Uvres Completes De Lord Byron Tome 10 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 25
»Je vous ai dit hier que _Lara_ et _Jaqueline_ allaient être divorcés, du moins à ce que dit le grand oracle Murray; pour moi, je n'en sais pas davantage. Jeffrey a été plus que juste à mon égard; quant à son conseil d'écrire une tragédie, je n'ai pas le tems de m'occuper de fictions en ce moment. Un homme ne saurait s'occuper à peindre un naufrage, quand son bâtiment est à _sec, à mâts et à cordes_ par un coup de vent, ou au moment de toucher. Quand je serai encore une fois à terre, je verrai ce que je pourrai faire; et si, au contraire, je vais au fond dans cette tempête, Melpomène ne manque pas de soupirans plus anciens et plus habiles que moi pour la consoler.
»Quand je serai à Newsteadt, il faut que vous m'y veniez voir, même quand ce ne serait que pour un jour, si Mrs. Moore ne peut pas se passer de vous plus long-tems. L'abbaye mérite d'être vue comme ensemble de ruines, et je puis vous assurer que, de mon tems encore, il s'y faisait de bonnes parties, mais tout cela est fini. Toutefois, les revenans[129], les constructions gothiques, les pièces d'eau et la désolation qui y règne en font encore un séjour très-gai.
»Toujours tout à vous, etc.»
[Note 129: Si je ne me trompe, c'est pendant son dernier séjour à Newsteadt qu'il s'était lui-même figuré voir lui apparaître le moine noir qu'on disait revenir dans l'abbaye depuis le tems de la destruction des monastères, et qu'il décrit dans son _Don Juan_ (chant XV), sans doute d'après le souvenir de son aventure imaginaire.
On dit que le revenant de Newsteadt apparut aussi à miss Fanny Parkins, cousine de Lord Byron, et qu'elle le dessina ensuite de mémoire. (_Note de Moore_.)]
LETTRE CXCVII.
A M. MURRAY.
Newsteadt-Abbey, 2 septembre 1814.
«Je vous suis fort obligé des _Reviews_ et des _Magazines_ de ce mois que vous m'avez envoyés, mais j'aurais autant aimé ne rien recevoir en ce genre; nous en avons eu assez, tant de bons que de mauvais, et le mois prochain vous pourrez vous dispenser de vous en procurer pour moi, même la crême. Je suis charmé d'apprendre que MM. Hobhouse et Merivale aient été bien traités par les journaux dont vous parlez.
»Je crois toujours que vous pourriez faire avec M. Hogg une alliance utile pour tous les deux. La dernière chose un peu honnête dans ce genre est, je crois, le recueil de Dodsley, et il a eu beaucoup de succès pendant plusieurs années qu'il a paru; il est vrai qu'il avait l'avantage d'être à la fois éditeur et principal rédacteur. Le _Spleen_ et plusieurs autres odes de Gray, un grand nombre de morceaux de Shenstone et de beaucoup d'auteurs célèbres ont paru pour la première fois dans ce recueil. Or, avec l'aide de Scott, Wordsworth, Southey, etc., je ne vois pas pourquoi vous ne réussiriez pas aussi bien aujourd'hui; une fois commencée, votre entreprise ne manquerait pas d'être soutenue et recherchée par les poètes plus jeunes et moins connus. J'oserais dire que Strafford Canning, dont le _Buonaparte_ est excellent, Moore, Hobhouse, moi-même, et bien d'autres, serons charmés de nous y essayer de tems en tems; peut-être même, avec un peu d'adresse et de flatterie, pourriez-vous décider Campbell à y contribuer aussi. A propos, il a, tout imprimé, mais non publié, un poème sur une scène en Allemagne, en Bavière, je crois, que j'ai vu l'année passée, et qui est parfaitement digne de lui, c'est-à-dire parfaitement beau. Je ne sais ce qui peut l'empêcher de le publier.
»Oh! vous rappelez-vous la folle lettre du graveur S*** à propos du refus de graver d'après Phillipps le portrait de lord _Foley_, comme il lui plaisait de métamorphoser mon nom? Eh bien! j'ai trouvé, je crois, la clef de cette énigme. Il paraît, d'après les journaux, qu'un des prédicateurs de Johanna Southcote se nomme _Foley_, et je ne puis me rendre compte de la confusion d'idées et de mots dudit S*** qu'en supposant qu'il a sa pauvre tête pleine de Johanna et de ses apôtres. C'est un heureux hasard qu'il n'ait pas dit lord Tozer. Vous savez sans doute que S*** est un des fidèles de cette vieille nouvelle vierge mère par l'opération du Saint-Esprit.
