Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 18

Chapter 183,970 wordsPublic domain

»Oh! j'oubliais! On a imprimé _Chillon_ en Italie, etc., etc.: c'est une piraterie.--C'est une jolie petite édition, plus jolie que la vôtre, et qui, à mon grand étonnement, était publiée à mon arrivée ici.--Ce qui est plus singulier encore, c'est que l'anglais en est très-correctement imprimé.--Dans quelle intention cela a-t-il été fait, et par qui? c'est ce que je ne saurais vous dire,--mais le fait est exact. Je présume que c'est pour les Anglais qui sont ici: je vous en enverrai un exemplaire.»

LETTRE CCLXXIX.

A M. MOORE.

Rome, 12 mai 1817.

«J'ai reçu votre lettre ici, où j'ai fait une promenade, mais je retourne à Venise dans quelques jours, de sorte que, si vous m'écrivez, il faudra y adresser vos lettres. Je n'irai pas en Angleterre sitôt que vous le pensez, et je ne songe nullement à en faire ma résidence. Si vous traversez les Alpes dans votre expédition projetée, vous me trouverez dans quelque coin de la Lombardie, et bien content de vous voir. Seulement écrivez-moi d'avance un mot, car je ferai volontiers quelques lieues pour aller au-devant de vous.

»Je ne vous dirai rien de Rome, elle est impossible à décrire, et _le Guide du Voyageur_ est aussi bon que tout autre livre. J'ai dîné hier avec lord Lansdowne qui est sur son retour. Il y a peu d'Anglais ici à présent, l'hiver est leur saison. Je suis monté à cheval tous les jours depuis que je suis ici; c'est ainsi que j'ai passé la plus grande partie de mon tems à l'examiner, comme je l'avais fait de Constantinople; mais Rome est la soeur aînée et la plus belle des deux. Je suis allé il y a quelques jours sur le haut du mont Albain, qui est superbe. Quant au Colisée, au Panthéon, à Saint-Pierre, au Vatican, au mont Palatin, etc., etc.,--voyez, comme je l'ai déjà dit, _le Guide du Voyageur_. C'est incompréhensible, il faut voir cela.--L'_Apollon du Belvédère_ est l'image de lady Adélaïde Forbes; je n'ai jamais vu une telle ressemblance.

»J'ai vu un pape en vie et un cardinal mort, qui tous deux avaient vraiment très-bonne mine; le dernier était exposé en parade dans la Chiesa Nuova, avant ses funérailles.

»Vos craintes poétiques sont sans fondement;--continuez et prospérez. Voici Hobhouse qui entre et qui m'annonce que mes chevaux m'attendent à la porte; il faut donc que je parte pour aller visiter le _Campus Martius_ qui, par parenthèse, est tout couvert des bâtimens de Rome la moderne.

»Tout à vous sincèrement et à jamais.

»_P. S._ Hobhouse vous présente ses souvenirs, et est, comme tout le monde, plein d'impatience de voir paraître votre poème.»

LETTRE CCLXXX.

A M. MURRAY.

Venise, 30 mai 1817.

«Je suis de retour de Rome depuis deux jours, et j'ai reçu votre lettre; mais je n'ai eu aucune nouvelle du paquet que vous me dites avoir envoyé par sir C. Stuart. Après un intervalle de plusieurs mois, un paquet contenant les _Contes de mon Hôte_ m'est arrivé à Rome; mais voilà tout ce qui m'est parvenu et me parviendra peut-être jamais de ce genre.--La poste me paraît la seule voie de transport qui soit sûre, et ce n'est que pour les lettres. Je vous ai envoyé de Florence un poème sur Tasso, et de Rome, le nouveau troisième acte de _Manfred_; j'ai remis aussi au docteur Polidori deux portraits pour ma soeur. En partant de Rome je suis venu ici sans m'arrêter;--vous continuerez donc d'adresser vos lettres comme à l'ordinaire. M. Hobhouse est allé à Naples, j'y aurais été aussi passer une semaine, si je n'avais entendu dire qu'il s'y trouvait une foule d'Anglais. Je préfère les haïr de loin, à moins que je ne fusse sûr qu'il survînt un tremblement de terre ou une bonne éruption du Vésuve pour me réconcilier avec leur voisinage.......................

