Uvres Completes De Lord Byron Tome 10 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 18

Chapter 183,811 wordsPublic domain

»J'ai lu le _Morning-Post_ à mon lever, contenant la bataille de Bonaparte, la destruction de la douane et un article sur moi, long comme ma généalogie, et injurieux à l'ordinaire.

»Hobhouse est de retour en Angleterre; c'est le meilleur de mes amis, le plus gai, et un homme du talent le plus vrai et le plus solide.

»Le _Corsaire_ a été imaginé, écrit, publié, etc., depuis que je n'ai mis la main à ce journal. On dit qu'il réussit fort bien; il a été écrit _en amore_ et beaucoup d'après la _vie réelle_. Murray est content de la vente; et si le public est aussi content de l'acquisition, c'est tout ce qu'il faut.»

9 heures.

«Je suis allé chez Hanson pour affaires. J'ai vu Rogers, et reçu un billet de lady Melbourne, _qui dit que l'on dit que_ je suis bien triste. Je ne sais si je le suis ou non. La vérité est que j'ai beaucoup de _cette périlleuse drogue qui fait un poids dans le cœur_. Il vaut mieux qu'ils prennent cela pour le résultat des attaques des journaux, que s'ils en connaissaient la véritable cause; mais... Ah!... ah!... toujours un _mais_ à la fin du chapitre.

»Hobhouse m'a conté mille anecdotes de Napoléon, toutes vraies et excellentes; cet Hobhouse est le plus divertissant compagnon que je connaisse, et un fort bel homme, par-dessus le marché.

»J'ai lu un peu, j'ai écrit quelques lettres et quelques billets, et je suis seul, ce que Locke appelle être en mauvaise compagnie: _Ne soyez jamais seul, jamais oisif_! L'oisiveté est un mal, d'accord; mais je ne vois pas grand mal dans la solitude. Plus je vois les hommes, moins je les aime. Si je pouvais seulement en dire autant des femmes, tout serait pour le mieux. Eh! pourquoi ne le pourrais-je pas? J'ai vingt-six ans, mes passions ont eu de quoi se satisfaire, mes affections de quoi se refroidir, et _cependant... cependant_... toujours des _mais_ et des _cependant_. «Très-bien, vous êtes un marchand de poisson... Retirez-vous dans un couvent.» Ils se moquent de moi à plaisir.»

Minuit.

«J'ai commencé une lettre que j'ai jetée au feu; j'ai lu... tout cela inutilement. Je n'ai point fait de visite à Hobhouse, comme je l'avais promis et comme je l'aurais dû: n'importe, c'est moi qui y perds... Fumé des cigares.

»Napoléon! cette semaine décidera son sort. Tout semble contre lui; mais je crois et j'espère qu'il sortira vainqueur de la lutte, ou que du moins il chassera les envahisseurs. Quel droit avons-nous d'imposer tel ou tel souverain à la France? Oh! une république! Tu dors, Brutus! Hobhouse est plein d'anecdotes qu'il a recueillies sur le continent concernant cet homme extraordinaire; toutes en faveur de son courage et de ses talens, mais contre sa bonhomie. Cela n'est pas étonnant: comment, lui, qui connaît si bien le genre humain, pourraît-il ne pas le haïr et le mépriser?

»Plus l'égalité est grande, plus les maux se distribuent impartialement; ils deviennent plus légers en se divisant davantage: or donc, une république!

»Encore des invitations de Mme de Staël; je n'y veux pas répondre. J'admire ses talens; mais, en vérité, sa société est assommante: c'est une avalanche qui vous enterre sous une masse de brillantes futilités. Tout cela n'est que de la neige et des sophismes.

»Irai-je chez Mackintosh mardi? je ne suis pas allé chez le marquis de Lansdowne, ni chez miss Berry; ce sont cependant deux maisons fort agréables. Celle de Mackintosh l'est aussi; mais je ne sais, il n'y a rien à gagner à toutes ces parties, à moins qu'on ne doive y rencontrer la dame de ses pensées.