»Je suis impatient de voir ce qu'elle mettra au monde[130]. Qu'elle soit grosse à soixante-cinq ans, certes c'est un miracle, mais c'en est un plus grand qu'elle ait trouvé quelqu'un pour l'engrosser.
[Note 130: M. Gifford écrivit la note suivante sur une copie de cette lettre:
«Il est à regretter que Lord Byron n'ait pas connu Johnson; ce vieux poète, dans sa _Pucelle à la cour_, lui aurait fourni de bonnes plaisanteries sur la grossesse de Johanna.» (_Note de Moore_.)]
»Si vous n'alliez pas à Paris ou en Écosse, je vous enverrais du gibier. Si vous avez changé de résolution, faites-le-moi savoir.
»_P. S._ Un mot ou deux de _Lara_ que me suggère votre envoi. Il ne promet pas beaucoup séparément; mais, réuni aux autres, il tiendra bien sa place dans les volumes que vous avez dessein de publier. Voici l'ordre que je prendrais la liberté de vous recommander: _Childe-Harold_, les _petits poèmes, le Giaour, la Fiancée, le Corsaire, Lara_; ce dernier complète la série par l'extrême ressemblance qu'il offre avec les autres. Cawthorne me donne avis d'une publication des _Poètes anglais_, en Irlande: prenez, je vous prie, des informations à cet égard; car, si cela était vrai, il faudrait l'empêcher.»
LETTRE CXCVIII.
A M. MURRAY.
Newsteadt-Abbey, 7 septembre 1814.
«Je crois que, dans son intérêt et le vôtre, M. Hogg serait, comme éditeur, un critique aussi sévère qu'Iago, et qu'une telle entreprise, pour peu qu'elle soit bien conduite, remplirait votre but à tous deux. Avant de commencer, il serait toutefois prudent de s'assurer d'un bon nombre de collaborateurs; je dis bon en qualité, car, par le tems qui court, il est peu à craindre que la quantité vienne à manquer. Il peut y avoir de bien belles choses dans Wordsworth, mais il me semble bien difficile que dans six in-quartos de poésies il n'y ait pas des choses faibles, surtout celles de peu d'importance; du reste je ne doute pas de la grandeur et de la variété de son talent.
»Je suis dans un moment d'inactivité; j'ai lu le peu de livres que j'avais ici, et me voilà forcé de pêcher pour tuer le tems. J'ai pris beaucoup de perches et quelques carpes, ce qui est encore une consolation, puisqu'au moins je n'ai pas perdu ma peine.
»Qui est-ce qui corrige vos volumes? J'espère qu'on imprime _le Corsaire_ d'après l'exemplaire que j'ai corrigé, avec les vers ajoutés au premier chant, et quelques notes de Sismondi et de Lavater que je vous ai envoyées pour les y joindre. L'ordre que vous avez adopté est très-bon.
»Mes damnés domestiques ne m'ont pas envoyé mes journaux depuis dimanche, et j'ai perdu le divorce de Johanna et de son Jupiter. Qui donc lui a fait son petit prophète? Est-ce Sharpe? Et comment?..... Je ne serais pas fâché d'avoir un de ses cachets; si l'on peut acheter le salut éternel pour une demi-guinée par tête, le propriétaire de la taverne _The Crown and Anchor_ (la Couronne et l'Ancre) devrait rougir de vendre précisément le double pour un billet d'admission à un simple banquet terrestre. Sérieusement parlant, je crains que toutes ces jongleries ne fournissent matière aux railleries et aux plaisanteries des incrédules.
»Je n'ai pas vu les sonnets de Hunt, non plus que sa _Descente de la Liberté_; il a choisi un singulier lieu pour écrire ce dernier ouvrage. Donnez-moi de vos nouvelles avant de vous embarquer.
»Toujours tout à vous, etc.»
LETTRE CXCIX.
A M. MOORE.
Newsteadt-Abbey, 15 septembre 1814.