»La veille de mon départ de Rome j'ai vu guillotiner trois voleurs. Cette cérémonie qui présente à nos yeux des prêtres masqués, les bourreaux à demi nus, les criminels les yeux bandés, le Christ en deuil avec sa bannière, l'échafaud, les soldats, la procession marchant d'un pas lent, enfin le mouvement précipité de la hache et sa lourde chute, le jaillissement du sang et la paleur horrible de ces têtes exposées, toute cette cérémonie, dis-je, produit une impression bien plus profonde que le supplice vulgaire et ignoble de la potence avec toutes ses agonies, qu'on inflige en Angleterre aux victimes de la loi. Deux de ces hommes se comportèrent avec assez de calme; mais le premier des trois mourut avec beaucoup de répugnance et de terreur. Une chose horrible, c'est qu'il ne voulut pas se coucher, puis ensuite que sa tête se trouva trop grosse pour l'ouverture, et le prêtre fut obligé de couvrir ses cris par des exhortations encore plus bruyantes. La tête tomba avant que l'oeil pût suivre le coup; mais, par suite de l'effort qu'il avait fait pour la rejeter en arrière, quoiqu'elle fût tenue en avant par les cheveux, elle fut coupée rase aux oreilles. Les deux autres furent plus nettement enlevées. Cette coutume vaut mieux que celle qu'on observe en Orient, et je la crois préférable aussi à la hache de nos ancêtres. L'exécution est accompagnée de peu de douleur, et cependant l'effet qu'elle produit sur le spectateur, ainsi que les préparatifs qui entourent le criminel, est de le frapper de terreur et de le glacer d'effroi. La vue du premier de ces hommes me donna une espèce de fièvre, je brûlais, j'avais soif, et je tremblais tellement que je ne pouvais plus tenir la lorgnette (j'étais peu éloigné de l'échafaud, mais résolu à voir attentivement ce qui se passait, par la raison qu'il faut tout voir une fois dans sa vie;) le second et le troisième, j'ai honte de le dire (et cela prouve d'une manière effrayante combien vite on s'accoutume à tout), ne me firent plus éprouver de sensation d'horreur, quoique je les eusse sauvés si je l'avais pu.

»Tout à vous, etc.»

LETTRE CCLXXXI.

A. M. MURRAY.

Venise, 4 juin 1817.

«J'ai reçu les épreuves des _Lamentations du Tasse_, ce qui me fait espérer que vous avez aussi reçu le troisième acte refait de _Manfred_ que je vous ai envoyé de Rome presqu'aussitôt mon arrivée dans cette ville. La date de cette lettre vous apprendra que je suis de retour ici depuis quelques jours; quant à moi, de tous vos paquets, il ne m'est parvenu, après un long intervalle, que les _Contes de mon Hôte_, dont je vous ai déjà accusé la réception.--Je ne comprends pas du tout le pourquoi, mais le fait est tel;--point de manuel, point de lettres ni de poudre à dents, pas d'_extrait_ du _Voyage en Italie_ de Moore sur _Marino Faliero_, point de _rien_,--comme le criait un jour un homme à une des élections de Burdett, après de longs hurlemens de: _Pas de Bastille, pas de gouvernans, pas de_--Dieu sait encore quoi ou qu'est-ce; mais son _nec plus ultra_ fut _pas de rien_! Et j'en peux dire autant à propos de vos paquets. J'ai un grand besoin de l'extrait de Moore, et de la poudre à dents et de la magnésie,--je ne suis pas si pressé quant à la poésie, aux lettres ou à la tragédie irlandaise de M. Mathurin. La plupart des choses que vous avez envoyées par la poste sont arrivées; je veux dire les épreuves et les lettres: ainsi donc envoyez-moi l'extrait relatif à _Marino Faliero_ dans une lettre par la poste.

»J'ai été enchanté de Rome; aussi en ai-je parcouru les environs plusieurs heures par jour à cheval, tandis que le reste de mon tems se passait à admirer ses merveilles dans l'intérieur. J'ai fait des excursions dans toutes les campagnes environnantes, à Albe, Tivoli, Frescati, Licenza, etc., etc. En outre j'ai été deux fois à la cascade de Terni, qui surpasse tout ce qu'on peut imaginer; en m'en revenant dans le voisinage du temple et sur les bords du Clitumnus, j'ai mangé des fameuses truites de cette rivière, le plus joli petit ruisseau que la poésie ait jamais célébré et qui est entre Foligno et Spolette près de la première poste. Je ne me suis pas arrêté à Florence, étant pressé de retourner à Venise, et ayant déjà vu les galeries et tout ce qu'il y a à voir. J'ai remis mes lettres de recommandation le soir d'avant mon départ, de sorte que je n'ai vu personne.