»Je m'étonne comment diable qui que ce soit a pu faire ce monde, pourquoi avoir fait des _dandies_, par exemple, des rois, des _fellows_ de collége[88], des femmes _d'un certain âge_, bon nombre d'hommes de tout âge, et moi surtout!

_Divesne, prisco natus ab Inacho, Nil interest, an pauper et infima De gente, sub dio moreris, Victima nil miserantis Orci._ ................................ _Omnes eodem cogimur_.

[Note 88: On appelle _fellows_ ceux qui ont pris des grades dans une université, et ont été élus de certaines pensions prises sur les fonds de leur collége particulier; pensions qui ne donnent aucunes fonctions, n'obligent pas même à la résidence, et ne se perdent que par le mariage du sujet, qui doit être célibataire pour continuer à en jouir. (_N. du Tr._)]

»Il y a-t-il quelque chose au-delà? Qui le sait? ceux qui ne le peuvent pas dire. Qui nous dit qu'il y ait effectivement un autre monde? ceux qui ne le peuvent pas savoir. Quand le sauront-ils? peut-être au moment où ils s'y attendront le moins, et généralement au moment où ils ne le souhaiteront pas. Sous ce dernier objet, tous les hommes ne sont pas égaux: cela dépend beaucoup de l'éducation, un peu des nerfs et des habitudes, mais surtout de la digestion.»

Samedi, 19 février.

«Je viens de voir Kean dans le rôle de Richard. Parbleu, voilà un homme qui a de l'ame, de la vie, de la nature, de la vérité, sans exagération ni diminution. Kemble est parfait dans Hamlet; mais Hamlet n'est pas dans la nature. Richard est un homme, et Kean est absolument Richard. Maintenant, à mes affaires...

»Je suis allé chez Waite. Mes dents sont blanches et en bon état; mais il dit que j'en grince dans mon sommeil, et que j'en émousse la pointe. Le sommeil ne m'est pas favorable, et cependant je lui fais ma cour quelquefois douze heures sur vingt-quatre.»

20 février.

«À peine levé, j'ai déchiré deux feuilles de ce journal, je ne sais pas pourquoi. Hodgson m'est venu voir, et sort d'ici à l'instant. Il a beaucoup de bonhomie, bien d'autres bonnes qualités et bien plus de talens qu'on ne lui en accorde, hors du petit cercle de ses amis intimes.

»Une invitation à dîner chez lord Holland pour y rencontrer Kean. Cet acteur le mérite et j'espère qu'en fréquentant la bonne société, il évitera le malheureux défaut qui a été la ruine de Cooke. Il est maintenant plus grand que lui sur la scène, et ne saurait être moins que lui dans le monde. Un des journaux le critique et le déprécie stupidement. Je crois qu'hier soir il a été un peu inférieur à ce qu'il m'avait paru la première fois. Ce pourrait bien être l'effet de toutes ces petites critiques de détails, mais j'espère qu'il a trop de bon sens pour en faire le moindre cas. Il ne peut s'attendre à conserver sa supériorité actuelle ou même à monter plus haut, sans exciter la jalousie de ses camarades, et les critiques de leurs partisans. Mais s'il ne parvient pas à triompher d'eux tous, il ne reste plus de chance au mérite dans ce siècle d'intrigues et de cabales.

»Je voudrais avoir le talent du drame, je ferais une tragédie _maintenant_. Mais non, il est trop tard. Hodgson parle d'en écrire une; je crois qu'il réussira, et que Moore devrait essayer aussi. Il a beaucoup de talens, et des talens variés; en outre il a beaucoup vu et beaucoup réfléchi. Pour qu'un auteur touche les cœurs, il faut que le sien ait senti, mais que peut-être il ait cessé d'être le jouet des passions. Quand vous êtes sous leur influence, vous ne pouvez que les sentir, sans être capable de les décrire, pas plus qu'au milieu d'une action importante, vous n'êtes capable de vous tourner vers votre voisin et de lui en faire le récit! Quand tout est fini, irrévocablement fini, fiez-vous-en à votre mémoire; elle n'est alors que trop fidèle.

