Uvres Completes De Lord Byron Tome 10 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 9

Chapter 93,760 wordsPublic domain

»On prétend que Horne Tooke et Roscoe ont déclaré qu'ils étaient sortis du parlement avec une plus haute opinion de la masse totale d'intégrité et de talens qui s'y trouvait, qu'ils n'en avaient en y entrant. Cette masse totale est probablement à peu près la même; il est probable aussi que le nombre de _ceux qui prennent la parole_, et leurs talens ne varient guère. Je ne parle point ici d'_orateurs_, il faut des siècles pour en enfanter un; ce ne sont point choses à trouver dans toutes les réunions septennales ou triennales. Jamais ni l'une ni l'autre chambre ne m'ont inspiré autant de respect et de crainte que le même nombre de Turcs assis dans un divan, ou de méthodistes réunis dans une grange. La timidité et l'agitation nerveuse que j'éprouvais provenaient plutôt du nombre que de la qualité des personnages, plutôt aussi de l'effet que pouvaient produire mes discours hors de la chambre que dedans; sachant bien, comme tout le monde le sait, que Cicéron lui-même, et probablement le Messie, n'eussent jamais changé le vote d'un seul gentilhomme de la chambre ou d'un seul évêque. Notre chambre m'a paru toujours lourde et ennuyeuse, mais l'autre avait de l'intérêt dans les grandes occasions.

»J'ai entendu dire que quand Grattan fit son premier discours à la chambre des communes d'Angleterre, on fut incertain pendant quelques minutes si l'on devait l'applaudir ou lui rire au nez. Le début de son prédécesseur Flood avait été une chute complète et dans des circonstances presque semblables. Mais quand les bancs des sénateurs ministériels, qui avaient les yeux fixés sur Pitt, leur thermomètre, l'eurent vu incliner la tête plusieurs fois en signe d'approbation, ils acceptèrent à l'ordinaire ce signal avec obéissance, et se livrèrent à des applaudissemens d'enthousiasme. Du reste, le discours de Grattan les méritait; c'était un chef-d'œuvre. Je n'ai pu entendre celui-là, étant alors à Harrow; mais j'ai entendu presque tous ceux qu'il prononça dans la suite sur la même question, et aussi celui qu'il fit en 1815 sur la guerre. Je ne partageais pas ses opinions sur ce dernier sujet, mais je partageais l'admiration que son éloquence inspirait à tout le monde.

»Lorsqu'en 1811 ou 1812 je rencontrai chez le poète Rogers le vieil orateur de Courtenay, je fus frappé des restes imposans de sa belle figure, et de la vivacité que conservait encore sa conversation. Ce fut lui qui réduisit Flood au silence dans la chambre anglaise, par une réponse accablante au discours de début du rival de Grattan au Parlement d'Irlande. J'aime à connaître les motifs qui ont déterminé les actions des hommes. Je demandai à Courtenay s'il n'avait pas été poussé par quelque ressentiment personnel, ce que je croyais entrevoir dans l'acrimonie de sa réplique. Il me dit que j'avais deviné juste; qu'en Irlande, cité à la barre du Parlement de ce pays, il avait vu Flood se lever et l'attaquer de la manière la plus dure et la moins méritée; que, n'étant pas membre de la Chambre, il ne put se défendre lui-même; et que l'occasion de se venger de cet affront s'étant présentée quelques années après, dans le Parlement anglais, il n'avait pu s'empêcher d'en profiter. Certes, il paya Flood avec intérêt; car celui-ci ne joua plus aucun rôle, et ne prononça plus guère que deux ou trois discours à la Chambre des Communes anglaises. Je dois cependant citer à part, celui de 1790, sur la réforme parlementaire, dont Fox disait que c'était le meilleur qu'il eût jamais entendu sur ce sujet.»

