Uvres Completes De Lord Byron Tome 10 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 27
Aux raisons tirées du caractère général que nous venons de reconnaître à ces _martyrs de la pensée_, et qui peuvent expliquer un pareil résultat, il faut sans doute ajouter le malheur d'un mauvais choix, choix qui est souvent encore le fruit d'une imagination accoutumée à se tromper elle-même. Et, par une coïncidence aussi triste que frappante, quelles que soient d'ailleurs les causes qui l'ont amenée, il faut ajouter à la liste des poètes mariés et malheureux dans leur ménage, qui renferme déjà quatre noms aussi illustres que ceux de Dante, Milton[139], Shakspeare[140] et Dryden, un autre nom digne à tous autres égards d'être rapproché de ceux-là, celui de Lord Byron.
[Note 139: On sait que la première femme de Milton s'enfuit de chez lui un mois après le mariage, «dégoûtée, dit Philipps, de son régime d'économie et de ses études continuelles.» Il serait difficile d'imaginer un intérieur de maison plus déplorable que celui que nous découvre son testament nuncupatif. Un des témoins dépose qu'il a entendu le grand poète lui-même se plaindre que _ses enfans ne prenaient aucun soin de lui, encore qu'il fût aveugle, et n'avaient pas honte de l'abandonner_. (_Note de Moore_.)]
[Note 140: En supposant que l'austérité du caractère et des habitudes du Dante et de Milton leur ait attiré ces infortunes domestiques, on a lieu de s'étonner néanmoins que _le bon Shakspeare_ n'en ait pas été préservé. Cependant, parmi le petit nombre de faits qui le concernent, et qui sont parvenus jusqu'à nous, il n'en est pas de plus clairement prouvé que le malheur de son mariage. Les dates de la naissance de ses enfans comparées avec celle de son départ de Stratford, l'omission totale du nom de sa femme dans le corps de son testament, le sarcasme amer du legs qu'il lui fait ensuite par codicile, tout prouve jusqu'à l'évidence qu'il vécut de bonne heure séparé de sa femme, et qu'il mourut avec des sentimens peu favorables à son égard.
Boswell, essayant de combattre la conclusion qu'on ne peut s'empêcher de tirer de ce testament, fait une observation qui prouve en lui une étrange ignorance du cœur humain. «Si Shakspeare, dit-il, eût été offensé de quelque partie de la conduite de sa femme, je ne saurais croire qu'il eût pris un si misérable moyen pour s'en venger.» (_Note de Moore_.)]
J'ai déjà dit que mes affaires m'avaient appelé à Londres au mois de décembre de cette année. J'eus souvent occasion de voir Lord Byron à cette époque. Je le rencontrai le plus souvent et avec le plus de plaisir chez son banquier M. Douglas Kinnaird: la musique y était suivie d'un souper, puis d'eau-de-vie et d'eau, et de beaucoup de gaîté; aussi ne nous séparions-nous que bien avant dans la nuit. Outre celles de mes chansons qu'il a citées lui-même comme ses favorites, il y en avait une autre sur un air portugais, _Le chant de guerre retentira dans nos montagnes_, qui paraissait lui plaire beaucoup. Le caractère national de la musique, et la répétition des mots _montagnes couvertes de soleil_, lui rappelaient le souvenir de tout ce qu'il avait vu en Portugal. En effet, j'ai connu peu de personnes plus sensibles aux charmes d'une musique simple, et j'ai vu plus d'une fois des larmes dans ses yeux quand il entendait les _Mélodies Irlandaises_. Parmi celles qui l'affectaient à ce point, il y en avait une, commençant par ces mots: _Quand je t'ai rencontré, pour la première fois, jeune et plein d'ardeur_, dont les paroles, outre leur sens propre, pouvaient offrir une allusion politique; mais il ne voulut jamais la prendre dans ce sens allégorique, et il s'abandonnait tout entier aux sentimens naturels qu'elle exprimait.
Une ou deux fois, son acteur favori, M. Kean, fut de la partie: un autre soir nous eûmes à dîner son ancien maître à boxer, M. Jackson, dans la conversation duquel semblaient se ranimer tous les goûts de sa jeunesse. Il était singulièrement amusant de voir combien le sublime auteur de _Childe-Harold_ était familier avec la langue du pugilat, et versé dans ses annales.