»Je suis sorti, j'ai répondu à quelques lettres, bâillé de tems en tems et lu les _Brigands_ de Schiller: la pièce est bien, mais _Fiesque_ vaut mieux; Alfiéri et l'_Aristodème_ de Monti sont encore infiniment supérieurs. Les tragiques italiens ont plus d'égalité que les allemands.

»J'ai répondu au jeune Reynolds, ou plutôt je lui ai accusé réception de son poème, _Safie_. Ce jeune homme a du talent, mais beaucoup de ses pensées sont empruntées, _d'où?_ c'est aux écrivains de _Revues_ à le chercher. Je n'aime pas à décourager un débutant, et je crois, bien qu'il soit un peu rude et plus oriental, qu'il le serait s'il avait vu la scène où il place son histoire: il a beaucoup de moyens; à coup sûr ce n'est pas la chaleur qui lui manque.

»J'ai reçu une singulière épître, et la manière dont elle m'est parvenue, par les mains de lord Holland, n'est pas moins curieuse que la lettre elle-même, qui du reste est flatteuse et fort jolie.»

Samedi, 27 février.

«Me voici, ici seul, au lieu d'être à dîner chez lord Holland, où j'étais invité; mais je ne me sens disposé à aller nulle part. Hobhouse dit que je deviens loup-garou, une espèce de démon de la solitude. C'est vrai, mais le fait est que je suis simplement demeuré moi-même. La semaine dernière s'est passée à lire, à aller au spectacle, à recevoir quelques visites de tems en tems, à bâiller quelquefois, à soupirer quelquefois, et sans écrire autre chose que des lettres. Si je pouvais lire toujours, je ne sentirais jamais le besoin de la société. Est-ce que je la regrette?... Einh! Einh! les hommes ne m'amusent pas beaucoup et je n'aime qu'une seule femme... à la fois.

»Il y a quelque chose de doux pour moi dans la présence d'une femme, une sorte d'influence étrange, même dans celles dont je ne suis pas amoureux, influence dont je ne puis absolument me rendre compte, avec l'opinion peu avantageuse que j'ai de leur sexe. Cependant je me sens de meilleure humeur envers moi-même et tout le reste quand il y a une femme près de moi. Même mistress Mule[89], mon allumeuse de feu, la femme la plus vieille et la plus ridée qui soit dans cet emploi, la femme la plus revêche pour tout le monde, excepté moi, me fait toujours rire; ce qui, il est vrai, n'est pas difficile, quand je suis de bonne humeur.

[Note 89: Cette vieille servante, dont le crayon seul pourrait représenter la maigreur et l'air de sorcière, fournit un nouvel exemple de la facilité avec laquelle Lord Byron s'attachait aux choses même les plus communes, lorsqu'elles avaient une fois excité son bon naturel en leur faveur, et qu'elles étaient devenues comme associées à ses pensées. Il trouva d'abord cette vieille femme dans son logement garni de Bennet-Street, où elle fut pendant six mois une espèce d'épouvantail pour ses visiteurs. Lorsque l'année suivante il fut logé dans Albany-Street, un des grands avantages que ses amis voyaient dans ce changement était de se trouver débarrassés de ce fantôme. Mais non... ils l'y trouvèrent: il l'y avait amenée de Bennet-Street. L'année suivante, il était marié, et tenait maison dans Piccadilly; et là, comme Mrs. Mule n'avait apparu à aucun des visiteurs, on conclut avec trop de précipitation que la sorcière avait disparu. Cependant, un d'entre ceux de ses amis qui avaient le plus vivement entretenu cette espérance trompeuse, s'étant présenté à la porte un jour où tous les domestiques mâles étaient absens, elle lui fut, à sa grande épouvante, ouverte par ce même personnage fantastique. La sorcière, il est vrai, avait beaucoup gagné quant au vêtement, elle avait grandi avec le nombre des gens de son maître; une perruque neuve et d'autres signes extérieurs attestaient la promotion qu'elle venait d'obtenir. Quand on demandait à Lord Byron pourquoi il promenait ainsi cette vieille femme avec lui de maison en maison, sa seule réponse était: «_Cette pauvre diablesse a toujours été si bonne pour moi!_»]