»Aujourd'hui Pindemonte, le célèbre poète de Vérone, est venu chez moi; c'est un petit homme maigre, qui a la physionomie pénétrante et agréable, les manières douces et polies; au total son aspect est très-philosophique: il peut avoir soixante ans, peut-être plus. C'est un de leurs meilleurs poètes actuels. Je lui ai donné _Forsyth_, car il parle, ou, pour mieux dire, il lit un peu l'anglais, et il y trouvera un compte favorable rendu de lui-même. Il s'est informé de ses anciens amis de la Crusca, Parsons, Greathead, Mrs. Piozzi et Merry, qu'il avait tous connus dans sa jeunesse.--Je lui en ai dit tout ce que j'en savais, lui répondant comme le faux Salomon Lob à Totterton dans la comédie: qu'ils étaient tous morts, et condamnés à l'oubli par une satire publiée il y a plus de vingt ans; que le nom de leur exterminateur est Gifford; enfin, qu'ils n'étaient, à tout prendre, qu'une triste bande d'écrivassiers, et ne valaient pas grand'chose, sous d'autres rapports. Il a paru, comme de juste, très-satisfait de ces détails sur ses anciennes connaissances, et s'en est allé enchanté de ce qu'il venait d'apprendre, et du sentencieux éloge que M. Forsyth a fait de lui. Après avoir été un peu libertin dans sa jeunesse, il est devenu dévot, et marmotte des prières pour empêcher le diable d'approcher; mais cela n'empêche pas qu'il ne soit un joli petit vieillard.

»J'ai oublié de vous dire qu'à Bologne (qui est célèbre par ses papes, ses peintres et ses saucissons), j'ai vu une galerie d'anatomie où il y a beaucoup d'ouvrages en cire, parmi lesquels....................

»Donnez-moi des nouvelles de _Lalla Rookh_ qui doit avoir paru.

»Je vous renvoie les épreuves, mais la ponctuation a besoin d'être corrigée;--je me sens trop paresseux pour le faire moi-même, priez donc en grâce M. Gifford de s'en charger pour moi. Adressez toujours vos lettres à Venise. Dans quelques jours j'irai dans ma _villeggiatura_[73]; c'est un _casino_ auprès de la Brenta, à quelques milles de la terre ferme. J'ai résolu de passer ici une autre année et plusieurs années même si je puis en disposer. Marianna est auprès de moi, à peine rétablie de la fièvre qui a ravagé toute l'Italie l'hiver dernier, je crains qu'elle n'ait quelque tendance à la phthisie, cependant j'espère pour le mieux.

»Toujours, etc.

»_P. S._ Torwaltzen a fait un buste de moi à Rome pour M. Hobhouse, qu'on trouve généralement très-beau. C'est le premier sculpteur après Canova, auquel il est des gens qui le préfèrent.

[Note 73: Maison de campagne.]

»J'ai reçu une lettre de M. Hodgson qui est très-heureux; il a obtenu un bénéfice, mais n'a pas d'enfans. S'il était resté dans sa cure, les marmots n'auraient pas manqué d'arriver comme de raison, parce qu'il n'aurait pas eu de quoi les nourrir.

»Rappelez-moi à tous nos amis, etc., etc.

»Un officier autrichien, amoureux d'une Vénitienne, reçut l'ordre, l'autre jour, de partir avec son régiment pour la Hongrie. Égaré par les combats de l'amour et du devoir, il acheta du poison qu'il partagea avec sa maîtresse et qu'ils avalèrent tous deux. Les douleurs qui s'en suivirent furent horribles; mais les pilules n'étaient que purgatives et non empoisonnées, par suite de la prévoyance de ?l'apothicaire peu sentimental, de sorte que ce fut un suicide de perdu. Vous concevrez facilement le désordre qui régna d'abord, et puis qu'on finit par en rire. Néanmoins l'intention y était des deux côtés.»

LETTRE CCLXXXII.

A M. MURRAY.

Venise, 8 juin 1817.

