Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 21
[Note 86: Ayant lu par hasard, dans une de ses lettres à M. Murray, le passage dans lequel il déclare faux et mauvais le système poétique sur lequel le plus grand nombre de ses contemporains, et lui-même, fondaient leur réputation, je saisis cette occasion de le plaisanter un peu dans ma première lettre sur cette opinion, et les motifs qui l'avaient fait naître. «C'était sans doute (osai-je lui dire) une excellente tactique à lui, qui s'était assuré l'immortalité dans ce genre de littérature, de nous couler ainsi à fond, nous autres pauvres diables, qui nous étions embarqués avec lui. Dans le fait, ajoutai-je, il se conduisait à notre égard à-peu-près comme le prédicateur méthodiste, qui disait à sa congrégation: Vous croyez peut-être qu'au jour du jugement vous arriverez au ciel eu vous rattachant aux pans de mon habit, mais je vous attraperai tous, car je porterai un spencer, je porterai un spencer.»]
»À propos de chevaux, j'ai transporté les miens, qui sont au nombre de quatre, sur le _lido_ (ce qui veut dire plage en anglais) qui s'étend à une dizaine de milles le long de l'Adriatique, et commence à un mille ou deux de la ville, de sorte que non-seulement je me promène en gondole, mais je puis aussi tous les jours galopper, pendant quelques milles, le long d'un rivage solide et solitaire, depuis la forteresse jusqu'à Malamocco,--ce qui contribue considérablement à entretenir ma santé et ma vivacité.
»Je n'ai presque pas fermé l'oeil de la semaine. Nous sommes dans toute la frénésie des derniers jours du carnaval, et il faut que je passe cette nuit ainsi que celle de demain. J'ai eu quelques aventures de masques assez drôles pendant le carnaval; mais comme elles ne sont pas encore terminées, je n'en dirai pas davantage. J'exploiterai la mine de ma jeunesse jusqu'aux dernières veines du minerai, et puis--bonsoir;--j'aurai vécu: cela me suffit.
»Hobhouse est parti avant le commencement du carnaval, de sorte qu'il n'a eu que peu ou pas de plaisir.--D'ailleurs il faut quelque tems pour connaître à fond les Vénitiennes; mais je vous en dirai davantage plus tard à ce sujet dans quelqu'autre de mes lettres.
»Il faut que je m'habille pour la soirée; il y a opéra et redoute, et je ne sais plus quoi, sans compter les bals.--Ainsi donc, toujours tout à vous.
»_P. S._ J'envoie cette lettre sans l'avoir relue, ainsi excusez les fautes qui s'y trouvent. Je suis enchanté de la célébrité et de la vogue de _Lalla_, et vous félicite encore une fois d'un succès si bien mérité.»
On ne lira sans doute pas sans intérêt le récit suivant des promenades au Lido, dont il parle dans cette lettre. Ces détails m'ont été communiqués par un monsieur qui le voyait beaucoup à Venise.
«Presque aussitôt après le départ de M. Hobhouse, Lord Byron me proposa de l'accompagner dans ses promenades à cheval sur le Lido. On distingue surtout par ce nom une des longues îles étroites qui séparent de l'Adriatique la lagune au milieu de laquelle s'élève Venise. A l'un des bouts est une fortification qui, avec le château de Saint-Andréa, situé à l'autre extrémité, défend l'entrée la plus voisine de la ville du côté de la mer. En tems de paix, cette fortification est presque démantelée, et Lord Byron y avait loué du commandant une écurie, dont on ne se servait pas, pour y loger ses chevaux. La distance jusqu'à la ville est fort peu considérable: elle est beaucoup moindre que pour gagner la _terra firma_, et jusque-là le lieu n'était pas mal choisi pour monter à cheval.
»Tous les jours, quand le tems le permettait, Lord Byron venait me chercher dans sa gondole, et nous trouvions les chevaux qui nous attendaient à l'extérieur du fort. Nous allions jusqu'où nous pouvions le long du rivage, et puis sur une espèce de chaussée qui a été élevée là où l'île devient très-étroite, jusqu'à un autre petit fort à moitié chemin environ de la principale forteresse dont j'ai déjà parlé et de la ville ou village de Malamocco, qui est près de l'autre extrémité de l'île. La distance qui sépare les deux forts peut être de trois milles.
