Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 27
«Je ne sais pas jusqu'à quel point je serai en état de répondre à votre lettre, ne me portant pas très-bien aujourd'hui; hier au soir j'ai assisté à une représentation de la _Mirra_ d'Alfieri, dont les deux derniers actes m'ont donné des convulsions. Je ne veux pas dire par-là des attaques de nerfs comme une femme; mais j'ai éprouvé le supplice des larmes qui ne voulaient pas couler, et des sanglots étouffés, chose qui ne m'est pas arrivée souvent à cause d'une fiction. Ce n'est que la seconde fois que je me trouve dans ce cas pour quelque chose qui n'appartient pas à la réalité.--La première, ce fut en voyant jouer à Kean le rôle de sir Giles Overreach. Le pis est que la dame dans la loge de laquelle j'étais, s'évanouissait d'un autre côté, plus par peur, je crois, que par tout autre sentiment d'intérêt, au moins pour la pièce;--quoi qu'il en soit, elle se trouva mal, et je me trouvai mal, et nous voilà tous deux très-languissans et très-mélancoliques ce matin, après une grande consommation de sel volatil[107]. Mais revenons à votre lettre du 23 juillet.
[Note 107: La dame avec laquelle il assistait à cette représentation décrit ainsi l'effet qu'elle eut sur lui. «On jouait _Mirra_. Les acteurs, et surtout l'actrice chargée de ce rôle, secondaient avec beaucoup de succès les intentions de notre grand tragique. Lord Byron prenait un vif intérêt à la représentation, et paraissait profondément affecté. A la fin, on arriva à un point de la pièce où il lui fut impossible de contenir son émotion, et ses sanglots l'empêchant de rester plus long tems dans la loge, il se leva et quitta le théâtre. Je l'ai vu affecté de la même manière à une représentation du _Philippe_ d'Alfieri, à Ravenne.»]
»Vous avez raison, Gifford a raison, Hobhouse a raison, vous avez tous raison, et moi seul j'ai tort; mais du moins laissez-moi cette satisfaction,--coupez-moi tout, branches et racines, mutilez-moi dans le _Quarterly Review_, dispersez au loin mes _disjecti membra poetæ_, comme ceux de la concubine du Lévite; faites de moi, si vous voulez, un spectacle pour les hommes et pour les anges; mais ne me demandez point de rien changer, car je ne le veux pas; je suis obstiné et paresseux, voilà la vérité.
»Malgré cela je répondrai à votre ami P***, qui trouve à redire à ces passages subits du plaisant au sérieux, comme si, dans ce cas, le sérieux n'était pas fait pour augmenter le plaisant. Sa métaphore est que nous ne sommes jamais brûlés et mouillés en même tems; honneur à son expérience! Faites-lui ces questions à ce sujet:--n'a-t-il jamais joué à _cricket_, ou fait un mille pendant la chaleur? ne lui est-il jamais arrivé, en présentant une tasse de thé à sa belle, de se la jeter sur lui, au grand dommage de son pantalon de nankin? n'a-t-il jamais nagé dans la mer en plein midi, le soleil lui dardant dans les yeux et sur la tête, sans que toute l'écume de l'océan en pût tempérer l'ardeur? n'a-t-il jamais retiré son pied d'une eau trop brûlante, en maudissant sa précipitation et son domestique?..... Ne tomba-t-il jamais dans une rivière ou un lac étant à pêcher, et ne resta-t-il pas dans le bateau ses habits mouillés sur le corps, brûlé et trempé tout-à-la-fois, en véritable amateur des plaisirs champêtres? Oh! que n'ai-je des poumons pour continuer! Au surplus faites-lui mes complimens.--C'est un habile homme, malgré tout cela, un très-habile homme.