»Ah! Ah!... je voudrais être dans mon île! je ne me porte pas bien, et cependant j'ai l'air d'être en bonne santé. Je crains par momens que ma tête ne soit pas absolument en bon état; et pourtant ma tête et mon cœur ont soutenu bien des assauts; qui pourrait les ébranler maintenant? Ils se déchirent eux-mêmes et je suis malade... malade!

»Détache-moi, je te prie, ce bouton; pourquoi faut-il qu'un chat, un rat, un chien vivent, et que _toi_ seul tu n'aies pas de vie[90]?

[Note 90: Shakspeare.]

»Vingt-six ans, à ce que l'on dit... j'aurais pu et je devrais être pacha à cet âge-là. Je commence à être fatigué de l'existence.

»Bonaparte n'est pas encore à terre; il a battu Blücher et repoussé Schwartzenberg. Voilà ce que c'est que d'avoir de la tête. S'il gagne encore une fois sa patrie, _væ victis!_»

Dimanche, 6 mars.

«Mardi dernier j'ai dîné chez Rogers, avec Mme de Staël, Mackintosh, Shéridan, Erskine, Payne, Knight, lady Donegall et miss R... Shéridan nous a conté une excellente histoire de lui et du mouchoir de Mme Récamier; Erskine, quelques histoires où il n'était question que de lui. Mme de Staël va, dit-elle, écrire un gros livre sur l'Angleterre; pour _gros_, je m'en rapporte à elle. Elle m'a demandé ce que je pensais du *** de miss ***, et je lui ai répondu avec beaucoup de sincérité que je le trouvais bien mauvais et fort inférieur à tout le reste. Je réfléchis ensuite que lady Donegall étant Irlandaise, il était possible qu'elle patronisât ***, et je fus fâché d'avoir ainsi exprimé mon opinion, car je n'aime pas mécontenter les gens dans leur personne ou dans leurs protégés; on a toujours l'air de l'avoir fait à dessein. Le dîner se passa très-bien, et le poisson était fort de mon goût, mais, nous quittâmes la table beaucoup trop tôt après les dames, et Mrs. Corinne y reste toujours si long-tems, que nous souhaitions lui voir prendre le chemin du salon.

»C*** est venu me voir aujourd'hui, et pendant que nous causions ensemble, est arrivé Merivale. C*** ignorant que le nouveau venu est l'auteur de l'article sur la correspondance de Grimm, dans le _Quarterly-Review_, se prit à parler de cet article comme de la chose la plus fade du monde. Moi, qui étais dans le secret, je changeai la conversation le plus vite qu'il me fut possible, et C*** s'en alla, bien convaincu qu'il avait fait la meilleure impression sur sa nouvelle connaissance. Heureusement Merivale est un très-bon enfant ou Dieu sait ce qu'il aurait pu résulter d'une pareille maladresse. Je n'ai pas osé le regarder pendant ce discours inopportun; mais, pour mon compte, j'étais sur des charbons, car j'aime fort Merivale, aussi bien que l'article en question...

»Je suis invité pour demain soir chez lady Keith: je crois que j'irai; mais ce sera la première invitation que j'accepterai cette _saison_, comme l'appela si élégamment le savant Fletcher, lorsque j'eus l'œil et la joue ouverts par une pierre que me lança maladroitement le petit bambin de lady ***. «_Ce n'est rien, milord, il n'y paraîtra plus avant la saison_,» comme si un œil ne me devait être d'aucune utilité d'ici là.

»Lord Erskine m'a apporté son fameux pamphlet, avec une note marginale et des corrections de sa main; je l'ai envoyé pour être magnifiquement relié, et je le garderai comme une relique.

