Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 24
»J'ai plusieurs choses commencées en vers et en prose; mais rien de très-avancé.--J'ai écrit six ou sept feuilles d'une vie que je veux continuer et que je vous enverrai quand elle sera finie; elle pourra servir aux éditions que vous projetez. Si vous vouliez me dire exactement (car je ne sais rien et n'ai que des correspondances d'affaires) comment ont été reçues nos dernières publications, et les sensations qu'elles ont excitées, mais sans avoir égard à aucune délicatesse (je suis trop endurci pour en avoir besoin), je saurais alors à quoi m'en tenir, et comment procéder; je ne voudrais pas trop publier, ce qui peut-être est déjà fait, au reste, je vous le répète, je ne sais rien.
»J'écrivais autrefois pour donner cours à la plénitude de mon esprit et par amour pour la gloire (non pour atteindre un but, mais comme un moyen d'obtenir sur l'esprit des hommes cette influence qui est elle-même le pouvoir et qui en a les résultats); maintenant j'écris par habitude et par intérêt, de sorte qu'il est probable que l'effet doit être aussi différent que les motifs qui m'inspirent; j'ai la même facilité, je pourrais dire même le même besoin de composition pour éviter l'oisiveté (quoique l'oisiveté soit un plaisir dans un pays chaud); mais je suis bien plus indifférent au sort de mes ouvrages après qu'ils ont rempli mon but immédiat.--Cependant je ne voudrais pas du tout..... Mais je n'achèverai pas comme le fit l'archevêque de Grenade, car je suis bien sûr que vous craignez le sort de Gilblas, et avec raison.
»Votre, etc.
»_P. S._ J'ai écrit des lettres très dures à M. Hobhouse, à M. Kinnaird, à vous et à Hanson, parce qu'un si long silence m'avait dépouillé de mes derniers lambeaux de patience.--J'ai vu deux ou trois publications anglaises qui ne valent pas grand chose à l'exception de _Rob Roy_. Je serais bien aise d'avoir Whistlecraft.»
LETTRE CCCXXI.
A M. MURRAY.
Venise, 26 août 1818.
«Vous pouvez continuer votre édition sans compter sur les mémoires, que je ne publierai pas à présent.--Ils sont presque finis, mais trop longs; et il y a tant de choses dont je ne puis parler par égard pour les vivans, que j'ai écrit avec beaucoup de détails ce qui m'intéressait le moins; de sorte que mon essai sur moi-même ressemblerait à la tragédie à _Hamlet_, jouée sur un théâtre de province où l'on aurait omis le rôle d'Hamlet d'après une demande particulière. Je garderai ces mémoires parmi mes papiers, ce sera une espèce de guide, en cas de mort, pour empêcher quelques-uns des mensonges qu'on pourrait débiter, et détruire ceux qui l'ont déjà été.
»Les contes aussi sont inachevés, et je ne puis dire quand ils seront finis: ils ne sont pas non plus du meilleur genre. C'est pourquoi il ne vous faut compter sur rien pour cette nouvelle édition. Les mémoires ont déjà quarante-quatre feuilles d'un papier très-large et très-long, et en auront cinquante ou soixante. Mais je désire les continuer à loisir, et une fois finis, quoique pour le moment vous en pussiez tirer quelque avantage, je ne crois pas que le résultat en fût bon. Ils sont trop remplis de passions et de préjugés, dont il m'a été impossible de me préserver: je n'ai pas assez de sang-froid.
Vous trouverez ci-incluse une liste de livres que le docteur Aglietti sera bien aise de recevoir en déduction des prix de ses lettres manuscrites, si vous êtes disposé à les acheter à la valeur de 50 liv. st. Il prendra les livres pour une partie de la somme, et je lui donnerai le reste en argent, que vous pouvez porter sur mon compte de livres, et déduire sur ce que vous me devez.--Ainsi les lettres vous appartiennent si vous voulez, de cette manière, et lui et moi allons nous mettre à la piste pour en découvrir encore quelques autres de lady Montague, qu'il espère trouver. Je vous écris à la hâte;--mes remerciemens de l'article; croyez-moi,
»Votre, etc.»
