Uvres Completes De Lord Byron Tome 10 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 23
»Peut-être serait-il juste de vous donner quelque raison de tout ceci: je n'en ai pas d'autre que mon caprice, et je ne crois pas que la chose soit assez importante pour mériter une explication.
»Je n'ai pas besoin de vous dire que mes poésies ne seront jamais, avec mon consentement direct ou indirect, imprimées par quelque autre personne que ce soit, que je suis parfaitement satisfait de votre conduite et de vos procédés avec moi, comme mon éditeur.
»Ce me sera un grand plaisir de cultiver votre connaissance, et de vous considérer comme mon ami. Croyez-moi toujours,
»Votre très-obligé et très-obéissant serviteur.
BYRON.
»_P. S._ Je ne pense pas avoir trop tiré sur Hammersley; si cela était, je pourrais tirer pour l'excédant sur Goares. La lettre-de-change est de 5 livres sterling trop faible; je vous en tiendrai compte. Quand vous aurez été payé, renvoyez-moi les titres de propriété, mais non pas avant.»
Dans cette circonstance, M. Murray pensa que ce qu'il avait de mieux à faire était d'en appeler à la générosité et à l'honnêteté de son caractère; il le fit, et la réponse suivante que Byron lui envoya immédiatement prouve qu'il ne s'était pas trompé.
LETTRE CLXXXI.
À M. MURRAY.
1er mai 1814.
MON CHER MONSIEUR,
«Si le billet que je reçois en ce moment de vous est sérieux, et que la chose doive réellement vous être préjudiciable, n'en parlons plus, voilà qui est fini, déchirez ma lettre-de-change, continuez à l'ordinaire, et d'après nos anciennes conventions. J'étais bien véritablement résolu à supprimer tout ce que j'avais publié, mais je ne veux pas nuire aux intérêts de qui que ce soit, et surtout aux vôtres. Quelque jour je vous dirai les raisons qui m'avaient fait prendre ce parti, en apparence si bizarre. Qu'il me suffise pour le moment de vous déclarer que j'y renonce d'après vos observations, et que je me hâte de le faire, puisque cela vous avait contrarié.
»Toujours tout à vous, etc.»
BYRON.
Pendant mon séjour à Londres, cette année, nous vécûmes presque toujours ensemble; et, je ne le dis pas par esprit de flatterie pour les morts, mais plus je connus son caractère et ses manières, plus je pris d'intérêt à lui et à tout ce qui le concernait. Ce n'est pas que, dans les nombreuses occasions que j'eus alors de l'observer, je n'aie remarqué en lui bien des imperfections fâcheuses et déplorables; mais à côté de ses plus grands défauts il y avait toujours quelque bonne qualité qui leur servait comme de contre-poids, et qui, mise doucement et adroitement en jeu, ne manquait jamais d'en neutraliser l'effet. La franchise même avec laquelle il avouait ses erreurs semblait impliquer qu'il se sentait capable de les racheter, et qu'il lui était permis de les confesser avec sincérité. Cette absence complète de réserve était d'ailleurs une garantie contre les vices qu'on ne découvrait pas subitement en lui, et la même qualité qui mettait en évidence les petites taches de son caractère, en assurait en même tems l'honnêteté. «La pureté, la bonté d'un cœur ne se montre jamais mieux que quand ce cœur découvre ses propres défauts à la première vue: car un ruisseau qui laisse voir d'abord la boue de son lit, offre en même tems la transparence de ses eaux.»
Le théâtre était le lieu où il passait alors le plus généralement ses soirées. Nous avons vu avec quel enthousiasme il exprimait son admiration pour le jeu de M. Kean; j'ai eu souvent le bonheur, pendant cette saison, de l'aller voir avec lui, et plus d'une fois nous nous plaçâmes à l'orchestre pour ne rien perdre du jeu de sa physionomie. Lors du bénéfice de cet acteur célèbre, le 25 mai, lady J*** avait réuni une nombreuse compagnie, et nous en faisions partie, mais Lord Byron avait aussi loué une loge entière, et il était si jaloux de jouir du spectacle sans être interrompu, que, par un arrangement peu social, nous l'occupâmes seuls à nous deux, tandis que toutes les autres étaient pleines à y étouffer. Nous ne rejoignîmes le reste de la société qu'au souper. Toutefois M. Kean n'eut pas à se plaindre de cette séparation comme d'un manque d'hommage à son talent, car lord J*** lui fit présent de 100 livres sterling en une action du théâtre, tandis que Lord Byron lui envoya le lendemain 50 guinées, et peu de tems après l'ayant vu jouer dans l'un de ses rôles favoris, il lui fit présent d'une superbe tabatière et d'un sabre turc de grand prix.
