loin de croire que c'était la dernière, je dis adieu à mon bon, à mon admirable ami.

FIN DU TOME ONZIÈME.