Le billet suivant est le seul de tous ceux que j'en reçus à cette époque, qui mérite bien d'être transcrit ici.
14 décembre 1814.
MON CHER TOM,
«Je vous enverrai le patron demain; et puisque vous ne voulez pas venir ce soir chez notre ami, dans le beau quartier, eh bien! je resterai à boire seul chez moi. Mon amour-propre est singulièrement enflé de l'éloge que vous voulez bien faire de mes qualités sociales; et, comme mon ami Scrope a la bonté de le dire, je me crois un buveur très-honnête pour un jour de congé. Où diable êtes-vous donc? avec Woolridge[141], je le parierais; et pour cela vous mériteriez un nouvel abcès. Dans l'espérance que la guerre avec l'Amérique durera plusieurs années, et que toutes les prises seront déclarées bonnes à Bermoothes,
«Je suis toujours, etc., etc.
[Note 141: Mon vieil et estimable ami, le docteur Woolridge, au talent duquel je dus la vie dans cette occasion. (_Note de Moore_.)]
«_P. S._ Je viens de composer une épître à l'archevêque, pour lui demander une _licence_ spéciale[142]. Cela devient sérieux. Murray est impatient de vous voir, et se présentera chez vous, si vous voulez bien le permettre. Votre habit neuf! Je ne comprends pas que vous aimiez cette couleur? Que ne vous habillez-vous tout de suite en violet?»
[Note 142: Les lois ecclésiastiques anglicanes exigent, comme les nôtres, trois publications de bans; mais on peut acheter et l'on achète toujours une _licence_, c'est-à-dire une dispense de ces trois publications, et même souvent la permission d'être marié hors de l'église et par un ecclésiastique étranger au diocèse. (_N. du Tr._)]
LETTRE CCVII.
A M. MURRAY.
31 décembre 1814.
«Mille remerciemens pour Gibbon; toutes les additions sont autant de perfectionnemens.
«Il faut qu'à la fin je prenne un ton décidé avec vous, pour cette gravure d'après le portrait de Philipps. Tout le monde s'accorde à la trouver la plus stupide et la plus désagréable qu'il se puisse imaginer; faites donc graver une autre planche, et faites-moi la voir; je ne veux plus, décidément, qu'on tire davantage avec celle-ci. Je m'en soucie peu moi-même; mais les personnes que j'honore le plus m'assomment à ce sujet d'observations que je ne saurais répéter ici. Ne m'envoyez pas des excuses pour réponse; mais, si vous m'aimez, brisez cette planche; je n'aurai pas un moment de repos que cela ne soit fait. Je suis horriblement pressé.
«_P. S._ Cette lettre est tout-à-fait illisible; mais elle a pour but de vous prier de vouloir bien détruire la planche, et en faire graver une autre _à la demande générale du public_. Il faut que celle-ci soit bien mauvaise, puisque tout le monde la juge ainsi, excepté l'original qui ne sait qu'en dire. Brisez donc cette planche, et faites graver une autre eau forte d'après l'autre portrait. Celui-ci est trop stupide et fait trop la grimace.»
A son arrivée à Londres, lorsqu'il voulut s'informer de l'état de ses affaires, il les trouva dans une situation tellement embarrassée, qu'il en conçut quelque alarme, et qu'il eut même l'idée qu'il serait plus prudent de différer son mariage. Mais le dé était jeté, il ne lui était plus possible de reculer. Il se rendit donc, à la fin de décembre, accompagné de son ami, M. Hobhouse, à Seaham, maison de campagne de sir Ralph Milbanke, père de sa future, dans le comté de Durham, et fut marié le 2 janvier 1815.
Je l'ai vu debout devant l'autel, avec une fiancée de noble race; sa figure était belle, mais ce n'était pas la jeune fille dont la figure avait été pour lui, dans son enfance, comme l'étoile du bonheur. Au moment où il était debout devant l'autel, son front présenta le même aspect et ses traits éprouvèrent le même mouvement convulsif qui ébranla autrefois son ame dans la solitude de l'antique oratoire; et alors aussi, comme autrefois, des pensées que la parole ne saurait rendre se peignirent sur son front: elles le quittèrent aussi promptement qu'elles y avaient paru. Alors il se tint calme et tranquille, et prononça les paroles voulues; mais il n'entendit pas ses propres paroles; il ne vit ni la femme qui était là, ni celle qui aurait dû y être. Mais le vieux manoir, la grande salle accoutumée, les chambres dont il avait conservé le souvenir, le lieu, le jour, l'heure, le soleil et l'ombre, et tout ce qui se rattachait à ce lieu et à cette heure, et _celle_ dont dépendit toujours sa destinée, revinrent et s'interposèrent entre lui et la lumière: qu'avaient toutes ces choses à faire en ce lieu et dans un tel moment[143]?