»Sur la chaussée du côté de la terre, et non loin du plus petit fort, il y avait une borne qui marquait probablement la séparation de quelque propriété, tout le côté de l'île qui avoisine la lagune étant coupé en jardins potagers pour la culture des légumes qui approvisionnent les marchés de Venise. Lord Byron m'a souvent répété qu'il voulait que je le fisse enterrer sous cette pierre, s'il venait à mourir à Venise ou dans ses environs, pendant que j'y résidais moi-même; et il me parut penser que, quoiqu'il ne fût pas catholique, le gouvernement ne pouvait mettre aucun obstacle à ce qu'il fût enseveli dans un coin de terre qui n'était pas consacré, près du rivage de la mer. Mais, dans tous les cas, je devais ne me laisser arrêter par aucune des difficultés qu'on pouvait élever sur ce point; et surtout, me répéta-t-il souvent, ne pas permettre que son corps fût transporté en Angleterre, ni que personne de sa famille se mêlât de ses funérailles.
»Rien n'était plus délicieux pour moi que ces promenades au Lido. Nous mettions une demi-heure, trois quarts d'heure à traverser l'eau, pendant lesquels sa conversation était toujours amusante et pleine d'intérêt. Quelquefois il emportait avec lui un nouveau livre qu'il avait reçu, et m'en lisait les passages qui l'avaient le plus frappé. Souvent il me répétait des stances entières de l'ouvrage qu'il écrivait, telles qu'il les avait composées dans la soirée de la veille, et ceci était d'autant plus intéressant pour moi, que j'y retrouvais souvent quelque pensée qu'il avait omise dans notre conversation du jour précédent, ou quelque remarque dont il était évident qu'il essayait sur moi l'effet. De tems en tems aussi il me parlait de ses affaires personnelles, et me faisait répéter tout ce que j'avais entendu dire de lui, me priant de ne pas l'épargner, et de lui apprendre sans ménagement tout ce qu'on avait pu imaginer de pis.»
LETTRE CCCVIII.
A. M. MURRAY.
Venise, 20 février 1818.
«J'ai des remerciemens à faire à M. Croker, ainsi qu'à vous, pour le contenu du paquet qui m'est arrivé beaucoup plus promptement qu'aucun autre, à cause de la précaution obligeante de M. Croker, et de l'air officiel des sacs. Tout m'est parvenu en bon état, à l'exception des bouteilles de magnésie, dont deux seulement sont arrivées entières, les autres ayant été cassées par le frottement. Mais il n'importe; tout est au mieux, et je vous suis extrêmement obligé.
»Quant aux livres, je les ai lus, ou pour mieux dire, je les lis.--Quel peut être, je vous prie, ce sexagénaire dont le comérage est si amusant? Dans plusieurs de ses esquisses, j'ai reconnu particulièrement Gifford, Mackintosh, Drummond, Dutens, H. Walpole; mesdames Inchbald, Opie, etc., etc., ainsi que les Scott, les Loughborough, et les plus célèbres dans le clergé et le barreau.--Il y a de plus quelques allusions plus courtes à des écrivains connus, et quelques lignes sur certain noble auteur, représenté comme sceptique et malin, suivant la bonne vieille histoire: «ainsi qu'il en fut dans le commencement qu'il en est à présent, mais qu'il n'en sera pas toujours.» Connaissez-vous l'individu en question, maître Murray? Hein? et dites-moi aussi, je vous prie, lequel est désigné pour vous, de tous ces libraires? Est-ce le sec, le sale, l'honnête, l'opulent, le pointilleux, le magnifique, ou le fat? Ventrebleu! l'auteur devient un peu grossier en approchant de son grand climatérique.
»Les _Revues_ m'ont fort amusé.--Il faut être aussi éloigné de l'Angleterre que je le suis pour goûter, dans tout son entier, l'attrait de ces feuilles périodiques: c'est comme de l'eau de Soda pendant un été italien. Mais combien vous êtes cruel envers lady ***! Vous devriez vous rappeler qu'elle est femme, et quoiqu'il faille convenir qu'elles sont de tems en tems bien impatientantes; cependant, comme auteurs du moins, elles ne peuvent faire grand mal, et je trouve qu'il est dommage de perdre avec elles tant d'invectives piquantes, quand nous autres, jacobins, nous offrons un si beau champ. C'est peut-être la critique la plus amère qui ait jamais été faite, et il y a de quoi donner au docteur terriblement de besogne, en qualité de mari et d'apothicaire, à moins qu'elle ne dise comme Pope, en parlant d'une attaque qu'il avait reçue: «Cela me vaut une prise de corne de cerf.»