Tel était l'effet qu'avait sur lui le jeu passionné de M. Kean, qu'un jour il fut saisi d'une sorte de convulsion nerveuse en le voyant dans le rôle de sir Giles Overreach. Nous le verrons quelques années après, en Italie, éprouver le même accident à la représentation de la tragédie de _Mirra_ d'Alfieri, comparer ces deux sensations, et dire que ce sont les deux seules fois où des choses _sans réalité_ avaient eu sur lui tant de pouvoir.
Voici quelques-uns des billets que je reçus de lui pendant le tems de mon séjour à Londres, cette fois.
À M. MOORE.
4 mai 1814.
............................................. «Je voudrais bien que les gens n'écourtassent pas leurs _diners_; n'était-ce pas un dîner dont il avait été question? ne nous donner que d'infernales _sandwiches_ aux anchois[114]!
[Note 114: Lord R*** nous avait invités à _dîner après le spectacle_, ce qui avait plu infiniment à Lord Byron à cause de la nouveauté. Toutefois ce dîner prétendu dégénéra en un simple souper; et ce changement fut pour Lord Byron, pendant long-tems, le sujet d'une petite colère très-comique.]
»Votre diable de voix m'a fait tourner au sentiment et devenir presque amoureux d'une fille qui, pendant que vous chantiez, se recommandait par sa haine pour la musique. On donne _Othello_ demain et samedi. Quel jour irons-nous? quand vous verrai-je? Si vous venez chez moi, que ce soit après trois heures, et aussi près de quatre qu'il vous plaira.
»Toujours tout à vous, etc.»
À M. MOORE.
4 mai 1814.
MON CHER TOM,
«Vous m'avez demandé une chanson; je vous envoie ci-joint un essai qui m'a coûté plus que de la peine, et qui vraisemblablement et pour cela même ne mérite pas que vous preniez celle de le mettre en musique. Si donc vous le trouvez mauvais, jetez-le au feu _sans phrases_[115].
»Toujours tout à vous, etc.
BYRON.
[Note 115: Je vote pour la mort _sans phrases_.--Procès de Louis XVI. (_N. du Tr._)]
»1. Je ne dis pas, je n'écris pas, je ne prononce pas ton nom: le son m'en serait pénible; je serais coupable de le divulguer. Mais cette larme qui brûle ma joue décèle les pensées profondes qui assiégent mon cœur silencieux.
»2. Ces heures se sont écoulées trop courtes pour notre passion, trop longues pour notre repos! Leur joie et leur amertume ne sauraient cesser! Nous nous repentons, nous abjurons notre amour, nous voulons rompre notre chaîne, nous voulons nous séparer, nous voulons nous fuir... pour nous unir de nouveau.
»3. Oh! que le bonheur te reste, que la faute ne soit qu'à moi! Pardonne-moi, femme adorée! oublie-moi, si tu le veux. Ce cœur qui t'appartient ne s'abaissera jamais, pas même à la mort; et jamais un homme ne le brisera, quoique, toi, tu en aies le pouvoir.
»4. Mon ame, qu'ils disent si noire, si méchante, sera toujours fière avec les superbes, mais humble avec toi. Quand tu es à mes côtés, les jours passent plus rapidement; et tous les momens me paraissent plus doux que si des mondes étaient à nos pieds.
»5. Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, fixera, changera mon sort, sera ma récompense ou mon châtiment. Ceux qui n'ont point d'ame s'étonneront de tout ce que j'abandonne pour toi; tes lèvres répondront, non à eux, mais _aux miennes_.»
À M. MOORE.
«Voulez-vous, vous et Rogers, venir dans ma loge à Covent-Garden? j'y serai et personne autre, ou bien encore, je n'y serai pas, si vous préférez y aller tous deux sans moi. Vous ne pourriez trouver une meilleure place dans toute la salle, même en vous mettant à la merci des portiers et des revendeurs de coupons. Voulez-vous m'obliger et venir tous deux, ou seulement l'un de vous? ou enfin, ne venez ni l'un ni l'autre, comme vous voudrez.
