Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 23
»Pendant l'été de 1817, *** et moi nous nous promenions un soir à cheval le long de la Brenta, quand, parmi un groupe de paysannes, nous remarquâmes les deux plus jolies filles que nous eussions vues de quelque tems. Vers cette époque, il y avait eu beaucoup de misère dans le pays, et j'avais distribué quelques secours au peuple. On peut, à Venise, se donner un grand air de générosité à très-peu de frais, et on avait probablement exagéré la mienne à cause de ma qualité d'Anglais.--Je ne sais si elles remarquèrent que nous les regardions, mais l'une d'elles me cria en vénitien:--Pourquoi, vous qui soulagez les autres, ne pensez-vous pas à nous?--Je lui répondis[96]: _Cara, tu sei troppo bella e giovane per aver bisogno del soccorso mio_. Elle répliqua:--Si vous voyiez ma cabane et ma nourriture, vous ne parleriez pas ainsi. Tout ceci se passa moitié en plaisantant, et je n'en entendis pas parler de quelques jours.
[Note 96: «Ma chère, tu es trop jeune et trop belle pour avoir besoin de mon secours.»]
»Quelques soirées après celle-là, nous rencontrâmes encore ces deux filles, et elles s'adressèrent à nous plus sérieusement, nous assurant de la vérité de leur récit. Elles étaient cousines. Margarita était mariée, et l'autre point.--Comme je doutais encore des circonstances qu'elles m'exposaient, je considérai la chose sous un point de vue différent, et lui donnai rendez-vous pour le lendemain soir......... ....................................................................
»Enfin, en quelques soirées, tout fut arrangé entre nous, et pendant long-tems elle fut la seule qui conserva sur moi un ascendant qui lui fut souvent disputé, mais jamais enlevé.
»Les causes de cet ascendant étaient d'abord sa personne.--Elle était très-brune grande, avec la physionomie vénitienne, de très-beaux yeux ?noirs, et n'avait que vingt-deux ans..... Elle était d'ailleurs toute vénitienne, dans son dialecte, dans sa manière de penser, dans sa physionomie, enfin dans tout ce qui lui appartenait, et elle avait toute la naïveté et l'originalité de Pantalon, son compatriote. D'ailleurs elle ne savait ni lire ni écrire, et ne pouvait pas m'assommer de lettres.--Il ne lui arriva que deux fois de donner douze sous à un écrivain public, dans la Piazza, pour lui faire une lettre, dans une circonstance où j'étais malade et ne pouvais la voir. Elle était d'ailleurs un peu violente et _prepotente_, c'est-à-dire impérieuse, et entrait tout droit, quand cela lui convenait, sans avoir beaucoup d'égard au tems, aux lieux, ni aux personnes;--et si elle trouvait quelque femme qui la gênât, elle l'étendait par terre d'un coup de poing.
»Quand je fis connaissance avec elle, j'étais en relation avec la signora ***, qui fut assez sotte, un soir à Dolo, avec quelques-unes de ses amies, pour lui faire des menaces, car les commères de la Villeggiatura avaient déjà deviné, en entendant un soir le hennissement de mon cheval, que je sortais de nuit pour aller trouver la _Fornarina_. Margarita rejeta son _voile_ (_fazziolo_) en arrière, et dit en vénitien très-clair.--Vous n'êtes pas sa femme, je ne suis pas sa femme; vous êtes sa _donna_, et moi aussi, je suis sa _donna_; votre mari est un _becco_, et le mien en est un autre. Au surplus, quel droit avez-vous de me faire des reproches? S'il me préfère à vous, est-ce ma faute? Si vous voulez vous en assurer, attachez-le aux cordons de votre tablier;--mais ne croyez pas que si vous me parlez, je n'oserai pas vous répondre, parce que vous êtes plus riche que moi. Après avoir donné cet échantillon de son éloquence, que je traduis tel qu'il me fut rapporté par un témoin, elle passa son chemin, laissant Mme ***, avec un nombreux auditoire, méditer à loisir sur le dialogue qui venait d'avoir lieu.
