Uvres Completes De Lord Byron Tome 10 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 19

Chapter 193,918 wordsPublic domain

«J'ai lu les _Querelles des Auteurs_ (autre classe de boxeurs), c'est une nouvelle d'Israëli, cet auteur si amusant et si érudit. Il paraît que c'est une troupe irritable; je voudrais bien en être dehors. Je ne marcherai pas avec eux jusqu'à Coventry: c'est insipide. Que diable avais-je besoin de me mêler d'écrivailler? Il est trop tard pour me le demander; tous les regrets sont superflus. Mais si c'était à recommencer..... j'écrirais tout de même, je parie. Tel est l'homme, ou du moins, tel je suis; cependant, j'aurais meilleure opinion de moi-même, si j'avais le bon sens de m'arrêter où j'en suis. Si j'ai une femme, que cette femme ait un fils, n'importe de qui, j'élèverai mon héritier de la manière la plus anti-poétique, j'en ferai un légiste, ou un pirate, ou quoi que ce soit. Mais, s'il se met à écrire, je serai sûr qu'il n'est pas à moi, et je m'en débarrasserai en lui mettant un billet de banque dans la main. Il est trop bonne heure, il faut que j'écrive une lettre.»

Dimanche, 20 mars.

«J'avais intention d'aller chez lady Hardwicke: je n'irai pas. Au commencement de chaque journée, j'ai toujours intention d'aller à quelque partie; mais, à mesure que le jour s'avance, mon envie diminue; je sors rarement, et, quand je le fais, je m'en repens toujours. Cette assemblée eût pu être agréable, l'hôtesse, du moins, est une femme supérieure. Demain, chez lady Lansdowne; mercredi, chez lady Heathcote: il faut que je prenne sur moi d'aller à quelqu'une de ces soirées; cela aurait l'air trop impoli, et il vaut mieux faire comme les autres... que le diable les confonde!

«J'ai lu Machiavel et quelques passages çà et là de Chardin, Sismondi et Bandello. J'ai lu aussi le numéro quarante-quatre de la _Revue d'Édimbourg_ qui vient de paraître: on m'y fait un fort beau compliment. Je ne sais si cela est très-honorable pour moi; mais cela fait assurément beaucoup d'honneur à l'auteur, parce qu'il m'avait auparavant amèrement critiqué. Bien des gens rétracteront des éloges; il n'y a qu'un homme de beaucoup d'esprit qui sache rétracter un jugement défavorable. J'ai souvent, depuis mon retour en Angleterre, entendu Jeffrey vanté par ceux qui le connaissent pour autre chose que pour ses talens. Je l'admire, non pour les éloges qu'il m'a donnés, on m'a tant prodigué d'éloges et de censures que l'habitude m'y a également rendu indifférent autant qu'à vingt-six ans on peut être indifférent à quoi que ce soit, mais parce qu'il est peut-être le seul homme capable d'en agir ainsi d'après les rapports que nous avons eus ensemble; il n'y a qu'une grande ame qui ait pu hasarder tant de générosité. La hauteur à laquelle il s'est élevé ne lui a pas donné de vertiges; un homme de peu de talent eût persisté dans son système de critique jusqu'à la fin. Quant à la justice des éloges qu'il a faits de mes ouvrages, c'est une affaire de goût. Bien des gens la mettent en question et sont charmés de le faire.

»Lord Erskine est venu aujourd'hui. Il a dessein de continuer jusqu'au moment actuel ses réflexions sur la guerre, ou plutôt sur les guerres: j'espère qu'il le fera. Il faut que j'envoie chez Murray pour presser la reliure de son pamphlet; lord Erskine m'a promis de le corriger et d'y ajouter des notes marginales. Quoique ce soit de sa main, ce sera un trésor; les années ne feront qu'en augmenter la valeur. Erskine attend beaucoup de l'histoire que nous promet Mackintosh. Quand elle sera finie, ce sera indubitablement un ouvrage classique.

»J'ai encore boxé hier avec Jackson, et je le ferai demain; mes esprits s'en trouvent fort bien, quoique mes bras et mes épaules en soient engourdis. _Memento_. Assister au dîner des pugilistes, le marquis Hantley occupera le fauteuil........................................... .......................................................................

»Lord Erskine croit que les ministres courent grand risque d'être renvoyés. Tant mieux pour lui. Pour moi, que m'importe qui entre au ministère ou qui en sort? nous avons besoin d'autre chose que d'un changement de ministère, et dans quelques jours nous l'aurons.