«La présente vous sera remise par deux moines arméniens qui vont en Angleterre s'embarquer pour Madras. Ils vous porteront aussi quelques exemplaires de la grammaire que vous êtes, à ce qu'il me semble, convenu de prendre. Si vous pouvez leur être de quelque utilité parmi vos connaissances attachées à la Marine ou à la Compagnie des Indes, j'espère que vous ne vous refuserez pas à m'obliger sur ce point, car ils ont eu pour moi, ainsi que tout leur ordre, beaucoup d'attention et de bienveillance depuis mon arrivée à Venise. Voici leurs noms: le père Sukias Somalien, et le père Sarkis Théodorosien. Ils parlent italien, et probablement français ou un peu anglais. Je vous réitère vivement ma prière à leur égard, et vous prie de me croire votre très-sincèrement dévoué,

BYRON.

»Peut-être pourrez-vous faciliter leur passage, et leur donner ou leur procurer des lettres pour l'Inde.»

LETTRE CCLXXXIII.

A. M. MURRAY.

La Mira, près Venise, 4 juin 1817.

«Je vous écris des bords de la Brenta, à quelques milles de Venise, où je me suis établi pour six mois. Adressez vos lettres, comme à l'ordinaire, à Venise.

»Je vous renvoie l'épreuve du _Tasse_. A propos, n'avez-vous jamais reçu une traduction de St.-Paul, que je vous ai fait passer (non pour être publiée pourtant) avant mon voyage à Rome?

»Je suis maintenant sur la Brenta.--En face de moi, demeure un marquis espagnol, âgé de quatre-vingt-dix ans; le casino voisin du sien est habité par un Français; puis viennent les natifs; de sorte que, comme le disait quelqu'un l'autre jour, nous sommes absolument comme cette comédie de Goldoni (_la Vedova Scaltra_), où un Espagnol, un Anglais et un Français sont représentés ensemble.--Au surplus, nous vivons tous en bons voisins, Vénitiens et le reste.

»Je vais monter à cheval pour faire ma promenade du soir, et rendre visite à un médecin qui a une aimable famille, composée de sa femme et de quatre filles non mariées, au-dessous de dix-huit ans. Ils sont amis de la signora S***, et ennemis de personne. Il y a et doit y avoir, d'ailleurs, des _conversazioni_, etc., etc., chez une comtesse Labbia, et je ne sais chez qui encore. Le tems est doux; le thermomètre a été aujourd'hui à cent-dix degrés au soleil, et à quatre-vingts et tant à l'ombre.

»Votre, etc.»

N.

LETTRE CCLXXXIV.

A M. MURRAY.

La Mira, près Venise, 17 juin 1817.

«J'ai appris avec grand plaisir le succès de Moore, et d'autant que je n'ai jamais douté un moment qu'il ne fût complet. Rien ne saurait m'être plus agréable que le bien que vous pouvez avoir à me dire de lui ou de son poème;--je suis très-impatient de le recevoir. J'espère que sa gloire et les avantages qu'il en retire le rendent aussi heureux que je désire qu'il le soit. Je ne connais personne qui le mérite davantage, ou même autant.

»Vous vous occupez du troisième chant. Je n'ai encore fait ni projeté aucun plan pour la continuation de ce poème. Je suis resté trop peu de tems à Rome pour cela, et je n'ai aucune idée d'y retourner.... ........................................................

»Je ne puis pas bien vous expliquer par lettre l'origine de l'idée que Mrs. Leigh avait conçue sur les _Contes de mon Hôte_; mais c'est à propos de quelques traits de caractère de sir É. Mauley et de Burley, et peut-être aussi à cause d'un ou deux morceaux burlesques qui s'y trouvent.

»Si vous avez reçu le docteur Polidori aussi bien qu'une liasse de livres, et que vous puissiez lui être utile, n'y manquez pas, je vous prie. Rien ne m'a jamais autant dégoûté dans la nature humaine, que les éternelles sottises, les tracasseries sans fin, la frivolité, le mauvais caractère et la vanité de ce jeune homme; mais il a quelque talent, et c'est un homme d'honneur. D'ailleurs, il a des dispositions à se corriger, ce à quoi il a été déjà aidé par quelque peu d'expérience, et il peut bien tourner. Ainsi donc employez votre crédit pour lui auprès du ministère; car il s'est déjà amendé, et il est susceptible de le faire encore.

»Votre, etc., etc.»

LETTRE CCLXXXV.

A. M. MURRAY.

La Mira, près Venise, 18 juin 1817.