»J'ai fait encadrer ma belle gravure de Napoléon; ses vêtemens impériaux lui vont comme s'il était né dedans et qu'il les eût portés toute sa vie.»

7 mars.

«Levé à sept heures, prêt à huit et demie, je suis allé chez M. Hanbon, dans Beskeley-Square; de là à l'église avec sa fille aînée, Mary Anne, bonne fille, que j'ai conduite à l'autel pour y épouser le comte de Portsmouth. Je l'ai vu faire comtesse en bonne forme, j'ai congratulé sa famille et son mari, bu en leur félicité réciproque un grand verre de vin, d'excellent Xérès, et m'en suis revenu. On m'avait engagé à rester pour dîner, je n'ai pu accepter. À trois heures j'ai posé chez Phillips pour mon portrait. Je suis allé ensuite chez lady M***; je l'aime tant que j'y reste toujours trop long-tems. _Memento_... m'en corriger.

»J'ai passé la soirée avec Hobhouse: il a commencé un poème qui promet beaucoup; je voudrais bien qu'il le terminât. J'ai entendu lire quelques extraits fort curieux d'une vie de Morosini, ce fou de Vénitien qui a brûlé l'Acropolis et Athènes avec une bombe; que le diable l'emporte! L'envie de dormir m'a ramené ici; je vais me coucher immédiatement, et suis engagé à me trouver demain avec Shéridan chez Rogers.

»C'est une cérémonie assez originale que celle du mariage: j'en ai vu beaucoup de grecs et de catholiques; un seul en Angleterre, il y a bien des années. Il y a quelques phrases étranges dans le prologue (l'exhortation) qui m'ont forcé à me retourner pour ne pas rire au nez de l'homme en surplis. J'ai fait une bévue quand il s'est agi de joindre les mains des deux heureux époux: j'avais pris leurs deux mains gauches; je m'en suis aperçu, j'ai réparé mon erreur et me suis hâté de me retirer derrière la balustrade pour dire _amen_. Portsmouth répondait comme s'il eût su tout le rituel par cœur, et allait au moins aussi vite que le prêtre. Il est maintenant minuit, et...»

Jeudi, 10 mars.

«Mardi j'ai dîné avec Rogers, Mackintosh, Shéridan et Sharpe; longues conversations et bonnes, excepté le peu que j'y ai hasardé. On a beaucoup parlé de l'ancien tems, d'Horne Tooke, des jugemens, du témoignage de Shéridan, d'anecdotes de cette époque où, hélas! je n'étais qu'un enfant. Si j'avais été homme, j'aurais fait un lord Edward Fitzgerald anglais.

»J'ai reconduit Shéridan chez Brooke, où aussi bien il n'eût pas été capable de se conduire lui-même, car nous avions été seuls à boire. Sherry est dans l'intention de se présenter à Westminster que Cochrane va nécessairement cesser de représenter. Brougham se met aussi sur les rangs; j'ai grand'peur pour ce pauvre Sherry. Tous deux ont des talens du premier ordre; mais le plus jeune a _encore_ une bonne réputation. Nous verrons, s'il arrive à l'âge de son compétiteur, comment il retirera ses mains du fer rouge placé au timon des affaires publiques. Je ne sais, mais je n'aime pas à voir décliner les anciens, surtout Shéridan, malgré toute sa méchanceté.

»J'ai reçu du père et de la mère de lady Portsmouth les plus vifs remerciemens pour le mariage que j'ai procuré à leur fille. Je ne le regrette pas, car elle a tout-à-fait l'air d'une comtesse, et c'est une excellente fille. Elle porte le poids de ses nouveaux honneurs avec une aisance extraordinaire. Je ne me figurais pas que je dusse réussir si bien à faire une pairesse.