»Je me rappelle que, me promenant à cheval, de Chrisso à Castri (Delphes), au pied du Parnasse, je vis six aigles en l'air[91]. Il est extraordinaire d'en voir autant à la fois; et mon attention fut attirée, non par leur espèce qui est assez connue, mais par leur nombre.

[Note 91: Ce passage se trouve déjà dans le premier volume. Nous l'avons toutefois laissé subsister ainsi, à cause de la manière inattendue et singulière dont il y est introduit. (_Note de Moore_.)]

»Le dernier oiseau que j'aie tiré, c'est un aiglon, sur les bords du golfe de Lépante, près Voshtza. Il n'était que blessé et j'essayai de le sauver; son œil était si brillant! mais il languit quelques jours et mourut. Depuis cette époque, je n'ai jamais essayé de tuer un oiseau et je ne l'essaierai jamais. Je ne sais ce qui rappelle maintenant ces deux circonstances à la fois dans ma tête. Je viens de lire Sismondi; il n'y a rien dans son livre qui puisse faire naître ce double souvenir.

»J'aime beaucoup Braccio di Montone, Giovanni Galeazzo et Eccelino. Ce dernier n'est pas Eccelino Braccioferro, comte de Ravennes, dont je voudrais suivre l'histoire. Il y a une belle gravure dans Lavater, d'après un tableau de Fuseli, de ce Ezzelin penché sur le corps de Médune, qu'il vient de punir pour s'être légèrement écartée de la foi jurée, pendant qu'il était à la croisade.

Il a eu raison... mais je voudrais connaître cette histoire plus à fond.» ............................................................. ....................................................................

Mardi, 22 mars.

«Hier, soirée chez lord Lansdowne; aujourd'hui, chez lady Charlotte Gréville; quelle perte déplorable de tems! Je n'ai rien appris des autres ni aux autres, j'ai bavardé sans idées; et si quelque chose de semblable à une idée s'est présenté à mon esprit, ce n'était pas sur les misérables objets dont nous nous entretenions. Ah! ah! Et c'est ainsi que la moitié de Londres passe ce qu'on appelle la vie. Demain, encore soirée chez lady Heathcote. Irai-je? Oui, pour me punir de n'avoir pas un but, et de ne pas m'y fixer.

»Réfléchissons un peu; qu'ai-je vu? La seule personne qui ait excité mon attention est lady C. L***, fille aînée de lady S***. On dit qu'elle n'est pas jolie; je n'en sais rien: tout ce qui plaît est joli; mais il y a de l'ame sur sa figure: elle change souvent de couleur; et puis il y a, dans toutes ses manières, la timidité de l'antilope, ce que j'aime tant, que je l'ai plus observée qu'aucune des autres femmes présentes, et que je n'ai détourné les yeux de dessus elle que quand je craignais qu'elle ne remarquât l'admiration qu'elle m'inspirait et n'en fût embarrassée. Après tout, peut-être y a-t-il ici une association d'idées et de sentimens; elle est grande amie d'Augusta, et je ne saurais m'empêcher d'avoir du goût pour tout ce qu'elle aime.

»La marquise, sa mère, m'a parlé quelque tems; j'ai été vingt fois sur le point de la prier de me présenter à sa fille; mais je n'ai pas osé, à cause de ma querelle avec les Carlisle.

»Le comte Grey m'a parlé en riant d'un paragraphe du dernier _Moniteur_, qui, parmi d'autres symptômes de rebellion en Angleterre, compte la _sensation_ occasionée dans toutes les gazettes du gouvernement par les _Vers sur les Larmes_ (de la princesse Charlotte). _Seulement_ il fait un _roman_ d'une _épigramme_, encore d'une épigramme qui n'en est une que dans l'acception grecque primitive de ce mot. Je m'étonne que le _Courrier_ et nos autres journaux n'aient pas traduit ce passage du _Moniteur_, en y ajoutant un petit commentaire.

»La princesse de Galles, à ce que m'a dit M. Locke, a commandé à Fuseli quelques tableaux tirés du _Corsaire_, en lui laissant le choix des sujets. Fatigué, ennuyé, égoïste et rendu, je vais me coucher.