»Quand je revins à Venise pour l'hiver, elle me suivit; et s'étant aperçue qu'elle me plaisait, elle venait assez souvent. Mais elle avait un amour-propre insatiable, et n'était pas tolérante avec les autres femmes. À la _cavalchina_, mascarade qui a lieu le dernier jour du carnaval, et où tout le monde va, elle arracha le masque de Mme Contarini, dame d'une naissance noble et d'une conduite décente, et cela, par la seule raison qu'elle s'appuyait sur mon bras. Vous imaginez bien que ceci fit un bruit du diable; mais ce n'est là qu'un échantillon de ses tours.
»À la fin, elle se prit de querelle avec son mari; et s'enfuyant de chez lui, elle se réfugia chez moi. Je lui dis que cela ne se pouvait pas.--Elle me répondit qu'elle coucherait dans la rue, mais ne retournerait pas avec lui; qu'il la battait (la douce tigresse!); qu'il lui mangeait son argent, et la négligeait d'une manière scandaleuse. Comme il était minuit,--je lui permis de rester, et le lendemain, il n'y eut pas moyen de la faire bouger. Son mari vint pleurant et beuglant, et la suppliant de revenir;--mais, non, elle s'en garda bien.--Alors il s'adressa à la police, et la police à moi. Je leur dis de la reprendre; que je n'avais pas besoin d'elle; qu'elle était venue chez moi; que je ne pouvais pas la faire jeter par la fenêtre, mais qu'ils pouvaient la faire passer par là ou par la porte, si bon leur semblait. Elle alla devant le commissaire, et fut obligée de retourner avec ce _becco ettico_, nom qu'elle donnait au pauvre homme, qui avait une phthisie. Quelques jours après, elle déserta de nouveau.--Après beaucoup de tapage, elle s'établit dans ma maison, réellement et véritablement, sans mon consentement, mais à cause de ma nonchalance et de mon impossibilité de garder mon sérieux: car lorsque je commençais à me mettre en colère, elle finissait toujours par me faire rire par quelque pantalonnade vénitienne; et la sorcière, qui savait bien cela, et qui connaissait également ses autres moyens de conviction, les déploya avec le tact et le succès ordinaires à tous les êtres féminins de haut ou de bas étage, car ils se ressemblent tous en cela.
»Mme Benzoni aussi la prit sous sa protection, et alors la tête lui tourna.--Elle était toujours dans les extrêmes; tantôt pleurant, tantôt riant, et si furieuse, quand elle était en colère, qu'elle faisait la terreur des hommes, des femmes et des enfans:--car elle avait la force d'une amazone, avec le caractère de Médée. C'était un bel animal, mais impossible à apprivoiser. J'étais la seule personne qui pût un peu la ramener à l'ordre, et lorsqu'elle me voyait véritablement en colère (ce qui, dit-on, est un spectacle assez farouche), elle s'appaisait.--Elle était superbe avec son _fazziolo_, vêtement des classes inférieures; mais, hélas! elle aspirait après un chapeau à plumes, et tout ce que je pus dire ou faire (et j'en dis beaucoup) ne put l'empêcher de se travestir de cette manière. Je jetai le premier au feu; mais je me fatiguai de brûler ses chapeaux avant qu'elle se lassât d'en acheter, de sorte qu'elle réussit à faire d'elle une caricature, car ils ne lui allaient pas du tout.
»Ensuite elle voulut avoir une queue à ses robes,--tout comme une dame, vraiment; rien ne pouvait la satisfaire que l'_abito colla coua_ ou _cua_ (c'est l'expression vénitienne pour la _coua_, la queue d'une robe); et comme sa diable de prononciation me faisait rire, cela mettait un terme à la discussion, et elle traînait sa maudite queue partout après elle.
»Cependant elle battait les femmes de la maison, et interceptait mes lettres. Je la surpris un jour méditant sur une d'elles, essayant de deviner, à la forme si elle venait d'une femme ou non;--et puis elle se plaignait de son ignorance, et se mit réellement à étudier l'alphabet, afin, déclara-t-elle, d'ouvrir toutes mes lettres, et de pouvoir en lire le contenu.