[Note 143: _Le Songe_ (_the Dream_).]
Cette peinture touchante se rapporte si parfaitement dans beaucoup de circonstances avec le compte qu'il nous rend lui-même en prose de son mariage dans ses _Memoranda_, que j'ai cru pouvoir l'insérer ici comme pièce historique. Dans ce mémoire, il dit qu'en s'éveillant le matin il fut assailli des plus tristes réflexions en voyant autour de lui les vêtemens préparés pour sa noce. Il se promena dans les cours, toujours plongé dans des idées sombres, jusqu'à ce qu'on l'appelât pour la cérémonie. Ce fut alors qu'il vit, pour la première fois de la journée, sa fiancée et sa famille. Il s'agenouilla, répéta, après le prêtre, les paroles voulues; mais il avait un nuage devant les yeux, ses pensées étaient ailleurs; il ne fut réveillé que par les complimens des assistans, et se trouva... marié!
Avant la fin de la matinée, le nouveau couple quitta Seaham pour Halnaby, autre maison de campagne de sir Ralph Milbanke, dans le même comté. Au moment du départ, Lord Byron dit à sa femme: «_Miss Milbanke_, êtes-vous prête?» Ce qui fut jugé _d'un mauvais augure_ par la suivante de cette dame.
Il est juste d'ajouter que je cite de mémoire tous ces petits détails, et que je suis seul responsable de ce qu'ils pourraient offrir d'inexact.
LETTRE CCVIII.
A M. MURRAY.
Kirkby, 6 janvier 1815.
«Le mariage a eu lieu le 2 du courant; ainsi dépêchez-vous de m'en faire compliment.
«Bien des remerciemens pour la _Revue d'Édimbourg_ et la destruction de la planche. Il faut faire graver la nouvelle, d'après l'autre portrait par Philipps, non celui du costume albanais, mais d'après l'original qui a été à l'exposition; l'ancienne planche avait été faite d'après une copie seulement. Je désire que ma sœur et lady Byron jugent cette nouvelle gravure, puisqu'elles n'ont pas été contentes de la première. Pour moi, je n'ai pas d'opinion personnelle à ce sujet.
«Je suis sûr que M. Kinnaird se fera un plaisir de vous donner copie des _Mélodies_[144], si vous les lui demandez de ma part. Elles sont bien à votre service si vous croyez qu'elles soient dignes d'entrer dans votre nouvelle édition. Les volumes ainsi réunis doivent être dédiés à M. Hobhouse, mais je n'ai pas encore fixé les termes de la dédicace; je vous la fournirai en tems utile.
[Note 144: Les _Mélodies Hébraïques_ qu'il avait composées pendant son dernier séjour a Londres.]
«En vous remerciant de vos bons souhaits qui se sont tous réalisés, je suis toujours votre, etc.»
BYRON.
LETTRE CCIX.
A M. MOORE.
Albany, Darlington, 10 janvier 1815.
«J'ai été marié il y a aujourd'hui huit jours. Le ministre l'a prononcé; Perry l'a annoncé dans le _Morning-Chronicle_, sous le titre de _Mariage de Lord Byron_, comme si c'était quelque nouvelle invention ou quelque nouveau charlatanisme de fabricant de corsets orthopédiques.
«Maintenant à vos affaires. J'ai lu votre article sur les Pères, il est excellent. Décidément vous ne devez plus cesser d'écrire dans les Revues; vous y brillez, vous y êtes foudroyant. L'article, à ce qu'on m'a dit en ville, a été attribué à Sidney Smith, ce qui prouve non-seulement votre habileté dans l'argot ecclésiastique, mais encore que, dès votre entrée dans la carrière, vous avez pris toutes les allures d'un vétéran de la critique. Ainsi continuez et prospérez.