»_Roman_, ou du moins _romance_, signifie quelquefois une chanson comme dans l'espagnol. Je suppose que c'est ce qu'aura voulu dire le _Moniteur_, à moins qu'il n'ait confondu avec le _Corsaire_.»

Albany, 28 mars.

«J'ai pris ce soir possession de mes nouveaux appartemens que j'ai loués de lord Althorpe, avec un bail de sept ans. Ils sont spacieux; il y a de la place pour mes livres, mes sabres et autres curiosités que je pourrai maintenant avoir dans ma propre maison. Ces jours derniers, ou plutôt toute la semaine dernière, j'ai été très-sobre dans mes repas, très-régulier dans mes exercices, et cependant je ne m'en porte pas mieux.

»Hier, j'ai dîné tête à tête avec Scrope Davies, au Cacaotier; nous sommes restés à table depuis six heures jusqu'à minuit; nous avons bu, entre nous deux, une bouteille de Champagne et six de Bordeaux; ces deux vins n'ont jamais d'effet sur moi. J'ai offert à Scrope de le reconduire dans ma voiture; mais il était gris et tourné à la dévotion. J'ai été obligé de le laisser sur ses genoux, adressant je ne sais quelle prière à je ne sais quelle idole. Point de mal à la tête ni au cœur la nuit passée ni aujourd'hui. Je me suis levé comme à l'ordinaire, peut-être même de meilleure heure; j'ai boxé avec Jackson _usque ad sudorem_, et me suis porté beaucoup mieux que je n'avais fait depuis plusieurs jours. Je n'ai pas eu de nouvelles de Scrope depuis. Je lui ai payé hier 4,800 livres sterling que je lui devais depuis quelque tems; j'aurais voulu m'acquitter plus tôt, et je me sens aujourd'hui l'ame fort soulagée de l'avoir fait.

»Augusta me tourmente pour que je me raccommode avec Carlisle. J'ai refusé les sollicitations de tous les autres à ce sujet; mais elle, je ne saurais rien lui refuser. Ainsi, il le faudra donc faire; encore que j'eusse autant aimé boire du vinaigre, ou manger un crocodile. Voyons... Ward, les Holland, les Lamb, les Rogers, etc., plus ou moins, tous se sont efforcés depuis deux ans d'apaiser cette querelle, fruit de quelques malheureux vers. Je rirai bien si Augusta en vient à bout.

»J'ai lu un peu de beaucoup de choses: demain, j'aurai mes livres ici; heureusement cette chambre les contiendra tous. Il faut que je me crée quelque occupation; voilà que je recommence à _me manger_ le cœur.»

8 avril.

«Hors de Londres pendant six jours. À mon retour, j'ai trouvé ma pauvre petite idole, Napoléon, renversé de son piédestal: les voleurs sont dans Paris. C'est bien sa faute; comme Milon, il a voulu fendre le chêne[92]; mais il s'est refermé, ses mains y ont été prises, et maintenant les animaux sauvages et domestiques, le lion, l'ours, jusqu'à l'âne ignoble, tous le mettent en pièces. Cet hiver moscovite lui a glacé les bras; depuis, il s'est défendu avec les pieds et avec les dents. Ces dernières peuvent encore laisser des marques; et je soupçonne que, même en ce moment, il pourrait bien leur jouer un tour de sa façon. Il est sur leurs derrières, entre eux et leurs patries. _Question_... Y rentreront-ils jamais?»

[Note 92: Il se servit dans son _Ode à Napoléon_ de cette pensée, aussi bien que des exemples historiques qu'il cite dans le paragraphe suivant.]

Samedi, 9 avril 1814.

«Voilà un jour dont il faut prendre date!

»Napoléon Buonaparte a abdiqué le trône du monde. Il me semble que Sylla fit mieux; car il se vengea d'abord, et résigna sa puissance quand il fut arrivé au faîte, rouge encore du sang de ses ennemis, exemple le plus beau que l'on connaisse du dédain d'un grand homme pour des misérables. Dioclétien aussi abdiqua fort bien. Amurat, pas trop mal, s'il fût devenu autre chose qu'un derviche. Charles-Quint, pas trop bien... Mais Napoléon, le plus mal de tous. Quoi! attendre qu'ils soient dans sa capitale, et alors parler de son empressement à quitter ce qu'il ne possède déjà plus! Quel moine pleureur, quel hypocrite charlatan est-ce là? Denis, à Corinthe, était encore roi en comparaison. Et puis, l'île d'Elbe pour retraite! Si c'était Caprée, j'en serais bien moins étonné. Je vois que l'esprit des hommes dépend de leurs fortunes, et en fait partie. Je suis entièrement confondu, désenchanté.

