Uvres Completes De Lord Byron Tome 10 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 7
«Mes remerciemens, comme à l'ordinaire. Vous allez en avant d'une manière admirable; mais ayez soin de satisfaire l'appétit du public, qui maintenant doit en avoir assez de _Childe-Harold_. La _Valse_ sera prête. Cela fait un peu plus de deux cents vers, avec une espèce de préface, sous forme d'épître à l'éditeur. J'ai quelque envie de donner, avec _Childe-Harold_, les premiers vers de la _Malédiction de Minerve_, jusqu'au premier discours de Pallas, parce qu'ils ne contiennent rien contre la personne qui eût pu se plaindre du reste du poème, et que quelques amis pensent que je n'ai jamais rien écrit de mieux; il sera facile de les baptiser du nom de _Fragment descriptif_.
»La planche est brisée! Entre nous, elle ne ressemblait pas du tout au portrait, et puis la figure de l'auteur, plantée au frontispice d'un ouvrage, ne signifie pas grand chose. Dans tous les cas, un portrait comme celui-là n'eût pas poussé beaucoup à la vente. Je suis sûr que Sanders n'eût pas survécu à la publication de la gravure. À propos, le portrait peut, jusqu'à mon retour, rester dans ses mains, ou dans les vôtres, à votre choix. L'une des deux épreuves restant est bien à votre service, jusqu'à ce que je vous en donne une meilleure; mais il faut absolument que l'autre soit brûlée. Encore une fois, n'oubliez pas que j'ai un compte à régler avec vous, et que tout cela doit y figurer. Je vous donne déjà assez de peine, sans souffrir que vous fassiez des dépenses pour moi.
»Vous savez mieux que moi quelle influence peut avoir à l'avenir, sur la vente de _Childe-Harold_, tout ce bruit que vient d'occasioner le Prologue L'autre parodie qu'a reçue Perry est, je crois, la mienne. C'est le discours du docteur Busby mis en vers burlesques. Vous allez demeurer dans Asbermale-Street; j'en suis charmé, nous serons plus proches voisins. Je suis au moment d'aller chez lord Oxford, mais l'on m'y renverra mes lettres: Si vous en avez le loisir, toutes communications de votre part seront reçues avec plaisir par le plus humble de vos scribes. Est-ce M. Ward qui a rendu compte dans le _Quarterly-Review_ de la _Vie de Horne Tooke_? L'article est excellent.»
LETTRE CXVI.
À M. MURRAY.
Cheltenham, 22 novembre 1812.
«À mon retour de chez lord Oxford, j'ai trouvé ici votre aimable billet; je vous serai obligé de garder les lettres en question, et celles qui pourraient encore être adressées de même, jusqu'à ce qu'à mon retour en ville je vienne les réclamer; ce qui sera probablement sous peu de jours. On m'a confié un poème manuscrit, très-long et très-curieux, écrit par lord Brooke (l'ami de sir Philippe Sydney), que je voudrais soumettre au jugement de M. Gifford, lui demandant en même tems: 1° s'il n'a jamais été imprimé; 2° si, dans le cas contraire, il vaudrait la peine de l'être? Ce manuscrit fait partie de la bibliothèque de lord Oxford: il faut qu'il ait été dédaigné par les collecteurs de la _Bibliothèque des manuscrits harleïens_, ou qu'ils n'en aient pas eu connaissance. Le tout est écrit de la main de lord Brooke, excepté la fin. C'est un poème très-long, en stances de six vers. Il ne m'appartient pas de hasarder une opinion sur son mérite; mais si ce n'était trop de liberté, je serais charmé de le soumettre au jugement de M. Gifford, qui, d'après son excellente édition de _Massinger_, doit être aussi décisif sur les ouvrages de cette époque, que sur ceux de la nôtre.