«Ci-incluse est une lettre de Pindemonte, pour le docteur Holland. Ne sachant pas son adresse, je suis chargé de m'en informer; et comme c'est un littérateur, vous découvrirez peut-être sa retraite dans le voisinage de quelque cimetière populeux. Je vous ai écrit une lettre de gronde, et à propos d'un passage de votre lettre que j'ai mal compris, je crois; mais c'est égal, cela servira pour la première fois, car je suis bien sûr que vous le mériterez. En parlant de docteur, cela me fait souvenir de vous en recommander un qui ne se recommandera pas par lui-même, c'est le docteur Polidori.--Si vous pouvez lui faire trouver un éditeur, faites-le;--si vous avez quelque parent malade, je vous conseille de le lui faire soigner. Tous les malades qu'il a eus en Italie sont morts; savoir: le fils de M. ***, M. Horner et lord G***, qu'il a embaumé avec beaucoup de succès à Pise.

»Rappelez-moi à Moore, que je félicite. Comment se porte Rogers? et qu'est devenu Campbell et tous les autres de l'ordre des Druides? J'ai reçu _la Folie de Maturin_, mais pas d'autre paquet, et j'ai des attaques de nerfs d'impatience, à force d'attendre la poudre à dent et la magnésie. J'ai besoin aussi des poudres de Soda de Burkitt. Voulez-vous dire à M. Kinnaird, que je lui ai écrit deux fois relativement à des affaires pressantes (il s'agit de Newsteadt, etc., etc.), dont je le prie humblement de s'occuper.--Je viens en ce moment de galopper sur les bords de la Brenta;--le moment choisi est le coucher du soleil.

»Votre, etc., etc.»

LETTRE CCLXXXVI.

A. M. MURRAY.

La Mira, près Venise, 1er juillet 1817.

«Depuis ma dernière, j'ai donné à mes impressions la forme d'un quatrième chant de _Childe Harold_; dont j'ai ébauché à peu près une trentaine de stances; j'ai l'intention de continuer, et de faire probablement de cette boutade, la conclusion du poème, de sorte que vous pourrez annoncer vers l'automne le tirage de la conscription pour 1818. Il faudra que vous songiez à vous pourvoir d'argent, cette nouvelle reprise vous présageant certains déboursemens. Vers la fin de septembre ou d'octobre, je présume que je serai sous presse; mais je n'ai encore aucune idée de la longueur, ou du calibre de ce chant, ni de ce qu'il pourra valoir. Quoi qu'il en soit, je me propose d'être aussi mercenaire que possible: exemple que j'aurais dû suivre dans ma jeunesse (je ne veux pas désigner par là aucun individu particulier, et moins encore aucune personne de notre connaissance); mais si j'en eusse ainsi agi, j'aurais pu être un homme fort heureux.

»Pas de poudre à dents, pas de lettres, aucunes nouvelles récentes de vous.

»M. Lewis est à Venise, et je vais y aller passer une semaine avec lui.--Un de ses enthousiasmes aussi est d'aimer cette ville.--

J'étais à Venise sur le Pont des Soupirs, etc.

Le pont des soupirs (_il Ponte dei Sospiri_) est celui qui sépare, ou plutôt qui joint le palais du doge à la prison d'état. Il a deux passages;--le criminel alla au tribunal par l'un, et revint par l'autre à la mort, ayant été étranglé dans une chambre adjacente, où il y avait un procédé mécanique pour cela.

»Je vous ai commencé la première stance de notre nouveau chant; maintenant voyons un vers de la seconde:

Venise ne répète plus les échos du Tasse, et le muet gondolier fend la vague en silence; ses palais, etc.

»Vous savez qu'autrefois les gondoliers chantaient toujours, et que la _Jérusalem_ du Tasse était le sujet de leurs chants. Venise est bâtie sur soixante et douze îles.

»Voyez! voici une des briques de votre nouvelle _Babel_, et maintenant, mon homme, que dites-vous de l'échantillon?

»Votre, etc., etc.

»_P. S._ Je vous récrirai bientôt.»

LETTRE CCLXXXVII.

A. M. MURRAY.

La Mira, près Venise, 8 juillet 1817.

«Si vous pouvez remettre l'incluse à son adresse, ou découvrir la personne à qui elle est adressée, vous obligerez le créancier Vénitien d'un Anglais décédé. Cette lettre est pour son héritier, en réclamation du loyer d'une maison. Le nom du défunt insolvable est ou était Porter Valter, suivant le dire du plaignant; ce que je soupçonne plutôt être Walter Porter, d'après notre manière d'arranger les choses. Si vous connaissez quelque mort du même nom, bien endetté, déterrez-le nous, je vous prie, et dites-lui qu'il faut «une livre de sa bonne chair,» ou les ducats, et fi de votre loi, si vous nous les refusez[74]!»