»Je ne sais, mais il me semble que moi, qui ne suis qu'un insecte en comparaison de cette créature colossale, j'ai risqué ma vie pour des enjeux qui n'étaient pas la millionième partie de ceux de cet homme. Mais, après tout, peut-être une couronne ne vaut-elle pas la peine qu'on meure pour essayer de la conserver. Cependant survivre à Lodi, pour en venir là!!! Oh! si Juvénal ou Johnson pouvaient revenir à la vie! _Expende, quot libras in duce summo invenies?_ Je savais qu'ils ne pesaient pas grand'chose dans la balance de la mortalité, mais je croyais que de leur vivant cette poussière portait plus de _carats_. Hélas! ce diamant impérial a une place; à peine est-il bon maintenant pour un instrument de vitrier; la plume de l'histoire ne l'évaluera pas à un ducat!

»Bah! en voilà trop sur ce sujet. Je ne l'abandonnerai pas, quoique tous ses admirateurs l'aient fait, et que ses chefs lui refusent leur épée.»

10 avril.

«Je ne sais si je puis dire que je sois parfaitement heureux quand je suis seul, mais ce dont je suis sûr, c'est que je ne suis jamais long-tems en la compagnie de celle même que j'aime trop bien, Dieu le sait, et le diable aussi probablement, sans soupirer après la compagnie de ma lampe et de ma bibliothèque si complètement sens dessus dessous[93]. Même de jour je renvoie ma voiture plus souvent que je ne m'en sers. _Per esempio_, je ne suis pas sorti de chez moi depuis quatre jours, mais j'ai boxé, les fenêtres ouvertes, avec Jackson, pour faire de l'exercice, une heure durant chaque jour, pour atténuer et tenir en haleine la partie éthérée de mon être. Plus la fatigue est violente, mieux je me trouve pendant tout le jour, et le soir je me trouve dans une douce langueur, dans un état d'anéantissement qui a pour moi tant de charmes! Aujourd'hui j'ai boxé une heure, fait une ode à Napoléon, je l'ai copiée, j'ai mangé six biscuits, bu quatre bouteilles de soda-water, et lu pour passer le reste du tems. J'oubliais, j'ai donné une foule d'avis à ce pauvre *** que sa maîtresse rend malheureux et qu'elle rendra malade. Je suis un fameux gaillard de donner des avis et des conseils à propos de femmes. N'importe, puisque mon pénitent ne tient compte ni des uns ni des autres.»

[Note 93: «Quoique j'aie beaucoup vu le monde, dit Pope, et que je l'aime beaucoup, je préfère encore la lecture à la compagnie, et je suis plus heureux quand je suis seul à lire, qu'au sein de la plus agréable société.» (_Note de Moore_.)]

19 avril 1814.

«Il y a de la glace aux deux pôles, au nord et au midi; toujours les extrêmes se ressemblent: le malheur n'appartient qu'aux degrés les plus élevés et les plus bas de l'échelle, à l'empereur et au mendiant quand ils ont perdu, l'un son trône, l'autre sa dernière pièce de douze sous. Il y a certainement un insipide, un infernal point médium, une ligne équinoxiale, mais où? personne ne le sait, si ce n'est sur les cartes et les globes.

«Tous les jours écoulés n'ont fait qu'éclairer notre marche vers le néant et la mort.

»Je ne continuerai pas plus long-tems ce journal, ce fanal du passé, et pour m'empêcher de revenir comme un chien, à ce que ma mémoire a vomi, je déchire les pages blanches de ce cahier et j'écris sur la dernière avec de l'_ipécacuanha_: Les Bourbons sont rétablis sur le trône!!! Au diable la philosophie! Certainement il y a long-tems que je méprise les hommes et moi-même, mais je n'avais pas encore craché à la figure de l'espèce à laquelle j'appartiens. Ô sot que je suis! je deviendrai fou!»

La lecture de ce singulier journal a fait suffisamment connaître au lecteur les principaux événemens de cette période de l'histoire de Lord Byron; la publication du _Corsaire_, les attaques que les journaux dirigèrent contre l'auteur: il ne me reste plus qu'à placer ici une partie de sa correspondance pour bien faire connaître ce qui se passait dans son cœur à cette époque.