»Vous me demandez le plan de _Don Juan_.--Je n'ai pas de plan; mais j'avais, ou j'ai, des matériaux, quoique en vérité, comme dit Tony Lumpkin: «Si je dois être ainsi gourmandé toutes les fois que je suis en gaîté,» le poème ne sera plus rien, et l'auteur redeviendra sérieux: s'il ne prend pas, je le laisserai là avec tout le respect que je dois au public; mais si je le continue, il faut que ce soit à ma manière. Autant vaudrait faire jouer à Hamlet ou à Diggory le rôle de fou avec le corset de l'hôpital, que de vouloir restreindre ma bouffonnerie, si je dois être bouffon;--leurs gestes et mes pensées ainsi contraintes seraient du ridicule le plus pitoyable.--Eh quoi donc! mon cher, l'ame de ces sortes d'écrits n'est-elle pas la licence?--du moins la liberté de cette licence, si on veut en profiter, non pourtant qu'on doive en abuser;--c'est comme le jugement par jury, la pairie et l'_habeas corpus_, de très-belles choses sans doute, mais seulement en principe général; personne ne se souciant d'être jugé pour l'unique plaisir de prouver qu'il jouit de ce privilége.
»Mais trêve à ces réflexions. Vous mettez trop d'importance, et vous occupez avec trop de gravité d'un ouvrage qui ne fut jamais destiné à être sérieux;--croyez-vous que j'aie pu avoir d'autre intention que de rire et de faire rire? C'est une satire assez gaie, et aussi peu poétique que possible, que j'ai voulu faire;--et quant à l'indécence, lisez, je vous prie, dans _Boswell_, ce que Johnson, ce moraliste sévère, dit de Prior et de Paulo Purgante.
»Voulez-vous me rendre un service? vous le pouvez, au moyen de vos amis ministériels, Croker, Canning, ou mon vieux camarade Peel, et moi je ne puis. Voici ce dont il s'agit:--Voulez-vous leur demander de nommer (sans rétribution ou appointemens quelconques) un noble Italien, que je vous ferai connaître plus tard, au consulat ou au vice-consulat de Ravenne? C'est un homme d'une grande fortune, et qui est titré; mais il désire avoir la protection de l'Angleterre en cas de changement. Ravenne est près de la mer. Il n'a besoin d'émolumens d'aucun genre. Je sais à quel point il pourrait être utile dans cette place; car j'ai envoyé dernièrement, de Ravenne à Triate, un pauvre diable de matelot anglais qui était resté dans cette ville, où on l'avait débarqué en 1814, malade, chagrin et sans le sou, faute d'un agent accrédité qui pût ou voulût le renvoyer dans sa patrie. Voulez-vous m'obtenir ceci? si vous le voulez, je vous enverrai le nom et le rang de la personne, qu'on sera toujours à tems de refuser si, une fois connue, on ne l'approuvait pas.
»Je sais que, dans le Levant, vous prenez continuellement les consuls et les vice-consuls parmi les étrangers. Cet homme est patricien, et a douze mille livres sterling de rente. Son seul motif est de s'assurer la protection des Anglais en cas de nouvelles invasions.--Ne pensez-vous pas que Croker nous obtiendrait cela? A la vérité, je jouis d'un crédit rare! mais peut-être un confrère, bel esprit du côté tory, ne refuserait-il pas d'accorder un service à la requête d'un whig aussi inoffensif que moi, et absent depuis si long-tems, d'autant plus qu'il n'y aurait aucune charge, aucun salaire attaché à cette place.
»Je puis vous assurer que je regarderais cela comme une grande obligation; mais, hélas! cette circonstance-là même sera peut-être cause que je ne réussirai pas, et je sens que cela doit être; mais du moins je me suis toujours montré ennemi franc et ouvert. Parmi vos brillantes liaisons ministérielles, ne pouvez-vous pas, croyez-vous, obtenir un consulat pour notre Bibulus ou pour moi, afin que j'en fasse mon vice-consul?--Vous pouvez être assuré, qu'en cas d'événemens en Italie, ce ne serait pas un faible adjoint, et vous n'en douteriez pas si vous connaissiez sa fortune.