[Note 74: Citation du _Marchand de Venise_ de Shakespeare.]

»Je n'entends plus parler du poème de Moore, ni de Rogers, ni de nos autres phénomènes littéraires; mais demain étant jour de courrier, je recevrai peut-être quelques nouvelles. Je vous écris au milieu de gens qui parlent vénitien tout autour de moi; aussi ne faut-il pas vous attendre à ce que ma lettre soit tout anglaise.

»L'autre jour j'ai eu une querelle sur le grand chemin, comme vous allez voir. Je m'en revenais chez moi, à cheval et assez vite de Dolo, vers les huit heures du soir, lorsque je passai à côté d'un carrosse de louage, contenant une société de gens dont l'un, passant sa tête à travers la portière, commença à crier après moi d'une manière inarticulée, mais des plus insolentes. Je fis faire un tour à mon cheval, et rejoignant la voiture, je l'arrêtai en demandant: «Signor, désirez-vous quelque chose de moi?--Non,» me répondit-il d'un ton tout-à-fait impudent.--Je lui demandai ensuite ce que signifiait ce tapage indécent dont il incommodait les passans. Il me répliqua quelque impertinence à laquelle je ripostai par un violent soufflet. Je mis alors pied à terre, car ceci se passait à la portière du carrosse, moi étant à cheval, et ouvrant la voiture, je le priai de sortir s'il ne voulait en avoir un autre. Mais il était satisfait du premier, et voulut s'en tenir à des paroles et des blasphêmes dont il me lâcha une bordée, jurant qu'il irait à la police, et déclarerait avoir été assailli sans provocation.--Je lui dis qu'il en avait menti, et qu'il était un..., et que, s'il ne se taisait, je le ferais sortir de la voiture, et le battrais de nouveau. Ceci lui fit garder le silence. Je lui appris alors mon nom et ma demeure, et le défiai à mort, qu'il fût gentilhomme ou non, pourvu qu'il eût assez de coeur pour accepter le combat. Il préféra aller à la police. Mais comme nous avions eu des témoins sur la route, entr'autres un soldat qui avait vu toute l'affaire, ainsi que mon domestique, considérant qu'il avait été l'agresseur, sa plainte fut renvoyée, malgré les sermens du cocher et des cinq individus que renfermait la voiture, et après beaucoup de frais des deux côtés: je fus ensuite informé que, si je ne lui avais pas donné de coups, j'aurais pu le faire mettre en prison.

»Ainsi, mettez sur vos tablettes, que _jadis dans Alep_, je _battis un Vénitien_; mais je vous assure qu'il le méritait bien, car je suis un homme paisible comme Candide, quoique mon étoile, comme la sienne, me force de tems à autre à renoncer à ma douceur naturelle.

»Votre, etc., etc.»

B.

LETTRE CCLXXXVIII.

A. M. MURRAY.

Venise, 9 juillet 1817.

«J'ai l'analyse et les extraits de _Lalla Rookh_, qui, dans mon humble opinion, écrasera ***, et montrera à nos jeunes messieurs, qu'il faut quelque chose de plus que d'être monté sur la bosse d'un chameau, pour écrire un bon poème oriental. Je suis très-satisfait de ce que j'ai vu du plan, ainsi que des extraits, et je meurs d'impatience d'avoir le tout.

»Quant à la critique de _Manfred_, dans votre maudite précipitation, vous ne m'en avez envoyé que la moitié:--cela s'arrête à la page 294.--Faites-moi passer le reste, ainsi que la page 270, où l'on rapporte la prétendue origine de cette terrible histoire; quoique, par parenthèse, quels que soient ces conjectures et celui qui les a faites, il m'est prouvé qu'il n'y est pas et n'entend rien à la chose. J'en ai été chercher l'origine plus haut qu'il ne pourra jamais le concevoir ou le deviner.

»Vous ne me dites rien de la manière dont _Manfred_ est reçu dans le monde, et je ne m'en soucie guère:--c'est, quoi qu'on en puisse dire, un des meilleurs de mes enfans bâtards.

»J'ai enfin reçu un extrait, mais pas de paquets; ils arriveront, je présume, un jour ou l'autre. Je suis venu passer un jour ou deux à Venise pour me baigner, et je vais, de ce pas, me jeter dans l'Adriatique; ainsi donc, bonsoir,--la poste presse.

»Votre, etc., etc.