»J'ai reçu dernièrement des nouvelles de Moore, et j'ai appris avec chagrin la perte qu'il a faite.--C'est ainsi que vont les choses--«_Medio de fonte leporum_,» _au pinacle_ de la gloire et du bonheur, voilà, comme à l'ordinaire, un malheur qui lui arrive.
».................................................. ....M. Hoppner, que j'ai vu ce matin, est devenu père d'un très-beau petit garçon; la mère et l'enfant vont tous deux très-bien. En ce moment Hobhouse doit être près de vous, et vous devez aussi avoir reçu certains paquets et lettres de moi, envoyés depuis son départ. Je n'ai pas été en bonne santé du tout, depuis huit jours. Mes souvenirs à Gifford et à nos amis.
»Votre, etc.
»_P. S._ D'ici à un mois ou deux, Hanson sera probablement obligé de m'envoyer un commis avec des actes à signer (Newstead ayant été vendu, en novembre dernier, 94,500 liv. sterl.). Dans ce cas, je vous prie de m'envoyer, par cette occasion, une nouvelle provision des objets que vous avez coutume de me faire passer, et que je prie M. Kinnaird de vouloir bien payer avec les fonds qu'il a dans sa banque, en les portant en déduction sur le compte que j'ai avec lui.
? »2e _P. S._ Demain je vais voir _Otello_, opéra tiré de notre _Othello_, et l'un des meilleurs de Rossini, dit-on.--Il sera curieux d'assister, à Venise même, à la représentation du conte vénitien, et de voir ce qu'on aura fait de Shakspeare en musique.»
LETTRE CCCIX.
À M. HOPPNER.
Venise, 28 février 1818.
«MON CHER MONSIEUR,
«Notre ami le comte M***, m'a donné des sueurs froides, hier au soir, en me parlant d'une traduction de _Manfred_, dont je suis menacé (et en vénitien encore pour compléter la chose) par quelque Italien qui vous l'a envoyée à corriger;--c'est pourquoi je prends la liberté de vous importuner à ce sujet. Si vous avez quelque voie de communication avec cet homme, voulez-vous bien me permettre de lui faire l'offre du prix qu'il pourra obtenir, ou croit obtenir de sa traduction, à la condition qu'il la jettera au feu[87], et s'engagera à n'en plus entreprendre d'autre, tant de ce drame que de tous mes autres ouvrages.
[Note 87: S'étant assuré que le plus que ce traducteur peut obtenir de son manuscrit était 200 fr., lord Byron lui offrit cette somme, s'il voulait renoncer à le publier. L'Italien, toutefois, s'obstina à en vouloir d'avantage, et on ne put l'amener à capituler, qu'en lui déclarant assez clairement, de la part de lord Byron, que s'il persistait dans son projet de publication, il lui donnerait des étrivières la première fois qu'il le rencontrerait. Peu disposé à souffrir le martyr dans cette cause, le traducteur accepta les 200 fr., remit son manuscrit, et s'engagea en même tems, par écrit, à ne jamais traduire aucun des ouvrages du noble poète. (_Note de Moore_.)]