Il avait entretenu long-tems l'idée de quitter de nouveau l'Angleterre. Il paraît que, dans ses accès de mélancolie et de chagrin, c'était une sorte de consolation pour lui de tourner ses idées vers la liberté d'une vie passée dans les voyages et la solitude. Pendant l'impression de _Childe-Harold_, il était dans un accès de cette nature, et parlait souvent, dit M. Dallas, de vendre Newsteadt, et d'aller se fixer à Naxos, dans l'Archipel grec; d'adopter le costume et les manières du Levant, et de passer son tems à étudier les langues et les littératures orientales. La joie de son triomphe et les succès qu'il obtint alors dans d'autres carrières que celle des lettres, détournèrent quelque tems sa pensée de ses projets d'émigration. Mais bientôt il y revint; et nous avons vu, dans l'une de ses lettres à M. William Bankes, qu'il brûlait de se trouver une fois encore, au retour du printems, dans les montagnes de sa Grèce bien-aimée. Ce plan céda pendant quelque tems à celui d'accompagner la famille de lord Oxford en Sicile; et ce fut pendant qu'il se préparait à ce voyage, qu'il écrivit les lettres suivantes.

LETTRE CXXI.

À M. MURRAY.

Maidenhead, 13 juin 1812.

«J'ai lu les _Légères observations_; elles sont raisonnablement méchantes, mais pas trop. Il y a une note à la fin contre _Massinger_; ainsi, je ne puis me plaindre d'avoir été mis en mauvaise compagnie. L'auteur a découvert quelques métaphores incohérentes dans un passage des _Poètes anglais et des Journalistes écossais_, page 23, dit-il, mais sans citer quelle édition. Faites les changemens au _seul_ exemplaire qui vous reste, c'est-à-dire, de la cinquième édition, afin que je profite, quoiqu'un peu trop tard, de ses remarques. Au lieu d'_instinct infernal_, mettez _brutal instinct_; _félons_ au lieu de _harpies_; _chiens d'enfer_ au lieu de _chiens du sang_[44]. C'étaient là de vilains vers, et ceux que nous y substituons ne sont guère plus doux; mais, comme je n'ai pas envie de réimprimer cet ouvrage, ces corrections ne sauraient être de grande importance, et sont une satisfaction pour moi, puisque ce sont autant d'amendemens. Le passage critiqué n'a pas plus de douze vers.

[Note 44: Dans un article sur cette satire, écrit pour le _Cumberland-Review_, mais non imprimé, défunt M. le révérend William Crome avait noté en ces termes l'incohérence de ces métaphores:

«Dans l'espace de trois ou quatre strophes, il transforme un homme en autant d'animaux différens. En trois vers, il va vous le métamorphoser de loup en harpie; et trois autres vers plus bas, il vous en fera un chien du sang.»

Il y a aussi, dans cette critique manuscrite, quelques exemples de légèreté ou d'ignorance relevés dans cette satire, tels que _poisson de l'Hélicon; les fleurs attiques exhalent des parfums d'Aonie_, etc., etc.]

»Vous ne me répondez pas au sujet du livre de H***; j'ai besoin de lui écrire, et je ne voudrais rien lui dire de désagréable. Si vous m'écrivez _poste-restante_ à Portsmouth, j'enverrai chercher votre réponse. Vous ne m'avez jamais parlé de la critique de _Colombus_, qui va paraître; cela n'est pas juste, je ne crois pas qu'on en ait bien agi envers l'auteur des _Plaisirs_: cet ouvrage devait le placer plus haut que ne l'ont pensé les écrivains de la _Quarterly_; mais je ne veux point attaquer les décisions de ces _infaillibles invisibles_; après tout, l'article est fort bien écrit. L'horreur qu'on a généralement pour les _fragmens_ me fait trembler pour le sort du _Giaour_; mais vous avez voulu l'imprimer, et peut-être à présent n'êtes-vous pas sans vous en repentir. Enfin j'ai donné mon consentement, et, quoi qu'il arrive, nous n'aurons pas de querelle là-dessus, pas même si je les voyais servir d'enveloppe à la pâtisserie; mais ce ne sera pas sans une appréhension de quelques semaines, en développant chaque pâté.

»J'emporterai les livres qui pourront être marqués G. O. Connaissez-vous les _Naufrages_ de Clarke? Il y avance, m'a-t-on dit, que le premier volume de _Robinson Crusoé_ a été composé par lord Oxford, premier du nom, quand il était prisonnier à la Tour, et donné par lui à De Foe; c'est une anecdote curieuse, si le fait est vrai. Avez-vous redemandé le manuscrit de lord Brooke? Qu'en dit Héber? Écrivez-moi à Portsmouth.

»Tout à vous, etc.»

N.

À M. MURRAY.

18 juin 1813.