»_P. S._ Si vous acceptez, je viendrai vous prendre à six heures et demie, ou à toute autre heure qu'il vous plaira fixer.»
À M. MOORE.
«J'ai une loge pour _Othello_ ce soir; je vous envoie le billet pour vos amis les R...fes. Je vous recommande sérieusement de leur recommander d'y aller, ne fût-ce qu'une demi-heure, pour voir le troisième acte; ils ne retrouveront peut-être pas aisément semblable occasion. Nous n'y allons pas, ou plutôt moi, je n'y vais pas; ainsi personne ne les gênera. Voulez-vous vous charger de leur donner ou de leur envoyer ce billet? il aura meilleure grâce à venir de vous que de moi.
»Je ne suis pas bien disposé; cependant j'irai, si je puis, dîner avec vous chez ***. Il y a de la musique à Covent-Garden. Dans tous les cas, voulez-vous venir après dans ma loge, pour voir le début d'une jeune actrice de seize ans[116], dans _l'Enfant de la Nature_?»
[Note 116: Le premier début de miss Foote, auquel nous assistâmes ensemble. (_Note de Moore_.)]
À M. MOORE.
Dimanche matin.
«L'Iago de Kean n'était-il pas parfait, surtout la dernière scène? J'étais tout près de lui à l'orchestre, et je n'ai jamais vu une figure anglaise moitié si expressive. Je ne connais point de sensations immatérielles aussi délicieuses que celles que nous font éprouver de bonnes pièces bien jouées; mais il faudrait qu'outre celles de Shakspeare, on en donnât de nouvelles de tems en tems. Je voudrais que vous ou Campbell en écrivissiez une: nous autres nouveaux venus au Parnasse, nous n'avons pas assez de force et de courage pour une telle entreprise.
»Vous avez été mal mené dans le _Champion_, n'est-ce pas? C'est mon tour aujourd'hui, au point que l'éditeur même en rougit. L'auteur de l'article écrit bien, et, comme le serpent d'Aaron a dévoré chez moi tous les autres, et que la poésie n'est plus ce qui m'occupe le plus aujourd'hui, j'ai pris cette critique assez tranquillement. Nous allons ensemble chez M. ***. Peut-être vous verrai-je d'ici là; je crains seulement de vous importuner.
»Je suis toujours, avec autant de vérité que d'affection, votre, etc.»
À M. MOORE.
5 mai 1814.
«Allez-vous ce soir chez lady Cahir? Dans ce cas, et toutes les fois que nous prendrons part aux mêmes folies, embarquons-nous dans le même vaisseau de fous. Je suis resté debout jusqu'à cinq heures du matin; j'étais debout de nouveau à neuf. Je me sens tout appesanti de n'avoir fait au plus que sommeiller les trois ou quatre dernières nuits.
»J'ai perdu ma place et tout le plaisir de la soirée, en essayant au souper de me tenir loin de ***. J'aurais quitté la maison même, si je n'avais craint que cela ne parût une affectation pire que la première. Naturellement, vous êtes invité à dîner, ou bien nous pourrions aller tranquillement dans ma loge à Covent-Garden, et de là à cette assemblée. Pourquoi vous êtes-vous retiré si tôt?
»Toujours tout à vous, etc.
»_P. S._ Le souper de R*** n'aurait-il pas dû être un dîner? Voici M. Jackson: il faut que je me fatigue pour me remettre en train.»
À M. MOORE.
18 mai 1814.
«Remerciemens et ponctualité. Il faudra bien qu'on me fasse connaître ce qui s'est passé chez ***, puisque j'ai été en partie le sujet de la conférence. Je suis fâché que votre affaire doive vous retenir si tard; toutefois, je suppose que vous viendrez chez lady Jersey. Pour moi, j'irai de bonne heure avec Hobhouse. Vous vous rappelez que demain nous soupons et allons voir Kean ensemble.
»_P. S._ Le pugilisme est pour demain, deux heures.».