«Voici la quatrième lettre que je commence pour vous depuis le commencement du mois. La finirai-je ou la brûlerai-je comme les autres? c'est ce que je ne sais pas. Quand nous nous reverrons, je vous expliquerai _pourquoi_ je ne vous ai pas écrit, _pourquoi_ je ne vous ai pas appelé ici, comme j'en avais le projet, avec une infinité d'autres _pourquoi_ que je vous garde dans toute leur fraîcheur. En un mot, il faut que vous excusiez ce que j'ai _omis et commis_, et que vous _m'accordiez_ plus de _rémission_ que saint Anastase ne vous en accordera, si vous _omettez_ le plus petit monosyllabe mystérieux de ses pieuses énigmes. Je crois, et ce pourrait bien être aussi l'opinion de saint Anastase, que votre article sur T*** fera tuer quelqu'un, que celui sur _les saints_ le fera damner, ce qui fait un assez joli succès pour un seul et même numéro de _Revue_. Tom, vous avez tort de vous mêler en ce moment de l'incompréhensible, car si Johanna Southcote se trouvait réellement.....
»Maintenant, un peu d'égoïsme; voici l'état de mes affaires. Demain je saurai si une circonstance assez importante pour changer beaucoup de mes plans doit avoir lieu ou non. Si elle n'a pas lieu, je pars dans huit jours pour Londres, et dans un mois pour l'Italie. Newsteadt m'est rendue avec 25,000 livres sterling, sur les 28,000 déjà payées; mon soi-disant acquéreur appelle cela un sacrifice: sacrifice soit. J'ai payé quelques-unes de mes dettes, et j'en ai contracté d'autres; mais j'ai quelques milliers de livres sterling que je ne saurais dépenser à mon gré en ce pays, ainsi je vais retourner dans le midi. Je crois et j'espère que Hobhouse viendra avec moi; mais, qu'il le fasse ou non, moi je partirai. J'ai besoin de voir Venise, les Alpes, les fromages de Parmesan; et de voir, de l'Italie, les côtes de la Grèce, ou plutôt de l'Épire, comme autrefois à la hauteur de Corfou j'ai vu ou cru voir celles de l'Italie. Tout cela, cependant, dépend d'un événement qui peut arriver ou n'arriver pas. Je saurai demain à quoi m'en tenir; et, si la chose se fait, ce ne sera guère le moment de voyager à l'étranger.
»Pardonnez-moi tout ce gribouillage hypothétique, vous aurez bientôt de mes nouvelles; je ne compte pas cela pour une réponse.
»Je suis toujours, avec beaucoup d'affection, etc.»
La _circonstance importante_ à laquelle il fait allusion ici, c'est sa seconde demande de mistriss Milbanke, dont il attendait alors le résultat. Voici, autant que je puis m'en fier à ma mémoire, la manière dont il raconte lui-même, dans ses _Memoranda_, les circonstances qui le portèrent à cette démarche. Une personne pour laquelle il professait depuis un certain tems la plus grande amitié et la plus grande confiance, remarquant combien incertaines et malheureuses étaient la position de son esprit et la situation de ses affaires, lui remontra avec force la nécessité de se marier; et, après quelques discussions, il y consentit. Restait le second point en délibération: quel devait être l'objet de son choix? Et tandis que son ami lui nommait une autre dame, il désigna lui-même mistriss Milbanke. Toutefois, son conseiller s'y opposa fortement, lui faisant observer que mistriss Milbanke n'avait, pour le présent, point de fortune, et que l'état embarrassé de ses affaires ne lui permettait pas de se marier sans en trouver une; secondement, que c'était une femme savante, et qu'à ce titre elle lui convenait encore moins. En conséquence de ces observations auxquelles il se rendit, il fut convenu que son ami écrirait, pour lui, une lettre de demande à l'autre dame; ce qui fut fait; et une réponse négative leur arriva un matin qu'ils étaient ensemble. «Vous voyez, dit Lord Byron, qu'après tout il faut que ce soit miss Milbanke: je vais lui écrire.» Il le fit; et dès qu'il eut fini, son ami, qui continuait à lui faire les représentations les plus fortes contre ce choix, prit la lettre, la lut et dit: «En vérité, voilà une bien jolie petite lettre; c'est dommage qu'elle ne doive pas partir: je n'en ai jamais vu une si bien tournée.--En ce cas, elle partira,» dit Lord Byron. Et en disant cela, il cacheta et expédia immédiatement cette lettre d'où dépendait sa destinée.
LETTRE CC.
A M. MOORE.