MON CHER MONSIEUR,

«Voulez-vous vous charger de faire parvenir à son adresse la lettre ci-jointe, en réponse à la plus aimable que j'aie jamais reçue. Je ne puis exprimer à M. Gifford, ni à personne, tout le plaisir qu'elle m'a fait.

»Tout à vous, etc.»

N.

LETTRE CXXII.

À M. W. GIFFORD.

18 juin 1813.

MON CHER MONSIEUR,

«Je suis toujours embarrassé de vous écrire sur quoi que ce soit, bien plus encore le suis-je de vous remercier comme je le devrais. Si vous saviez quelle vénération j'ai toujours eue pour vous, même avant de former la plus simple espérance de me lier avec vous, comme auteur ou comme homme, mon embarras ne vous surprendrait pas.

»Tout avis de votre part, même sous la forme plus amère d'un passage de votre _Mœviade_, ou d'une note à votre édition de _Massinger_, eût été reçu avec obéissance: j'aurais essayé de profiter de vos censures; jugez si je dois être moins disposé à profiter de vos bontés. Il ne m'appartient pas de renvoyer des éloges à mes anciens et à ceux qui valent mieux que moi; éloges qui, pour être sincères, n'en seraient pas mieux accueillis. Je reçois donc votre approbation avec reconnaissance; et ne vous rendrai pas du cuivre pour de l'or, en essayant d'exprimer les sentimens d'admiration dont je suis pénétré pour vous.

»J'aurai le plus grand égard à ce que vous me conseillez sur les matières religieuses; peut-être le mieux serait-il de les éviter tout-à-fait. Ce que j'en ai écrit et que l'on a blâmé a été interprété à toute rigueur. Je ne suis point un bigot d'incrédulité; je n'ai pas cru que, pour avoir douté de l'immortalité de l'ame, on dût m'accuser d'avoir nié l'existence de Dieu. C'est en comparant le néant de nos individus et le peu d'_importance de notre monde_, au grand tout dont il n'est qu'un atome, que j'ai d'abord été porté à imaginer que nos prétentions à l'éternité pourraient bien être vaines.

»Cette idée, jointe au dégoût d'avoir été, pendant dix ans que j'ai passés dans une école calviniste écossaise, traîné de force à l'église, m'a donné cette maladie; car, après tout, c'est une maladie de l'esprit, comme tous les autres genres d'hypocondrie[45]. ....................................................................... .......................................................................

[Note 45: Il paraît que le reste de cette lettre s'est perdu. (_Note de Moore_.)]

LETTRE CXXIII.

À M. MOORE.

22 juin 1813.

«... Hier j'ai dîné avec *** l'Épicène, dont les idées politiques sont misérablement changées. Elle est pour le Dieu d'Israël et lord Liverpool, déplorable antithèse de méthodisme et de torysme; elle ne parle que de dévotion et de mystère, et s'attend, j'en suis sûr, que Dieu et le gouvernement vont lui accorder une pension...

»Le prince des libraires et des papetiers, Murray, a des desseins sur vous. Il veut faire de vous la colonne et l'éditeur gagé d'un ouvrage périodique. Qu'en dites-vous? Êtes-vous prêt à vous engager, comme _Kit Smart_, à fournir, pendant quatre-vingt-dix-neuf ans, des articles au _Visiteur Universel_? Sérieusement, il parle de centaines de livres sterling par an, et quoique je déteste traiter de ce misérable signe représentatif, ses propositions peuvent vous rapporter honneur et profit. Pour nous, je suis sûr que nos plaisirs ne sauraient qu'y gagner.

»Je ne sais que dire de l'_amitié_. Je ne me suis jamais livré à ce sentiment, qu'une fois, à l'âge de dix-neuf ans, et il m'a causé autant de peines que l'amour. Je crains, comme disait l'aïeul de Whitbread au roi, qui voulait le faire chevalier, _je crains d'être trop vieux_. Néanmoins, personne ne vous souhaite plus d'amis, de gloire et de bonheur que

»Votre, etc.»

Renonçant à son projet d'accompagner la famille de lord Oxford, en Sicile, il songea de nouveau à retourner dans le Levant, comme on le verra par les lettres suivantes; et s'y préparait si bien, qu'il avait acheté, pour en faire présent à ces anciennes connaissances en Turquie, une douzaine environ de tabatières, chez Love, le bijoutier de Old-Bond-Street.