A M. MURRAY.

Samedi, 3 janvier 1814.

«Excusez la saleté de mon papier; c'est l'avant-dernière demi-feuille d'une main. Je vous renvoie avec mes remerciemens votre livre et le _London-Chronicle_. Le _Corsaire_ est copié, il est maintenant chez lord Holland, mais je désirerais que M. Gifford pût l'avoir ce soir.

«M. Dallas est bien méchant: ainsi je vous ai offensés, vous et lui, quand je voulais être agréable à l'un au moins, et certainement ne pas déplaire à l'autre. J'espère lui faire entendre raison. J'ai bonne idée de ce nouveau poème, mais on ne peut être sûr de rien. Si je puis le ravoir de chez lord Holland, je vous l'enverrai. Toujours tout à vous, etc.»

Il avait fait présent du prix du _Corsaire_ à M. Dallas, qui raconte ainsi la manière dont la chose se passa: «Le 28 décembre, je fis le matin visite à Lord Byron, que je trouvai composant le _Corsaire_. Il y travaillait depuis quelques jours, et me lut ce qu'il en avait déjà fait. Après quelques observations, il me dit qu'il le finirait en peu de tems, et me pria d'en accepter la propriété. Je fus très-surpris. Il est vrai qu'avant de connaître la valeur de ses ouvrages, il avait déclaré qu'il n'entendait jamais en retirer un sou, et qu'il m'abandonnait le produit, quel qu'il fût, de tout ce qu'il pourrait écrire. Cette promesse devint nulle de droit dès qu'il s'agit de milliers et non plus de quelques centaines de livres sterling; je suis à cet égard pleinement de l'avis de l'illustre auteur de _Wawerley_: l'homme prudent et honnête n'accepte pas les présens qu'on lui offre dans un premier mouvement, et qu'on pourrait ensuite se repentir de lui avoir faits. Cette pensée m'agitait lors de la vente de _Childe-Harold_, et je lui en fis l'observation. Il n'avait point disposé de la propriété du _Giaour_ et de _la Fiancée_, quoiqu'ils se vendissent avec la plus grande rapidité, et je ne pensais pas qu'il songeât à me faire cadeau d'aucun autre de ses ouvrages. Mais comme il persistait dans sa résolution de ne pas en retirer lui-même le fruit, je ne me fis point scrupule d'accepter la propriété du _Corsaire_, et lui en exprimai toute ma reconnaissance. Il me pria de venir entendre chaque matin la lecture de ce qu'il aurait fait la veille: je le fis et je fus étonné de la rapidité avec laquelle il composait. Il me remit le poème terminé le 1er janvier 1814, en me disant que je lui faisais beaucoup de plaisir de l'accepter, et qu'il me laissait absolument libre d'en traiter avec tel libraire que je voudrais.»

Cette dernière circonstance donna naissance à la petite difficulté entre le noble poète et son libraire, à laquelle le billet précédent fait allusion.

À M. MURRAY.

Janvier 1814.

«Je répondrai à votre lettre ce soir; en attendant, qu'il me suffise de vous dire qu'il n'y a pas eu de ma part la moindre intention de vous faire de la peine: je voulais seulement rendre service à Dallas, et me disculper de toute accusation possible d'écrire pour autre chose que la gloire. Si je retire quelque profit de ma peine, soyez sûr que je ne l'applique pas à mes propres nécessités, du moins je ne l'ai pas encore fait, et j'espère ne le faire jamais.

»_P. S._ Je répondrai ce soir et j'arrangerai tout avec Dallas. Je vous remercie de l'estime personnelle que vous me témoignez; soyez sûr que j'en fais le plus grand cas.»

LETTRE CLV.

À M. MOORE.

6 janvier 1814.

«J'ai sous presse une grande diable d'histoire, en vers alexandrins, intitulée _le Corsaire_; c'est une île de pirates peuplée de gens sortis de mon cerveau. Vous pouvez aisément supposer que, dans les trois chants, ils se permettent une multitude de petites peccadilles: maintenant je vous dédie ce chef-d'œuvre, si vous voulez bien l'accepter. C'est bien positivement la dernière fois que j'essaie l'opinion littéraire du public, jusqu'à trente ans, si je vis toutefois jusqu'à cet âge où commence la décadence................................ ........................................................................