»Je ne dois pas oublier de rendre justice à ses qualités relatives à la tenue d'une maison.--Après son entrée dans ma maison, en qualité de _donna di governo_[97], les dépenses furent réduites de plus de moitié; tout le monde faisait mieux son devoir; les appartemens étaient mieux tenus, et tout s'y sentait d'un meilleur ordre, à l'exception d'elle-même.
[Note 97: Femme de charge.]
»J'ai cependant quelques raisons de croire qu'au milieu de toutes ses extravagances, elle avait au fond, pour moi, un véritable attachement: j'en donnerai un exemple. Étant allé un jour d'automne au Lido avec mes gondoliers, nous fûmes surpris par un grain assez violent, et qui mit la gondole en péril.--Nos chapeaux avaient été enlevés, la barque se remplissait, une rame était perdue; nous étions au milieu d'une mer furieuse, le tonnerre grondait, la pluie tombait par torrens, la nuit approchait, et le vent ne cessait pas. A notre retour, après une lutte pénible, je la trouvai sur les degrés extérieurs du palais Mocenigo, sur le Grand Canal, ses grands yeux noirs étincelant à travers ses larmes, et ses longs cheveux d'ébène, qui étaient flottans, trempés de pluie, couvraient sa figure et son sein. Elle était complètement exposée à l'orage, et le vent qui agitait ses cheveux et ses vêtemens autour de sa taille svelte et élevée, l'éclair qui jaillissait autour d'elle et les vagues qui se roulaient à ses pieds, la faisaient ressembler à Médée descendue de son chariot, ou à la sibylle de la tempête qui grondait autour d'elle:--c'était le seul objet vivant, excepté nous, qui nous apparût en ce moment pour nous recevoir. En me voyant sain et sauf, elle ne s'approcha pas pour me féliciter, comme on aurait pu le croire, mais me cria:--_Ah! can della Madona, è esto un tempo per andar all'Lido_! (ah! chien de la bonne Vierge, est-ce là un tems pour aller au Lido!); puis courant dans la maison, elle se soulagea le coeur en grondant les bateliers de n'avoir pas prévu le _temporale_ (l'orage). Les domestiques me dirent que la seule chose qui l'eût empêchée de venir au-devant de moi en bateau, c'est qu'aucun des gondoliers du canal n'avait voulu se risquer sur l'eau dans un tel moment. Elle s'était assise alors sur les degrés du palais, pendant le plus fort de l'orage, persistant à n'en pas bouger et à repousser toute espèce de consolation. Sa joie, en me revoyant, était mêlée d'une teinte modérée de férocité, et me représenta les transports d'une tigresse en retrouvant ses petits.
»Mais son règne tirait à sa fin. Quelques mois après, elle devint tout-à-fait indomptable; et un concours de plaintes, dont les unes étaient fondées, les autres injustes (car un favori n'a pas d'amis), me détermina enfin à me séparer d'elle. Je lui dis tranquillement qu'il fallait qu'elle retournât chez elle (elle avait acquis suffisamment de quoi vivre pour elle et sa mère pendant qu'elle était restée à mon service); mais elle refusa de quitter ma maison. Je tins bon, et elle me menaça de couteaux et de vengeance.--Je lui répondis que ce ne serait pas la première fois que j'aurais vu des couteaux nus, et que, si elle voulait commencer, il y avait sur la table un couteau et une fourchette qui étaient bien à son service,--mais qu'il ne fallait pas qu'elle se flattât de m'intimider. Le lendemain, pendant que j'étais à table, elle entra, après avoir forcé une porte en glace qui conduisait de la salle à manger à l'escalier; et, s'avançant droit vers la table, elle m'arracha le couteau que j'avais à la main, et me blessa légèrement au pouce dans cette action. Je ne sais si son dessein était de s'en servir contre elle ou contre moi; peut-être ni contre l'un ni contre l'autre;--mais Fletcher la saisit par le bras et la désarma. J'appelai alors mes gondoliers, et je leur ordonnai de préparer la gondole pour la reconduire chez elle, en ayant soin qu'elle ne se fît pas de mal en route. Elle parut tout-à-fait calme, et descendit. Je continuai de dîner; tout-à-coup nous entendîmes un grand bruit: je sortis, et les rencontrai sur l'escalier qui la portaient en haut; elle s'était jetée dans le canal. Je ne crois pas cependant qu'elle eût l'intention de se détruire; mais quand on réfléchit à la peur que les femmes et les hommes qui ne savent pas nager ont de l'eau (et surtout les Vénitiens, quoiqu'ils vivent sur les vagues); quand on songe qu'il faisait nuit et très-froid, on est forcé d'avouer qu'il y avait en elle une espèce de courage diabolique. On l'en avait retirée sans beaucoup de difficulté ni de mal, sauf l'eau salée qu'elle avait avalée et le bain qu'elle avait pris.