LETTRE CXXIV.

À M. MOORE.

N° 4, Bénédictine-Street, Saint-James's, 8 juillet 1813.

«Votre silence me fait présumer qu'il faut que j'aie fait quelque grosse balourdise en répondant à votre dernière. Je vous prie donc de recevoir ici l'expression de mes regrets, que vous appliquerez à telle partie, ou à la totalité de cette malencontreuse épître. Mais si je me trompe dans cette conjecture, c'est vous qui me devez des excuses pour avoir tenu si long-tems notre correspondance en quarantaine. Dieu sait ce que je puis avoir dit; mais si, comme les déités nonchalantes de Lucrèce, il n'est pas trop indifférent à ce qui regarde les mortels, il sait aussi que vous êtes la dernière personne que je voudrais offenser. Si donc, je l'ai fait, pourquoi diable ne le dites-vous pas tout de suite, et ne soulagez-vous pas votre bile?

»Rogers est à la campagne avec Mme de Staël, qui vient de publier un _Essai sur le Suicide_, qui ne saurait manquer, je présume, de décider quelqu'un à se brûler la cervelle, comme le sermon prêché par Blinkensop, pour prouver la vérité du christianisme, et dont un de mes amis sortit complètement athée, après y être entré on ne peut plus orthodoxe. Avez-vous trouvé une résidence? Avez-vous fini ou commencé quelques nouvelles poésies? Si vous ne voulez pas me dire ce que j'ai fait, dites-moi du moins ce que vous avez fait, ou ce que vous n'avez pas fait vous-même. Je me dispose toujours pour mon voyage, et désire vivement avoir de vos nouvelles avant de partir; désir que vous devriez satisfaire d'autant plus vite, qu'une fois parti, je ne penserai plus à vous, à ce que vous dites. Je démentirai cette calomnie par cinquante lettres datées de l'étranger, particulièrement de toutes les villes où régnera la peste, sans une goutte de vinaigre ou une bouffée de vapeur de soufre pour vous sauver de la contagion. Écrivez-moi, je vous prie. Je suis fâché d'avoir à vous dire que................................. ......................................................................

»Les Oxford se sont embarqués il y a quinze jours environ, et ma sœur est ici, ce qui m'est une grande consolation, car ne nous étant que rarement trouvés ensemble, nous en sommes naturellement plus attachés l'un à l'autre. Je suppose que maintenant les illuminations ont dû arriver jusque dans le comté de Derby ou partout ailleurs que vous soyez. Nous sommes tout frais encore du bruit, des lampions, des transparens et de toutes les absurdités que la victoire amène à sa suite. Drury-Lane offrait en verres de couleur un _M_ et un _W_, que quelques-uns pensaient signifier _maréchal Wellington_; que d'autres traduisaient _Manager Whitbread_ (directeur Whitbread): tandis que les dames du voisinage et du foyer comprenaient que c'étaient elles que la dernière lettre désignait[46]. Je laisse ce problème aux lumières des commentateurs. Si vous ne répondez pas à la présente, je ne dirai pas ce que vous méritez, mais il me semble que je mérite bien une réponse. Croyez-vous donc qu'il n'y ait pas au monde d'autre poste que la petite poste?... Que le diable m'emporte si votre conduite n'est pas épouvantable.»

[Note 46: _W_ est l'initiale et souvent l'abréviation d'un mot très-énergique en anglais pour signifier _courtisane_.--Le nombre de ces demoiselles aux environs de Drury-Lane est réellement effrayant. (_N. du Tr._)]

LETTRE CXXV.

À M. MOORE.

13 juillet 1813.

«... Votre lettre m'a fait beaucoup de bien: en vérité, avec la susceptibilité que l'on vous prête, je craignais d'avoir dit, je ne sais quoi qui vous eût offensé, ce dont j'aurais été désespéré; quoique je ne voie pas de quoi peut s'offenser un homme qui a une belle femme, des enfans _à lui_, du repos, de la réputation, une honnête aisance et des amis. Je gagerais bien que vous en avez mille, et je ne voudrais pas jurer que j'en aie un seul.