J'ai déjà dit que Lord Byron avait été accusé par quelques voyageurs anglais d'être en général repoussant et inhospitalier envers ses compatriotes.--J'ajouterai aux preuves que j'ai déjà données du contraire, des détails qui m'ont été fournis par le capitaine Basile Hall, et qui montrent dans leur véritable jour la politesse et la bienveillance du noble poète.
«Le dernier jour d'août 1818, dit cet écrivain distingué, je tombai malade d'une fièvre à Venise, et connaissant assez l'infériorité de l'art médical dans ce pays, j'étais fort inquiet de savoir qui je consulterais. Je ne connaissais personne à qui je pusse m'adresser à Venise, et n'avais qu'une lettre de recommandation pour Lord Byron, devant lequel je ne m'étais pas soucié de paraître en qualité de touriste, ayant entendu raconter beaucoup de traits de la répugnance qu'il avait pour ce genre d'individus. Cependant maintenant que je me sentais sérieusement malade, j'étais bien sûr que sa seigneurie ne verrait plus en moi qu'un compatriote malheureux, et j'envoyai la lettre chez Lord Byron, par un de mes compagnons de voyage, avec un billet dans lequel je m'excusais de mon importunité, en lui expliquant que j'étais malade et avais besoin des soins d'un médecin, et que je n'enverrais chercher personne que je n'eusse appris de sa seigneurie le nom du meilleur praticien de Venise.
»Par malheur pour moi Lord Byron était encore au lit, quoiqu'il fût près de midi, et plus malheureusement encore le porteur du billet se fit scrupule de l'éveiller sans venir me consulter d'abord. J'étais tombé pendant ce tems dans toutes les horreurs du frisson, et n'étais vraiment pas en état d'être consulté sur rien.--Oh! non certainement, dis-je, ne dérangez pas Lord Byron pour moi;--sonnez l'hôte et envoyez chercher le premier qu'il vous nommera.--Cet ordre absurde ayant été ponctuellement exécuté, une heure après j'étais au pouvoir de l'ami de mon hôte, sur le mérite et les succès duquel mon projet n'est pas de m'appesantir ici.--Qu'il suffise de dire que j'étais irrévocablement entre ses mains long-tems avant que le domestique de Lord Byron m'eût apporté cette lettre obligeante.»
Venise, 31 août 1818.
«CHER MONSIEUR,
»Le docteur Aglietti est le meilleur médecin, non-seulement de Venise, mais de toute l'Italie.--Il demeure sur le Grand Canal, et sa maison est facile à trouver. J'ignore son numéro, mais il n'y a probablement que moi à Venise qui ne le sache pas. Il n'y a aucune comparaison entre lui et les autres médecins de cette ville. Je regrette beaucoup de vous savoir malade, et j'aurai l'honneur de me rendre chez vous dès que je serai levé. Je vous écris dans mon lit, et ne fais que de recevoir la lettre et le billet. Je vous prie de croire qu'aucun autre motif n'aurait pu m'empêcher de répondre de suite ou de venir en personne; il n'y a pas une minute qu'on m'a réveillé.
»J'ai l'honneur d'être très-sincèrement votre très-obéissant serviteur,
»BYRON.»
«Sa seigneurie suivi de près son billet, et j'entendis sa voix dans la pièce voisine; mais quoiqu'il attendit plus d'une heure, je ne pus le voir, étant sous la ferule inexorable du docteur. Dans le cours de la même soirée il revint, mais je dormais.--Quand je m'éveillai je trouvai son valet assis à côté de mon lit. Il me dit que son maître lui avait donné l'ordre de rester près de moi pendant que je serais malade, et l'avait chargé de me dire que tout ce que sa seigneurie possédait ou pouvait se procurer était à mon service, et qu'il viendrait lui-même me tenir compagnie; enfin, qu'il ferait tout ce qui me serait agréable si je voulais lui faire savoir en quoi il pouvait y réussir.
»En conséquence j'envoyai chez lui le lendemain chercher un livre, qui me fut apporté avec le catalogue de tous ceux de sa bibliothèque. J'oublie ce qui m'empêcha de voir Lord Byron ce jour-là, quoiqu'il vînt plusieurs fois, et le lendemain j'étais trop malade de la fièvre pour parler à personne.
