Uvres Completes De Lord Byron Tome 10 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 26
»Il ne m'était pas entré dans l'idée qu'elle eût de l'inclination pour moi; il paraît cependant qu'il en est quelque chose. Je la croyais aussi très-froide, et il paraît que je me trompais encore en cela; c'est une longue histoire dont je ne veux pas vous fatiguer en ce moment. Quant à ses vertus, etc., etc., je n'ai pas besoin de vous en faire ici le catalogue; vous en entendrez assez parler; car il paraît que, dans tout le nord de l'Angleterre, elle est citée comme un modèle. Il est fort heureux que l'un de nous jouisse d'une pareille réputation, puisque de mon côté je présente un tel déficit sous le rapport de la moralité: tout cela est dû à ma _chienne d'étoile_, comme le dit le capitaine Tranchemont.
»Vous avez tort de croire que vous n'avez pas parlé assez de moi dans votre article sur T***. Que pouviez-vous ou que deviez-vous en dire de plus?................................................................. ......................................................................
»Eh! votre ouvrage si long-tems retardé, si impatiemment attendu? Je suis sûr que vous avez peur maintenant du _Lord des Iles_ et de Scott. Faites comme vous voudrez, j'ai dit tout ce que j'avais à dire. Vous ne devriez craindre de comparaison avec qui que ce soit, et l'on serait étonné si l'on vous savait si timide, quoiqu'après tout, cette défiance soit, je crois, la marque la plus assurée du véritable talent. Bonjour, j'espère que nous nous reverrons bientôt: en attendant, je vous écrirai; vous devriez bien venir au-devant de moi à Nottingham? Dites donc _oui_, je vous en prie.
»_P. S._ Si cette union est productive, vous en nommerez le premier fruit.»
LETTRE CCV.
A M. HENRY DRURY.
18 octobre 1814.
MON CHER DRURY,
«Bien des remerciemens pour vos _Anecdotes_, dont je ne vous avais pas encore accusé réception. Maintenant en voici une qui me concerne; je vais me marier, et je suis accepté depuis un mois. C'est une longue histoire; en conséquence je ne vous en fatiguerai pas: un ancien attachement, et même un attachement réciproque, encore que je ne sache cette dernière circonstance que depuis peu de jours. La triste vie que j'ai presque toujours menée depuis le tems où j'étais votre élève, est cause en partie des retards qu'a éprouvés cette affaire, maintenant arrangée. Nous n'avons plus maintenant à attendre que les arrangemens des hommes de lois, etc.; la semaine prochaine ou la suivante me verra à Seaham, dans le rôle nouveau pour moi d'amoureux reconnu d'une femme à moi.................................................................... .......................................................................
»J'espère que Hodgson est en bon chemin pour le même voyage; je l'ai vu à Hastings, ainsi que son idole. Je voudrais qu'il se mariât en même tems que moi. J'aimerais à faire la chose en compagnie, comme des gens qui assistent à une séance de physique, tenant tous la même chaîne, et recevant à la fois des mains les uns des autres la même commotion électrique. Je ne lui en ai pas encore fait part. Il prend tout tellement au sérieux, il est si mélancolique, si positif, si formaliste, qu'il y a de quoi nous démonter, nous autres hommes du bel air.......... ........................................................................
»On dit qu'on ne doit pas se marier en habit noir. Je n'en veux pas prendre un bleu, cela est trop commun; je déteste un habit bleu!
»Je suis, etc.»
LETTRE CCVI.
A M. COWELL.
22 octobre 1814.
MON CHER COWELL,
«Mille remerciemens sincères pour votre lettre obligeante; le pari était de 100 livres sterling à Hawke et 50 à Hay, rien à Kelly, contre une guinée que chacun des deux premiers m'a donnée[132]. Je vous serais très-obligé de me reprendre si je commets quelque erreur en établissant ainsi ce pari, et de communiquer à Hodgson tout ce que vous vous rappelez à ce sujet. Il y a quelque tems, M*** m'a réclamé l'argent d'un pari que je n'ai jamais fait; je n'ai pas, bien entendu, voulu payer, et depuis je n'en ai plus entendu parler. C'est pour prévenir de pareils désagrémens que je vous prie de vouloir vous rappeler comme les choses se sont passées, et de dire à Hodgson ce que votre mémoire vous fournit à cet égard.