15 septembre 1814.
«Je vous ai déjà écrit une lettre ce soir; mais comme je n'ai pas encore dépassé mon droit d'affranchissement, il faut que je vous adresse encore celle-ci, pour vous dire que je suis charmé d'avoir une filleule, et que je lui enverrai un hochet de corail que j'espère lui faire accepter dès que je serai de retour à Londres.
»Ma tête est, dans ce moment, dans un état complet de confusion, par suite de différentes causes que je ne puis vous détailler ni vous expliquer maintenant; passons. Mes occupations ont été des plus innocentes: la pêche, la chasse, le bain, les promenades en bateau. Pour des livres, j'en ai peu ici, et encore les ai-je relus dix fois, au point d'en être malade; de sorte que j'en suis arrivé à casser des bouteilles à _soda-water_ à coup de pistolets, à sauter dans l'eau, à ramer dessus, et à tirer les oiseaux du ciel. Mais pourquoi vous fatiguer des ennuis de mon oisiveté, vous qui êtes bien occupé, et heureusement occupé, je l'espère? Quant à moi, je suis heureux aussi à ma manière; mais, suivant mon habitude, j'ai trouvé moyen de me mettre dans deux ou trois perplexités, dont je ne vois pas bien comment je pourrai sortir. Mais dans peu de jours, peut-être demain, une d'elles sera terminée.
»Vous ne me dites pas un seul mot de votre poème. Je désirerais le lire ou l'entendre; certes, je ne puis ni ne voudrais faire le moindre tort à l'ouvrage ni à l'auteur. Je crois vous avoir parlé de _Lara_ et de _Jaqueline_. Un de mes amis, ou plutôt l'ami d'un de mes amis les lisait dans la diligence de Brighton. Un voyageur prit le livre et demanda quel en était l'auteur. Le maître du livre répondit qu'il y en avait deux. «Ah! je comprends, reprit l'inconnu, une entreprise de compte à demi; quelque chose comme la société Sternhold et Hopkins.»
»Cela n'est-il pas excellent! Au prix de cette vile comparaison, je suis charmé d'être l'un des _Arcades ambo et cantare pares_.
»Adieu. Je suis, etc.»
LETTRE CCI.
A M. MOORE.
Newsteadt, 20 septembre 1814.
«Voici pour celle qui a long-tems éveillé les soupirs du poète, pour la jeune fille qui a donné à ses chansons ce que l'or n'eût jamais pu payer.» (_Mélodies Irlandaises_.)
MON CHER MOORE,
«Je vais me marier, c'est-à-dire je suis accepté[131], et le reste s'en suit ordinairement. La mère des Gracques (que je dois procréer), vous la regardez comme d'un caractère trop sévère pour cadrer avec le mien, quoique ce soit le phénix des filles uniques, «qu'elle jouisse de la plus haute réputation parmi toute sorte d'hommes,» et qu'enfin elle soit «pleine des plus excellentes qualités» comme Desdemona. La personne en question est miss Milbanke, et j'ai permission de son père d'aller les visiter en qualité de futur; ce que, toutefois, je ne puis faire avant d'avoir réglé quelques affaires à Londres, et m'être procuré un habit bleu.
[Note 131: Le jour qu'il attendait sa réponse, il était à dîner quand son jardinier entra et lui présenta l'anneau de mariage de sa mère, que celle-ci avait perdu plusieurs années avant, et qu'il venait de retrouver en bêchant par hasard sous sa fenêtre. Presque au même moment arriva la lettre de miss Milbanke, et Lord Byron s'écria: «Si c'est un consentement, elle se mariera avec cet anneau.» C'était en effet un consentement très-flatteur; et la dame en avait expédié un double à Londres, au cas qu'il ne reçût pas sa lettre à Newsteadt. (_Memoranda_.)]
»On dit qu'elle aura de gros héritages: en vérité je n'en sais rien, et ne m'en informerai pas; mais ce que je sais de science certaine, c'est qu'elle a des talens et d'excellentes qualités. Quant à son jugement, vous ne sauriez en douter, puisqu'elle m'accepte, après avoir refusé six autres prétendans.