»Passons maintenant à un sujet moins important et moins agréable. Comment M. Mac-Millan s'est-il permis, sans vous consulter non plus que moi, de mettre le mien en tête de son volume des _Adresses rejetées_? Cela ne ressemble-t-il pas à un vol? Il me semble qu'il eût pu avoir la politesse de demander permission; bien que je n'eusse pas intention de m'y opposer, et que je laisse volontiers les _cent onze_ se fatiguer de ces _basses comparaisons_. Je crois que le public est passablement ennuyé de tout cela; je ne m'en suis pas mêlé et ne m'en mêlerai certainement pas, à part les parodies; encore les aurais-je fait disparaître si j'avais su que le docteur Busby avait publié sa lettre apologétique et son _post-scriptum_: mais j'avoue que sa conduite m'avait d'abord paru toute autre. Quelque charlatan a emprunté le nom de l'alderman Birch pour vilipender le docteur Busby, il eût mieux fait de se tenir tranquille.
»Mettez de côté, pour moi, un exemplaire des _Nouvelles Lettres de Junius de Woodfall_, et croyez-moi toujours, etc.»
LETTRE CXVII.
À M. WILLIAM BANKES.
26 décembre 1812.
«La multitude de vos recommandations rend à peu près inutile ma bonne volonté de vous en procurer. Les plus notables de mes amis sont de retour: Leake de Janina, Canning et Adair de la ville des croyans. À Smyrne, il n'y a pas besoin de lettres; les consuls sont toujours empressés à rendre service aux personnes honorables. À tout hasard, je vous ai envoyé trois lettres, dont l'une, pour Gibraltar, bien qu'elle ne soit pas nécessaire, vous ouvrira un accès plus facile, et vous donnera de suite une sorte d'intimité dans une famille aimable. Vous verrez bientôt qu'un homme de quelque importance n'a guère besoin de lettres, si ce n'est pour des ministres et des banquiers, et je ne doute pas que vous n'en ayez déjà suffisamment de cette nature.
»Il n'y a rien d'impossible que je vous voie en Orient au printems; si donc vous voulez m'indiquer quelque rendez-vous pour le mois d'août, je vous écrirai, ou bien je m'y trouverai personnellement. Une fois en Albanie, je désirerais que vous vous informassiez du dervis Tahiri, et de Vascilie ou Basile, et que vous présentiez mes complimens aux visirs d'Albanie et de Morée. Si vous vous recommandez de moi près de Soleyman de Thèbes, je crois qu'il s'emploiera pour vous. Si j'avais mon drogman, ou que j'écrivisse le turc, je vous aurais donné des lettres _réellement utiles_; mais il n'y en a pas besoin pour les Anglais, et les Grecs ne peuvent rien par eux-mêmes. Vous connaissez déjà Liston; moi je ne le connais pas, parce qu'il n'était point ministre de mon tems. N'oubliez pas de visiter Éphèse ainsi que la Troade, et donnez-moi de vos nouvelles. Je crois que G. Foresti est maintenant à Janina; mais, dans le cas contraire, celui qui s'y trouvera se fera certainement un plaisir de vous être agréable. Prenez garde aux firmans; ne vous laissez jamais tromper; l'étranger est mieux protégé en Turquie qu'en quelque lieu que ce soit; ne vous fiez pas aux Grecs, et emportez quelques présens pour les beys et les bachas, tels que montres, pistolets, etc.
»Si vous rencontrez à Athènes, ou ailleurs, un certain Démétrius, je vous le recommande comme un bon drogman. J'espère vous répondre bientôt; dans tous les cas, vous trouverez des essaims d'Anglais maintenant dans le Levant.
»Croyez-moi, etc.»
LETTRE CXVIII.
À M. MURRAY.
20 février 1813.
«À part le petit compliment que l'auteur veut bien m'adresser[31], je trouve, dans _Horace à Londres_, quelques stances sur lord Elgin que j'approuve tout-à-fait. Je voudrais avoir l'avantage de connaître M. Smith, je lui communiquerais la curieuse anecdote que vous avez lue dans la lettre de M. T***s: s'il le désire, je pourrai lui en donner la substance pour sa seconde édition; sinon, nous l'ajouterons à la nôtre, quoique nous nous soyons, je crois, assez occupés de lord Elgin.