[Note 132: Contre ces 2 guinées, Lord Byron s'était engagé à leur payer, à l'un 100 et à l'autre 50 guinées, s'il se mariait jamais.]
»J'espère vous voir bientôt en passant par Cambridge. Mes complimens à Hodgson. Croyez-moi toujours votre, etc.»
BYRON.
Peu après la date de cette lettre, Lord Byron alla à Cambridge voter en faveur de M. Clarke, candidat du collége de la Trinité, pour la place de professeur fondée par sir Busick Harwood. Dans cette circonstance, il se passa un fait qui ne put manquer de le flatter beaucoup. Au moment où il remettait son vote au vice-chancelier de l'université dans la _chambre du sénat_[133], les élèves non gradués placés dans la galerie se hasardèrent à témoigner leur admiration pour lui par un murmure d'applaudissement et un trépignement général de pieds. Ce manque de décorum fut cause que le vice-chancelier fit immédiatement évacuer la galerie.
[Note 133: Sans l'erreur dans laquelle est tombé le traducteur précèdent, nous ne nous serions pas avisé de faire observer qu'il ne s'agit pas ici de la _Chambre des Pairs d'Angleterre_, mais tout simplement de la grande salle du collége, de la _salle des actes_, comme on l'appelait autrefois dans nos colléges. On nomme _le sénat_, dans un collége anglais, la réunion des maîtres et des élèves en grade, ce qui équivaut à nos _sergens_ et _caporaux_, et à nos _chefs_ dans les colléges royaux et communaux. Ces élèves en grade sont appelés concurremment avec les maîtres à juger et à punir, entre autres, toutes les fautes déshonorantes pour l'établissement. (_N. du Tr._)]
Appelé à Londres par mes affaires, au commencement de décembre, j'eus occasion de jouir souvent de la société de Lord Byron, et d'observer l'état de son ame et de ses sentimens à la veille du grand changement qui allait s'opérer dans sa destinée. Mais je vis avec peine qu'il fallait renoncer aux espérances que j'avais formées, et que le mariage ne devait pas le ramener à un genre de vie plus régulier, et par conséquent plus heureux. En même tems se réveillèrent en moi les doutes que j'avais souvent entretenus, qu'il fût jamais fait pour le mariage. J'eus des craintes dès-lors pour le bonheur du reste de ses jours, et les événemens déplorables qui suivirent ne les ont que trop réalisées.
D'abord, je crois que rarement les hommes d'un génie extraordinaire sont susceptibles de ces affections calmes, de ces jouissances paisibles qui font le charme de la vie domestique; je ne sais même s'ils le sont jamais. «Un malheur des grands génies, dit Pope, c'est que leurs amis eux-mêmes sont plus disposés à les admirer qu'à les aimer.» Cette règle admet sans doute des exceptions, et Lord Byron en était une: j'en ai une preuve irrécusable dans les sentimens personnels qu'il m'avait inspirés. Mais peut-être ne serait-il pas difficile de prouver, par la nature même du génie et de ses travaux, que tel doit être le sort de ceux qui en sont doués à un degré éminent, et que les mêmes qualités qui commandent en eux notre admiration les empêchent de se concilier notre amour.