Le souper dont il parle ici eut lieu chez Watier; il était devenu, depuis peu, membre du club de ce nom. Comme ce repas peut donner idée du régime irrégulier qu'il suivait, et expliquer les fréquens dérangemens de sa santé, je vais essayer d'en tracer de mémoire les détails. Lord R***, qui devait souper avec nous, n'étant pas venu, je me trouvais seul avec Byron. Je m'étais chargé d'ordonner le repas; et sachant qu'il n'avait, depuis deux jours, rien pris que quelques biscuits, et que même, pour amuser son appétit, il s'était réduit à mâcher du mastic, je désirai qu'on nous donnât une quantité suffisante de poisson, au moins de deux espèces. Cependant mon compagnon se contenta des homards, et il en mangea entièrement à lu seul deux ou trois, s'arrêtant de tems en tems pour boire un petit verre d'eau-de-vie blanche, extrêmement forte, puis un grand verre d'eau chaude. Il but ainsi alternativement six verres au moins d'eau-de-vie et six grands verres d'eau chaude, persuadé que le homard, pour passer, avait besoin d'être ainsi arrosé. Nous bûmes ensuite deux bouteilles de Bordeaux, et nous nous séparâmes à quatre heures du matin.
Pope a jugé ses _soirées de homard_ dignes de passer à la postérité: on me pardonnera d'avoir entretenu le public d'une partie du même genre, puisque Lord Byron en est le héros.
Parmi les autres parties de cette espèce où j'eus l'avantage de me trouver avec lui, je me rappelle qu'un soir, revenant fort tard de quelqu'assemblée, nous vîmes de la lumière dans Bond-Street, chez Stevens, dont il était une ancienne pratique, et nous résolûmes d'y entrer souper. Nous y trouvâmes un de ses vieux amis, sir G*** W***, qui consentit à se joindre à nous. Aussitôt nous mîmes en réquisition les homards, l'eau-de-vie et l'eau chaude; et, comme à l'ordinaire, il était grand jour quand nous nous séparâmes.
LETTRE CLXXXII.
À M. MOORE.
23 mai 1814.
«Je ne puis résister au désir de vous faire passer le numéro du 3 juillet 1813, de la _Gazette du gouvernement de Java_, que Murray vient de m'envoyer. Que pensez-vous de nous voir, vous et moi, exciter les combats des journalistes dans les mers des Indes? Cela ne ressemble-t-il pas à de la gloire? cela n'a-t-il pas une sorte d'odeur de _postérité_? C'est quelque chose de divertissant de savoir qu'à cinq mille milles de nous de pauvres écrivains se font la guerre à notre sujet, tandis que nous sommes ici de si bon accord. Rapportez ce journal dans votre poche; nous en rirons ensemble comme j'en ai ri seul.
»Toujours tout à vous,»
BYRON.
Il parle souvent de cette circonstance dans le journal qu'il tint étant à l'étranger. Voici entre autres un passage des pensées détachées, où l'on verra que, par un léger manque de mémoire, il dit qu'il me montra cette gazette pour la première fois quand nous allions dîner.
«En 1814, Moore et moi allions ensemble dîner chez lord Grey, _in_ Portman-Square, quand je tirai de ma poche une _Gazette de Java_, que Murray m'avait envoyée, et dans laquelle se trouvait une longue controverse sur notre mérite relatif comme poètes. Il était assez amusant de nous voir aller dîner bras dessus bras dessous, tandis qu'ils se disputaient à cause de nous, et guerroyaient en notre honneur dans les mers de l'Inde; il est vrai que cette feuille avait six mois de date, et que les colonnes en étaient pleines de critique batavienne. Voilà ce que c'est que la renommée!»
LETTRE CLXXXIII.
À M. MOORE.
31 mai 1814.
«Comme probablement je ne vous verrai pas aujourd'hui, je vous écris pour vous prier, si cela ne dérange pas trop vos projets, de rester ici jusqu'à dimanche, sinon pour m'obliger moi-même, du moins pour faire plaisir à beaucoup d'autres personnes, qui seront bien fâchées de vous perdre. Quant à moi, je le répète encore, j'aimerais mieux que vous fissiez de plus longs séjours ici, ou que vous n'y vinssiez pas du tout; car ces courtes apparitions ne font que me rendre ensuite votre absence plus pénible.