»Que veut dire toute cette histoire au sujet de Tom Moore?--«Mais pourquoi le demandai-je, moi, puisque l'état de mes affaires ne me permettrait pas de lui être utile, quoiqu'elles se soient beaucoup améliorées depuis 1816, et qu'avec encore un peu de bonheur et de prudence, je puisse parvenir à les débrouiller.» Il paraît que les réclamans sont des négocians américains.--Voilà un tour de Némésis:--Moore a dit du mal de l'Amérique;--cela finit toujours ainsi.--Le tems vengeur..... Vous avez vu tous les agresseurs foulés aux pieds à leur tour, depuis Bonaparte jusqu'au plus obscur individu. Vous fûtes témoin comment il y en eut qui se vengèrent sur moi, malgré mon peu d'importance, et comment, à son tour *** paya son atrocité. C'est un drôle de monde que celui-ci; mais, après tout, c'est une montre qui a son grand ressort.
»Votre, etc., etc.»
Vers la fin d'août, le comte Guiccioli, accompagné de sa femme, alla passer quelque tems dans ses propriétés de la Romagne, et Lord Byron resta seul à Bologne. Là, l'ame attendrie par le sentiment qui s'en était emparé, il paraît s'être abandonné, pendant cet intervalle de solitude, à une foule de pensées mélancoliques et passionnées qui lui rendirent momentanément les illusions des premiers jours de sa jeunesse. Ce fond de tendresse naturel à son coeur, que le monde et lui-même avaient vainement tenté de glacer ou d'éteindre, semblait se ranimer avec quelque chose de sa première fraîcheur. Il savait de nouveau ce que c'était que d'aimer et d'être aimé, trop tard, il est vrai, pour son bonheur, et d'une manière trop illégitime pour que son repos n'en fût pas troublé; mais du moins trouvait-il assez de dévoûment dans l'objet de son amour, pour satisfaire sa soif ardente d'affection; et de son côté, livré à de tristes présages, il s'attachait d'autant plus passionnément à ce lien, qu'il sentait intérieurement que ce serait le dernier.
Une circonstance qu'il racontait lui-même, et qui eut lieu à cette époque, prouvera à quel point il se laissait dominer par la mélancolie. Il prenait plaisir, en l'absence de Mme Guiccioli, à aller tous les jours chez elle, à l'heure où il avait coutume de lui rendre visite, et là, faisant ouvrir son appartement, il parcourait ses livres, et écrivait dedans[108]. Il descendait ensuite dans les jardins, où il passait des heures entières à rêver, et ce fut dans une de ces occasions, tandis qu'absorbé dans la foule de ses pensées, il fixait d'un oeil distrait une de ces fontaines si communes dans les jardins italiens, que son esprit fut tout-à-coup frappé d'images si désolantes, de présages si funestes du malheur qu'il pouvait attirer sur l'objet de sa tendresse, en vertu de cette destinée qui (comme il l'a dit quelque part lui-même) attache tant de fatalité à l'amour, qu'accablé par ces affreuses idées, il ne put retenir un torrent de larmes.
[Note 108: Voici une de ces notes, écrite à la fin du 5e chap. de _Corinne_, livre 18e. (Fragmens des _Pensées de Corinne_.) «J'ai beaucoup connu Mme de Staël, mieux qu'elle ne connaissait l'Italie; mais je ne croyais guère qu'un jour il m'arriverait de penser avec ses pensées dans un pays où elle a placé le théâtre de la plus attrayante de ses productions. Elle a quelquefois raison, quelquefois tort, en parlant de l'Italie et de l'Angleterre; mais elle est toujours vraie dans la peinture du coeur, qui n'est que d'un seul pays, ou plutôt de tous.
»BYRON. »Bologne, 23 août 1819.»]