En effet, l'habitude de l'abstraction et de l'étude de soi, penchant naturel à tous les hommes de génie, est une habitude peu sociale, je dirai même peu aimable. En outre, une des sources principales de sympathie et de société parmi les hommes ordinaires est le besoin réciproque des ressources intellectuelles des uns des autres; or, l'action de ce principe social doit forcément s'affaiblir pour ceux qui possèdent en ce genre des trésors qui leur suffisent, et qui sont assez riches de leur propre fonds pour penser seuls, et se rendre ainsi indépendans du monde externe. C'est ce plaisir luxurieux de la solitude, que Platon appelait _s'asseoir au banquet de ses propres pensées_, qui conduisit Byron, après Pope, à préférer le silence de son cabinet à la plus agréable conversation. Non-seulement la richesse de leur propre fonds diminue pour les hommes de génie la nécessité du commerce avec les autres hommes, mais elle leur en inspire le dégoût, et la société de ceux que la nature a moins favorisés qu'eux à cet égard leur devient un fardeau et un ennui que l'amour et l'amitié même ont peine à leur faire supporter. «Rien n'est plus ennuyeux,» dit le poète de Vaucluse, pour expliquer la raison qui lui faisait négliger le commerce de quelques-uns de ses meilleurs amis, «rien n'est plus ennuyeux que de vivre avec des gens qui ont moins d'intelligence que nous.»
Mais c'est la culture, c'est l'exercice de l'imagination qui tendent, plus que toute autre chose, à détacher de la vie réelle l'homme de génie. À force de substituer les sensibilités de son imagination à celles de son cœur, il finit par sentir dans un monde qui n'a pas plus de réalité que celui dans lequel il pense. Les images idéales du bon et du beau qui l'entourent dans ses rêveries l'accoutument bientôt à regarder tout ce qui est au-dessous de ce type élevé, comme indigne de ses soins, jusqu'à ce qu'enfin, son cœur se glaçant à mesure que son imagination s'échauffe, il arrive souvent que plus il raffine et embellit sa théorie des affections sociales, moins il se trouve propre à les pratiquer[134]. De là vient que souvent, chez des personnes de ce caractère, nous voyons quelque idole brillante, mais artificielle, sortie de leur cerveau, usurper la place des objets réels et naturels de leurs affections. Le Dante abandonna sa femme et ses enfans et passa sa vie errante et agitée à nourrir sa folle passion pour cette Béatrice, être imaginaire, et qu'il a immortalisé. Pétrarque, qui ne put souffrir sa propre fille dans sa maison, dépensa trente-deux ans de poésie et d'affection dans un amour idéal.
[Note 134: La biographie des gens de lettres n'offre que trop d'exemples de ce contraste déplorable entre leurs sentimens et leur conduite, que produit le passage du siége de la sensibilité du cœur à la tête. Alfieri, qui adressait à sa mère des sonnets pleins de tendresse, ne la vit qu'une seule fois, après en avoir été séparé dès l'enfance, quoiqu'il passât fréquemment à peu de milles de sa demeure. Malgré cette grande parade qu'il fit de ses chagrins domestiques, Young fut, à ce qu'il paraît, un époux négligent et un père très-dur. Enfin, «Sterne, pour me servir des propres expressions de Byron, aima mieux faire de la sensiblerie à propos d'un âne mort, que venir au secours d'une mère vivante.» (_Note de Moore_.)]
En effet, il est de la nature et de l'essence même du génie d'être toujours attentivement occupé de _soi_, comme du grand foyer, du centre générateur de la force; semblable à sœur Rachel du Dante assise tout le jour devant son miroir:
_Mai non si smagna Del suo ammiraglio, e siede tutto giorno_.
Cette faculté de se concentrer en soi-même, qui met seule en jeu toutes les autres facultés du génie, n'a pas naturellement d'ennemis plus redoutables que ces sympathies, ces affections douces qui enlèvent l'ame à elle-même et la portent vers les autres. En conséquence, on trouvera généralement que la plupart de ceux qui se sont sentis appelés à l'immortalité se sont, par une sorte d'instinct, abstenus de former des liens trop resserrés, qu'ils ont négligé ce qui aurait pu les rendre aimables en leur imposant des devoirs importuns, pour se réserver les chances plus hautes et plus hasardeuses d'être grands. En parcourant la vie des hommes qui se sont le plus illustrés dans la poésie, celui de tous les arts où les traits du génie sont peut-être le plus fortement marqués, nous verrons, presque sans aucune exception, que, depuis Homère jusqu'à Byron, ils ont été, quoique dans des degrés différens, des esprits inquiets, amans de la solitude, renfermés en eux-mêmes comme le ver à soie dans sa coque, étrangers ou rebelles aux liens domestiques, portant partout avec eux dans leurs ames un dépôt destiné à la postérité, le gardant, l'enrichissant sans cesse d'un soin jaloux, et lui sacrifiant presque toutes autres pensées, toutes autres considérations[135].