»Dès que je pus sortir je pris une gondole, afin d'aller saluer sa seigneurie et la remercier de ses attentions. Il était près de trois heures, et cependant il n'était pas encore levé; et lorsque j'y retournai à cinq heures, le lendemain, j'eus la mortification d'apprendre qu'il était parti en même tems que moi pour me voir; de sorte que nous nous étions croisés sur le canal.--Bref, à mon grand regret, je fus obligé de quitter Venise sans le voir.»
LETTRE CCCXXII.
A M. MOORE.
Venise, 19 septembre 1818.
«Un journal anglais ici serait un prodige, et une feuille de l'opposition paraîtrait un monstre; car, à l'exception de quelques extraits d'extraits des misérables gazettes de Paris, rien de ce genre ne parvient au peuple lombardo-vénitien, qui est peut-être le plus opprimé de tous ceux de l'Europe. Ma correspondance avec l'Angleterre est en grande partie pour mes affaires, et elle a principalement lieu avec mon ***, qui n'a pas des idées très-étendues ni très-élevées de ce qui constitue un auteur, car il lui arriva un jour d'ouvrir une _Revue d'Édimbourg_, et ayant regardé dedans pendant une minute, il me dit: «Je vois que vous donnez dans les _Magazines_.» Et voilà la seule phrase que je lui aie jamais entendu dire qui eût trait à la littérature.
»J'ai ici un de mes enfans naturels; c'est une jolie petite fille qui se nomme Allegra, et qui, dit-on, ressemble à son papa.--Sa mère est Anglaise; mais ce serait une longue histoire; laissons cela:--la petite a environ vingt mois.
»J'ai fini le premier chant en cent quatre-vingts octaves d'un poème qui est dans le genre de _Beppo_, encouragé par le succès de ce dernier. Il est intitulé _Don Juan_, et il a pour but de plaisanter innocemment un peu sur tout;--cependant je crains qu'il ne soit, du moins jusqu'à présent, un peu libre pour un siècle aussi modeste. Quoiqu'il en soit, j'en ferai l'épreuve en gardant l'anonyme, et s'il ne réussit pas, je ne le continuerai pas. Il est dédié à S***, en assez bons vers, mais assez crus sur la politique de *** et la manière dont il l'a adoptée; mais rien n'est plus insupportable que l'ennui de recopier tout cela, et j'aurais un secrétaire qu'il ne me serait pas utile à grand'chose; mon écriture est si difficile à déchiffrer.
»En écrivant la vie de Shéridan ne vous arrêtez pas à tous les mensonges que la colère a fait faire à ces charlatans de whigs. Rappelez-vous qu'il était Irlandais et homme d'esprit, et que nous avons passé avec lui des momens bien agréables. N'oubliez pas qu'il avait été au collége d'Harrow, où, de mon tems, nous avions soin de montrer son nom, R. B. Shéridan, comme un honneur pour les murs du collége; rappelez-vous que..................................... et qu'il y avait dans ce parti-là des gens bien pires que Shéridan.
»Je vous souhaite une bonne nuit, et j'y joins une bénédiction vénitienne.--_Benedetto te, et la terra che ti farà_[99]. «Sois béni toi et la terre que tu feras.»--N'est-ce pas joli? Vous le trouveriez bien plus joli si vous l'aviez entendu comme moi, il y a deux heures, de la bouche d'une jeune vénitienne aux grands yeux noirs, avec la figure de Faustine et la taille de Junon, grande et énergique comme une pythonisse, le regard enflammé, ses longs cheveux noirs flottans au clair de la lune; une de ces femmes, enfin, dont on peut tout faire. Je suis sûr que si je mettais un poignard dans la main de celle-ci, elle l'enfoncerait où je lui dirais de l'enfoncer, et dans mon sein même, si je venais à l'offenser.--J'aime cette espèce d'animal, et je suis sûr que j'aurais préféré Médée à toutes les femmes qui vécurent jamais. Vous vous étonnerez peut-être que dans ce cas je ne..........................
[Note 99: Il y a ici dans le texte italien une faute évidente, ou bien la traduction n'est pas exacte: _Che ti farà_ veut dire _qui te fera_, et non que tu feras.]
