Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 22
«Cette lettre vous sera remise par le signor Gioe Bata Missiaglia, propriétaire de la librairie d'Apollon, et le premier éditeur-libraire qui soit maintenant à Venise. Il va à Londres pour affaires, et dans le but de former des relations avec des libraires anglais; et c'est dans l'espoir qu'un avantage mutuel peut en résulter pour vous et pour lui, que je vous l'envoie avec cette lettre d'introduction.--Si vous pouvez lui être utile, soit par vos recommandations ou par quelques attentions personnelles, vous l'obligerez et me ferez plaisir. Vous pourrez peut-être aussi tous deux trouver le moyen d'établir entre vous quelque relation littéraire agréable au public et avantageuse à l'un et à l'autre.
»Dans tous les cas, faites-lui des politesses, par rapport à moi autant que pour l'honneur et la gloire des auteurs et éditeurs présens et à venir, dans tous les siècles des siècles.
»Je lui ai confié aussi un grand nombre de lettres manuscrites, en français, en anglais et en italien, de quelques Anglais établis en Italie pendant le cours du siècle dernier. Ces écrivains sont lord Hervey, lady M.W. Montague (il n'y en a que très-peu d'elle, ce sont des billets-doux en français à Algarotti; une lettre en anglais, en italien et en toutes sortes de jargons, toujours au même), Gray, le poète (une lettre); Masson (deux ou trois); Garrick, lord Chatham, David Hume et plusieurs moins célèbres,--toutes adressées à Algarotti. Je pense qu'en faisant avec discernement un choix de celles-ci, on en pourrait former un volume agréable de lettres diverses, pourvu qu'un bon éditeur voulût se charger de composer ce recueil, et d'y faire une préface avec quelques notes, etc., etc.
»Le propriétaire de ces lettres est un de mes amis,--le docteur Aglietti, nom célèbre en Italie. Si vous êtes disposé à les publier, ce sera à son profit: c'est donc pour lui et à lui que vous fixerez un prix, si vous vous chargez de l'ouvrage. Je m'en rendrais éditeur moi-même, si je n'étais trop éloigné et trop paresseux pour cette entreprise; mais je désirerais qu'elle pût se faire. Les lettres de lord Hervey, d'après l'avis de M. Rose et le mien, sont bien écrites, et les petits billets d'amour français sont certainement de lady M.W. Montague; le français n'en est pas bon, mais les pensées en sont charmantes. La lettre de Gray est bien, celle de Mason passable:--toute cette correspondance a besoin d'être bien épluchée; mais cela fait, on peut en obtenir un joli petit volume qui aura la vogue.--Il y a plusieurs lettres de ministres:--Gray, l'ambassadeur à Naples; Horace Mann, et d'autres animaux de la même espèce.
»J'avais pensé qu'on aurait pu, dans la préface, défendre lord Hervey contre l'attaque de Pope, et Pope, _quo ad_, Pope, le poète, contre tout le monde, et surtout contre l'entreprise injustifiable commencée par Warton, et renouvelée de nos jours par l'école moderne des critiques et des écrivailleurs qui se croient des poètes parce qu'ils n'écrivent _pas_ comme Pope. Cette absurde présomption et ce maudit goût perverti me font perdre patience: toute votre génération actuelle ne vaut pas un seul chant de _la Boucle enlevée_, de l'_Essai sur l'homme_ ou de _la Dunciade_, enfin de quelque chose de lui. Mais il est trois heures du matin, et il faut que j'aille me coucher.
»Toujours tout à vous.»
LETTRE CCCXV.
A M. MURRAY.
Venise, 17 avril 1818.
«Il y a quelques jours, je vous écrivis pour vous demander de prier Hanson de donner des ordres à son messager pour qu'il continue sa route de Genève à Venise, par la raison que moi je ne veux pas aller de Venise à Genève. Si cela ne se fait pas ainsi, le messager peut aller au diable avec celui qui l'a envoyé: je vous prie de lui réitérer ma demande.