[Note 135: C'est l'opinion de Diderot, dans son paradoxe sur l'art théâtral, que non-seulement dans cet art, mais encore dans tous ceux qu'on appelle d'imitation, une sensibilité réelle est un grand obstacle à la perfection, _la sensibilité étant_, selon lui, _le caractère de la bonté de l'ame et de la médiocrité du génie_. (_Note de Moore_.)]
«Pour se livrer à la poésie comme il faut, dit encore Pope, on doit abandonner père et mère et ne s'occuper que d'elle seule.» Dans ce peu de mots est tracé le seul sentier qui conduit le génie à la perfection. Ce n'est qu'à ce prix que l'on acquiert les premières places dans le temple de la renommée; on ne saurait y atteindre sans le sacrifice de l'homme tout entier. Quelque délicieux que soit donc le spectacle de l'homme de génie, apprivoisé, pour ainsi dire, par la société, et portant docilement le joug qu'elle impose, éclairant, sans la troubler, la sphère dans laquelle il se meut, malgré l'admiration qu'il nous inspire, nous ne devons pas perdre de vue que ce n'est pas d'une manière si douce et si facile qu'on a jamais lutté pour l'immortalité et qu'on l'a jamais conquise. Dans de telles circonstances le poète peut avoir de la popularité, il peut être aimable et aimé, il est dans la route qui le mène au bonheur, et les siens avec lui; mais il n'est pas dans celle qui conduit à la grandeur et à la perfection. Il ne porte pas les marques dont la renommée a toujours distingué ses grands martyrs du reste des hommes, et la couronne ne saurait lui appartenir. Il peut briller, captiver le cercle qui l'entoure, et même tous ses contemporains, mais il n'ira pas à la postérité. Lord Byron était, à beaucoup d'égards, une exception remarquable à la peinture générale que nous venons de tracer de cette classe d'êtres supérieurs à laquelle il appartenait. Né avec des affections fortes, des passions ardentes, le monde s'était trop bien emparé de ses sympathies, dès le commencement, pour permettre à son imagination d'usurper entièrement la place de la réalité, soit par rapport à ses sentimens, soit par rapport à leurs objets. En effet, sa vie fut une lutte continuelle entre cet instinct de son génie, qui le ramenait sans cesse en lui-même, et ses passions, son ambition, sa vanité qui le précipitaient de nouveau dans le tourbillon du monde, et le rattachaient à ses intérêts. Bien qu'on puisse dire que le _poète_ eût été plus grand, plus pur, abstractivement parlant, si l'_homme_ eût été moins ardent dans ses goûts et dans ses désirs; c'est pourtant ce mélange, cette lutte du _poète_ et de l'_homme_ qui font que ses ouvrages portent à un si haut degré le cachet de la vie réelle, et qu'à l'exception du seul Shakspeare, on ne trouverait pas un auteur habile autant que lui à prendre tous les tons, à exprimer tous les sentimens tristes ou gais, sublimes ou ridicules, qui peuvent trouver place dans le cœur humain.