»J'aurais pardonné le poignard et le poison, tout enfin, excepté le désespoir dont on m'accabla de sang-froid lorsque j'étais seul dans mes foyers, mes dieux domestiques brisés autour de moi[100].............. Croyez-vous que j'aie pu l'oublier ou le pardonner? Tout autre sentiment a disparu en moi devant celui-là, et je ne suis plus qu'un spectateur sur la terre, jusqu'à ce qu'il se présente une occasion éclatante;--elle peut encore venir;--il y a des gens plus coupables que ***, et c'est sur ces derniers que je ne cesse d'attacher les yeux.»
[Note 100: «Il ne m'était resté qu'une source de repos, et ils l'ont empoisonnée. Mes chastes pénates furent brisés sur mon foyer.» MARINO FALIERO.]
LETTRE CCCXXIV[101]
A M. MURRAY.
Venise, 20 janvier 1819.
«Lorsque j'ai consulté l'opinion de M. H*** et d'autres, c'était relativement au mérite poétique, et non sur ce qu'ils croient devoir au jargon hypocrite d'un tems où on lit encore le _Guide de Bath_, les poèmes de Little, Prior et Chaucer, sans parler de Fielding et de Smolett. Si vous publiez, publiez l'ouvrage entier, avec les changemens que j'ai moi-même indiqués; ou bien publiez d'une manière anonyme, ou, si vous voulez, pas du tout.
»Votre, etc.
»_P. S._ J'ai écrit à MM. K*** et H***, pour les prier de n'effacer que ce que j'ai indiqué. Le second chant de _Don Juan_, est fini, il a deux cent-six stances.»
[Note 101: On a supprimé ici une lettre de nul intérêt pour le lecteur.]
LETTRE CCCXXV.
A M. MURRAY.
Venise, 25 janvier 1819.
«Vous me ferez le plaisir d'imprimer séparément (pour des distributions particulières) cinquante exemplaires de _Don Juan_.--Je vous enverrai plus tard la liste des personnes à qui je veux en faire présent. Il vaudra mieux joindre les deux autres poèmes à la collection des oeuvres; je n'approuve pas que vous les publiiez séparément. Imprimez _Don Juan_ tout entier en en retranchant seulement les vers sur Castlereagh, par la raison que je ne suis pas sur les lieux pour lui en donner satisfaction. J'ai un second chant tout prêt que je vous enverrai bientôt. J'écris par ce courrier à M. Hobhouse sous votre couvert.
»Votre, etc.
»_P. S._ J'ai cédé à la requête et aux représentations; cela étant, il est inutile d'argumenter ici en faveur de mon amour-propre et de mes vers; mais je proteste contre l'opinion de ces messieurs. Si c'est de la bonne poésie, l'ouvrage aura du succès, sinon il tombera, le reste est indifférent et n'a jamais eu d'effet sur aucune production humaine;--c'est la sottise seule qui tue en pareil cas. Quant au jargon hypocrite du jour, je le méprise comme toutes les autres modes ridicules;--si vous admettez cette pruderie de style, il faut passer la moitié de l'Arioste, de La Fontaine, de Shakspeare, de Beaumont, de Fletcher, de Massinger, de Ford, et de tous les écrivains du règne de Charles II;--enfin quelque chose de tous ceux qui ont écrit avant Pope et qui sont dignes d'être lus;--que dis-je! il faut passer beaucoup de Pope lui-même.--Lisez-le, la plupart de vous ne le lisez jamais, mais lisez-le et je vous pardonnerai, quand la conséquence inévitable de cette lecture serait de vous faire brûler tout ce que j'ai jamais écrit, ainsi que les misérables Claudiens de nos jours, excepté Scott et Crabbe. Mais je fais injure à Claudien, qui était poète, en donnant son nom à de tels rimeurs; il fut le _ultimus Romanorum_, la queue de la comète, et ces gens-là ne sont que la queue d'une vieille robe coupée pour en faire une veste à Jacquot;--mais comme deux queues, je les ai comparées l'une à l'autre, quoique différant beaucoup comme tous les points de comparaison. J'écris en colère pendant le _sirocco_ et après avoir veillé jusqu'à six heures à cause du carnaval, mais je répète encore que je proteste contre vous tous.»
LETTRE CCCXXVI.
À M. MURRAY.
Venise, 1er février 1819.