»J'ai joint au renvoi des épreuves deux stances de plus pour le chant quatrième; sont-elles arrivées?......................................... ........................................................................
»Avez-vous reçu deux stances additionnelles pour les insérer vers la fin du chant quatrième? Répondez, afin que je puisse les envoyer dans le cas contraire.
»Dites à M. *** et à M. Hanson qu'ils peuvent autant compter que Genève viendra à moi que d'imaginer que j'irai à Genève. Le messager peut continuer ou s'en retourner à son gré, mais moi je ne bougerai pas, et je regarde comme une étonnante absurdité, de la part de ceux qui me connaissent, de se figurer que cela puisse être autrement, pour ne pas ajouter qu'il y a de la méchanceté à vouloir me tourmenter inutilement. Si, dans cette occasion, mes intérêts ont à souffrir, c'est leur négligence qui doit en porter le blâme, et qu'ils aillent au diable tous ensemble............................................... .......................................................
»Il est dix heures, c'est le moment de s'habiller.
»Votre, etc., etc.»
LETTRE CCCXVI.
À M. MURRAY.
Venise, 23 avril 1818.
«Le tems est passé où je pouvais pleurer les morts, autrement j'aurais pleuré celle de lady Melbourne, la meilleure, la plus aimable, la mieux organisée de toutes les femmes que j'aie jamais connues, jeunes ou vieilles; mais j'ai été rassasié d'horreurs, et des événemens de cette espèce ne peuvent plus produire en moi qu'un engourdissement pire que la douleur;--c'est l'effet d'un coup violent au coude ou sur la tête. Voilà encore un lien de moins entre l'Angleterre et moi.
»Passons aux affaires; je vous ai présenté _Beppo_ comme faisant partie de notre contrat pour le quatrième chant, en considération du prix que vous m'en donnez, et dans l'intention de vous offrir une ressource de plus, en cas d'un caprice de la part du public, ou que moi-même j'eusse échoué dans mon poème; mais rappelez-vous bien que je ne veux pas qu'on le publie mutilé et rhabillé à votre guise; c'est à mes amis et à moi que je réserve le droit de corriger la presse.--Si la publication continue, elle continuera dans sa forme actuelle...................... .......................................................
»Comme M*** dit qu'il n'a pas écrit cette lettre, je suis prêt à le croire; mais quant à la fermeté de ma première conviction, je m'en rapporte à M****, qui peut vous assurer de la bonne foi avec laquelle je me trompais sur ce point. Il a aussi la note, ou du moins il l'avait, car je la lui ai donnée avec mes commentaires verbaux sur ce point. Quant à _Beppo_, je n'en changerai et n'en retrancherai pas une syllabe pour le bon plaisir de personne que le mien.
»Vous pouvez leur dire ceci, et ajoutez que la force ou la nécessité pourraient seules me faire faire un pas vers les lieux où ils voudraient m'entraîner.
»Si vos affaires littéraires prospèrent, faites-le-moi savoir; si _Beppo_ plaît, vous aurez encore quelque chose de plus dans le même genre d'ici à un an ou deux. Sur ce, «bonjour, mon bon monsieur le lieutenant.»
«Votre, etc.»
LETTRE CCCXVII.
À M. MOORE.
Palazzo Mocenigo, Canal Grande. Venise, 1er juin 1818.
«Votre lettre me donne presque les seules nouvelles que j'aie encore eues du quatrième chant, et elle ne me fixe nullement sur son sort; du moins elle ne me dit pas comment le poème a été reçu par le public; mais je n'en augure pas grand'chose, d'abord à cause de «l'horrible silence» de Murray, puis d'après ce que vous me dites au sujet des stances qui entrent l'une dans l'autre[91]; mais cette idée ne me paraît pas venir de vous, ce sont les _bleus_ qui vous en auront étourdi les oreilles. Le fait est que la _terza rima_ des Italiens, qui va toujours son train, peut bien m'avoir porté à faire quelques expériences, ou bien la nonchalance m'aura conduit à la présomption, ou, si vous voulez, la présomption à la nonchalance; dans l'un ou l'autre cas, il est probable qu'il faut renoncer au succès, et que ma jolie femme se terminera en poisson, de sorte que _Childe Harold_ sera comme la syrène qui est dans l'écusson de ma famille, et son quatrième chant lui servira de queue. Quoi qu'il en soit, je ne veux pas chercher querelle au public, car les Bulgares ont ordinairement raison, et si j'ai manqué le but cette fois, je puis l'atteindre une autre; ainsi donc, que les dieux nous tiennent en joie.............................................