»Comme je n'écris pas aux Italiens, ni pour les Italiens, ni au sujet des Italiens, à l'exception d'un poème qui n'est pas encore publié, et où j'ai dit tout le bien que je savais d'eux, et même celui que je ne savais pas, et où je me suis tu sur le mal que j'en connaissais, j'avoue que je désire qu'ils me laissent tranquille et ne me traînent pas dans l'arène comme un de leurs gladiateurs, me forçant d'entrer dans une lutte ridicule à laquelle je n'entends rien, ne m'en étant jamais mêlé, ayant eu soin, au contraire, de me tenir éloigné de leurs cercles littéraires, ici, à Milan, et partout ailleurs. Je suis venu en Italie pour y jouir du climat et de la tranquillité s'il est possible, j'aurais mis obstacle à la traduction de _Mossi_, si j'en avais été prévenu, et que j'eusse pu le faire;--mais je me flatte que j'arriverai encore à tems pour arrêter l'essor de ce nouvel individu dont j'ai entendu parler hier pour la première fois. Il ne réussira qu'à se faire tort à lui-même, sans aucun avantage pour sa coterie; car tout cela est une affaire de coterie. Notre genre de penser et d'écrire est si extrêmement différent, que je ne vois rien de plus absurde que de tenter un rapprochement entre la poésie anglaise et italienne d'aujourd'hui. J'aime beaucoup le peuple italien et sa littérature; mais je n'ai pas la moindre ambition d'être l'objet de leurs discussions littéraires et personnelles (ce qui paraît être à peu près la même chose ici comme presque partout); si donc vous pouvez m'aider à empêcher cette publication, vous ajouterez beaucoup à tous les services qu'a déjà reçus de vous votre
»Sincèrement dévoué, etc.
»_P. S._ Comment va le fils et la maman? bien, j'espère.»
LETTRE CCCX.
À M. ROGERS.
Venise, 3 mars 1818.
«Je n'ai pas, comme vous le dites, «pris pour femme l'Adriatique.» J'ai appris la perte de Moore, par une lettre de lui, qui a été retardée trois mois en route. J'en ai été véritablement affligé; mais, en pareil cas, que peuvent les paroles?
»La _villa_ dont vous parlez est celle d'Este, qui m'a été louée par M. Hoppner, consul général ici. Je l'ai arrêtée pour deux ans, comme _villeggiatura_, ou maison de campagne.--Elle est située au milieu des collines Euganéennes, dans une position superbe, et l'habitation est fort agréable. Le vin y est abondant, ainsi que tous les fruits de la terre. Elle est voisine du vieux château des Estes, ou Guelphes, et à quelques milles d'Arques, que j'ai parcourue deux fois et que j'espère voir encore souvent.
»J'ai passé tout l'été dernier, à l'exception d'une excursion que j'ai faite à Rome, sur les bords de la Brenta. C'est à Venise, que j'établis mes quartiers d'hiver. Je fais transporter mes chevaux sur le Lido, le long de l'Adriatique, du côté du fort, de sorte que je puis, tous les jours, quand je suis en bonne santé, galopper pendant quelques milles, le long de cette langue de rivage qui va jusqu'à Malamocco; mais, depuis quelques semaines, j'avais été malade: je commence à aller mieux. Le carnaval a été court, mais bon; je ne sors pas beaucoup, excepté dans le tems des masques: cependant il y a une ou deux _conversazioni_ je vais régulièrement, seulement pour me conformer à l'usage, car j'ai eu des lettres pour ceux qui les donnent, et ce sont des gens très-susceptibles sur ce point. Quelquefois aussi, mais très-rarement, je vais chez le gouverneur.
»C'est un endroit charmant à cause des femmes. J'aime beaucoup leur dialecte et leur langage. Il y a en elles une naïveté tout-à-fait séduisante, et puis le romantique du lieu est un puissant accessoire. _Il bel sangue_, cependant, ne domine pas aujourd'hui parmi les dames, ou si vous voulez dans les classes élevées. On le trouve plus tôt sous «_i fazzioli_,» ou mouchoirs (espèce de voile blanc que les femmes du peuple portent sur leurs têtes.)--La _vesta zondale_, ancien costume national des femmes, n'existe plus. La ville, cependant, décline tous les jours, et ne gagne pas en population. Cependant je la préfère à toute autre d'Italie, et c'est ici que j'ai planté mon pavillon, et que je me propose de résider pendant le reste de ma vie, à moins que des événemens liés à des affaires qui ne peuvent avoir lieu qu'en Angleterre, ne me forcent d'y retourner, autrement ce pays ne m'inspire que peu de regrets, et aucun désir de le revoir pour lui-même. Je serai pourtant probablement obligé d'y retourner pour signer des papiers relatifs à mes affaires, et une procuration pour les whigs, et aussi pour voir M. Waites; car je ne puis trouver un bon dentiste ici, et tous les deux ou trois ans on a besoin d'en voir un.--Quant à mes enfans, il faut que je m'abandonne à la destinée. J'en ferai venir un ici, et je serai bien heureux de voir ma fille légitime, quand il plaira à Dieu, ce qui lui plaira peut-être un jour ou l'autre. À l'égard de ma *** mathématicienne, je puis fort bien m'en passer.