»Vous croyez, j'en suis presque sûr, que je n'ai pas assez rendu justice à ce petit chef-d'œuvre de beauté avec lequel vous vouliez me marier. Mais si vous réfléchissez à ce que sa sœur a dit à ce sujet, vous vous étonnerez moins que mon amour-propre se soit alarmé, d'autant plus que je n'ai eu avec votre héroïne que les rapports les plus simples et les plus généraux de la société. Si lady *** avait paru le désirer, ou même ne pas s'y opposer, j'aurais poussé ma pointe, et j'aurais pu me marier, si toutefois l'autre partie eût été consentante, avec la même indifférence qui a glacé la mer de presque toutes mes passions. C'est cette même indifférence qui me rend si irrésolu, et qui me donne l'air capricieux. Ce n'est pas empressement pour de nouveaux objets: c'est que rien ne fait assez impression sur moi pour me fixer. Je n'éprouve pas non plus de dégoûts: je suis seulement indifférent à tout. La preuve en est que les obstacles, même les plus légers, sont sûrs de m'arrêter. Je ne saurais attribuer cela à de la timidite, car j'ai fait dans mon tems des choses assez impudentes; et, généralement parlant, les obstacles sont des aiguillons pour tout le monde. Il n'en est pas ainsi de moi; et si un brin de paille s'opposait à mon passage, je n'aurais pas l'énergie de me baisser pour le ramasser ou l'écarter.
»Je vous écris cette longue tirade, parce que je ne voudrais pas vous laisser supposer que je me moque de propos délibéré de vous ou de qui que ce fût. Si vous avez cette idée, au nom de saint Hubert, patron des chasseurs et des bêtes à cornes, mariez-moi à qui vous voudrez; n'importe, pourvu que cela convienne à un tiers, et que cela ne me prenne pas trop de tems pendant le jour.
»Toujours tout à vous, etc.»
LETTRE CLXXXIV.
À M. MOORE.
14 juin 1814.
«Je pourrais bien faire de la sensibilité maintenant, mais je ne le veux pas. La vérité est que j'ai essayé toute ma vie de m'endurcir le cœur, sans y réussir entièrement, quoique je sois en bon chemin; eh bien! vous ne sauriez croire combien je suis peiné de votre départ. Ce qui ajoute à mes regrets, c'est de vous avoir si peu vu au milieu de ces assemblées si nombreuses qu'elles en deviennent comme des déserts, et où il faudrait s'habituer, comme le chameau, à supporter la chaleur et la soif. Le printems dure si peu, et il est généralement si laid!
»Les journaux vous diront tout ce qu'on peut dire des empereurs, rois, etc. Ils ont dîné, soupé, et montré leurs figures communes dans tous les lieux publics et dans divers salons. Leurs uniformes sont assez bien, mais un peu écourtés aux basques; et leur conversation est un catéchisme, pour les demandes et les réponses duquel je vous renvoie à ceux qui l'ont entendu.
»J'ai dessein de quitter bientôt Londres pour Newsteadt. Dans ce cas, je ne serai pas loin de votre hermitage; et, à moins que Mrs. Moore ne vous retienne à la maison en vous donnant un nouvel héritier, nous pourrons vous voir. Vous viendrez chez moi, ou j'irai chez vous, comme vous voudrez, pourvu que nous nous voyions. J'ai reçu une invitation d'Aston, mais je n'ai pas dessein d'y aller. J'ai eu aussi des nouvelles de ***. Je serais bien aise de la revoir, car il y a des années que je ne l'ai vue; et quoique _le feu qui ne saurait se rallumer_ soit éteint en moi, je ne sais si _un de ces délicieux sourires d'autrefois_ ne pourrait me faire oublier un moment _la monotonie du fleuve de la vie_.
»Je vais chez R*** ce soir, à l'un de ces soupers qui devraient être des dîners. Je ne l'ai pas vu une seule fois, et sa femme très-rarement depuis votre départ. Je vous disais bien que vous étiez l'anneau principal de la chaîne qui nous liait. Quant à ***, nous n'avons pas échangé une parole depuis. Le départ du courrier ne me permet pas de continuer ce griffonnage. Je vous en dirai davantage une autre fois.
»Toujours tout à vous, mon cher Moore.
»_P. S._ Gardez le _Journal_[117]. Je me soucie peu de ce qu'il peut devenir; s'il a pu vous amuser, je suis charmé de l'avoir écrit. _Lara_ est fini: je le copie pour mon troisième volume, que l'on prépare en ce moment, mais plus de publication séparée.»
[Note 117: Le Journal dont j'ai donné précédemment des extraits. (_Note de Moore_.)]
À M. MURRAY.
14 juin 1814.