[Note 91: Je lui disais, je crois, dans ma lettre, que cet usage de faire entrer une stance dans l'autre ressemblait un peu à prendre des chevaux pour une autre poste sans s'arrêter. (_Note de Moore_.)]
»Vous aimez _Beppo_, vous avez raison..........
«Je n'ai pas encore vu les _Fudges_[92]; mais je vis dans l'espoir qu'ils m'arriveront. Je n'ai pas besoin de vous dire que vos succès sont les miens. A propos, Lydia Volute est ici, et vient de m'emprunter mon exemplaire de votre _Lalla Rookh_...........
[Note 92: Ouvrage du Moore.]
»Je ne connais de bon modèle pour la vie de Shéridan que celle de Savage. Rappelez-vous, cependant, qu'il est facile de rendre la vie d'un tel homme bien plus amusante que s'il eût été un Wilberforce,--et cela sans offenser les vivans et sans insulter les morts. Les whigs l'injurièrent, ce qui n'empêcha pas qu'il ne les abandonna jamais.--Quant à ses créanciers, rappelez-vous que Shéridan ne posséda jamais un scheling, qu'il se trouva jeté au milieu de la haute société avec de grandes facultés et de grandes passions, et porté au pinacle de la gloire sans aucun moyen apparent de se soutenir dans son élévation. Fox payait-il ses dettes?--et Shéridan accepta-t-il jamais une souscription? L'ivrognerie du duc de Norfolk était-elle plus excusable que la sienne? ses intrigues étaient-elles plus notoires que celles de ses contemporains? et sa mémoire sera-t-elle flétrie pendant que la leur est respectée? Ne vous laissez pas entraîner par des clameurs, mais comparez-le d'abord avec Fox, le faiseur de coalitions et le pensionnaire Burke, comme homme à principes politiques, comparez-le à cent mille autres, si vous voulez, en fait de rapports personnels, mais à personne pour le talent, car il laisse tout le monde loin derrière lui; sans moyens pécuniaires, sans liaisons, sans réputation, ce qui d'abord put être une injustice et finit ensuite par l'entraîner (du désespoir à la folie), il les surpassa tous dans tout ce qu'il entreprit jamais; mais, hélas! pauvre nature humaine! Bonne nuit, ou plutôt, bonjour.--Il est quatre heures; l'aurore brille sur le Grand Canal et découvre le Rialto.--Il faut aller coucher.--J'ai veillé toute la nuit;--mais, comme dit Georges Philpot, c'est là la vie, quoiqu'une diable de vie.
»Toujours tout à vous.
»Excusez les méprises.--Je n'ai pas le tems de relire: la poste part à midi. Je vous écrirai bientôt du nouveau au sujet de votre plan de publication.»
Pendant la plus grande partie de l'époque que comprend cette série de lettres, Lord Byron avait continué d'occuper le même appartement, dans une petite rue fort étroite, chez un marchand de toile, à la femme duquel il consacrait une grande partie de ses pensées. Sa conduite prouve évidemment qu'il était alors attaché à cette femme, autant du moins qu'une passion si fugitive peut mériter le nom d'attachement. Le langage de ses lettres démontre suffisamment combien la nouveauté de cette liaison avait séduit son imagination; et les Vénitiens, chez qui de tels arrangemens sont des choses toutes naturelles, s'amusaient beaucoup de l'assiduité avec laquelle il accompagnait sa signora aux théâtres et aux redoutes. Ce fut même avec beaucoup de peine qu'il se décida à se séparer d'elle le tems qu'il lui fallait pour la courte visite qu'il fit à la ville immortelle où il acquit lui-même un de ses plus beaux titres à l'immortalité[93], et, dans l'espace de quelques semaines, ayant puisé plus d'inspirations dans tout ce qu'il voyait qu'il n'eût été susceptible d'en éprouver en d'autres lieux pendant des années entières, il se hâta de revenir sans étendre son voyage jusqu'à Naples, après avoir écrit à la belle Marianna de venir au-devant de lui à quelque distance de Venise.