«Je vous ai écrit plusieurs lettres, quelques-unes avec des additions, d'autres au sujet du poème lui-même, contre la publication duquel mon maudit comité puritain a protesté; mais nous viendrons à bout de le circonvenir sur ce point. Je n'ai pas encore commencé la copie du second chant, qui est fini, tant par paresse naturelle que par le découragement où m'a jeté tout ce qui s'est passé à l'égard du premier; je leur dis tout cela à eux comme à vous, c'est-à-dire que je vous le dis pour que vous le leur répétiez. S'ils eussent décidé que les vers ne valaient rien, je me serais soumis; mais ils prétendent qu'ils sont bons, et puis ils viennent me parler de morale: c'est la première fois que j'ai entendu prononcer ce mot avec un but réel par un autre qu'un fripon, et moi je soutiens que c'est le plus moral des poèmes; mais si ces gens ne veulent pas le voir ainsi, c'est leur faute et non la mienne. Je vous ai déjà prié, dans tous les cas, d'en imprimer cinquante exemplaires pour des distributions particulières.
»Pendant toute cette quinzaine, j'ai été un peu indisposé d'un dérangement de mon estomac, qui ne voulait rien garder (cela vient du foie, je présume), soit fantaisie ou impossibilité réelle, je ne pouvais non plus rien manger avec plaisir qu'une espèce de poisson de l'Adriatique appelé _scambi_, et qui se trouve être le plus indigeste des poissons de mer;--cependant depuis deux jours je suis mieux.
»Croyez-moi très-sincèrement votre, etc.»
LETTRE CCCXXVII.
A M. MURRAY.
Venise, 6 août 1819.
«Le second chant de _Don Juan_ est parti samedi dernier, il se compose de deux cent soixante-dix stances octaves; mais je ne veux consentir à aucun retranchement, à l'exception de ce qui a rapport à Castlereagh et à ***. Vous ne parviendrez pas à faire des cantiques de mes chants.--Le poème plaira s'il est piquant; s'il est insipide, il tombera; mais je ne veux aucune de vos maudites coupures et mutilations. Vous pouvez, si vous voulez, le publier en gardant l'anonyme, et ce n'en sera peut-être que mieux, mais je me ferai jour au milieu d'eux tous comme un porc-épic.
»Ainsi donc, vous et M. Foscolo, vous voulez que j'entreprenne ce que vous appelez un grand ouvrage,--un poème épique, je présume, ou quelque oeuvre pyramidale de ce genre. Je n'en ferai rien; je déteste toute espèce de tâche,--et puis sept ou huit années de travail!--Dieu nous fasse la grâce de nous bien porter dans trois mois d'ici; ne parlons donc pas des années.--Si la vie d'un homme ne peut être mieux employée qu'à suer à grosses gouttes pour faire des vers, autant lui vaudrait de creuser la terre.--Eh! en fait d'ouvrages, n'est-ce donc rien que _Childe Harold_? Vous avez tant de poèmes divins, n'est-ce pas quelque chose que d'en avoir fait un qui appartienne à l'humanité, et sans employer aucun de vos ressorts usés? Comment donc, mon cher, j'aurais pu délayer les pensées de ces quatre chants de manière à en faire vingt, si j'avais couru après le volume, et composer un nombre égal de tragédies avec tout ce qui s'y trouve de passion.--Eh bien! puisqu'il vous faut de longs ouvrages, vous aurez assez de _Don Juan_, car je prétends qu'il ait cinquante chants. Et Foscolo, qui parle, pourquoi ne fait-il pas quelque chose de plus que les _Lettres de l'Ortis_, une tragédie et des brochures? Il a quinze bonnes années au moins de plus que moi, qu'a-t-il fait tout ce tems? Il a donné des preuves de talent sans doute; mais n'a pas fixé sa réputation, ni fait ce qu'il devait faire.
»D'ailleurs j'ai l'intention d'écrire mon meilleur ouvrage en italien, et il me faudra neuf ans de plus pour me rendre maître à fond de la langue; alors, si mon imagination n'est pas éteinte et que j'existe encore, j'essaierai ce dont je suis réellement capable. Quant à l'opinion des Anglais dont vous me parlez, qu'ils en calculent la valeur avant de m'insulter de leur offensante condescendance.
»Je n'ai pas écrit pour leur plaisir; s'ils en ont eu, c'est qu'ils l'ont bien voulu; je n'ai jamais flatté leurs opinions, ni leur orgueil, et ne le ferai jamais;--Je ne ferai jamais non plus de livres pour les femmes,--_Al dilettare le femmine et la Plebe_. J'ai écrit d'abondance, j'ai écrit par passion, par impulsion, enfin par différens motifs, mais non pour leurs doux accens.