»Thomas, vous êtes un homme bien heureux, mais si vous voulez que nous le soyons aussi, il faut venir à Londres, comme vous l'avez fait l'année passée. Nous aurons une foule de choses à dire, à voir et à entendre. Donnez-moi de vos nouvelles.

»_P. S._ Arrive que pourra, vous êtes sûr de votre dédicace; elle est faite et je la copierai au net ce soir, si quelque affaire ou quelque plaisir ne m'en empêche d'ici là. _Amant alterna Camænæ_.»

À M. MURRAY.

7 janvier 1814.

«La dédicace ne vous plaît pas, fort bien, en voilà une autre; mais vous enverrez la première à M. Moore, afin qu'il voie bien que je l'avais écrite. Je vous envoie aussi des épigraphes pour chaque chant. Vous conviendrez que si un éléphant peut avoir plus de sagacité, il ne saurait être plus docile que

»Votre, etc.»

BYRON.

»_P. S._ Le nom est changé de nouveau, ce sera _Médora_[94].»

[Note 94: C'était d'abord _Génèvra_ et non _Francesca_, comme le prétend M. Dallas.]

LETTRE CLVI.

À M. MOORE.

8 janvier 1814.

«Comme il ne serait pas juste de vous forcer à accepter _une_ dédicace sans vous en avoir prévenu, je vous en envoie _deux_; je vais vous dire pourquoi _deux_. M. Murray, qui se donne quelquefois des airs de critique, ce que je souffre de pur étonnement, prétend que la première pourrait vous faire du tort. Dieu m'en préserve! voilà la seule raison qui me fait l'écouter. Le fait est que c'est un damné tory, et je parierais bien qu'il y a de l'égoïsme au fond de ses objections. C'est l'allusion à l'Irlande qui n'a pas l'avantage de lui convenir; que le diable l'emporte, tout bon homme qu'il soit! Il est vrai que sans cela le diable ne voudrait pas se donner la peine de l'emporter.

»Faites votre choix; il n'y a que Murray et Dallas qui aient vu l'une ou l'autre; Dallas est entièrement de mon avis et préfère la première[95]. Pour moi, mon seul but est de donner à vous et au monde un témoignage de l'admiration et de l'estime que j'ai pour vous. En fait de prose, je n'y connais rien; je ne distinguerais pas celle d'Addisson de celle de Johnson: toutefois, j'essaierai de corriger ma cacologie. Voyez, je vous prie, examinez; dans tous les cas, ne prenez en mauvaise part ni l'une ni l'autre dédicace.

[Note 95: La première fut naturellement celle que je préférai. Voici la seconde:

7 janvier 1814.

MON CHER MOORE,

«Je vous avais écrit une longue dédicace que je supprime: elle contenait, il est vrai, sur vous bien des choses que beaucoup de gens eussent été charmés de lire, mais il y en avait trop sur la politique, la poésie, etc.; et elle se terminait par un sujet sur lequel un auteur est toujours trop prolixe, _moi-même_. J'aurais pu la recommencer; mais à quoi bon? Mes éloges n'eussent rien pu ajouter à votre réputation si brillante et si bien méritée; et quant à ma juste admiration pour vos talens, et aux charmes que je trouve dans votre commerce, ils vous sont suffisamment connus. En profitant de la permission que vous avez bien voulu m'accorder de vous dédier cet ouvrage, j'aurais voulu qu'il fût plus digne de vous être offert, et plus proportionné aux sentimens et à l'estime que je professe pour vous.

»Votre très-affectionné serviteur,»

BYRON.]

»Ma dernière épître vous aurait probablement mis à la torture; mais le diable, qui doit être poli dans ces sortes de circonstances, l'a été dans celle-ci et l'a emportée en lieu convenable..................... .....................................................................

»N'est-ce pas étrange? le sort auquel j'avais dit qu'elle avait échappé avec ***, elle y a succombé avec l'honorable ***. Ne pourrais-je pas élever des prétentions au titre de devin, comme M. Fitzgerald l'a fait dans le _Morning-Herald_, pour avoir prophétisé la chute de Buonaparte, que, par parenthèse, je ne crois pas encore rendu. Je voudrais qu'il prît le dessus et battît tous vos souverains légitimes; car j'ai une haine mortelle pour toutes, ces royales vieilleries. Mais je m'aperçois que je commence un traité de politique.

»Toujours tout à vous, etc.»

À M. MURRAY.

11 janvier 1814.