»Le récit de votre _Visite à Fonthill_, est très-remarquable. Pourriez-vous lui demander, de ma part, une copie manuscrite des derniers contes[88]. Je crois la mériter comme ayant manifesté publiquement ma vive admiration pour les premiers. Je les rendrai quand je les aurai lus, et ne ferai pas mauvais usage de la copie, si elle m'est accordée. Murray, qui m'envoie tout d'une manière sûre, se chargera de cela. Si je retourne jamais en Angleterre, j'aurai beaucoup de plaisir à voir l'auteur avec sa permission; en attendant, vous ne pourrez m'obliger davantage que de me procurer le moyen de lire cet ouvrage en anglais ou en français, cela m'est égal, quoique je préférasse l'italien. J'ai un exemplaire français de Wathek, que j'ai acheté à Lausanne. Je lis le français avec facilité et avec beaucoup de plaisir, quoique je ne sache ni le parler ni l'écrire. Quant à l'italien, je le parle maintenant fort couramment, et l'écris assez facilement pour le besoin que j'en ai; mais je n'aime pas leur prose moderne; elle est pesante et bien différente de celle de Machiavel.
[Note 88: Ces contes sont la continuation de Vathek par l'auteur de cette production, si remarquable et si forte. Les contes qui composent cette suite non publiée, à ce que j'ai entendu dire, sont censés racontés par les princes dans le palais d'Eblis. (_Note de Moore_.)]
»On dit que Francis est Junius. Il me semble que ce n'est pas improbable: je me rappelle l'avoir rencontré à dîner chez lord Grey. N'a-t-il pas épousé dernièrement une jeune femme, et n'a-t-il pas été, il y a bien des années, dans l'Inde, le _cavaliere servante_ de Mme Talleyrand.
»J'ai lu dans les journaux ma mort, qui n'est pas vraie. Je crois qu'on s'occupe de marier tout ce qui reste de célibataire dans la famille royale. On a représenté _Fazio_ avec un succès brillant et bien mérité à Covent-Garden: c'est un bon signe. J'ai tâché, pendant que j'étais membre de la direction de Drury-Lane, d'y faire recevoir cette pièce; mais j'ai dû céder au nombre. Si vous pensez à venir dans ce pays, vous me le ferez sans doute savoir quelque tems auparavant. Je présume que Moore ne bougera pas. Rose est ici,--je l'ai vu l'autre soir chez Mme Albrizzi. Il parle de s'en retourner en mai. Mes amitiés aux Hollands.
»Toujours, etc.
»_P. S._ On a massacré notre _Othello_, pour en faire un opéra (l'_Otello_ de Rossini). La musique est belle, mais lugubre; quant aux paroles, toutes les scènes originales avec Iago sont supprimées, et on les a remplacées par les plus plattes sottises. Le mouchoir a été changé en billet doux, et le premier chanteur n'a pas voulu se noircir la figure pour quelque excellente raison donnée dans la préface. Le chant, les costumes et la musique sont fort beaux.»
LETTRE CCCXI.
À M. MOORE.
Venise, 16 mars 1818.
«MON CHER TOM,
»Depuis ma dernière, qui, j'espère, vous est parvenue, j'ai reçu une lettre de notre ami Samuel. Il parle d'un voyage en Italie pour cet été.--Ne l'accompagnerez-vous pas? Je ne sais pas si notre genre de vie italien vous plaira ou non........................................... .....................................................................
»C'est un singulier peuple! L'autre jour je disais à une fille: Il ne faut pas venir demain, parce que Margarita viendra à telle heure, à moins, pourtant, que vous ne me promettiez d'être amies. (Ce sont toutes deux des filles de cinq pieds dix pouces, avec de grands yeux noirs et de belles tailles, dignes de donner naissance à des gladiateurs), et j'avais eu quelque peine à les empêcher de se battre dans une rencontre précédente. Elle me répondit par une déclaration de guerre contre l'autre, qui, dit-elle, serait une _guerra di Candia_. N'est-il pas bizarre que le peuple de Venise fasse encore allusion par un proverbe à cette lutte si glorieuse et si fatale pour la république?