Mais quand ses passions, naturellement si vives, quand son tempérament si ardent, prêtaient à ses peintures de la société une substance et une vérité dont celles des autres hommes de génie ont trop souvent manqué, on ne saurait s'étonner qu'une imagination comme la sienne n'ait pu se développer de si bonne heure libre et ingouvernable, sans produire à la fin sur son cœur quelques-uns des effets, suites inévitables de la prédominance de cette faculté. On a pu remarquer en effet que l'époque à laquelle fleurirent davantage ses passions naturelles est celle où il n'était pas encore arrivé à la conscience entière de tout son génie, avant que l'imagination fût habituée à ces peintures brûlantes, auprès desquelles tout le reste semble froid et décoloré. Du moment où il se trouva ainsi initié aux merveilles de son propre esprit, il commença à sentir le dégoût des réalités de la vie. Et même ce besoin d'affection que la nature avait implanté en lui ne pouvait soutenir son ardeur à la poursuite d'un objet qui, obtenu, se trouvait toujours au-dessous de ce qu'il avait _imaginé_. De tems en tems, il est vrai, la chaleur de son imagination, jointe à celle de son tempérament, le rappelait à un sentiment qui, à ses yeux, ressemblait à de l'amour; mais on peut douter que son cœur ait jamais eu beaucoup de part dans de telles passions, et qu'une fois lancé dans la mer sans rivages de l'imagination, il eût jamais pu être ramené et fixé par aucun attachement durable. Il n'y eut que trop d'objets qui, tant que l'illusion dura, échauffèrent passagèrement ses pensées et furent le sujet de ses chants. Mais ce ne furent guère que des songes d'un moment, qui n'avaient d'autres qualités que celles dont son imagination les avait ornés, et qui n'eussent pu supporter l'épreuve d'un mois ou même d'une semaine de vie domestique. Ce n'était guère que le reflet de ces conceptions brillantes qu'il voyait dans chaque nouvelle maîtresse, et tandis qu'il se persuadait qu'elles lui fournissaient le modèle de ses héroïnes, il ne faisait que se figurer au contraire ses héroïnes en elles.
Nous n'avons pas besoin de preuve plus forte de la prédominance de son imagination dans ces sortes d'attachemens, que l'aveu qu'il a consigné lui-même dans le journal dont nous avons donné des extraits; souvent, dit-il, dans la compagnie de la femme qu'il aimait le plus, il se surprenait soupirant après la solitude de son cabinet. C'était là en effet, c'était dans le silence et l'abstraction de son cabinet qu'était le siége principal de l'empire et de la gloire de ses maîtresses. C'était là que, sans craindre le contact de la réalité, le désenchantement de la vérité, il pouvait les voir à travers le milieu brûlant de son imagination, et qu'après un court délire de quelques jours ou de quelques semaines, il traçait pour la postérité un rêve de passion et de beauté.
Tandis que tel était le caractère fantastique de tous ses amours, à l'exception du seul qui dura toujours avec et après tous les autres, ses amitiés, quoique moins sujettes à l'influence de son imagination, ne laissaient de porter quelques traits distinctifs particuliers à la nature de tout son être. Il disait souvent, et on le retrouve fréquemment dans ses lettres, qu'il n'avait pas _le génie de l'amitié_, et que, quelques dispositions qu'il eût pu avoir autrefois pour ce sentiment, elles s'étaient évanouies avec les années de sa jeunesse. S'il veut parler de l'amitié d'après l'idée romanesque qu'il en concevait étant enfant, le fait est incontestable; mais s'il veut dire qu'il se sentait incapable d'une amitié vive, mâle, durable, une telle accusation contre lui-même est injuste, et je ne suis pas la seule preuve vivante du contraire.
Et cependant, dans ses amitiés elles-mêmes on peut voir jusqu'à un certain point les effets d'une imagination trop exaltée, qui le rendait insensible au contact de la froide réalité. On dit que Pétrarque, qui, sous ce rapport ainsi que sous beaucoup d'autres, peut être pris comme une personnification du _poète_, évitait à dessein de se trouver trop fréquemment avec ses plus intimes amis, de peur qu'avec la sensibilité scrupuleuse qui lui était personnelle, il n'arrivât quelque chose qui le refroidît à leur égard[136]. Bien que Byron fût naturellement d'un caractère trop bon et trop social pour songer seulement à une pareille précaution, c'est cependant un fait à l'appui du principe d'après lequel agissait Pétrarque, que, parmi les amis de son enfance ou de son âge mûr, ceux avec lesquels il avait le moins vécu étaient ceux dont il parlait avec le plus de chaleur et d'affection. Soumis moins souvent à l'épreuve d'un commerce familier, ils avaient plus de chance d'être adoptés comme les favoris de son imagination, et d'avoir part en conséquence à ce brillant coloris dont il revêtait tout ce qui l'intéressait ou lui plaisait. C'est pourquoi, après les morts, qui ne risquaient plus de perdre la place qu'ils occupaient dans son esprit, ceux de ses amis qu'il ne voyait que rarement, ou dont les visites, ordinairement fort courtes, ne faisaient que renouveler l'impression favorable qu'ils avaient faite sur lui, étaient les plus sûrs de vivre dans sa mémoire sans variation et sans nuages.