Ce fut dans ce même tems qu'il écrivit, sur la dernière page d'un exemplaire de _Corinne_ appartenant à Mme Guiccioli, cette note remarquable:
«Ma bien-aimée Thérésa,--j'ai lu ce livre dans votre jardin;--vous étiez absente, mon ange, autrement cela ne m'eût pas été possible. C'est un de vos ouvrages favoris, et l'auteur était une de mes amies. Vous ne comprendrez pas ces mots écrits en anglais, et d'autres ne les comprendront pas non plus, c'est pourquoi je les ai griffonnés en italien; mais vous reconnaîtrez l'écriture de celui qui vous aime passionnément, et vous devinerez facilement que, sur un livre qui vous appartient, il n'a pu songer qu'à l'amour. Dans ce mot si doux en tous les langages, mais surtout dans le vôtre, _amor mio_, est comprise toute mon existence présente et future. Je sens que j'existe ici, et je crains d'exister au-delà.--Dans quel but? Vous en déciderez;--ma destinée dépend de vous, de vous qui n'avez que dix-huit ans, et qui, depuis deux années seulement, avez quitté le couvent.--Je voudrais de tout mon coeur que vous y fussiez restée, ou du moins ne vous avoir jamais connue mariée.
»Mais tout cela vient trop tard. Je vous aime et vous m'aimez, du moins vous le dites et vous agissez comme si cela était, ce qui est toujours une grande consolation; mais moi, je fais plus que vous aimer, et ce sentiment ne peut jamais s'éteindre.
»Pensez à moi quelquefois quand les Alpes et l'océan nous sépareront;--mais cela ne sera que si _vous le voulez_.
»BYRON.
»Bologne, 25 août 1819.»
LETTRE CCCXXXIX[109].
À M. MURRAY.
Bologne, 24 août 1819.
«.................................................. Gardez l'anonyme, dans tous les cas, cela rend la chose plus plaisante; mais si l'affaire devenait sérieuse à l'égard de _Don Juan_, et que votre position et la mienne devinssent équivoques, avouez que j'en suis l'auteur, je ne reculerai jamais; et si vous le faisiez, je pourrais toujours vous répondre comme Gnatimozin à son maître[110]. Nous serons chacun sur des charbons ardens.
[Note 109: La lettre 338e n'offrant rien d'intéressant, a été supprimée.]
[Note 110: «Et moi reposé-je sur un lit de fleurs?»]
»Je voudrais avoir été mieux disposé, mais je suis de mauvaise humeur, j'ai les nerfs malades et, de tems en tems, je crains que ma tête ne le soit aussi. Voilà tout ce que je dois à l'Italie, et non à l'Angleterre: je vous défie tous, vous et votre climat, qui plus est, de me rendre fou; mais si jamais je le deviens réellement, et que je porte le corset de force, que l'on me ramène alors parmi vous, vos gens seront alors la société qu'il me faudra.
»Je vous assure que tout ce que j'éprouve en ce moment n'a rien de commun avec l'Angleterre, sous un point de vue personnel ou littéraire. Tous mes plaisirs et tous mes tourmens actuels sont aussi italiens que l'opéra. Et, après tout, ce ne sont là que des bagatelles:--tout cela vient de ce que madame est à la campagne pour trois jours, à Capo-Fiume; mais comme je n'ai jamais pu vivre que pour un seul être à la fois (et je vous assure que cet être n'est pas _moi_, comme les événemens doivent vous l'avoir prouvé, car les égoïstes prospèrent toujours), je me sens isolé et malheureux.
»J'ai envoyé chercher ma fille à Venise; je monte à cheval tous les jours, et me promène dans un jardin, sous un dais pourpré de raisins.--Quelquefois je m'assieds auprès d'une fontaine, et je cause avec le jardinier de ses instrumens de jardinage, qui me paraissent plus grands que ceux d'Adam, et avec sa femme, et la femme de son fils, la plus jeune de nous tous, et celle qui, des trois, parle le mieux. Puis je vais faire des visites au Campo-Santo, et à mon ami le sacristain, qui a deux filles; mais une surtout, qui est la plus jolie créature imaginable. Je m'amuse intérieurement à mettre en contraste ce beau et innocent visage de quinze ans, avec les crânes dont il a peuplé plusieurs cellules, et surtout avec celui qui porte la date de 1766, et qui offrit autrefois, suivant la tradition, les traits les plus charmans de Bologne. Il appartenait à une femme noble et riche. Lorsque je le regarde, et que mes yeux se reportent ensuite sur la jeune fille,--quand je songe à ce qu'il a été et à ce qu'elle sera, alors je... Mais, en vérité, mon cher Murray, je ne veux pas vous révolter, en vous exprimant les pensées qui me viennent en foule. Ce que nous pouvons devenir, nous autres hommes barbus, est de fort peu d'importance; mais je n'aime pas cette idée, qu'une belle femme dure moins qu'un bel arbre, moins que son portrait, que dis-je! moins que son ombre, qui ne change pas au soleil comme sa figure devant un miroir.--En voilà assez; la tête me fait un mal affreux.--Je n'ai jamais été tout-à-fait bien depuis la représentation de la _Mirra_ d'Alfieri, il y a quinze jours.
