Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 26
»Je n'ai rien appris d'Ada, la petite Électre de ma *** Mycéenne:--mais il viendra un jour où tous les comptes seront réglés; et ne dussé-je pas vivre pour le voir, en attendant j'ai vu du moins se briser ***, un de mes assassins. Quand cet homme faisait tous ses efforts pour détruire ma famille jusque dans ses racines, arbre, branches et rejetons; quand, après avoir détourné de moi mes amis, il attira la désolation sur mes foyers, et la destruction sur mes dieux domestiques, s'imaginait-il que, moins de trois ans après, par l'effet d'un événement naturel, d'une calamité domestique grave, mais ordinaire et prévue, son corps se trouverait exposé sur un chemin de traverse, et son nom flétri d'un arrêt de folie?--Et lui (déjà sexagénaire), réfléchit-il un seul instant à ce que j'éprouverais, lorsque je me verrais forcé de sacrifier femme, enfant, soeur, nom, gloire et patrie sur son autel? et cela, dans un moment où ma santé déclinait, où ma fortune était embarrassée, où mon esprit venait d'être affaibli par de nombreux chagrins, et lorsque, jeune encore, j'aurais pu réformer ce que ma conduite pouvait avoir de blâmable, et réparer le désordre de mes affaires;--mais il est dans la tombe, et..... Quelle longue lettre j'ai griffonnée!
»Votre, etc.
»_P. S._ Ici, comme en Grèce, on jonche les tombeaux de fleurs. J'ai vu une grande quantité de feuilles de roses, et des roses même, sur les tombes de Ferrare:--cela produit l'effet le plus agréable qu'on puisse imaginer.»
Pendant qu'il restait à Bologne, dans cette irrésolution, la comtesse Guiccioli avait été atteinte d'une fièvre intermittente, dont la violence l'avait empêchée de lui écrire. A la fin cependant, désirant lui éviter le chagrin de la trouver ainsi malade à son arrivée, elle venait de commencer une lettre pour lui, dans laquelle elle le priait de rester à Bologne jusqu'au moment où elle y viendrait elle-même, lorsqu'un ami étant entré annonça l'arrivée d'un lord anglais à Ravenne. Elle ne douta pas un moment que ce ne fût son illustre amant: c'était lui, en effet, qui, malgré sa déclaration à M. Hoppner, de retourner immédiatement à Venise, avait entièrement changé de projet avant le départ de sa lettre, comme le prouvent ces mots écrits à l'extérieur: «Je pars pour Ravenne, ce 8 juin 1819;--j'ai changé d'avis ce matin, et me suis décidé à continuer ma route.»
Mais pour augmenter l'intérêt de cette narration, nous la donnerons au lecteur dans les termes de Mme Guiccioli elle-même.
«A mon départ de Venise, il m'avait promis de venir me voir à Ravenne. Le tombeau du Dante, le bois de sapins classique, les débris de l'antiquité qu'on trouve encore dans cette ville, étaient un prétexte suffisant pour moi de l'engager à y venir, et pour lui d'accepter cette invitation. Il vint en effet au mois de juin, et arriva à Ravenne le jour de la fête du _Corpus Domini_, et au moment où, attaquée d'une consomption qui avait commencé lors de mon départ de Venise, on me croyait à l'article de la mort.--L'arrivée d'un étranger de distinction à Ravenne, ville si éloignée des routes que parcourent ordinairement les voyageurs, était un événement qui fit beaucoup parler. On y discuta les motifs d'un pareil voyage, et lui-même les divulgua involontairement; car, s'étant informé s'il pourrait me rendre visite, sur la réponse qu'on lui fit qu'il était peu probable qu'il me revît jamais, il s'écria que, si les choses en étaient là, il espérait mourir aussi, circonstance qui, ayant été répétée, trahit le but de son voyage. Le comte Guiccioli, qui connaissait Lord Byron, alla le voir; et dans l'espoir que sa société pourrait m'amuser et m'être utile dans l'état où je me trouvais, il l'engagea à me rendre visite. Il vint le lendemain. Il est impossible de décrire l'inquiétude qu'il témoigna et les attentions délicates qu'il eut pour moi. Pendant long-tems il ne cessa de consulter des livres de médecine; et ne se fiant pas à mes médecins, il obtint du comte Guiccioli d'envoyer chercher un très-habile docteur de ses amis dans lequel il avait la plus grande confiance.--Les soins du docteur Aglietti, c'est le nom de ce célèbre Italien, joints au calme et au bonheur inexprimable que je goûtais dans la société de Lord Byron, eurent un si bon effet sur ma santé, que, deux mois après, je fus en état d'accompagner mon mari dans une tournée qu'il fut obligé de faire pour aller visiter ses différens domaines.»