[Note 93: Par son poème des _Plaintes du Tasse_ qu'il y composa, comme on l'aura vu dans ses lettres.
(_Note du Trad._)]
Outre les marques de libéralité qu'il avait su donner à propos au mari, qui, à ce qu'il paraît, avait failli dans son commerce, il avait fait aussi présent à la dame d'une belle parure de diamans, et l'on raconte à ce sujet une anecdote qui montre l'excessive indulgence et facilité de son caractère envers ceux qui avaient su trouver quelque accès dans son coeur. Un écrin qu'on voulait vendre lui ayant été offert un jour, il ne fut pas peu surpris de reconnaître les mêmes bijoux qu'il avait, quelque tems auparavant, donnés à sa belle maîtresse, et qui, par quelque moyen très-peu romantique, avaient été remis de nouveau en circulation. Sans s'informer, cependant, de quelle manière la chose était arrivée, il racheta généreusement l'écrin, et en fit de nouveau présent à la dame, lui reprochant avec bonté le peu de cas qu'elle semblait faire de ses dons.
On ne peut dire jusqu'à quel point cet incident, peu sentimental, eut part à dissiper les illusions de sa passion; mais il est certain qu'avant l'expiration de la première année il commença à trouver que son logement dans la _Spezieria_ était incommode; il entra alors en marché avec le comte Gritty pour son palais situé sur le Grand Canal, s'engageant à payer deux cents louis de loyer, ce qui est, je crois, regardé comme un prix considérable à Venise. S'étant aperçu, cependant, que, dans la copie de l'acte qu'on lui apporta à signer, on avait introduit une nouvelle clause qui l'empêchait, non-seulement de sous-louer la maison, s'il quittait Venise, mais encore d'en permettre l'occupation à aucun de ses amis pendant les absences momentanées qu'il pourrait faire, il refusa de conclure à ces conditions; et piqué qu'on se fût départi d'une manière si importante du premier engagement pris avec lui, il déclara dans une société qu'il donnerait volontiers le même prix, quoiqu'il fût reconnu exorbitant, de tout autre palais de Venise, quelque inférieur qu'il pût être à celui-là. Après une telle déclaration il ne devait pas s'attendre à rester long-tems sans maison, et la comtesse Mocenigo lui ayant offert un de ses trois _palazzi_ sur le Grand Canal, il se transporta dans cette habitation dans l'été de la même année, et continua d'y résider pendant le reste de son séjour à Venise.
Tout blâmable qu'était, sous le rapport des moeurs et des convenances, le genre de vie qu'il menait chez M***, je me vois forcé d'avouer avec peine que c'était peu de chose en comparaison de la licence effrénée à laquelle, après avoir rompu cette liaison, il s'abandonna sans réserve et comme un homme qui veut tout braver; j'ai déjà cherché à donner quelque idée de l'état de son esprit avant son départ d'Angleterre, et j'ai dit, je crois, que parmi les sentimens qui se réunissaient en lui pour y produire cette force de résistance concentrée qu'il opposait alors à son sort, il y avait surtout une indignation pleine de mépris pour ses compatriotes, à cause des outrages qu'il croyait en avoir reçus; pendant quelque tems les sentimens affectueux qu'il conservait encore pour Lady Byron, et une espèce d'espérance vague que tout n'était peut-être pas perdu, le tinrent dans une situation d'esprit un peu plus douce et plus traitable, le laissant encore assez soumis à l'influence de l'opinion des Anglais pour l'empêcher de se révolter contre elle, comme il le fit malheureusement par la suite.