»Votre à jamais, etc.»
LETTRE CCCXL.
À M. MURRAY.
Bologne, 29 août 1819.
«Voilà deux jours que je suis en colère, et j'en ai encore la bile toute émue. Vous allez savoir ce que c'est: Un capitaine de dragons, Hanovrien de naissance, servant maintenant dans les troupes du pape, et que j'ai obligé en lui prêtant de l'argent, quand personne n'aurait voulu lui avancer un paolo, me recommande un cheval que veut vendre le lieutenant ***, officier qui joint le commerce des animaux à l'achat des hommes. Le jour suivant, en ferrant le cheval, on découvrit la fraude, car on m'avait garanti que l'animal était sans défauts. J'envoyai protester contre le marché, et réclamer l'argent. Le lieutenant voulut me parler en personne, j'y consentis; il commença une histoire.--Je lui demandai s'il voulait me rendre mon argent: il me dit que non, mais qu'il ferait un échange, et me demanda un prix exorbitant de ses autres chevaux. Je lui dis qu'il était un fripon.--Il me répliqua qu'il était officier et homme d'honneur, et tira de sa poche un passeport parmesan, signé du général comte Neifperg. Je lui répondis que, puisqu'il était officier, je le traiterais en conséquence, et que s'il était homme d'honneur, il pouvait le prouver en rendant l'argent; que,--quant à son passeport parmesan, j'en faisais autant de cas que d'un fromage de Parme. Il le prit sur un grand ton, et me dit que si nous étions au matin (il était huit heures du soir), il aurait satisfaction de moi.--Quant à cela, dis-je, vous l'aurez tout-à-l'heure,--ce sera une satisfaction mutuelle, je puis vous l'assurer. Si vous êtes, comme vous le dites, un officier, ce qui n'empêche pas que vous ne soyez un fripon, mes pistolets chargés sont dans la pièce voisine, prenez une lumière, examinez et faites le choix des armes. Il me répondit que des pistolets étaient des armes anglaises, et qu'il se battait toujours à l'épée.--Je lui dis alors que je pouvais l'arranger, ayant trois épées de régiment dans un tiroir près de moi, qu'il pouvait prendre la plus longue et se mettre en garde.
»Tout cela se passait en présence d'un tiers. Il dit alors, non, mais que le lendemain il donnerait un rendez-vous à l'heure et au lieu qu'on voudrait. Je répondis que l'usage n'était pas de fixer ces sortes de rendez-vous devant des témoins, que nous ferions mieux de nous parler seuls, et de fixer le moment et les armes. Mais comme l'homme qui était présent sortait de l'appartement, avant qu'il pût fermer la porte, le lieutenant sortit en courant, et en criant de toute sa force: Au secours! au meurtre! et finit par tomber en convulsions devant cinquante personnes, qui virent bien que je n'avais pas d'armes sur moi, et qui l'ayant suivi, lui demandèrent ce que diable il avait. Rien ne put l'arrêter, il s'enfuit sans son chapeau, et alla se coucher malade de frayeur. Il essaya ensuite d'aller porter plainte à la police, qui refusa de la recevoir, comme trop insignifiante. Il est, je crois, parti, ou va partir.