LETTRE CCCXXXII.
A M. HOPPNER.
Ravenne, 20 juin 1819.
...............................................
«Je vous ai écrit de Padoue et de Bologne, puis ensuite de Ravenne. Ma situation ici est fort agréable, mais mes chevaux me manquent beaucoup, car les environs sont très-favorables pour la promenade à cheval.--Je ne puis fixer l'époque de mon retour à Venise; ce peut être bientôt, ou dans long-tems, ou peut-être pas du tout:--tout cela dépend de la _donna_ que j'ai trouvée sérieusement malade au lit, toussant et crachant le sang, tous symptômes qui ont disparu....................... ....................................................................... J'ai trouvé tout le monde ici fermement persuadé qu'elle n'en reviendrait jamais: on se trompait pourtant.
»Mes lettres m'ont été utiles pour le peu d'usage que j'en ai fait.--J'aime également cette ville et ses habitans, quoique j'importune ces derniers le moins possible. Elle mène tout cela fort adroitement. ........................................................................ Cependant, je ne serais pas étonné de m'en revenir un beau soir avec un coup de stilet dans le ventre. Je ne puis du tout deviner le comte; il vient me voir souvent, et me fait sortir avec lui (comme Whittington, le lord-maire) dans un carrosse à six chevaux. Le fait est, je crois, qu'il se laisse entièrement gouverner par elle; et, quant à cela, je suis dans le même cas[104]. Les gens d'ici ne peuvent comprendre ce que cela veut dire, car il avait la réputation d'être jaloux de ses autres femmes: celle ci est la troisième. C'est, à ce qu'on dit, l'homme le plus riche de Ravenne, mais il n'y est pas aimé.
[Note 104: J'ai déjà dit qu'il était plus facile de le gouverner qu'on n'aurait pu le croire à la première vue de son caractère, et je citerai, à l'appui de ceci, la remarque de son domestique, fondée sur une observation de vingt ans. Il disait, en parlant du sort que son maître avait eu en ménage: «Une chose bien étrange, c'est que je n'ai pas encore rencontré une femme qui n'ait su mener milord, excepté la sienne.»]
»........................................................ Envoyez, je vous prie, sans faute et sans délai, Augustin avec le carrosse et les chevaux à Bologne, où je perdrai le peu qui me reste de sens-commun. N'oubliez pas ceci: mon départ, mon séjour ici, enfin tous mes mouvemens dépendent entièrement d'elle, comme Mme Hoppner, à qui je présente mes hommages, l'a prophétisé dans le véritable esprit féminin.
»Vous êtes un vilain homme de ne m'avoir pas écrit plus tôt.
»Je suis bien sincèrement votre, etc.»
LETTRE CCCXXXIII.
A M. MURRAY.
Ravenne, 29 juin 1819.
«Vos lettres m'ont été envoyées de Venise, mais j'espère que vous n'aurez pas attendu d'autres changemens;--je n'en ferai aucun.--Vous me demandez d'épargner ***, demandez-le aux vers.--Sa cendre n'a rien à redouter que la vérité soit connue, autrement comment a-t-il pu en agir de la sorte avec moi?--Vous pouvez parler aux vents, qui porteront vos accens, et aux échos, qui les répéteront, mais non pas à moi au sujet d'un... qui m'outragea.--Qu'importe qu'il soit mort ou vivant!
»Je n'ai pas le tems de vous renvoyer les épreuves;--publiez toujours.--Je suis bien aise que vous trouviez les vers bons; et quant à l'effet que ce poème produira, n'y pensez pas, pensez plutôt à la vérité, et laissez-moi le soin de désarmer les porc-épics qui peuvent vous menacer de leurs dards.