»Dites donc, Moore, savez-vous que je suis étonnemment _enclin_, remarquez que je ne dis qu'_enclin_, à devenir sérieusement amoureux de lady A. F., mais *** a ruiné tous mes projets. Quoi qu'il en soit, vous la connaissez; a-t-elle des talens, de la sensibilité, ou un bon caractère? L'un de ces avantages _suffirait_ (j'avais mis _suffira_, je l'efface). Je ne vous fais point de questions sur sa beauté, je l'ai vue. Mes affaires pécuniaires s'améliorent, et si mon avenir ne s'obscurcissait pas sous d'autres rapports, je prendrais une femme, et celle-là me conviendrait fort si j'avais quelque chance de l'obtenir. Je ne la connais pas encore beaucoup, mais toujours un peu plus qu'avant...

»Je brûle de m'en aller, mais j'éprouve de grandes difficultés pour obtenir mon passage à bord d'un bâtiment de guerre. Ils feraient mieux de me laisser partir, le patriotisme est à l'ordre du jour, mais s'ils montent ainsi sur leurs grands chevaux, je pourrais bien y monter comme eux. Que faites-vous dans ce moment? Vous écrivez, sans doute, quelque chose; nous l'espérons tous, dans notre propre intérêt. Rappelez-vous que vous devez être l'éditeur de mes œuvres posthumes, que vous publierez avec une vie de l'auteur, pour laquelle je vous enverrai des confessions, datées du lazaret de Smyrne, de Malte, ou de Palerme; on peut mourir également partout.

»Nous aurons mardi ce qu'on appelle une fête nationale. Le régent et *** y seront et tous ceux qui peuvent dépenser assez de shillings, pour ce qui coûtait autrefois une guinée. Le Vauxhall est le lieu choisi; on a réservé six billets pour des dames honnêtes, il y en aura au moins trois de reste. Quant aux passeports pour celles d'une vertu moins sévère, ils sont innombrables.

»_P. S._ Hier soir, Mme de Staël a dirigé sur moi une furieuse attaque: elle a dit que je n'avais pas le droit de faire l'amour; que j'en avais usé comme un barbare à l'égard de ***, que je n'avais pas d'ame, que j'étais et avais toujours été insensible à la belle passion. J'en suis charmé, mais je ne m'en étais pas encore douté. Donnez-moi promptement de vos nouvelles.»

LETTRE CXXVI.

À M. MOORE.

25 juillet 1813.

«Je ne connais pas assez les femmes célibataires pour faire beaucoup de progrès dans la carrière matrimoniale...

»J'ai dîné toute cette semaine comme le dragon de Wautley; j'ai mal à la tête d'avoir tant bu, et ma cervelle n'est plus que de la lie de vin. J'ai rencontré vos amis, les deux époux D***s. Elle a chanté si bien une de vos romances, que j'aurais volontiers pleuré, si je n'avais craint que cela n'eût un air d'affectation. Il me rappelle Hunt, mais en beau, et avec une ame plus musicale peut-être; je voudrais pour beaucoup qu'il pût guérir de son étrange maladie. La partie supérieure de la figure de sa femme est très-belle, et elle lui paraît fort attachée. Il a raison de vouloir quitter ce pays malsain, précisément à cause d'elle; le premier hiver lui enlèverait infailliblement la beauté de son teint, et le second probablement tout le reste.

»Il faut que je vous conte une anecdote. M. M***, dont vous ne vous souciez pas plus que moi, dînait l'autre jour en ville et se plaignait de la froideur du prince régent, à l'égard de ses anciens amis. D***, le savant Israélite, l'accablait de questions... Pourquoi ceci et pourquoi cela? «Pourquoi le prince agit-il ainsi?--Monsieur, à cause de lord ***, qui devrait en mourir de honte?--Pourquoi le lord *** devrait-il en mourir de honte?--Monsieur, parce que le prince...--Mais, monsieur, pourquoi le prince vous a-t-il battu froid?--Eh! ventrebleu, monsieur, parce que je n'ai pas voulu renoncer à mes principes.--Et pourquoi, monsieur, n'avez-vous pas voulu renoncer à vos principes?»

»Cette dernière question n'est-elle pas impayable, surtout adressée à celui à qui elle l'était? M*** a failli en mourir. Peut-être trouverez-vous tout cela stupide; mais, comme Goldsmith le disait de ses _pois_, c'était une fort bonne plaisanterie, quand je l'ai entendue d'un témoin oculaire; c'est moi qui la gâte en la racontant.