[Note 31: Dans l'ode intitulée _le Parthénon_, Minerve parle ainsi:
«Tous ceux qui verront mon temple mutilé poursuivront d'une rage classique le barbare qui l'a ravagé; bientôt un noble poète des îles britanniques captivera les suffrages et l'admiration de la patrie, et enflammera son siècle par le récit des malheurs d'Athènes.»]
»Ce que j'ai lu de cet ouvrage me semble admirablement fait. Mes éloges ne valent guère la peine d'être répétés à l'auteur; présentez-lui toujours mes remerciemens pour ceux qu'il a bien voulu m'accorder. L'idée est neuve; nous avons d'excellentes imitations des satires, etc., par Pope; je ne me rappelle qu'une seule ode qu'il ait imitée, et je ne crois pas qu'un autre l'ait essayé que lui.
»Tout à vous, etc.»
Nous avons déjà dit que les sommes dont il avait eu besoin à l'époque de sa majorité, il se les était procurées à un intérêt ruineux. La lettre suivante a rapport à quelques transactions relatives à ce sujet.
LETTRE CXIX.
À M. ROGERS.
25 mars 1813.
«Ci-joint vous trouverez un bon pour l'intérêt usuraire dû au _protégé_ de lord ***; je voudrais que vous vissiez aussi pour moi sa seigneurie. Quoique la transaction montre d'elle-même la folie de l'emprunteur et la friponnerie du prêteur, je n'ai jamais eu l'intention de nier la dette, comme je l'aurais pu _légalement_, ni de refuser le paiement du principal, pas même peut-être des intérêts tout illégaux qu'ils soient. Vous savez qu'elle était ma position, ce qu'elle est encore. Je me suis défait d'un domaine qui était dans ma famille depuis près de trois cents ans, et n'avait jamais, pendant tout ce tems, eu la honte de tomber aux mains d'un _homme de loi_, d'un _homme d'église_, ou d'une _femme_. Je me suis décidé à ce sacrifice pour payer cette dette et d'autres de même nature. Maintenant je ne puis toucher le prix de cette vente, et je ne le pourrai peut-être de quelques années. Je me trouve donc dans la nécessité de faire _attendre_ des personnes qui, eu égard aux intérêts qu'elles reçoivent, ne doivent pas en être trop fâchées; c'est moi seul qui y perds.
»Quand j'arrivai à l'âge de majorité, en 1809, j'offris ma propre garantie à condition d'un intérêt légal; je fus refusé. Maintenant je ne veux plus en passer par où ces gens-là veulent. Il est possible que j'aie vu cet homme; mais je ne me souviens des noms d'aucunes des parties: je n'ai connu que les _agens_ et mes garans. J'ai certainement la volonté de payer mes dettes, dès que je pourrai. La position de cette personne peut être fâcheuse; la mienne ne l'est-elle pas aussi à tous égards? Je ne pouvais prévoir que mon acheteur ne me paierait pas mon domaine de suite. Je suis charmé de pouvoir encore faire quelque chose pour mon Israélite, et je voudrais en dire autant du reste des douze tribus.
»Tout à vous, cher Rogers,»
BYRON.
Au commencement de cette année, M. Murray désirant publier une édition des deux chants de _Childe-Harold_, avec des gravures, le noble auteur entra avec beaucoup d'empressement dans son idée. Il dit, à ce sujet, dans un billet à M. Murray: «Westall est, je crois, convenu de fournir des gravures pour votre livre; l'une d'elles sera, j'imagine, la jolie petite fille que vous avez vue l'autre jour[32], mais sans nom, et simplement comme un modèle d'esquisses relatives au sujet. Je voudrais aussi avoir le portrait que je vous ai montré, de l'ami dont il est question dans le texte à la fin du chant premier et dans les notes, ce qui suffit pour justifier l'addition de ces gravures.»
[Note 32: Lady Charlotte Harley, à laquelle il adressa dans la suite, sous le nom d'Ianthé, les vers qui forment l'introduction de _Childe-Harold_. (_Note de Moore_.)]