«Le _Lord des Iles_ de Scott a paru; j'en ai reçu le premier exemplaire par la poste, grâce à la faveur spéciale de Murray .................... .......................................................................
«Votre heure est venue, vous allez les battre tous à discrétion. Il est impossible de lire ce que vous avez écrit dernièrement en vers et en prose, sans voir que vous avez fait d'immenses progrès. *** et *** sont coulés. Pour moi, j'ai fatigué ces coquins-là, c'est-à-dire le public, de mes Harris et Larris, voyageurs et pirates. Excepté Southey, personne n'a rien fait dont un libraire voulût donner une tranche de pudding, encore Southey a-t-il tant de malheur que, quand il lui arrive par hasard de faire quelque chose de bien, personne ne s'en aperçoit. Votre heure est venue, Tom! Jour heureux, je n'échangerais pas l'honneur qui vous attend pour celui de la chevalerie. Donnez-moi bientôt de vos nouvelles, et croyez-moi, etc., etc.
«_P. S._ Lady Byron se porte admirablement bien. Comment vont Mrs. Moore et les _Grâces_ de Joe Atkinson? Il faudra que nous présentions nos femmes l'une à l'autre.»
LETTRE CCX.
A M. MOORE.
19 janvier 1815.
..................................................................... «Quant à votre question par rapport aux chiens[145]... je ne veux pas dire de mal de ma mère; mais combien de tems un ami ou une maîtresse (l'addition d'un plaisir charnel étant tout ce qui distingue ces deux affections) peuvent-ils reconnaître leur amant ou leur ami? Je n'en sais rien, ou du moins vous le savez aussi bien que je vous le pourrais dire. Pour ce qui est de la mémoire des chiens, mettant à part Boatswain, le plus cher, hélas! et le plus enragé de tous les chiens, je me rappelle avoir eu un chien-loup qui m'adorait à dix ans, et manqua me dévorer à vingt. Au moment où je croyais qu'il allait jouer le rôle du fidèle Argus, il me déchira tout le derrière de ma culotte, et ne voulut jamais consentir à me reconnaître en dépit de tous les os que je lui donnai.
[Note 145: Je venais de lire _Roderick_, le beau poème de M. Southey, dont un incident m'avait fait adresser à Lord Byron cette question: «Je voudrais savoir de vous, qui êtes de la secte des _philocyniques_, s'il est probable, qu'excepté dans un mélodrame, un chien puisse reconnaître son maître, quand ni sa mère, ni son amante ne l'ont pu faire. Point de ces vieilles histoires du chien d'Ulysse, etc., etc. Tout ce que je veux savoir de vous, qui passez pour un grand ami des chiens et même pour un compagnon des ours, c'est si un pareil fait vous semble probable ou non?» (_Note de Moore_.)]
»Voici donc mon humble opinion: une mère reconnaît le fils qui lui paie son douaire; une maîtresse reconnaît son amant jusqu'à ce qu'il ne puisse plus... ou qu'il ne veuille plus la payer; un ami reconnaît son compagnon jusqu'à ce que celui-ci ait perdu son argent ou sa réputation; enfin un chien reconnaît son maître jusqu'à ce qu'il en ait changé. Ainsi il y a de quoi faire rougir Southey et Homère aussi, autant que je puis juger de la mémoire des quadrupèdes.
»Ainsi vous seriez curieux d'avoir des détails sur ma femme et moi? Mais je ne profanerai pas les mystères d'Hyménée... Diable emporte le mot, j'allais presque l'écrire avec un petit _h_. J'aime Bella autant que vous aimez (ou que vous aimiez, coquin que vous êtes) votre Bessy, et c'est (ou c'était) dire beaucoup.
»Adressez-moi votre prochaine à Seaham, Stockton-on-Tees, où nous allons samedi (encore une corvée) voir le beau-père et la mère de ma belle-mère. Écrivez, et surtout écrivez plus longuement au public et à
»Votre très-affectionné.»
BYRON.
LETTRE CCXI.
A M. MOORE.
Seaham, Stockton-on-Tees, 2 février 1815.