»Je prévis que son intention était de s'établir de nouveau chez moi; et ayant envoyé chercher un médecin, je lui demandai combien d'heures il faudrait pour la remettre de son agitation:--il me le dit. Eh bien, repris-je, je lui donne ce tems, et plus, s'il le faut; mais, à l'expiration de cet intervalle prescrit; si elle ne quitte pas la maison, moi je la quitterai.
»Tous mes gens étaient consternés.--Ils avaient toujours eu peur d'elle; mais alors ils étaient paralysés de frayeur. Ils me priaient de m'adresser à la police pour me mettre en garde contre elle, etc., comme une bande de lâches et d'imbécilles qu'ils étaient. Je ne fis rien de la sorte, pensant qu'il était indifférent de finir de cette manière-là ou d'une autre; d'ailleurs j'avais été habitué à ces femmes sauvages, et connaissais leur manière d'agir.
»Je la fis renvoyer tranquillement chez elle lorsqu'elle fut remise, et ne l'ai jamais revue depuis, excepté une fois ou deux à l'opéra, mais de loin;--elle fit plusieurs tentatives pour revenir, mais sans aucune violence.--Voilà l'histoire de Margarita Cogni, dans les rapports qu'elle a eus avec moi.
»J'ai oublié de vous dire qu'elle était fort dévote, et se signait quand elle entendait sonner l'heure de la prière.............................. ........................................................................
»Elle avait la répartie vive.--Un jour, par exemple, qu'elle m'avait mis fort en colère, en battant quelqu'un de la maison, je l'appelai _vacca_, vache (vache est une grande injure en italien). Elle se retourna en me faisant la révérence:--_Vacca tua, eccelenza_ (votre vache, n'en déplaise à votre excellence). Bref, comme je l'ai déjà dit, c'était un très-bel animal, d'une beauté et d'une énergie extraordinaires, et qui avait plusieurs bonnes et amusantes qualités, mais farouche comme une sorcière et fougueuse comme un démon. Elle avait coutume de se vanter publiquement de son ascendant sur moi, en se comparant à d'autres femmes, et de l'expliquer par diverses raisons. Il est vrai de dire qu'elles cherchèrent toutes à la faire partir, et qu'aucune n'avait pu réussir, lorsque sa propre extravagance vint enfin à leur secours.
»J'avais oublié de vous rapporter sa réponse, lorsque je lui reprochai d'avoir arraché le masque de Mme de Contarini, à la _cavalchina_. Je lui représentais que c'était une dame d'une haute naissance, _una dama_, etc.; elle répondit:--_Se ella è dama, mi son Veneziana_ (si c'est une dame, moi je suis Vénitienne). Cela aurait été beau il y a cent ans, lorsque l'orgueil de la nation se soulevait contre l'orgueil de l'aristocratie; mais, hélas! Venise, son peuple et ses nobles, tous retournent également vite vers l'Océan; et là où il n'existe pas d'indépendance, il ne peut y avoir de véritable respect de soi-même.»