»Si vous avez des objections contre ce mariage, présentez-les-moi, je vous prie, parce que maintenant je suis résolu, déterminé, et que je puis d'autant plus aisément écouter le langage de la raison que cela ne changera rien à la chose. Des circonstances peuvent se présenter qui rompraient ce mariage, mais j'espère que non. En attendant je vous communique _un secret_, du moins jusqu'à ce qu'il lui plaise de rendre la chose publique, c'est que je me suis proposé et que j'ai été accepté. Ne vous pressez pas trop de me faire compliment, ce mariage pourrait traîner des mois entiers. Je pars demain pour Londres; mais j'espère être ici dans quinze jours, me rendant chez mon futur beau-père.
»Si cela n'était pas arrivé, je serais allé en Italie. Quand je redescendrai, peut-être aurez-vous l'obligeance de venir au-devant de moi à Nottingham, et de m'accompagner jusqu'ici. Je n'ai pas besoin de vous dire que rien ne saurait me faire un plus grand plaisir. Naturellement me voilà forcé de me réformer entièrement, et sérieusement, si je puis contribuer à son bonheur, j'assurerai le mien. C'est une si bonne personne que... que... enfin je voudrais valoir un peu plus moi-même.
»Je suis toujours, etc»
LETTRE CCII.
A LA COMTESSE DE ***.
Albany, 5 octobre 1814.
CHÈRE MILADY ***,
«Votre souvenir et votre invitation me font grand honneur; mais je ne puis accepter, parce que je vais me marier. Ma future demeure à deux cents milles d'ici, et dès que mes affaires seront arrangées ici, il faut que je me hâte d'aller me rendre heureux. Miss Milbanke est la personne de bon naturel qui entreprend de se charger de moi; vous devez penser que je suis amoureux, comme cela se doit, et aussi ridicule que le sont ordinairement les célibataires dans ces conjonctures sentimentales. Voilà trois semaines que je suis accepté; mais quand l'heureux événement aura-t-il lieu? c'est ce que je ne sais pas exactement: cela dépend en partie des gens de loi qui ne sont jamais fort pressés. On ne saurait jurer de rien; mais jusqu'ici rien n'annonce le plus léger nuage dans nos projets de bonheur, qui paraissent être réciproques: ce n'est même plus un secret, quoique j'en aie d'abord fait un: déjà tous les parens des deux côtés nous accablent des félicitations les plus ennuyeuses.
»Vous connaissez peut-être cette demoiselle? Elle est nièce de lady Melbourne, cousine de lady Cowper et de quelques autres de vos connaissances, et n'a qu'un défaut, c'est d'être infiniment trop bonne pour moi, ce que je lui pardonne, quoique bien d'autres ne le fissent pas à ma place. La chose aurait pu se faire il y a deux ans, ce qui m'aurait évité bien des peines et des embarras. Elle s'est occupée pendant l'intervalle à refuser une demi-douzaine de mes amis intimes, comme elle m'a d'abord refusé moi-même, et enfin a consenti à me prendre, ce dont je lui suis fort obligé. Je voudrais que tout cela fût fini, car je hais le fracas, et un mariage en amène toujours; et puis je ne puis me marier, à ce qu'ils disent, en habit noir, et je ne puis supporter un habit bleu.
»Pardonnez-moi, je vous prie, toutes ces absurdités; vous savez qu'il me faut maintenant être sérieux tout le reste de la vie: c'est ici une dernière pièce de bouffonnerie que je vous écris les larmes aux yeux, en attendant le bonheur. Croyez-moi bien sérieusement et bien sincèrement votre obligé serviteur.
BYRON.
»_P. S._ Mes complimens à mylord à son retour.»
LETTRE CCIII.
A M. MOORE.
7 octobre 1814.
«Malgré l'article contradictoire qui doit avoir été envoyé au _Morning-Chronicle_ par *** ou par ***, je ne vois pas pourquoi j'en accuserais Claughton, et cependant je l'en soupçonne, parce que cela aurait pu interrompre le renouvellement de notre marché, si nous avions voulu le renouveler. Mais n'importe, le mariage va bon train, les gens de lois stipulent, minutent, etc., les parens font leurs complimens. Ma future est tout ce que je pouvais désirer: tous ceux de l'opinion desquels je fais cas approuvent fort mon choix; mes parens et les siens en sont également satisfaits.
»Perry a été bien fâché, il s'est _contre_-contredit, comme vous le verrez dans son journal de ce jour. Certes c'était là une infernale insertion, puisque le premier article avait d'abord paru dans le journal du propre comté de sir Ralph Milbanke, et devait passer à ses yeux, et à ceux de sa famille, comme un désaveu de ma part. J'ai écrit pour détruire toute la mauvaise impression que cela pouvait avoir fait, et j'ai joint à ma lettre celle de Perry, qui était pleine de bienveillance et de politesse pour moi.