Tandis que d'une part la tentative d'une réconciliation avec lady Byron venait, en échouant, de briser le dernier lien qui l'attachait à sa patrie; de l'autre, malgré la vie tranquille et retirée qu'il menait à Genève, il ne voyait aucune trève à la guerre de calomnie qu'on faisait à sa réputation, le même esprit de malveillance qui s'était attaché chez lui à tous ses pas ayant réussi à l'épier dans son exil, avec une surveillance non moins perfide. A cette conviction, qui n'avait que trop de probabilité, il ajouta tout ce qu'une imagination comme la sienne peut prêter à la vérité, interprétant à sa manière tout ce qui était susceptible d'interprétation dans le silence des uns ou l'absence des autres, jusqu'à ce qu'enfin, s'armant contre des ennemis et des outrages imaginaires, et se regardant, à ce qu'il paraît, comme un proscrit, il résolut avec le même désespoir que, puisque ses compatriotes ne voulaient pas rendre justice au côté estimable de son caractère, il aurait au moins l'étrange satisfaction de les narguer, de les révolter par ce qu'il avait de vicieux; je suis convaincu que c'est à ce sentiment, bien plus qu'à un goût dépravé pour un tel genre de vie, qu'on doit attribuer les folies auxquelles il se livra pendant quelque tems. L'effet excitant produit par cette espèce d'existence, tant qu'elle dura, ressemble tellement à ce qu'il nous dit être toujours en lui le résultat d'une vive opposition et d'une violente résistance, que nous voyons assez combien ces derniers sentimens durent avoir de part à ses excès. Le lecteur aussi n'aura pu sans doute s'empêcher de remarquer le changement évident du caractère de ses lettres: on y trouve, avec une augmentation incontestable de vigueur intellectuelle, un ton de violence et de bravade qui éclate continuellement, et qui indique de quel degré de force répulsive il était parvenu à s'armer.
En effet, loin que les facultés de son esprit fussent affaiblies ou diminuées par ces désordres, peut-être à aucune autre époque de sa vie ne posséda-t-il aussi complètement toute son énergie; et son ami Shelley, qui alla à Venise vers ce tems pour le voir[94], disait souvent que tout ce qu'il avait remarqué alors de la capacité de son génie lui en avait donné une bien plus haute idée que celle qu'il en avait d'abord conçue. Ce fut effectivement alors que Shelley esquissa et écrivit en grande partie son poème de _Julien et Maddalo_, et qu'il a dépeint d'une manière si pittoresque son noble ami[95] dans le dernier de ces deux personnages. On m'a dit aussi que les allusions au cygne d'Albion, dans les vers écrits au milieu des collines Euganéennes, étaient le résultat de ce même accès d'enthousiasme et d'admiration.
[Note 94: Voici un extrait d'une lettre de Shelley à un ami, à cette époque.
Venise, août 1818.
«Nous sommes venus de Padoue ici en gondole, et le gondolier, entr'autres choses, et sans que nous l'eussions mis sur la voie, se mit à nous parler de lord Byron. Il dit que c'était un _giovanetto inglese_, avec un nom bizarre, qui vivait dans un grand luxe et dépensait de grosses sommes d'argent...............................................
»A trois heures j'étais chez lord Byron. Il fut enchanté de me voir, et notre première conversation roula naturellement sur l'objet de notre visite..... Il me mena dans sa gondole de l'autre côté de la lagune, sur un long rivage sablé qui défend Venise de l'Adriatique. En débarquant, nous trouvâmes ses chevaux qui nous attendaient, et les ayant montés, nous nous promenâmes le long du rivage en causant. Notre conversation se composa en partie de l'histoire des outrages faits à sa sensibilité, de questions sur mes affaires, et de grandes assurances d'amitié et d'intérêt pour moi. Il me dit que s'il avait été en Angleterre au moment de l'affaire en chancellerie, il aurait remué ciel et terre pour empêcher un pareil arrêt. Il parla aussi de littérature, me dit que son quatrième chant était très-beau, et m'en répéta en effet quelques stances qui me parurent d'une grande force. Quand nous rentrâmes dans son palais, qui est un des plus beaux de Venise, etc., etc.»]