Ce fut à cette époque, comme nous le verrons par les lettres que je vais donner, et comme les traits de l'ouvrage lui-même ne l'indiquent que trop bien, qu'il conçut et écrivit quelques parties de son poème de _Don Juan_. Jamais aucun livre ne peignit d'une manière plus fidèle, et, sous quelques rapports, plus affligeante, cette variété de sensations, de caprices et de passions qui dominaient successivement l'esprit de l'auteur pendant qu'il écrivait. Il ne fallait rien moins, en effet, que la réunion singulière de toutes les facultés extraordinaires qu'il possédait, et qui étaient alors en lui en pleine activité, pour lui suggérer un semblable ouvrage, et le rendre capable de l'exécuter. La froide pénétration de l'âge mûr unie à la vivacité et à la chaleur de la jeunesse;--l'esprit de Voltaire avec la sensibilité de Rousseau;--les connaissances pratiques et minutieuses d'un homme de société, avec l'esprit métaphysique et contemplatif du poète;--une vive susceptibilité de tout ce qu'il y a de plus grand et de plus touchant dans la vertu humaine, et la profonde et désolante expérience de tout ce qui lui est le plus fatal; enfin les deux extrêmes de la nature mixte et contradictoire de l'homme, tantôt enveloppée dans les vapeurs grossières de la terre, tantôt respirant les parfums du ciel.--Tel était le bizarre assemblage d'élémens contraires réunis dans le même esprit, et tous appelés à contribuer à leur tour à la même oeuvre, d'où seule pouvait naître ce poème extraordinaire, l'exemple le plus frappant, et, à quelques égards, le plus douloureux de la versatilité du génie, qui ait jamais été laissé à l'admiration et aux regrets des générations futures.
Je vais maintenant continuer sa correspondance, ayant jugé que quelques-unes des observations précédentes étaient nécessaires, non-seulement pour expliquer au lecteur bien des choses qu'il trouvera dans ses lettres, mais aussi pour qu'il ne s'étonne pas de tout ce qu'on a cru indispensable d'en retrancher.
LETTRE CCCXVIII.
À M. MURRAY.
Venise, 18 juin 1818.
«Mes affaires, ainsi que le silence total et inexplicable de mes correspondans, me rendent impatient et importun. J'ai écrit à M. Hanson pour avoir la balance d'un compte qui est ou doit être dans ses mains:--pas de réponse.--Il y a deux mois que j'attends le messager qui doit m'apporter les actes de Newstead, et, au contraire, je reçois l'avis de me rendre à Genève, ce qui, de la part de *** (qui sait à quel point j'ai de la répugnance à me rapprocher de l'Angleterre), ne peut être qu'une ironie ou une insulte.
»Il faut donc que je vous prie de verser immédiatement chez mon banquier les sommes que vous pourrez, sans vous gêner, m'avancer sur nos conventions. Je me vois sur le point d'être réduit à la gêne la plus cruelle, et dans un moment où, d'après toutes les probabilités et tous les calculs raisonnables, j'aurais dû toucher des sommes considérables, ne négligez pas ce que je vous demande, je vous prie; vous ne pouvez vous imaginer autrement dans quelles extrémités fâcheuses je me verrais. *** avait quelque projet absurde sur l'emploi de ces fonds, qu'il parlait de placer en rente viagère ou je ne sais comment, ne l'ayant écouté, pendant qu'il était ici, que pour éviter les querelles ou les sermons; mais j'ai besoin du principal, et je n'ai jamais songé sérieusement à l'employer à autre chose qu'à mes dépenses personnelles. Le désir de Hobhouse serait, s'il était possible, de m'entraîner en Angleterre[98]; mais il ne réussira pas, car s'il parvenait à m'y mener je n'y resterais pas; je hais ce pays-là et j'aime celui-ci; et toute folle opposition ne fait qu'ajouter à ce sentiment. Votre silence me fait douter du succès du quatrième chant; s'il n'en a point, je vous ferai sur notre convention originale toute déduction que vous jugerez honnête et suffisante; mais je désire que ce qui restera à payer me soit envoyé sans délai par la voie ordinaire, c'est-à-dire la poste.
[Note 98: Il est vivement à regretter, pour plusieurs motifs, que ce projet de l'amitié n'ait pas réussi.]
»Quand je vous dirai que je n'ai pas reçu un mot d'Angleterre depuis le commencement de mai, assurément je fais l'éloge de mes amis, ou des personnes qui en prennent le titre, en leur écrivant si souvent et de la manière la plus pressante.--Grâce à Dieu, plus mon absence se prolonge, moins je vois de cause pour regretter ce pays et toute sa population vivante.
»Votre, etc.