»Je suis à Ravenne depuis quatre semaines (il y a un mois que j'ai quitté Venise).--Je suis venu voir mon amie la comtesse Guiccioli, qui a été malade et l'est encore............................................. ....................................................................... Elle n'a que vingt ans, mais elle n'est pas d'une forte constitution... ....................................................................... Elle a une toux continuelle et une fièvre intermittente; cependant elle supporte tout cela avec un grand courage. Son mari, dont elle est la troisième femme, est le plus riche seigneur de Ravenne; mais il n'en est pas le plus jeune, car il a plus de soixante ans, quoiqu'il soit très-bien conservé. Tout ceci vous paraîtra assez étrange à vous qui ne connaissez pas les moeurs du Midi ni notre genre de vie en pareil cas;--et je ne puis maintenant vous en expliquer la différence, mais vous verriez que tout se passe partout à peu près ainsi dans ce pays. À Faenza, lord *** vit avec une fille d'opéra; et dans le même hôtel de la même ville est un prince napolitain qui est cavalier-servant de la femme du gonfalonier.--Vous voyez donc bien que je suis de service ici.--_Cosi fan tutti e tutte_.
»J'ai ici mes chevaux de selle et de carrosse, et je me promène à cheval ou en voiture dans la forêt la Pineta, où se passe le roman de Boccace et le conte d'_Honoria_ de Dryden, etc., etc.--Je vois _ma dama_ tous les jours, et je suis sérieusement inquiet de sa santé, qui est dans un état très-précaire.--En la perdant, je perdrais un être qui s'est beaucoup exposé pour moi, et que j'ai toutes espèces de raisons d'aimer;--mais ne pensons pas à la possibilité de cet événement. Je ne sais pas ce que je ferais si elle venait à mourir; je sais toutefois que mon devoir serait de me brûler la cervelle, et j'espère que je le remplirais.--Son mari est un personnage très-poli, mais je voudrais bien qu'il ne me promenât pas ainsi dans sa voiture à six chevaux comme Whittington et son chat.
»Vous me demandez si j'ai l'intention de continuer _Don Juan_.--Que sais-je? Quelle espèce d'encouragement me donnez-vous tous tant que vous êtes avec votre absurde pruderie? Publiez les deux chants, et puis nous verrons.--J'ai prié M. Kinnaird de vous dire deux mots au sujet d'une petite affaire: ou il ne vous en aura pas parlé, ou vous n'avez pas répondu.--Vous faites un joli couple, mais je vous revaudrai cela. Je vois que M. Hobhouse a été appelé en duel par le major Cartwright; est-il si habile à l'escrime? Pourquoi ne se sont-ils pas battus? ils le devaient.
»Votre etc.»
LETTRE CCCXXXIV.
À M. HOPPNER.
Ravenne, 2 juillet 1819.
«Grand merci de votre lettre et de celle de madame.--Vous rappelez-vous si je vous ai remis une ou deux quittances de loyer de Mme Moncenigo (je n'en suis pas bien sûr, quoique je sois porté à le croire; dans le cas contraire, elles seraient dans mes tiroirs)? Voulez-vous prier M. Dorville d'avoir la bonté de veiller à ce que Edgecombe tire des reçus de tous les paiemens qu'il a faits pour moi, et de s'assurer que je n'ai pas de dettes à Venise.--Sur votre réponse, j'enverrai un ordre pour le paiement des nouvelles sommes, afin de suppléer aux dépenses de ma maison, mon retour à Venise étant en ce moment un problème;--il peut avoir lieu, mais il n'a rien de positif, tout en moi étant doute et incertitude, excepté le dégoût que Venise m'inspire, quand je la compare avec toute autre ville de cette partie de l'Italie. Quand je dis Venise, je veux parler des Vénitiens.--La ville elle-même est superbe comme son histoire, mais les habitans sont ce que je ne les aurais jamais crus, s'ils ne m'avaient forcé eux-mêmes à les connaître.
»Le meilleur parti à prendre est de laisser Allegra à la femme d'Antonio jusqu'à ce que j'aie décidé quelque chose pour elle et pour moi. Mais je croyais que vous auriez eu réponse de Mme W***[105].--Vous avez été ennuyé assez long-tems de moi et des miens.
»Je crains vivement que la Guiccioli ne tombe dans un état de consomption auquel sa constitution paraît tendre. Il en est ainsi de tous les objets pour lesquels j'éprouve quelque espèce d'attachement réel.--La guerre,--la mort ou la discorde les assiége.--Il suffirait que j'aimasse un chien et qu'il me fût attaché pour qu'il me fût impossible de le conserver.--Les symptômes de son mal sont une toux de poitrine obstinée et la fièvre de tems en tems, etc., etc. Il y a à tout cela une cause éloignée dans une éruption de peau qu'elle eut l'imprudence de faire rentrer il y a deux ans.--Mais je les ai décidés à exposer sa situation à Aglietti, et je l'ai supplié de venir, ne fût-ce qu'un jour ou deux, pour le consulter sur son état...............................
[Note 105: Une dame anglaise, veuve, et ayant une fortune considérable dans le nord de l'Angleterre, ayant vu la petite Allegra chez M. Hoppner, s'intéressa au sort de la pauvre enfant, et, n'étant pas mère elle-même, offrit d'adopter la petite fille et de se charger de sa fortune, si Lord Byron voulait renoncer à tous ses droits sur elle. Il ne parut pas d'abord très-éloigné d'entrer dans ses vues, c'est-à-dire qu'il consentit à ce qu'elle emmenât l'enfant en Angleterre avec elle pour l'y élever, mais il ne voulut jamais entendre parler de l'abandon de ses droits paternels; c'est pourquoi cette proposition n'eut jamais de résultat. (_Note de Moore_.)]
»Si cela n'ennuyait pas trop M. Dorville, je le prierais d'avoir l'oeil sur E*** et mes autres vauriens. J'aurais autre chose à dire, mais je suis absorbé par l'inquiétude que me cause la maladie de la Guiccioli. Je ne puis vous dire l'effet que cela produit sur moi. Les chevaux sont arrivés, etc., etc., et depuis je n'ai pas laissé passer un jour sans galopper dans la forêt de pins.
»Croyez-moi, etc.
»_P. S._ Mes bons souhaits à Mme Hoppner.--Puisse-t-elle faire un voyage agréable dans les Alpes Bernoises, et revenir sans accident. Vous devriez me ramener un Bernois platonique pour me convertir.--Si malheur arrive à _mia amica_, j'ai fini sans retour avec cette passion;--c'est mon dernier amour.--Quant au libertinage, je m'en suis fatigué, ce qui devait arriver à la manière dont j'y allais; mais j'ai au moins recueilli cet avantage du vice, c'est d'aimer dans le sens le plus pur du mot: ce sera là ma dernière aventure. Je ne puis plus espérer d'inspirer un nouvel attachement, et j'espère n'en plus éprouver.»
La conviction, que ne peuvent manquer de donner quelques passages de ces lettres, de la sincérité et de l'ardeur de son attachement pour Mme Guiccioli[106], serait encore fortifiée par la lecture de celles qu'il lui adressa à elle-même, et de Venise, et pendant son séjour à Ravenne; toutes portent la véritable empreinte de la tendresse et de la passion. Ces effusions, cependant, sont peu faites pour l'oeil du public. Tout sentiment profond, par la répétition des mêmes idées, tend à la monotonie; et ces sermens réitérés, et ces expressions si tendres qui font le charme d'une lettre d'amour pour celui qui l'écrit ou la reçoit, doivent finir par rendre insipides aux autres les meilleures dans ce genre. Celles de Lord Byron à Mme Guiccioli, généralement écrites en italien, et avec une facilité et une pureté qu'un étranger parvient rarement à acquérir, roulent en grande partie sur les obstacles opposés à leurs entrevues, moins par le mari lui-même, qui semblait aimer et rechercher la société de Lord Byron, que par la surveillance d'autres parens, et la crainte qu'éprouvaient les amans eux-mêmes qu'une imprudence de leur part n'éveillât les inquiétudes du comte Gamba, père de la jeune dame, et au caractère estimable duquel tous ceux qui le connaissent se plaisent à rendre justice.
[Note 106: «Pendant ma maladie, dit Mme Guiccioli, dans ses _Souvenirs_ sur cette époque, il était toujours à mes côtes, me prodiguant les attentions les plus aimables; et quand je fus en convalescence, il ne me quittait pas davantage. En société, au théâtre, dans nos promenades à cheval ou à pied, il ne se séparait jamais de moi. Étant alors privé de ses livres, de ses chevaux et de tout ce qui l'occupait à Venise, je le priai de m'accorder la satisfaction d'écrire quelque chose sur le Dante, et avec sa facilité et sa rapidité ordinaires, il composa _la Prophétie_.»]
Lord Byron prévit le danger d'une nouvelle séparation dans le départ prochain de la jeune comtesse pour Bologne; et dans le chagrin que lui causait cette perspective, renonçant à cette prudence qui, par égard pour elle, semblait avoir été sa pensée dominante, il lui proposa alors, avec cet emportement de la passion qui décide souvent du sort de toute la vie, d'abandonner son mari pour fuir avec lui:--_C' è uno solo rimedio efficace_, dit-il, _cio è d'andar via insieme_.--Mais une femme italienne, qui se permet presque tout, recule devant un tel pas. La proposition de son noble amant parut donc à la jeune comtesse une espèce de sacrilége; et l'agitation de son esprit, flottant entre l'horreur d'une telle démarche et le désir ardent de tout sacrifier à celui qu'elle aimait, se peignit vivement dans sa réponse.--Dans une lettre subséquente, cette femme exaltée propose même, pour éviter la honte d'un enlèvement, de se faire passer pour morte comme Juliette, en l'assurant qu'il y avait des moyens faciles de mettre à exécution cette supercherie.
LETTRE CCCXXXV.
À M. MURRAY.
Ravenne, 1er août 1819.
(Adressez cependant votre réponse à Venise.)
«N'ayez pas peur,--vous verrez que je me défendrai gaîment, c'est-à-dire si je me trouve d'humeur à le faire, non dans le sens que vous attribueriez à ce mot, mais comme un boule-dogue qui se sent pressé, ou comme un taureau à la première piqûre;--c'est alors que le jeu devient intéressant; et comme les sensations produites en moi par une attaque, offrent probablement l'heureux mélange de la force réunie de ces aimables animaux, vous verrez peut-être, comme dit Marral «un spectacle curieux» avec force coups et sang répandu pendant le cours de la dispute;--mais il faut d'abord que je sois monté pour cela, et je crains d'être un peu éloigné pour pouvoir me mettre dans un accès de fureur convenable à la circonstance,--et puis je me suis laissé amollir et énerver depuis deux ans par l'amour et le climat.
»J'ai écrit à M. Hobhouse l'autre jour, et lui ai prédit que _Juan_ tomberait ou réussirait complètement, qu'il n'y aurait pas de milieu. Les apparences ne sont pas favorables; mais comme vous écrivez le lendemain de la publication, on ne peut guère dire encore quelle est l'opinion qui prévaudra. Vous paraissez avoir peur, et c'est sans doute avec raison;--cependant, quoi qu'il arrive, je ne flatterai jamais d'aucune manière l'hypocrisie de la foule. Je ne sais si les circonstances peuvent quelquefois m'avoir placé dans une position à diriger l'opinion publique, mais l'opinion publique ne me dirigea et ne me dirigera jamais. Je ne monterai pas sur un trône avili;--ainsi placez-y s'il vous plaît Mrs ***, ou ***, ou Tom Moore, ou ***, ils seront tous enchantés de leur couronnement........................... .....................................................................
»_P. S._ La comtesse Guiccioli est beaucoup mieux.--Je vous ai envoyé, avant mon départ de Venise, l'esquisse originale du _Vampire_, l'avez-vous reçue?»
Cette lettre, comme la plupart de celles qu'il écrivait en Angleterre à cette époque, était évidemment destinée à être montrée, et l'ayant lue ainsi que quelques autres, je ne manquai pas, dans la première que j'adressai à Lord Byron, de lui reprocher le passage qui me concernait, le seul, que je sache, qui soit jamais échappé à la plume de mon noble ami pendant notre intimité, et dans lequel il ait parlé de moi autrement que dans les termes de la plus franche bienveillance et des éloges les moins mérités. Ayant transcrit ses propres paroles en tête de ma lettre, j'ajoutai au-dessous: «Est-ce ainsi que vous parlez de vos amis?» Peu de tems après, lorsque je le vis à Venise, je me rappelle avoir fait de cette circonstance le sujet d'une innocente plaisanterie; mais il me déclara avec assurance qu'il n'avait aucun souvenir d'avoir écrit de telles paroles, et que si elles existaient, il fallait qu'il fût à moitié endormi en les traçant.
Je n'ai parlé de cet incident que pour faire observer, qu'avec une sensibilité si facile à blâmer sur tant de points, et sous l'influence d'une imagination depuis si long-tems exercée à lui créer des tourmens, il est étonnant que, s'occupant toujours, comme ses lettres le prouvent, de ses amis éloignés, et ne recevant presque d'aucun, ou du moins d'un bien petit nombre, les mêmes marques de souvenir, il est étonnant, dis-je, qu'il ne lui soit pas échappé plus souvent des sarcasmes de cette espèce contre les absens et ceux qui gardaient le silence. Quant à moi, tout ce que je puis dire, c'est que du moment où je commençai à deviner son caractère, les expressions les plus amères et les plus injurieuses qu'il eût pu proférer contre moi dans un accès d'humeur, n'auraient pas plus changé mon opinion à son égard ou altéré mon amitié pour lui, que le nuage passager qui obscurcit un moment un ciel brillant, ne peut laisser dans l'esprit d'impression triste après qu'il a disparu.
LETTRE CCCXXXVI.
À M. MURRAY.
Ravenne, 9 août 1819.
.................................................
«En parlant de bévue, cela me fait penser à l'Irlande, à l'Irlande de Moore. Qu'est-ce que je vois donc dans Galignani à propos de Bermude, d'agent, de député, etc., etc.?--qu'est-ce que cela veut dire?--Y a-t-il quelque chose en quoi ses amis puissent lui être utiles?--Informez m'en, je vous prie.
»Quant à _Don Juan_, vous ne m'en parlez plus, mais les papiers ne me paraissent pas si terribles que la lettre que vous m'avez envoyée semblait le faire craindre, autant que j'en puis juger du moins par les extraits rapportés dans le journal de Galignani. Je n'ai jamais vu des gens de votre espèce.--Que de peines prises pour disculper le modeste éditeur;--il a fait toutes les représentations possibles.--Eh bien! moi, je ferai une préface qui vous disculpera complètement sur ce point vous et ***; mais en même tems je vous arrangerai comme vous méritez de l'être.--Vous n'avez pas plus d'ame que le comte de Caylus, qui assurait à ses amis, sur son lit de mort, qu'il n'en avait pas, et qu'il devait le savoir mieux que personne; et vous n'avez pas plus de sang dans les veines qu'un melon d'eau! Je vois qu'il y a eu des astérisques, et ce que Perry appelait de maudites coupures et mutilations..... Mais n'importe.
»J'écris à la hâte.--Demain je pars pour Bologne; je vous écris au milieu du tonnerre, des éclairs, et de tous les vents des cieux sifflant à travers les cheveux, et qui pis est, au milieu de tous les préparatifs d'un départ prochain. «--Ma maîtresse chérie, qui a nourri mon amour de sourires et de nectar» depuis deux mois, part avec son mari pour Bologne ce matin,--et il paraît que je dois la suivre le lendemain à trois heures après minuit. Je ne puis pas trop dire comment notre roman finira, mais jusqu'à présent il s'est filé le plus amoureusement du monde.--Que de dangers et d'échappées périlleuses!--Celles de _Don Juan_ ne sont que des jeux d'enfans en comparaison.--Les sots croient que mes poèmes font toujours allusion à mes propres aventures, eh bien! j'en ai eu quelquefois dans ma vie, tous les jours de la semaine, de meilleures, de plus extraordinaires, de plus périlleuses et de plus agréables que toutes celles-là, s'il m'était permis de les dire;--mais cela ne peut-jamais être..............
»J'espère que Mme M*** est accouchée.
»Votre, etc.»
LETTRE CCCXXXVII.
À M. MURRAY.
Bologne, 12 août 1819.