[Note 95: C'est dans la préface de ce poème que, sous le nom fictif de _Comte Maddalo_, on trouve le portrait suivant de lord Byron, aussi frappant que juste:
«C'est un homme du génie le plus consommé, et capable, s'il voulait diriger son énergie vers ce but, de devenir le régénérateur de son pays dégradé. Mais sa faiblesse est d'être orgueilleux; et dans la comparaison de son esprit extraordinaire avec les méprisables intelligences qui l'entourent, il puise une crainte profonde du néant de la vie humaine. Ses passions et ses facultés sont incomparablement supérieures à celles des autres hommes, et au lieu de s'être servi des dernières pour subjuguer les autres, elles se sont mutuellement prêté de la force. Je dis que _Maddalo_ est orgueilleux, parce que je ne puis trouver d'autre expression pour peindre les sentimens impatiens et concentrés qui le dévorent, mais ce ne sont que ses espérances et ses affections personnelles qu'il semble fouler aux pieds; car dans la vie sociale personne n'est plus doux, plus patient, plus modeste que _Maddalo_. Il est enjoué, franc et spirituel. Sa conversation, plus sérieuse, a une espèce de charme enivrant. Il a beaucoup voyagé, et il met un attrait inexprimable dans la relation des aventures qui lui sont arrivées en divers pays.»]
En parlant des dames vénitiennes, on se rappellera que Lord Byron, dans une de ses lettres précédentes, remarque que la beauté qui les rendit jadis célèbres ne se trouve plus maintenant dans _le dame_, ou classes supérieures, mais sous les _fazzioli_, ou mouchoirs des femmes du peuple. Ce fut malheureusement parmi ces derniers échantillons du _bel sangue_ de Venise que, par une dégradation subite de goût que l'état capricieux de son esprit peut seul expliquer, il lui plut alors de choisir les compagnes de ses heures de loisir; et une nouvelle preuve que, dans cette courte et audacieuse carrière de libertinage, il ne cherchait qu'un soulagement à un esprit outragé et mortifié, et que:
Ce qui nous semblait crime pouvait n'être que malheur,
c'est que, plus d'une fois, le soir, lorsque sa maison était occupée par de tels hôtes, on a su que, se jetant dans sa gondole, il avait passé la plus grande partie de la nuit sur l'eau, comme si le retour chez lui lui eût été haïssable. Et il est effectivement certain qu'il se retraça toujours cette partie la plus blâmable de sa vie, pendant le peu d'années qui la composèrent encore, avec un pénible sentiment de reproche; et parmi les causes de l'horreur qu'il éprouva ensuite pour Venise, il faut surtout compter le souvenir des excès auxquels il s'était abandonné.
La plus distinguée, et à la fin la sultane favorite de ce honteux harem, était une femme nommée Margarita Cogni, dont il a déjà été question dans l'une de ces lettres, et qui, d'après l'état de son mari, était connue sous le titre de la _Fornarina_. Un portrait de cette belle _virago_, peint par Harlowe pendant son séjour à Venise, étant tombé entre les mains d'un des amis de Lord Byron, après la mort de l'artiste, cet ami demanda au noble poète quelques renseignemens sur cette héroïne, et il en reçut une longue lettre à ce sujet, dont voici quelques extraits.
«Puisque, vous désirez connaître l'histoire de Margarita Cogni, je vais vous en faire le récit, quoiqu'il puisse être un peu long.
»Ses traits ont la belle empreinte vénitienne des vieux tems; sa taille, quoiqu'un peu trop élevée peut-être, n'est pas moins belle, et l'un et l'autre s'accordent parfaitement avec le costume national.