»Personne ne hait plus le bruit que moi; mais, par une fatalité, chaque scène du drame de ma vie est toujours marquée par quelque éclat d'un genre ou d'un autre. N'importe, la fortune est ma meilleure amie, et comme je reconnais toutes les obligations que je lui ai, j'espère qu'elle ne me traitera pas comme cet Athénien qui voulut _prendre_ tout le mérite de ce qu'elle lui avait fait faire en une certaine occasion, mais qui, dès ce moment-là, ne prit plus de villes. Le fait est que cette reine des déesses m'a jusqu'ici tiré de bien des mauvais pas, et j'espère qu'elle me dirigera encore dans cette circonstance difficile, puisque je lui en laisse tout l'honneur.
»Maintenant parlons de vous. Votre article sur *** est parfait; il ne faut pas quitter les fonctions de critique: par Jupiter, je crois que vous réussirez à tout. Il y a de l'esprit, du goût, de la gaité et de la sévérité cependant dans chaque ligne de cet article..................... ........................................................................
»Que vous soyez l'un des rédacteurs de la _Revue d'Édimbourg_, que je sois votre ami, que Jeffrey le soit et à un tel point de nous deux; voilà des événemens qui n'ont pas été calculés par M.... Comment l'appelez-vous donc, l'auteur de l'_Essai sur les probabilités_?
»Mais, Tom, voilà que Scott vous menace d'un _Lord des Iles_! Vous hâterez-vous de paraître avant lui, ou bien attendrez-vous que cette tempête soit venue briser les étalages des libraires?... mauvaise métaphore. Vous ne devriez craindre personne; mais votre modestie est aussi déplacée et aussi déplaisante que celle de ***. Je suis de très-bonne heure, et viens cependant d'écrire une élégie sur la mort de sir P. Parker. C'était mon cousin-germain, mais je ne l'avais pas vu depuis mon enfance. Nos parens m'en ont prié; je l'ai écrite et remise à Perry, qui demain la fera paraître dans le _Morning-Chronicle_. Je le regrette justement comme quelqu'un qu'on n'a pas vu depuis l'enfance, et certes je n'eusse pas songé à le pleurer en vers sans la demande pressante de ses amis.
»J'espère quitter Londres et aller me marier, mais je passerai par Newsteadt; il faut que vous veniez à ma rencontre à Nottingham, et que vous m'accompagniez dans mon abbaye. Je vous dirai le jour quand je le saurai.
»Je suis toujours, etc.
»_P. S._ A propos, ma future a toutes les perfections; je n'entends parler que de ses talens et de ses vertus; on dit aussi qu'elle est fort jolie. On ajoute encore qu'elle aura une grande fortune; mais quelle sera au juste cette fortune? c'est ce que je n'ai pas demandé. Je ne l'ai pas vue depuis dix mois.»
LETTRE CCIV.
A M. MOORE.
15 octobre 1814.
«Si mon mariage devait amener quelques différences dans mon commerce avec mes amis, surtout avec vous, je ne voudrais plus en entendre parler. Mon homme d'affaires part pour Durham la semaine prochaine; je le suivrai en passant par Newsteadt et vous prenant en chemin. Certes je n'y songeais pas en demandant miss Milbanke; mais il est probable qu'elle se trouvera être un excellent parti. Son père lui donnera et laissera tout ce qu'il pourra; elle a encore de grandes espérances du côté de son oncle, lord Wentworth, qui n'a pas d'enfans, et dont la baronnie reviendra, dit-on, à sa sœur, lady Milbanke. Cela dépendra de sa volonté; mais il paraît bien disposé pour elle. Elle est fille unique, et les biens de son père, quoique les élections lui aient coûté beaucoup, ne laissent pas d'être encore considérables. Il en a placé une partie sur la tête de sa fille; mais s'il les lui donne immédiatement en dot, je l'ignore, quoique je ne sois pas loin de le croire d'après ce qui m'en a été dit. Les gens d'affaires arrangeront cela entre eux. Je tâche de disposer mes propriétés en homme qui va se marier, et je me dispose à partir pour Seaham, voyage que je ferai dans huit ou dix jours.