»Le cheval avait été garanti; mais je crois que, d'après les termes du marché, le coquin ne sera pas obligé de rendre l'argent comme le voudrait la loi. Il a cherché à forger une accusation d'assaut et de violence; niais comme la chose s'est passée dans un hôtel public d'une rue très-fréquentée, il y a eu trop de témoins du contraire, et comme militaire, il n'a pas joué là un rôle très-belliqueux, même d'après l'avis des prêtres. Il s'était enfui si vite, qu'il oublia son chapeau, ce dont il ne s'aperçut que lorsqu'il fut rentré dans son auberge. Le fait est tel que je vous le dis;--il commença par faire le brave avec moi, sans quoi je n'aurais jamais pensé à éprouver son adresse aux armes.--Mais que pouvais-je faire? Il parlait d'honneur, de satisfaction, et de son brevet d'officier.--Il me montra un passeport militaire.--Il y a, sur le continent, des châtimens sévères pour les duels réguliers, tandis que les rencontres n'y sont sujettes qu'à des peines légères, de sorte qu'il vaut mieux se battre sur-le-champ.--Il m'avait volé, et voulait m'insulter; je le répète, que pouvais-je faire? ma patience était à bout, et j'avais sous la main des armes honorables et légales.--D'ailleurs, c'était après mon dîner, au moment d'une mauvaise digestion, et où il me déplaît fort d'être dérangé. Son ami est à Forli; nous nous rencontrerons à mon retour à Ravenne. Le Hanovrien me paraît encore le plus fripon des deux; et si ma valeur ne se dissipe pas comme celle d'Acre, «--de par la détente d'un pistolet!» s'il arrive que la matinée soit pluvieuse et que mon estomac soit dérangé, il y aura quelque chose à ajouter au catalogue des décès.
»Or, dites-moi, sir Lucien, ne me regardez-vous pas comme un gentilhomme fort maltraité? Je pense que mon officier peut servir de pendant au major Cartwright de M. Hobhouse; «ainsi donc, bonjour je vous souhaite, mon bon monsieur, le lieutenant.» J'écrirai bientôt sur d'autres sujets, mais en ce moment j'ai griffonné des folies jusqu'à n'en pouvoir plus.»
Au mois de septembre, le comte Guiccioli ayant été appelé à Ravenne pour affaires, laissa à Bologne la jeune comtesse et son amant jouir librement de la société l'un de l'autre. Bientôt on pensa que la mauvaise santé de la jeune femme qui avait servi de motif pour la faire rester, exigeait qu'elle partît pour Venise, afin d'y être mieux soignée; et le comte, auquel on écrivit à ce sujet, consentit avec sa complaisance ordinaire à ce qu'elle s'y rendît accompagnée de Lord Byron. Voici ce que dit cette dame dans ses _Mémoires_. «Quelques affaires ayant appelé le comte Guiccioli à Ravenne, l'état de ma santé m'obligea, au lieu de l'accompagner, à retourner à Venise, et il consentit à ce que je fisse ce voyage avec Lord Byron. Nous quittâmes Bologne le 15 de septembre; nous parcourûmes les collines Euganéennes et Arqua, et écrivîmes nos noms sur le livre qu'on présente à ceux qui font ce pélerinage. Mais je ne veux pas m'appesantir sur ces souvenirs de bonheur; leur contraste avec le présent est trop affreux! Si un esprit bienheureux, au milieu de toute la plénitude de la félicité céleste, était envoyé sur la terre pour en subir toutes les misères, la différence entre le passé et le présent ne pourrait être plus terrible que ce que j'ai éprouvé du moment où ce mot fatal frappa mon oreille, et où je perdis pour jamais l'espoir de revoir celui dont un regard renfermait pour moi tout le bonheur que le monde peut donner. A mon arrivée à Venise, les médecins me conseillèrent d'essayer l'air de la campagne, et Lord Byron ayant une _villa_ à la Mira, me l'abandonna et vint y résider avec moi. Ce fut là que nous passâmes l'automne, et que j'eus le plaisir de faire votre connaissance.»
J'eus, à cette époque, le bonheur de passer cinq ou six jours avec Lord Byron à Venise, pendant une tournée rapide que je fis dans le nord de l'Italie. Je lui avais écrit pour lui annoncer mon arrivée, et lui dire à quel point je serais heureux si je pouvais le décider à m'accompagner à Rome.