»La saison s'est terminée par un bal de dandies; mais il me reste quelques dîners avec Harrowbys, Rogers frères et Mackintosh; j'y boirai, en silence, à votre santé, et j'y regretterai votre absence jusqu'à ce que le vin des Canaries m'enlève votre souvenir, ou qu'il le rende inutile en vous faisant apparaître assis devant moi, et de l'autre côté de la table. Canning a licencié sa troupe dans un discours prononcé du haut de ****, le vrai trône d'un tory. Représentez-vous-le les renvoyant avec une harangue formelle, et leur disant de songer chacun à leurs intérêts.

J'ai conduit mes coupe-jarrets dans un endroit où ils sont tous bien poivrés. Ils ne sont que trois des cent cinquante restés vivans, et bons pour courir les faubourgs de la ville.

Falstaff n'a-t-il pas voulu désigner le magistrat de Bow-Street? J'oserais parier que l'édition posthume de Malone adoptera cette interprétation.

»Depuis ma dernière, je suis allé à la campagne; j'ai voyagé de nuit; point d'incidens ou d'accidens, si ce n'est une alarme de mon valet, assis à l'extérieur de la voiture, qui, en traversant Epping-Forest, a, je crois, littéralement, jeté sa bourse au pied d'une borne milliaire effrayé par un ver luisant placé sur le second caractère du chiffre romain XIX, et prenant le tout pour un voleur et sa lanterne sourde. Je ne puis m'expliquer ses craintes, que comme suite du cadeau que je lui avais fait d'une paire de pistolets tout neufs; il crut qu'il fallait montrer sa vigilance en m'appelant chaque fois que nous passions devant quelque objet locomotite ou non. Imaginez une course de dix milles avec une alerte tous les cent pas. Je vous ai écrit une lettre effroyablement longue; il faut que cette feuille reste blanche, et serve seulement d'enveloppe pour déjouer la curiosité des commis de la poste. Vous vous plaigniez autrefois que je n'écrivais pas; je vous mettrai des charbons sur la tête, en ne me plaignant pas que vous ne lisez pas.

»Toujours tout à vous, mon cher Moore,»

BYRON.

LETTRE CXXVII.

À M. MOORE.

27 juillet 1813.

«La première fois que vous imiterez le style de Tacite, que ce soit celui du Tacite _de moribus Germanorum_. Votre dernière équivaut à un silence barbare; c'est la lettre d'un homme des bois; j'attribue votre style laconique à votre isolement sauvage dans Mayfield-Cottage. Si vous établissez notre balance, vous trouverez que vous restez mon débiteur d'une lettre et de la valeur de plusieurs feuilles de papier. Je vous intenterai une action; et si vous ne payez, vous ferez connaissance avec mon procureur. J'ai fait passer votre lettre à Rugiero; mais ne me prenez plus pour facteur, de peur que je ne sois tenté de violer le secret de votre correspondance et de rompre votre cachet.

»Je suis, _avec indignation_, votre, etc.»

LETTRE CXXVIII.

À M. MOORE.

28 juillet 1813.

«Ne sauriez-vous être satisfait des angoisses de jalousie que vous me faites éprouver, sans me rendre l'infâme entremetteur de votre intrigue épistolaire avec Rogers? Voilà la seconde lettre que vous lui adressez sous mon couvercle, quoique je vous aie fait, moi, une réponse prodigieusement longue; plus, deux ou trois autres plus courtes. Si vous y revenez, je ne puis dire jusqu'où pourra aller ma furie. Je vous enverrai des vers, de l'arsenic, ou tout autre chose malfaisante; quatre mille couplets sur autant de feuilles séparées, au-delà du poids accordé, franc de port, par mon privilége de pair d'Angleterre; privilége dont vous vous prévalez sur un sénateur trop susceptible, pour faire parvenir les chefs-d'œuvre de votre esprit à tout le monde, excepté à lui-même. Je ne veux plus rien affranchir _de_ vous, _pour_ vous, ou _à_ vous, le diable m'emporte, à moins que vous ne changiez de manière d'agir. Je vous désavoue, je renonce à vous; et par toute la puissance d'un éloge, je vais écrire votre panégyrique, ou vous dédier un in-4°, si vous ne me dédommagez amplement.