[Note 136: Voyez Foscolo, _Essai sur Pétrarque_. C'est d'après le même principe qu'Orrery dit, en parlant de Swift: «Je suis persuadé que la distance qui le séparait de ses amis d'Angleterre ne contribua pas peu à prolonger et même accroître leur affection mutuelle.» (_Note de Moore_.)]
C'est sans doute à la même cause que son amour pour sa sœur dut en grande partie sa ferveur et sa durée. Dans une ame aussi sensible que versatile, une longue habitude de la voir tous les jours eût détruit ou assoupi du moins sa tendresse pour elle. Mais leur séparation quand ils étaient encore enfans laissa ce sentiment frais et intact encore[137]. Son inexpérience même d'un sentiment de cette nature lui fit trouver autant de charme que de nouveauté dans les caresses de sa sœur, et avant que cette affection eût eu le tems de se refroidir, ils furent séparés de nouveau et pour toujours.
[Note 137: Il le comprenait si bien lui-même, qu'il dit dans un passage d'une de ses lettres déjà citée: «Ma sœur est à Londres, ce qui est une grande consolation; car comme nous nous sommes rarement trouvés ensemble, nous sommes naturellement plus attachés l'un à l'autre.» (_Note de Moore_.)]
Si l'on trouve quelque ressemblance, quelque justesse dans le portrait général que je viens de tracer des hommes d'un génie éminent, on ne pourra plus demander s'il est probable que des hommes placés si loin du sentier ordinaire de la vie, éloignés par leur élévation même des influences de notre atmosphère commune, puissent être des sujets bien propres à la plus difficile de toutes les expériences sociales, le mariage. Si nous parcourons les noms des hommes qui se sont le plus illustrés dans la philosophie et dans les sciences exactes, nous verrons que presque tous se sont reconnus impropres aux liens du mariage, en ce sens du moins, qu'ils sont restés dans le célibat. En effet, Bacon[138], Newton, Gassendi, Galilée, Descartes, Bayle, Locke, Leibnitz, Boyle, Hume et un grand nombre d'autres savans et philosophes sont morts célibataires.
[Note 138: Ce grand philosophe jeta dans la balance en faveur du célibat, non-seulement l'autorité de son exemple, mais encore celle de ses préceptes. «Une femme, des enfans, nous dit-il, sont des obstacles aux grandes entreprises..... Certainement les plus beaux ouvrages et les plus utiles au genre humain sont dus à des hommes non mariés ou du moins sans enfans.» Voyez, à ce sujet, le chapitre 8 du livre de M. d'Israéli, sur _le Caractère des gens de lettres_. (_Note de Moore_.)]
Il est vrai qu'en raison de l'extrême susceptibilité de leur imagination, les poètes sont plus souvent tombés dans ce piége toujours tendu. Mais le résultat de leur mariage n'a que trop justifié la sagesse avec laquelle les savans et les philosophes s'en sont abstenus. Si les derniers avertissent par leur exemple l'homme de génie de fuir le joug, les poètes le lui répètent encore plus fort par le malheur qu'ils y ont trouvé. En effet, les annales de cette race, dont la sensibilité est si exquisement développée, abondent en preuves que le génie doit être placé bien bas parmi les élémens du bonheur social. Plus ce don du ciel est brillant, plus en général son influence est douloureuse, et c'est dans la société conjugale surtout que ses effets ont été trop souvent comme ceux de _l'Étoile d'Absinthe_, dont la lumière remplissait d'amertume les eaux sur lesquelles elle tombait.