»Ils ont de singulières expressions; par exemple[89]: _viscere_, qui est une expression de tendresse, comme mon amour ou mon coeur. Ils disent aussi: «J'irais pour vous au milieu de cent couteaux.» _Mazza ben_, «pour un attachement excessif, littéralement, je vous veux du bien jusqu'à vous tuer.» Puis ils expriment cette phrase: «Croyez-vous que je voulusse vous faire tant de mal?» par: «croyez-vous que je voulusse vous assassiner de la sorte? Un tems perfide, pour un mauvais tems; des routes perfides,» pour de mauvaises routes; enfin, mille allusions et métaphores prises dans l'état de la société et les coutumes du moyen-âge.
[Note 89: Viscères, entrailles.]
»Je ne suis pas très-sûr que _mazza_ ne veuille pas dire _massa_, beaucoup, une masse; au lieu de l'interprétation que je lui ai donnée; mais, quant aux autres phrases, je réponds de leur sens.
»Il est trois heures, il faut que j'aille au lit, au lit, au lit, comme disait la mère S*** (cette tragique ame de la mathématicienne[90])..... .......................................................................
[Note 90: Il est probable que cette épithète de _mathématicienne_, répétée ici pour la seconde fois, s'applique à lady Byron. (_Note du Trad._)]
»On m'apprend que lady Melbourne est très-malade.--J'en serais très-fâché! elle est ma meilleure amie; quand je dis amie, je ne veux pas dire maîtresse; car c'est tout l'antipode.
»Parlez-moi de vous et de tout le monde.--Comment va Sam? Êtes-vous content de vos voisins, le marquis et la marchesa, etc., etc.?»
LETTRE CCCXII.
A M. MURRAY.
Venise, 25 mars 1818.
«J'ai reçu votre lettre où vous me rendez compte de _Beppo_.--Je vous ai envoyé quatre nouvelles stances pour ce poème, il y a une quinzaine, dans le cas où vous imprimeriez ou réimprimeriez......... ....................................................
»Croker a bien deviné, mais le genre n'est pas anglais, il est italien. C'est Berni qui a servi d'original à tous les autres. Whistlecraft a été mon modèle direct. Je ne connais les _Animaux_ de Rose, que depuis quelques jours, c'est excellent; mais comme je l'ai déjà dit; c'est Berni qui est le père de ce genre d'écrits auquel, à mon avis, notre langue s'adapte aussi très-bien. Nous verrons comment cela prendra. En cas de succès, je vous en enverrai un volume dans un an ou deux; car je connais bien le genre de vie italien, et le connaîtrai encore mieux. Je me sens encore assez de vigueur pour la poésie et la peinture des passions.
»Si vous croyez que cela puisse vous être avantageux, ainsi qu'à l'ouvrage, vous pouvez y mettre mon nom; mais consultez d'abord ceux qui s'y entendent. Quoi qu'il en soit, je prouverai que je puis écrire gaîment, et je repousserai la charge de monotonie, et de n'avoir qu'une manière.
»Votre, etc.
»Voulez-vous m'envoyer, par une lettre sous enveloppe, ou dans un paquet, une demi-douzaine des gravures coloriées de la dernière miniature que fit Holmes, un peu avant mon départ d'Angleterre.--Les gravures datent à peu près d'une année.--Je vous serai très-obligé, quelques personnes m'en ayant fait la demande: c'est un portrait de mon honorable individu, peint pour Scrope B. Davies Esq.................... .......................................................................
»Pourquoi ne m'avez-vous pas envoyé de réponse, et la liste des souscripteurs à la traduction de l'_Eusèbe Arménien_ dont je vous ai fait passer des prospectus imprimés en français, il y a deux mois? Vous sont-ils parvenus? Je vous en enverrai d'autres.--Je ne veux pas que vous négligiez mes Arméniens. Quant à moi, poudre à dents, magnésie, teinture de myrrhe, brosses à dents, emplâtre de diachillon et quinquina; voilà mes demandes personnelles.
LETTRE CCCIV.
A M. MURRAY.
Venise, 11 avril 1818.