Dès les premiers jours du printems, il publia, en gardant l'anonyme, sa satire sur la _Valse_, qui, malgré tout l'esprit qui s'y trouve, fut si loin de répondre à ce que le public attendait alors de lui, que l'on ajouta aisément foi au désaveu qu'il crut devoir en faire dans la lettre suivante.
LETTRE CXX.
À M. MURRAY.
21 avril 1813.
«Je serai à Londres dimanche prochain, et je viendrai causer avec vous au sujet des dessins de Westall. Je dois poser pour qu'il fasse mon portrait, à la demande d'un ami; et comme celui qu'a fait Sanders n'est pas bon, vous préférerez probablement celui-ci. Je voudrais que vous envoyassiez celui de Sanders chez moi, immédiatement et avant mon arrivée. J'apprends qu'on m'attribue un certain poème malicieux sur la _Valse_; j'espère que vous aurez soin de contredire ce bruit: l'auteur, j'en suis sûr, ne serait pas content de me voir responsable de ses folies. L'in-4° de M. Hobhouse ne doit pas tarder à paraître; envoyez, je vous prie, chez lui pour avoir l'un des premiers exemplaires que je compte emporter avec moi dans mon voyage.
»_P. S._ L'_Examiner_[33] vous menace de faire quelques observations sur vous la semaine prochaine. Comment êtes-vous parvenu à avoir votre part d'une colère qu'il n'avait jusqu'ici épanchée que sur le prince? Je présume que le ban et l'arrière-ban de vos _scribleres_[34] s'apprête à rompre une lance pour la défense du moderne Tonson[35]... M. Burke, par exemple, n'y manquera pas.
»Envoyez-moi mon compte dans Bermet-Street; je veux le régler avant de partir.»
[Note 33: Journal qui paraît encore aujourd'hui deux fois par semaine, et forme deux feuilles in-4°. C'est l'un des mieux rédigés des journaux anglais, et celui dont les idées de liberté civile et religieuse s'accordent davantage avec celles des publicistes français, pour lesquels il professe la plus grande estime, et auxquels il fait de frequens emprunts. (_N. du Tr._)]
[Note 34: Allusion à _Martinus Scribler_ de Pope.]
[Note 35: Libraire fameux du dix-huitième siècle.]
Au mois de mai parut son magnifique fragment du _Giaour_. Quoique ce premier jet n'eût point encore toute la perfection à laquelle il le porta dans la suite, le public reçut avec admiration et enthousiasme cette nouvelle œuvre de son génie. L'idée d'écrire un poème par fragmens lui fut suggérée par le _Christophe Colomb_ de M. Rogers. Quoi que l'on puisse dire contre une telle manière de composer en général, on doit avouer qu'elle convenait parfaitement au caractère de Lord Byron, lui permettant de s'affranchir de ces difficultés mécaniques qui, dans une narration régulière, gênent le poète, pour ne pas dire qu'elles le refroidissent et le glacent, et de laisser à l'imagination de ses lecteurs à remplir les intervalles qui eussent dû séparer ces morceaux pathétiques qui étaient le triomphe de son beau talent. La fable de ce poème avait encore pour son imagination ce genre d'attrait qui lui permettait de rapporter, jusqu'à un certain point, à lui-même, un événement dans lequel il joue l'un des premiers rôles. Après la publication du _Giaour_, quelques versions inexactes de cet événement romanesque ayant circulé dans le public, le noble auteur pria son ami, le marquis de Sligo, qui avait visité Athènes peu de jours après, de vouloir bien lui communiquer ses souvenirs sur cette affaire. Voici la réponse de lord Sligo.
Albanie, lundi, 31 août 1813.
MON CHER BYRON,
«Vous m'avez prié de vous dire ce que je puis avoir appris à Athènes sur une jeune fille qui fut près d'être mise à mort quand vous y étiez; et vous désirez que je n'omette aucune des circonstances relatives à cette affaire, qui seraient à ma connaissance. Pour répondre à votre désir, je vais vous dire tout ce que j'en ai appris; et je ne saurais être bien loin de l'exacte vérité, puisque la chose s'était passée un ou deux jours seulement avant mon arrivée, et formait conséquemment alors le sujet général de toutes les conversations.
»Le nouveau gouverneur, encore inaccoutumé aux rapports avec les chrétiens, avait naturellement sur les femmes les mêmes idées barbares qu'ont tous les Turcs. En conséquence, et suivant au pied de la lettre la loi de Mahomet, il avait ordonné que cette jeune fille fût cousue dans un sac et jetée à la mer, ce qui se fait presque tous les jours à Constantinople. Comme vous reveniez de vous baigner au Pyrée, vous rencontrâtes le cortége qui allait mettre à exécution la sentence rendue contre la pauvre malheureuse. On ajoute qu'ayant appris où ces gens-là allaient et quelle était la patiente, vous intervîntes aussitôt; et que, comme on hésitait à obéir à vos ordres, vous fûtes obligé d'intimer au chef de l'escorte que vous l'y contraindriez par la force, comme cette menace ne suffisait pas encore pour le décider, vous tirâtes un pistolet, lui disant que, s'il refusait plus long-tems de vous obéir et de retourner avec vous jusqu'à la maison de l'aga, vous alliez lui brûler la cervelle. Là-dessus, cet homme consentit à revenir sur ses pas jusque-là, et vous obtîntes par des menaces, par des prières, et peut-être aussi par des présens, la grâce de la jeune fille, à condition qu'elle quitterait Athènes. On dit que vous la conduisîtes d'abord au couvent, et que pendant la nuit vous la fîtes partir pour Thèbes, où elle trouva un sûr asile. Voilà tout ce que je sais de cette histoire, telle que je me la rappelle aujourd'hui. Si vous désirez m'adresser d'autres questions à ce sujet, je suis prêt à y répondre avec le plus grand plaisir.
»Je suis, bien sincèrement, mon cher Byron, etc.,
SLIGO.
»Je crains que vous n'ayez bien de la peine à lire mon griffonnage, mais je suis pressé par les préparatifs de mon voyage; vous m'excuserez.»
Le _Giaour_ offre un exemple remarquable de l'abondance de son imagination une fois que les sources en étaient ouvertes sur un objet. Ce poème s'agrandit tellement pendant l'impression de la première édition et les intervalles des autres, que de quatre cents vers qu'il contenait d'abord, il s'élève maintenant à près de quatorze cents. En effet, le plan qu'il avait adopté d'une série de fragmens,
Un paquet de perles orientales enfilées au hasard,
lui laissait la liberté d'introduire, sans avoir égard à rien qu'au ton général de l'ouvrage, tous les sentimens, toutes les images qui s'offraient à son imagination active. On peut voir jusqu'où il portait cette liberté, dans une note de sa main à la marge du paragraphe,
Beau climat où chaque saison sourit...
dans laquelle il dit: «Je n'ai pas encore fixé la place où je devrai insérer ces vers; je le ferai quand je vous verrai,... car je n'ai pas un seul exemplaire ici.»
Même dans ce nouveau passage, tout riche qu'il était d'abord, son imagination trouva moyen d'ajouter de nouvelles beautés: car cette partie si pittoresque depuis
Car là, la rose croît sur les rochers, dans le vallon, etc.
jusqu'à
Ses gémissemens se changent en chants joyeux...
fut encore ajoutée après coup. Parmi les autres morceaux qui parurent dans cette nouvelle édition, je ne sais si ce fut la troisième ou la quatrième, car, entre celle-là et la première, il s'écoula à peine six semaines, on doit compter cette belle et mélancolique description de la Grèce, privée, pour ainsi dire, de la vie, dont le premier critique du siècle (M. Jeffrey) a dit qu'il ne connaissait pas, dans aucun poète d'aucun siècle, d'aucun pays, une image plus vraie, plus mélancolique, plus délicieusement achevée[36]. Parmi les heureuses additions à cette nouvelle édition, il faut encore compter les vers,
Le cigne fend les eaux avec fierté, etc.
et ces autres si pathétiques,
Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau, etc.
[Note 36: Dans le _Constantinople_ de Dallaway, livre que Byron a dû naturellement consulter, je trouve une phrase extraite de l'_Histoire de la Grèce_ de Gilliers, qui renferme peut-être le premier germe de la pensée que le génie a si admirablement développée: «L'état présent de la Grèce, comparé à l'ancien, est comme l'obscurité silencieuse du tombeau opposée à l'éclat brillant de la vie active.»]
Quand je le rejoignis à Londres, au printems, je trouvai encore plus général et plus grand, s'il est possible, l'enthousiasme où j'avais laissé chacun pour sa personne et ses écrits, dans la société et dans le monde littéraire. Dans le petit cercle qui l'entourait plus immédiatement, la familiarité avait peut-être commencé, suivant l'usage, à diminuer un peu l'enchantement. Sa gaîté, son abandon, après une connaissance plus intime, ne pouvait manquer de détruire le charme de cette tristesse poétique, dont les yeux plus éloignés le voyaient toujours entouré; tandis que les notions romantiques que ses lectrices avaient attachées aux amours auxquels il fait allusion dans ses poèmes, sans citer de noms, couraient risque de diminuer beaucoup, quand elles voyaient, de trop près, les objets qu'on supposait enflammer pour le moment son imagination et son cœur. Il faudrait que la maîtresse d'un poète demeurât, s'il était possible, pour les autres, un être aussi imaginaire qu'elle l'a été souvent pour lui-même, grâces aux qualités dont il s'est plu à la doter. Quelque belle que soit la réalité, elle ne saurait manquer de rester bien inférieure au portrait qu'une imagination trop ardente a pris plaisir à s'en faire. Si nous pouvions rassembler devant nous toutes les beautés que l'amour des poètes a immortalisées, depuis la dame de haut lieu jusqu'à la simple bachelette, depuis les Laures et les Sacharisses jusqu'aux Chloés et aux Jannetons, il nous faudrait, je crois, chasser de notre imagination bien des notes brillantes que la poésie y a logées, et souvent notre admiration de la constance et de l'imagination du poète s'accroîtrait en découvrant combien son idole en était peu digne.
Mais si, dans un commerce plus intime, on perdait beaucoup de l'idée romanesque que l'on s'était faite du caractère personnel du poète, ce désappointement de l'imagination était plus qu'amplement compensé dans le petit cercle qu'il fréquentait habituellement par les qualités franches, sociales et engageantes qu'on lui voyait déployer. Il était encore remarquable pour l'absence de tout pédantisme, de toute prétention d'homme de lettres, et on eût pu lui donner avec justice l'éloge que fait Sprat de Cowley: _Peu de gens eussent pu deviner, à l'extrême facilité de son commerce, que c'était un grand poète_. Tandis que ses amis intimes, ceux qui étaient parvenus, pour ainsi dire, derrière les coulisses de sa renommée, le voyaient ainsi sous son véritable jour, avec ses faiblesses et son amabilité; les étrangers et ceux qui l'approchaient de moins près restaient sous le charme de son caractère poétique, et plusieurs pensaient que la gravité, l'orgueil, la _sauvagerie_ de quelques-uns de ses personnages étaient les traits distinctifs, non-seulement de son esprit, mais encore de ses manières. Cette idée a été si générale, elle a régné si long-tems que, dans quelques essais sur son caractère, publiés depuis sa mort, et contenant du reste beaucoup d'aperçus frappans de justesse, nous trouvons dans son prétendu portrait des traits tels que ceux-ci: «Lord Byron avait un esprit sérieux, positif, sévère; un caractère satirique, dédaigneux et sombre. Il n'avait pas la plus légère sympathie pour une gaîté insensible; à l'extérieur, on voyait un air chagrin, le mécontentement, le mépris, la misanthropie, et sous cette masse de nuages et de ténèbres, etc., etc.[37]»
[Note 37: _Lettres sur le caractère et le génie poétique de Lord Byron_, par sir Égerton Bridges, baronnet.]