«J'ai appris de Londres qu'à votre départ de Chatsworth vous aviez laissé toutes les femmes pleines d'enthousiasme pour vous personnellement et poétiquement, et qu'en particulier la romance _When first I met thee_ avait produit un effet prodigieux. Je vous disais bien que c'est une des meilleures choses que vous ayez jamais écrites, quoique cet âne de Power vous conseillât d'en supprimer une partie. Il paraît, d'après mon correspondant, que tout le monde regrette votre absence à Chatsworth, surtout les dames... Tudieu!
»Eh bien! vous voilà maintenant de retour chez vous, ce qui, j'en suis sûr, vous est aussi agréable qu'un verre de petite bière au palais altéré d'un piéton voyageur; je puis donc maintenant espérer recevoir de vos nouvelles. Depuis ma dernière j'ai transféré mes pénates chez mon beau-père: m'y voilà avec ma femme, sa fille de chambre, etc., etc. La lune de miel est passée, et me voilà complètement marié. Ma femme et moi nous entendons à ravir. Swift dit que jamais un sage ne s'est marié; d'accord, mais pour un fou c'est, je crois, la plus délicieuse des positions. Je crois toujours qu'on devrait se marier à bail; mais je suis sûr que, le mien expiré, je le renouvellerais, quand j'en devrais contracter un nouveau de quatre-vingt-dix-neuf ans.
»Je désirerais que vous me répondissiez, car je suis ici _oblitusque meorum obliviscendus et illis_.
»Dites-moi, je vous prie, ce qui se passe dans le vaste champ de l'intrigue, comment les comédiens et comédiennes du grand monde se comportent avant, pendant et après le mariage, et qui se dispose à enfreindre quelque commandement. Sur ces côtes abandonnées, nous n'avons pour nous occuper que des assemblées de comté et des naufrages. J'ai dîné aujourd'hui de poissons qui probablement avaient dîné la veille de gens de l'équipage de quelques bâtimens charbonniers perdus dans les dernières tempêtes. Mais je revois de nouveau la mer dans toute sa gloire, presque aussi belle que dans la baie de Biscaye ou les rafales de l'Archipel.
»Mon papa, sir Ralph, a dernièrement prononcé un discours à Durham, dans une assemblée sur les taxes; il me l'a depuis répété plus de vingt fois après le dîner. Il se le répète encore à lui-même, je crois, dans ce moment; je l'ai laissé au milieu de ce beau discours et de plusieurs bouteilles qui ne peuvent ni l'interrompre ni l'endormir, ce qui arriverait peut-être à un autre auditoire.
»Je suis toujours, etc.
BYRON.
»_P. S._ Il faut que j'aille prendre le thé... Que le diable emporte le thé! je voudrais que ce fût de l'eau-de-vie et que vous fussiez là pour me sermonner à ce sujet.»
LETTRE CCXII.
A M. MURRAY.
Seaham, Stockton-on-Tees, 2 février 1815.
«Vous m'obligeriez si vous pouviez passer dans Albany, à mon ancien logement, et voir si mes livres, etc., sont tolérablement soignés; comment se porte ma vieille femme de ménage, et comment elle entretient en bon état mon vieil antre. J'ai reçu vos envois et je les ai lus; mais j'espérais que _Guy Mannering_ me serait parvenu plus tôt. Je ne veux pas abuser plus long-tems de vos momens, et suis toujours
»Votre, etc.»
BYRON.
LETTRE CCXIII.
A M. MOORE.
4 février 1815.
«Ci-joint vous trouverez la moitié d'une lettre de ***, dont la lecture vous dira assez pourquoi je vous l'envoie; l'autre partie ne roulait que sur mes affaires particulières. Si Jeffrey veut prendre un article de ce genre, et si vous voulez en entreprendre la révision, condition sans laquelle je ne veux pas m'en mêler, nous pourrions à nous trois leur fournir un aussi bon plat _souscroûte_ qu'aucun qui ait jamais caressé le palais d'un libraire.
»Dans tous les cas, vous pourriez sonder Jeffrey là-dessus. La dernière proposition que vous m'avez faite de sa part m'a porté à donner cette idée à ***, qui écrit bien mieux en prose et est bien plus instruit que moi. C'est en vérité un homme supérieur. Excusez ma brièveté, je suis très-pressé.
»Toujours tout à vous, etc.
BYRON.
»_P. S._ Tout le monde se porte bien ici... Je vous ai écrit hier.»
LETTRE CCXIV.