«Je vous renvoie votre paquet de ce matin. Avez-vous entendu dire que Bertrand soit revenu à Paris avec la nouvelle que Buonaparte a perdu la tête? Ce n'est qu'un _bruit_; mais si cela est vrai, je puis, comme Fitzgerald et Jérémie, de lamentable mémoire, élever des prétentions au titre de prophète pour avoir dit qu'il devait devenir fou, et cela dans l'avant-dernière strophe d'une certaine ode, qui, ayant été trouvée absurde par plusieurs critiques profonds, a d'autant plus de prétentions à l'inspiration qu'elle est plus inintelligible.
»Toujours tout à vous, etc.»
LETTRE CLXXXV.
À M. ROGERS.
19 juin 1814.
«Je suis toujours obligé de venir vous tourmenter par suite de mes balourdises: en voici une nouvelle. M. Wrangham s'est présenté plusieurs fois pour me voir, et j'ai perdu l'occasion de faire sa connaissance, ce dont je suis bien fâché; mais vous qui connaissez mes habitudes étranges et variables, vous n'en serez pas étonné; et, j'en suis sûr, vous n'attribuerez pas cette maladresse à aucun dessein d'offenser une personne qui m'a montré beaucoup de bienveillance, et dont la réputation et les talens lui donnent des droits à l'estime générale. Je me lève très-tard; je passe ensuite la matinée à faire des armes et à boxer, et à une infinité d'autres exercices très-salutaires, mais qui n'auraient rien d'agréable pour mes amis, que je suis forcé de ne point recevoir pendant ce tems-là. Je ne sors jamais que le soir; et je n'ai pas eu le bonheur de rencontrer une seule fois M. Wrangham, chez lord Lansdowne ou chez lord Jersey, où j'espérais lui présenter mes respects.
»Je voulais lui écrire; mais quelques mots de vous feront plus d'effet que tous les _sesquipedalia verba_ dont j'aurais pu m'aviser en cette occasion. Qu'il me suffise de dire que, sans le vouloir, je trouve moyen de désobliger tout le monde, et que j'en suis désolé après.
»Toujours tout à vous, etc.»
Les billets suivans, non datés, et adressés à M. Rogers, doivent avoir été écrits vers cette époque.
Dimanche.
«Je suis charmé que vous n'alliez pas chez Corinne, car je venais, à l'instant, d'envoyer une excuse; je ne me sens pas assez bien pour y aller ce soir. Je ne crois pas avoir besoin d'en envoyer une autre à Shéridan pour son invitation de mercredi, que je suppose avoir bien entendu de la même manière que vous. Avec lui, il ne faut pas prendre au pied de la lettre l'axiome de Mirabeau, _les mots sont des choses_.
»Toujours tout à vous.»
«Je viendrai vous voir à sept heures moins un quart, si cela peut vous convenir. Je vous renvoie _Sir Proteus_[118]; je vous en dirai seulement comme disait Johnson à quelqu'un: _Et nous sommes encore vivans après cela_.
»Croyez-moi toujours, etc.»
[Note 118: Pamphlet satirique dans lequel tous les écrivains de l'époque étaient attaqués. (_Note de Moore_.)]
Mardi.
«Shéridan était d'abord trop sobre hier pour se rappeler votre invitation; mais il en a retrouvé le souvenir au fond de la troisième bouteille. Mme de Staël a accablé Withbread à force de parler; Shéridan s'est moqué d'elle; elle a confondu sir Humphry, et mis absolument votre serviteur à la torture. Le reste, grands noms cependant sur le livre rouge, n'étaient là que de purs segmens du cercle. Mademoiselle a dansé une sarabande russe avec beaucoup de force, de grâce et d'expression.
»Toujours, etc.»
A M. MURRAY.
21 juin 1814.
«Je suppose que _Lara_ est allé à tous les diables, ce qui n'est pas grand dommage; seulement, laissez-le moi savoir, ce qui m'évitera la peine de copier le reste, et, ce _reste_, jetez-le au feu. Cela ne me tourmente pas du tout; je ne serais pas fâché de n'avoir pas à continuer la copie qui va très-lentement. Ainsi, vous voyez que vous pouvez parler avec franchise; si toutefois je me trompais, dites-le moi encore, afin que je sois moins paresseux.
»Tout à vous, etc.»
LETTRE CLXXXVI.
A M. ROGERS.
27 juin 1814.