»_P. S._ Dites à M. *** que..... et que je ne lui pardonnerai jamais, à lui ni à tout autre, la cruauté de leur silence dans un moment où je désirais si ardemment, et pour tant de raisons, avoir des nouvelles de mes amis.»
LETTRE CCCXIX.
À M. MURRAY.
Venise, 10 juillet 1818.
«J'ai reçu votre lettre et la lettre de crédit de Morland, etc.--J'ai aussi tiré sur vous à soixante jours de date pour le reste, d'après votre offre.
»Je suis encore attendant à Venise le commis de M. Hanson; qui peut le retenir? je ne le sais; mais j'espère que lorsque l'accès politique de M. Kinnaird et de M. Hobhouse sera passé, ils prendront la peine de s'en enquérir et de me l'expédier; car près de 100,000 livres sterl. dépendent pour moi de la fin de cette vente et de la signature des actes.
»Vous ferez mieux de remettre les éditions que vous projetez pour novembre, car j'ai quelque chose en vue, et que je prépare, qui pourra vous être utile, quoique ce ne soit pas très-important. J'ai terminé une ode sur Venise;--et j'ai deux histoires, l'une sérieuse et l'autre bouffonne (à la _Beppo_), qui ne sont encore ni finies, ni prêtes à l'être.
»Vous dites que la lettre à Hobhouse est fort admirée et vous parlez de prose. J'ai le projet d'écrire (pour mettre en tête de votre édition complète) des mémoires de ma vie, sur le même modèle (quoique bien loin, je crains, d'y atteindre jamais) de ceux de Gifford, de Hume, etc., et cela sans intention de faire des révélations ou des remarques qui pourraient être désagréables à des personnages vivans. Je pense que la chose serait possible et faisable; cependant cela demande réflexion. J'ai des matériaux en abondance; mais la plus grande partie ne pourrait pas être employée par moi de cent ans à venir. Toutefois il m'en reste encore sans cela de quoi faire une préface à l'édition que vous méditez, et seulement comme littérateur; mais ceci n'est qu'en passant, et je n'ai pas encore pris de parti là-dessus.
»Je vous envoie une note au sujet de _Parisina_, que M. Hobhouse vous habillera. C'est un extrait de quelques particularités de l'histoire de Ferrare.
»J'espère que vous avez eu quelques attentions pour Missiaglia, car les Anglais ont en ce moment la réputation de négliger les Italiens, et je me flatte que vous vous justifierez de ce reproche.
»Votre, à la hâte, etc.
B.
LETTRE CCCXX.
A M. MURRAY.
Venise 17 juillet 1818.
«Je présume qu'Aglietti prendra ce que vous lui offrez, mais jusqu'à son retour de Vienne je ne puis lui faire aucune proposition, et vous ne m'avez pas vous-même autorisé à lui en faire. Les trois billets français sont de lady Mary, un autre aussi partie anglais, français et italien; ils sont fort jolis et très-passionnés; c'est bien dommage qu'il y en ait quelque chose de perdu. Il paraît qu'Algarotti la traitait mal, mais elle était son aînée de beaucoup, et toutes les femmes sont maltraitées, ou du moins elles le disent, que cela soit ou non................
»Je recevrai avec plaisir vos livres et vos poudres. J'attends encore le clerc d'Hanson: mais heureusement que ce n'est pas à Genève. Tous _mes bons amis_ m'ont écrit de me hâter d'aller l'y joindre, mais pas un n'a eu le bon sens ou la bonté de me récrire plus tard pour me dire que ce serait du tems et un voyage perdus, puisqu'il ne pouvait partir que quelques mois après l'époque désignée; si je m'étais mis en route d'après le conseil général, je n'aurais jamais reparlé à aucun de vous de ma vie. J'ai écrit à M. Kinnaird pour le prier, quand les vapeurs de la politique seront dissipées, de tirer une réponse positive de ce ***, et de ne pas me tenir dans une telle incertitude à ce sujet. J'espère que Kinnaird, qui a ma procuration, a soin d'avoir l'oeil sur ce monsieur, ce qui est d'autant plus nécessaire, que je ne penserais qu'avec répugnance à venir le surveiller moi-même.