A. M. MOORE.
10 février 1815.
MON CHER TOM,
«Jeffrey a été si bon pour moi, si indulgent pour mes misérables productions, que je ne voudrais pas même, pour obliger un ami, le tromper où lui mentir: il vaudra donc mieux lui dire ouvertement que l'article n'est pas de moi; mais que je n'aurais pas voulu vous en importuner et lui aussi, si je ne l'avais trouvé bien supérieur à tout ce que j'aurais pu faire moi-même sur ce sujet. Vous pouvez juger entre vous jusqu'à quel point cet article est admissible, ou le rejeter tout-à-fait, si-vous ne le trouvez pas bon. Quant à moi, je n'y mets d'autre intérêt que celui d'obliger ***, et si l'article est bon, il ne peut heurter aucun parti, ni même personne, si ce n'est M. ***. ....................................................................... .......................................................................
»Que le diable m'emporte si je sais ce que H*** veut ou a voulu dire, relativement au pronom démonstratif[146]. Je vous admire de craindre que vous ne soyez tombé dans le même défaut. Ne vous êtes-vous donc jamais aperçu que vous avez un style à vous, aussi différent de celui de tout autre que l'Hafiz de _Shiraz_ l'est de l'Hafiz du _Morning-Post_?
[Note 146: Il m'avait dit qu'on avait remarqué dans ses ouvrages et ceux de sir Walter-Scott, un emploi trop fréquent du pronom démonstratif.]
»Ainsi, sur les avis de B*** et autres de cette force, vous nous avez privés, lady J*** et moi, des complimens que vous nous aviez faits[147]. Le diable me confonde si ce n'est pas là une modestie ridicule! N'importe, je lui en dirai tout ce que j'en sais dès que je la verrai.
[Note 147: Une pièce de vers, où il était question de Lord Byron, et adressée à lady J***, que j'avais composée à Chatsworth, mais que j'avais brûlée depuis.]
»Bella me charge de vous faire mille amitiés et de vous assurer de son souvenir et de sa haute considération. J'aurai soin de vous informer de l'époque précise de notre voyage dans le Midi; ce sera, je crois, dans trois semaines. A propos, ne vous engagez dans aucune partie de voyage; j'ai dans la tête le plan d'une expédition en Italie, que nous discuterons ensemble. Pensez un peu quels matériaux poétiques nous pourrions recueillir de Venise, du Vésuve, sans parler de la Grèce, que nous pourrions visiter tout entière en un an, avec l'aide de Dieu. Si j'emmène ma femme, vous pourrez emmener la vôtre, et si je laisse la mienne, vous pouvez bien en faire autant. Dans tous les cas, frère Brum, songez à ne me pas quitter.
»Croyez-moi à tout jamais votre, etc.»
Byron.
LETTRE CCXV.
A M. MOORE.
22 février 1815.
«J'ai expédié hier ma lettre et le paquet. Il y a quarante-et-une pages; ainsi, je n'ai pas ajouté une seule ligne; mais, dans ma lettre, j'ai raconté ce qui s'est passé entre vous et moi cet automne, et ce qui m'a engagé à l'importuner de mes productions et de celles de ***. Je doute fort que cela réussisse; toutefois, j'ai dit à Jeffrey que, s'il y trouvait quelques bonnes idées, il était parfaitement libre de les couper et de leur donner telle forme qu'il jugerait convenable.
»Ainsi, vous ne voulez pas voyager avec moi... vous préférez voyager seul. Mon intention est bien arrêtée aussi de partir à peu près à l'époque que vous dites, et seul aussi................................. .......................................................................
»J'espère que Jeffrey ne trouvera pas mauvais que je lui envoie l'article de ***, sans y rien ajouter; il n'y avait pas de place pour une syllabe. J'ai déclaré que *** en est l'auteur, et j'ai dit que vous pensiez, la dernière fois que je vous ai vu, que lui, Jeffrey, ne serait pas fâché de notre coalition; ainsi, si je suis tombé dans un mauvais pas, il faut que je m'en retire, comment?... Dieu le sait.
»Votre Anacréon est arrivé[148], et le premier usage que j'en ai fait a été de cacheter le paquet et la lettre pour votre patron.
[Note 148: Une tête d'Anacréon en cachet, dont je lui avais fait présent.]