»Je connais la valeur exacte de la faveur publique, car peu d'écrivains en ont eu davantage; et si je voulais marcher dans leurs voies, je pourrais la conserver ou la regagner[102]; mais je ne vous aime ni ne vous crains; et quoique j'achète avec vous et vende avec vous, je ne mange, ni ne bois, ni ne prie avec vous.--On a fait de moi, sans que je l'eusse cherché, une espèce d'idole populaire; puis, sans raison ni jugement, autre que le caprice de leur bon plaisir, ils ont renversé la statue de son piédestal; elle ne s'est pas brisée dans sa chûte, et il paraît qu'ils voudraient l'y replacer, mais ils n'y réussiront pas.
[Note 102: Allusion au passage du rôle de Shylock, dans _le Marchand de Venise_.]
»Vous me demandez des nouvelles de ma santé.--Vers le commencement de l'année je me suis trouvé dans un état de grand épuisement, accompagné d'une telle débilité d'estomac, que rien ne pouvait passer, et j'ai été obligé de réformer mon genre de vie, qui m'aurait mené rapidement en terre. Je suis dans un meilleur état de santé et de moeurs, et très-sincèrement votre, etc.»
Ce fut vers cette époque, où nous voyons qu'il commençait à s'apercevoir des fâcheux résultats de la vie dissolue dans laquelle il s'était plongé, qu'on vit naître en lui un attachement bien différent, par sa constance et son dévoûment, de tout ce qu'il avait éprouvé depuis les rêves de sa première jeunesse, et qui prit sur lui un ascendant qui dura pendant le peu d'années qu'il vécut encore. Telle blâmable que pût être la liaison où cette nouvelle passion l'entraîna, nous devons encore la regarder comme un événement favorable à sa réputation et à son bonheur, en songeant qu'elle le retira et sut le préserver d'un genre de vie bien plus dégradant.
L'aimable objet de cet amour, le seul véritable (à une seule exception près) qu'il eût éprouvé de sa vie, était une jeune dame de la Romagne, fille du comte Gamba, de Ravenne, et mariée peu de tems avant de voir Lord Byron pour la première fois, avec un seigneur veuf, riche et âgé, de la même ville.--Le comte Guiccioli,--son mari, avait été, dans sa jeunesse, l'ami d'Alfieri, et s'était distingué par son zèle pour l'établissement d'un théâtre national, que ses richesses et les talens d'Alfieri se réunissaient pour soutenir. Malgré son âge et une réputation qui, à ce qu'il paraît, n'était nullement irréprochable, sa grande fortune le rendit un objet d'ambition parmi les mères de Ravenne, qui, suivant un usage trop commun, cherchaient à l'envi l'une de l'autre à accaparer pour leurs filles un si riche acheteur.--La jeune Térésa Gamba, à peine âgée de dix-huit ans, et qui venait de sortir du couvent, fut la victime dont il fit choix.
Ce fut pendant l'automne de 1818, et chez la comtesse Albrizzi, que Lord Byron vit pour la première fois cette jeune femme dans tout l'éclat de la parure nuptiale, et l'enchantement de passer du couvent dans le grand monde. A cette époque, cependant, ils ne firent pas connaissance,--ce ne fut qu'au printems de l'année suivante qu'ils furent présentés l'un à l'autre à une soirée de Mme Benzoni. Cette soirée vit naître en eux un amour subit et mutuel.--La jeune Italienne se sentit soudainement dominée par une passion dont jusqu'alors son imagination n'avait pu se former la moindre idée.--Elle n'avait regardé l'amour que comme un amusement, et maintenant elle en devenait l'esclave, et si, d'abord, elle y céda plus vite qu'une Anglaise, elle ne comprit pas plus tôt tout le despotisme de cette passion, que son coeur voulut la repousser comme quelque chose de funeste, et qu'elle aurait essayé de s'y soustraire, si déjà ses chaînes ne lui en eussent ôté le pouvoir.
Mais il n'est pas de termes qui puissent rendre d'une manière plus simple et plus touchante que les siens, la profonde impression que cette entrevue fit sur son coeur. Laissons-la donc parler: