Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 25

Chapter 253,789 wordsPublic domain

«Je fis connaissance avec Lord Byron (dit Madame Guiccioli) en avril 1819. Il me fut présenté à Venise, par la comtesse Benzoni, à une de ses soirées. Cette présentation, qui eut tant d'influence sur la vie de tous deux, avait eu lieu contre nos désirs, et nous ne nous y étions prêtés que par politesse. Quant à moi, plus fatiguée qu'à l'ordinaire, par l'habitude qu'on a de veiller à Venise, j'étais allée à cette réunion avec beaucoup de répugnance, et par pure obéissance pour le comte Guiccioli. Lord Byron, aussi, avait de l'éloignement pour les nouvelles connaissances, alléguant qu'il avait renoncé à tout attachement, et ne voulait pas s'y exposer de nouveau. La comtesse Benzoni l'ayant prié de consentir à ce qu'elle me le présentât, il avait d'abord refusé, et n'y consentit enfin que pour ne pas la désobliger.

»La beauté noble de ses traits, le son de sa voix, tous ces mille enchantemens qui l'environnaient, en faisaient un être si supérieur à tout ce que j'avais vu jusque-là, qu'il était impossible qu'il ne produisît pas sur moi la plus profonde impression. Depuis cette soirée, pendant tout le tems que je restai encore à Venise, nous nous vîmes tous les jours.»

LETTRE CCCXXVIII.

A M. MURRAY.

Venise, 15 mai 1819.

«J'ai votre extrait et _le Vampire_.--Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il n'est pas de moi. Il y a une règle dont on ne doit pas se départir.--Vous êtes mon éditeur (jusqu'à ce que nous nous brouillions), et ce qui n'est pas publié par vous, n'est pas de moi.

».....................................................

La semaine prochaine je pars pour la Romagne, au moins cela est probable. Je vous engage à continuer vos publications, sans attendre de mes nouvelles, car j'ai autre chose en tête. Que pensez-vous de _Mazeppa_, et de l'Ode, publiés séparément? et de _Don Juan_, en gardant l'anonyme, et sans la dédicace? car je ne veux pas agir en lâche, et attaquer Southey à la faveur des ténèbres.

»Votre, etc.»

Je trouve dans une autre lettre, au sujet du _Vampire_, les particularités suivantes:

A. M. ***

«L'histoire de la convention que nous fîmes d'écrire un conte de revenant, est exacte; mais les dames ne sont pas soeurs.............. ....................................................................

»Mary Goodwin (maintenant Mrs. Shelley) composa _Frankenstein_, dont vous avez fait la revue, le croyant de Shelley. Il me semble que c'est un ouvrage étonnant pour une femme de dix-neuf ans, et même qui ne les avait pas alors. Je vous envoie le commencement du conte que je me proposais d'écrire, afin que vous voyiez jusqu'à quel point il ressemble à la publication de M. Colburn. Si vous voulez le publier, vous le pouvez, en disant le pourquoi, et avec une préface explicative, que vous ferez comme vous voudrez. Je ne l'ai jamais continué, comme vous le verrez par la date. Je l'avais commencé sur un vieux livre de comptes à miss Milbanke, que j'ai conservé, parce qu'il contient le mot de _ménage_, écrit deux fois de sa main sur le revers de la couverture, ce sont les deux seuls mots que j'aie de son écriture, à l'exception de sa signature à l'acte de séparation.--Je lui ai renvoyé toutes ses lettres, sauf celles qui composent la correspondance de nos démêlés, et celles-ci étant des documens importans, sont placées entre les mains d'un tiers, avec des copies de plusieurs des miennes; de sorte que je n'ai aucune autre trace pour la rappeler à mon souvenir, que ces deux mots et ses actions. J'ai arraché du livre les feuilles sur lesquelles j'avais commencé à écrire ce conte, et je vous les envoie sous cette enveloppe.

»Que signifie ce journal de Polidori, dont vous parlez? Je le défie de rien dire contre moi, quoiqu'il ne m'importe guère qu'il le fasse. Je n'ai rien à me reprocher à son égard, quoique je sois bien trompé s'il ne pense pas le contraire. Mais pourquoi publier le nom de ces deux dames! Quelle sotte manière de se disculper! Il avait invité Pictel et, etc., à dîner, et naturellement je lui abandonnai le soin de recevoir ses hôtes. J'allai en société seulement à cause de lui, comme je le lui ai dit, afin qu'il eût une occasion de rentrer dans la bonne compagnie, s'il le voulait, ce qui me semblait la chose la plus convenable à sa jeunesse et à sa position; quant à moi, j'avais fini avec le monde, et après l'y avoir présenté, je repris mon genre de vie ordinaire. Il est vrai que je revins un soir chez moi, sans être entré chez lady Dalrymple Hamilton, parce que j'avais vu que tout était plein. Il est vrai aussi que Mrs. Hervey (qui fait des romans) s'est trouvée mal en me voyant entrer à Coppet; et puis qu'elle est revenue à elle, et qu'en voyant cet évanouissement, la duchesse de Broglie s'était écriée: «Cela est un peu trop fort, à soixante-cinq ans!» Je n'ai jamais donné aux Anglais l'occasion de m'éviter, mais je ne doute pas qu'ils ne la saisissent, si jamais cela m'arrivait.

»Ne croyez pas que je veuille vous donner de l'humeur.--J'ai beaucoup d'estime pour vos bonnes et nobles qualités, et je vous rends toute l'amitié que vous aurez pour moi; et quoique je vous croie un peu gâté par la mauvaise compagnie, les beaux esprits, les hommes d'honneur, les auteurs et les gens du beau _monde_, ceux qui vous disent: Je vais entrer à Carlton-House, allez-vous de ce côté? Je soutiens qu'en dépit de tout cela, vous méritez et possédez l'estime de tous ceux dont l'estime vaut quelque chose, et (quelqu'inutile que vous soit la mienne) personne n'en a plus pour vous que votre très-sincèrement dévoué, etc.

»_P. S._ Faites mes respects à M. Gifford. Je sens parfaitement que _Don Juan_ va nous mettre aux prises avec tout le monde; mais c'est mon affaire et mon début.--Il y aura aussi la _Revue d'Édimbourg_ et toutes les autres qui seront contre, de sorte que, comme Rob-Roy, je «les aurai tous sur les bras.»

LETTRE CCCXXIX.

A M. MURRAY.

Venise, 25 mai 1819.

«Je n'ai pas reçu d'épreuves, et j'aurai probablement quitté Venise avant l'arrivée des premières; ainsi il serait inutile d'attendre une réponse de moi, car j'ai donné des ordres pour qu'on gardât mes lettres jusqu'à mon retour, qui aura probablement lieu dans un mois. Ne vous attendez donc pas à recevoir de mes nouvelles, autant vaudrait adresser vos paroles aux vents, et encore mieux même, car ils porteraient vos accens un peu plus loin qu'ils ne peuvent aller autrement, puisque je ne veux pas céder à vos raisons par excellence: vous pouvez supprimer la note relative aux voyages de Hobhouse dans le chant second, et vous mettrez pour épigraphe, en tête de l'ouvrage:

_Difficile est proprie communia dicere_. HORACE.

»Il y a quelques jours que je vous ai communiqué tout ce que je savais du _Vampire_ de Polidori. Il peut faire et dire tout ce qui lui plaît, pourvu qu'il ne m'attribue pas ses propres compositions. S'il a quelque chose de moi entre les mains, le manuscrit le prouvera d'une manière incontestable; mais j'ai de la peine à penser que quelqu'un qui me connaît puisse croire que l'ouvrage inséré dans le _Magazine_ soit de moi, quand il le verrait écrit de mes propres hiéroglyphes.

»Je vous écris pendant les tourmens d'un _sirocco_ qui m'anéantit, et j'ai été assez fou pour faire depuis le dîner quatre choses dont il serait plus sage de se dispenser par un tems chaud. Premièrement.....; secondement, de jouer au billard depuis dix heures jusqu'à minuit à la clarté de lampes qui doublaient la chaleur de l'atmosphère; troisièmement, d'aller dans un salon brûlant chez la comtesse Benzoni; et quatrièmement, de commencer cette lettre à trois heures du matin.--Mais une fois commencée il a fallu la finir.

»Croyez-moi très-sincèrement, etc.

»_P. S._ Je vous présente une pétition pour des brosses à dent, de la poudre, de la magnésie, de l'huile de Macassar (ou de Russie), des ceintures, et les mémoires de sir Nl. Wraxall sur son tems. Je désire en outre un boule-dogue, un terrier et deux chiens de Terre-Neuve; puis une vie de Richard III (est-ce celle de Buck?) qui a été annoncée par Longman, il y a long-tems, long-tems.--Je l'ai demandée, il y a trois ans au moins. Voyez les annonces de Longman.»

Vers le milieu d'avril Mme Guiccioli avait été obligée de quitter Venise avec son mari, qui, possédant plusieurs maisons entre cette ville et Ravenne, était dans l'usage de s'y arrêter dans les voyages qu'il faisait d'une ville à l'autre. La jeune comtesse, tout entière à son amour, écrivit à son amant de chacune de ces habitations, et lui exprima dans les termes les plus passionnés et les plus touchans, son désespoir d'en être séparée. Ce sentiment s'était effectivement si complètement emparé d'elle, qu'elle s'évanouit trois fois le premier jour de leur voyage. Dans une de ses lettres, que j'ai vue pendant mon séjour à Venise, et qui était datée, si je ne me trompe, de _Cà Zen, Cavanelle di Po_, elle lui dit que la solitude de ce lieu qu'elle trouvait autrefois insupportable, lui était devenue chère et agréable depuis qu'un seul objet absorbait sa pensée; et elle lui promettait, à son arrivée à Ravenne, de se conformer à ses désirs en évitant la grande société, et en se consacrant à la lecture, à la musique, aux occupations intérieures, à la promenade à cheval, enfin à tout ce qu'elle savait lui plaire le plus. Quel changement dans une jeune femme ignorante, qui, quelques semaines auparavant, ne songeait qu'au monde et à la société, et qui maintenant ne voyait de bonheur que dans l'espoir de se rendre digne, par la retraite et l'étude, de l'illustre objet de son amour.

En quittant cette maison, elle fut atteinte en route d'une dangereuse maladie et arriva mourante à Ravenne. Là rien ne put apporter de soulagement à son mal qu'une lettre de Lord Byron, où il l'assurait avec toute l'ardeur d'une passion véritable, qu'il viendrait la voir dans le cours du mois suivant. Des symptômes de consomption, causés par l'état de son ame, s'étaient déjà manifestés; et outre le chagrin que cette séparation lui causait, elle fut accablée d'une vive douleur par la perte de sa mère, qui mourut à cette époque en donnant le jour à son vingtième enfant. Vers la fin de mai, elle écrivit à Lord Byron qu'elle avait préparé ses parens et ses amis à sa présence, et qu'il pouvait maintenant paraître à Ravenne. Quoiqu'il craignît tout ce qu'une telle démarche pouvait avoir d'imprudent pour la femme qu'il aimait, cependant, conformément à ses désirs, il partit le 2 juin de la Mira, et prit la route de la Romagne.

Il adressa de Padoue une lettre à M. Hoppner, qui roule principalement sur des affaires de ménage que ce dernier s'était chargé de diriger pour lui pendant son absence. Il y parle aussi du but direct de son voyage, d'un ton si léger et si moqueur, qu'il est difficile à ceux qui ne connaissent pas parfaitement son caractère, de comprendre qu'il ait pu écrire ainsi sous l'influence d'une passion aussi sincère. Mais telle est la légèreté de cet esprit de moquerie pour qui rien n'est sacré, pas même l'amour, et qui, faute d'aliment, se tourne à la fin contre lui-même. Cette horreur de l'hypocrisie qui portait Lord Byron à exagérer ses propres erreurs, lui faisait cacher sous un froid persifflage les qualités aimables par lesquelles elles étaient rachetées.

Cette lettre de Padoue se termine ainsi:

«Voyager au mois de juin en Italie est une pénible corvée.--Si je n'étais pas le plus constant des hommes, je nagerais maintenant sur les bords du Lido, au lieu d'étouffer au milieu de la poussière de Padoue. S'il m'arrive des lettres d'Angleterre, qu'on les garde jusqu'à mon retour. Veuillez surveiller ma maison, et je ne dirai pas mes terres, mais mes eaux. Ayez soin de ne donner de l'argent à Edgecombe qu'avec un air d'humeur et un branlement de tête dubitatif.--Faites lui des questions embarrassantes et haussez les épaules quand il vous répondra.

»Présentez mes respects à madame, au chevalier et à Scott,--enfin à tous les comtes et comtesses de notre connaissance.

»Et croyez-moi toujours votre désolé et affectueux serviteur, etc., etc.»

Pour faire contraste avec la singulière légèreté de cette lettre, et prouver en même tems la réalité et l'ardeur de la passion qui l'occupait, je transcrirai ici quelques stances écrites pendant son voyage dans la Romagne, et qui, quoique publiées déjà, ne sont pas comprises dans la collection de ses oeuvres.

Rivière[103] qui coules au pied des anciennes murailles qu'habite la dame de mes amours, tu la vois se promener sur tes bords, et là, peut-être, un souvenir de moi, souvenir faible et fugitif, vient-il s'offrir à sa mémoire.

[Note 103: Le Pô.]

Ah! si, alors, sur ton sein vaste et profond, mon coeur pouvait se réfléchir comme dans une glace, et qu'elle y pût lire les mille pensées que je te confie, aussi vagabondes que des vagues, aussi impétueuses que ton cours.

Mais que dis-je? n'es-tu pas, en effet, le miroir de mon coeur? Tes ondes ne sont-elles pas sombres, fougueuses, indomptables, semblables à mes sensations passées et présentes? N'es-tu pas l'image de ce que je suis, et des passions qui m'ont long-tems agité?

Le tems peut les avoir un peu calmées, mais non pour toujours; et lorsque ton sein bouillonne et que tu inondes tes bords, ce n'est aussi que pour un moment, fleuve sympathique, bientôt tes eaux s'abaissent et diminuent, et de même les passions s'éteignent.

Elles s'éteignent, mais non sans laisser après elles de profonds ravages. Et nous voilà de nouveau emportés l'un et l'autre par une destinée inflexible, toi courant follement à la mer, et moi adorant celle que je ne devrais pas aimer.

Tes ondes que je contemple vont baigner ses murs natals et murmurer à ses pieds. Ses yeux se fixeront sur toi quand elle viendra respirer l'air du crépuscule dégagé de la chaleur brûlante du jour.

Elle te contemplera; moi aussi je t'ai contemplé, plein de cette pensée, et, depuis ce moment, je ne puis songer à tes eaux, les nommer ou les voir, sans qu'un soupir s'échappe vers elle de mon coeur oppressé.

Ses yeux brillans se réfléchiront sur ton sein; oui, ils s'arrêteront sur la vague où j'attache en ce moment les miens, et moi je ne pourrai donc pas revoir, même en rêve, cette bienheureuse vague repasser devant moi dans son cours.

Cette vague, à laquelle j'ai mêlé mes larmes, ne reviendra plus? reviendra-t-elle, celle aux pieds de qui elle va se briser. Tous deux nous foulons tes bords, tous deux nous errons sur ton rivage; moi près de ta source, elle où ton cours élargi présente une vaste surface d'un bleu sombre.

Mais ce n'est ni la distance, ni les vagues, ni l'espace qui nous séparent; c'est, hélas! la fatalité d'une destinée différente, aussi différente que les climats qui nous ont vu naître.

Un étranger aime une dame de ces contrées, lui qui naquit bien loin de l'autre côté des Alpes; mais son sang est tout méridional, comme s'il n'eût jamais été rafraîchi par le vent noir qui glace les mers polaires.

Mon sang est tout méridional. S'il n'en eût été ainsi, je n'aurais pas quitté mon climat natal, et malgré des tortures impossibles à oublier, je ne serais pas encore une fois l'esclave de l'amour, ou plutôt le tien.

Vainement on lutte contre son sort. Que je meure jeune, mais que je vive comme j'ai vécu, que j'aime comme j'ai aimé. Si je retourne à la poussière, c'est de la poussière que je suis sorti, et, après tout, il ne peut manquer d'arriver le moment où rien ne pourra plus émouvoir mon coeur.

* * * * *

N'ayant pas reçu d'autres nouvelles de la comtesse à son arrivée à Bologne, il commença à penser, comme nous le verrons dans les lettres suivantes, qu'il ferait prudemment pour l'un et pour l'autre de retourner à Venise.

LETTRE CCCXXX.

A M. HOPPNER.

Bologne, 6 juin 1819.

«Je suis enfin à Bologne où me voilà établi, et où je serai grillé comme une saucisse si le tems continue. Remerciez, je vous prie, de ma part, Mengaldo pour la connaissance que je lui dois à Ferrare et qui m'a été très-agréable. J'y suis resté deux jours, et j'ai été enchanté du comte Morti et du peu que ce court espace de tems m'a permis de voir de sa famille. Je suis allé à une _conversazione_ chez lui qui m'a paru bien supérieure à toutes celles de Venise. Les femmes y étaient presque toutes jeunes, quelques-unes jolies, et les hommes polis et en bonne tenue. La dame de la maison, qui est jeune, nouvellement mariée, et enceinte, m'a paru fort jolie aux lumières; je ne l'ai pas vue au jour: ses manières sont agréables et distinguées.--Elle paraît aimer beaucoup son mari, qui est aimable et plein de talens. Il a passé deux ou trois ans en Angleterre, et il est à la fleur de l'âge. Sa soeur, une comtesse aussi, dont j'oublie le nom (elles sont toutes deux des Maffei et Véronnaises), est une femme plus brillante;--elle chante et joue du piano comme une divinité; mais j'ai trouvé que cela durait diablement long-tems. Elle ressemble à Mme Flahaut (ci-devant miss Mercer) d'une manière vraiment extraordinaire.

»Je n'ai vu cette famille qu'en passant, et probablement ne la reverrai plus; mais je suis très-obligé à Mengaldo de me l'avoir fait connaître. Quand il m'arrive par hasard de rencontrer dans le monde quelque chose d'agréable, j'en suis si surpris et si content (quand mes passions ne se trouvent pas en jeu d'une manière quelconque) que je ne cesse d'y penser avec étonnement pendant toute une semaine. J'ai éprouvé aussi une grande admiration pour les bas rouges du cardinal légat.

»J'ai remarqué dans le cimetière de la Chartreuse, deux épitaphes qui m'ont frappé.--En voici une:

MARTINI LUIGI IMPLORA PACE.

»Voici l'autre:

LUCREZIA PICCINI IMPLORA ETERNA QUIETE.

»C'est là tout; mais il me semble que ces deux ou trois mots comprennent tout ce qu'on peut dire sur un tel sujet;--et puis en italien, c'est de la véritable musique. Ils expriment le doute, l'espoir et l'humilité: rien de plus touchant que _implora_ et la modestie de cette requête.--Ils ont eu assez de la vie, ils n'ont besoin que de repos; il l'implorent, et un repos éternel, _eterna quiete_. Cela ressemble à une inscription grecque dans quelque ancien cimetière payen. Si je dois être enterré de votre tems dans le cimetière de Lido, donnez-moi pour épitaphe l'_implora pace_ et pas autre chose; je n'ai jamais rien rencontré chez les anciens ou les modernes qui me plût la dixième partie autant.

»Un jour ou deux après la réception de cette lettre, je vous prierai d'ordonner à Edgecombe de tout préparer pour mon retour. Je reviendrai à Venise avant de m'établir sur la Brenta. Je ne passerai que peu de jours à Bologne. Je vais voir ce qu'il y a ici de curieux, et ne présenterai mes lettres d'introduction que lorsque j'aurai parcouru la ville et les galeries de tableaux; et peut-être même, si les objets m'occupent assez pour pouvoir me passer des habitans, ne les reverrai-je pas du tout. Ensuite je partirai pour Venise, où vous pouvez m'attendre vers le 11, peut-être plus tôt. Faites agréer, je vous prie, mes remerciemens à Mengaldo; mes respects à madame et à M. Scott.

»J'espère que ma fille se porte bien.

»Toujours et sincèrement tout à vous.

»_P. S._ J'ai parcouru le manuscrit d'Ariosto à Ferrare, et puis encore le château, la prison, la maison, etc., etc.

»Un Ferrarais m'a demandé si je connaissais Lord Byron, une de ses connaissances, maintenant à Naples.--Je lui ai répondu que non, ce qui était vrai des deux manières; car je ne connais pas cet imposteur, et personne ne se connaît soi-même.--Il ouvrit de grands yeux quand je lui dis que j'étais «le véritable Simon Pure.» Un autre me demanda si je n'avais pas traduit Tasso.--Vous voyez ce que c'est que la renommée; comme elle est étendue, comme elle est véridique! Je ne sais pas quelle est la manière de sentir des autres, mais je me trouve toujours plus léger et crois être mieux vu, quand je me suis débarrassé de ma célébrité:--elle me va comme l'armure que porte le champion du lord-maire. Je me suis donc empressé de me débarrasser de toute cette enveloppe littéraire, et de tout le bavardage qui en aurait été la suite, en lui répondant que ce n'était pas moi qui avais traduit le Tasse, mais quelqu'un de mon nom; et, grâce à Dieu, je ressemblais si peu à un poète, que tout le monde m'a cru.»

LETTRE CCCXXXI.

A M. MURRAY.

Bologne, 7 juin 1819.

«Dites à M. Hobhouse que je lui ai écrit, il y a quelques jours, de Ferrare. Ce sera donc en vain que lui ou vous attendriez des réponses ou des renvois d'épreuves de Venise, ayant ordonné qu'on ne m'envoyât pas mes lettres d'Angleterre. La publication peut continuer sans cela, et je suis déjà las de vos remarques, qui, je pense, ne méritent aucune attention.

»J'ai été admirer ce matin les tableaux du fameux Dominiquin et de Guido, qui tous deux sont de la plus grande supériorité. Je suis allé ensuite dans le beau cimetière de Bologne, au-delà des murs, et j'ai trouvé dans ce superbe lieu de repos un original de gardien qui m'a rappelé un des fossoyeurs d'_Hamlet_. Il a une collection de crânes de capucins, avec des étiquettes au front.--Il en prit un et me dit: «Celui-ci a appartenu au frère Desiderio Berro, mort à quarante ans:--c'était un de mes meilleurs amis. J'ai demandé sa tête à ses frères, après son décès, et ils me l'ont donnée.--Je l'ai mise dans de la chaux, et puis l'ai fait bouillir; la voilà avec toutes ses dents, dans un excellent état de conservation. C'était l'homme le plus gai, le plus spirituel que j'aie jamais connu.--Il portait la joie partout où il allait; et lorsque quelqu'un était triste, il lui suffisait de le voir pour reprendre sa gaîté. Il marchait d'un pas si leste, que vous l'auriez pris pour un danseur;--il riait,--plaisantait:--ah! je n'ai jamais vu un _frate_ qui lui fût comparable, et n'en reverrai jamais!»

»Il me dit qu'il avait planté lui-même tous les cyprès du cimetière; qu'il y était fort attaché, ainsi qu'à ses morts; que, depuis 1801, il avait enterré cinquante-trois mille personnes. Parmi quelques anciens monumens qu'il me montra, se trouve celui d'une jeune Romaine de vingt ans, avec un buste par Bernini: c'était une princesse Barlorini, morte il y a deux siècles. Il dit qu'en ouvrant sa tombe on lui avait trouvé tous ses cheveux, et blonds comme de l'or.

»Avant de quitter Venise, je vous avais renvoyé les dernières feuilles de _Don Juan_:--adressez-moi toujours vos lettres dans cette ville. Je ne sais rien encore de mes mouvemens; je puis y retourner dans quelques jours, ou n'y pas revenir de quelque tems: tout cela dépend des circonstances.--J'ai laissé M. Hoppner en bonne santé, ainsi que ma petite fille Allegra, qui devient jolie:--ses cheveux brunissent, et elle a les yeux bleus. M. Hoppner dit qu'elle me ressemble de caractère et de manières, aussi bien que pour les traits;--dans ce cas, ce sera une jeune personne bien facile à conduire.