»Je suis allé au spectacle avec Hobhouse. M. Jordan est admirable dans le rôle de _Hoyden_, et Jones assez bien dans celui de _Foppington_. Quelles pièces! quel esprit! hélas! Congrève et Vanbrugh sont nos seuls comiques! Notre société actuelle est trop insipide pour qu'on en tire de si bonnes copies. Je ne voulais pas aller chez lady Keith, ce que Hobhouse trouva étrange. Je m'étonne, moi, qu'il puisse _lui_ aimer les assemblées. Quand on est amoureux, qu'on veut violer un commandement et convoiter quelque belle qui se trouve là, à la bonne heure. Mais y aller, seulement pour se mêler au troupeau, sans motif, sans plaisir, sans but... je n'en suis plus. Il m'a parlé d'un bruit étrange, je serais le vrai Conrad, le véritable corsaire, et une partie de mes voyages aurait eu pour but la piraterie. Einh... les gens approchent quelquefois de la vérité, mais ils ne la devinent jamais toute entière. Hobhouse ne sait pas ce que j'ai fait l'année d'après qu'il eût quitté le Levant, personne ne le sait davantage, ni... ni... ni... Quoi qu'il en soit, c'est un mensonge; mais je n'aime pas à voir mentir le diable quand il prend si bien l'apparence de la vérité.

»J'aurai demain des lettres importantes... toutes écriront, et exigeront des réponses. Puisque je suis parvenu à me mettre bien avec moi-même, il faut que je tâche de m'y maintenir; jamais toutefois je ne me suis trompé sur mon compte, quoique bien d'autres l'aient fait.

»*** est venu aujourd'hui, désespéré à cause de sa maîtresse qui s'est prise d'un caprice pour ***. Il avait commencé à lui écrire une lettre qu'il n'avait pu terminer; je l'ai finie pour lui; il l'a transcrite et envoyée. S'il suit mes instructions et qu'il persiste à feindre de l'indifférence, elle amènera pavillon. Sinon il en sera du moins débarrassé, et elle ne me paraît guère valoir la peine d'être entretenue. Mais le pauvre garçon est amoureux; dans ce cas, elle gagnera la partie... Quand elles découvrent une fois leur pouvoir, _finita è la musica_.

»J'ai sommeil, il faut aller coucher.»

Mardi, 15 mars.

«J'ai dîné hier avec R***, Mackintosh et Sharpe. Shéridan n'a pas pu venir. Sharpe nous a raconté plusieurs anecdotes fort amusantes de l'acteur Henderson. Je suis resté très-tard, et j'avais pris tant de thé que je n'ai pu m'endormir avant six heures du matin. R*** dit qu'il sera question de moi dans le prochain numéro du _Quarterly_; en ce cas, j'y serai bien arrangé, car il ne nous aime pas, nous autres nouveaux venus au Parnasse. N'importe, quand Sharpe, pour venir dîner, passait devant la porte d'une certaine _conférence_ légo-littéraire, le _Westminster forum_, il a vu le nom de Scott et le mien charbonnés sur les murs. La question à l'ordre du jour pour ce soir étant _lequel de vous deux est le meilleur poète?_ Je suppose que les _templiers_, ou soi-disant tels, auront mis nos vers en pièces à qui mieux mieux. Lequel de nous deux aura eu la majorité, je l'ignore, mais je trouve cette alliance de nos deux noms très-flatteuse, quoique Scott, à mon avis, méritât d'être mis en meilleure compagnie.............................

»W. W***, lord Erskine, lord Holland, etc., sont venus me visiter aujourd'hui. J'ai écrit à *** le bruit de mon identité avec le _Corsaire_. Elle dit que cela n'est pas étonnant, puisque Conrad _me ressemble tant_. Il est étrange qu'une personne qui me connaît si intimement vienne me dire cela à mon nez. Si _elle_ partage cette opinion, qui diable ne l'adoptera pas?

»Mackintosh est, à ce qu'il paraît, l'auteur de la lettre justificative dans le _Morning-Post_: c'est bien de la bonté à lui, et plus que je n'ai fait pour moi-même.............................................

»J'ai dit à Murray de ne pas manquer à m'acheter demain à la vente les _Nouvelles italiennes_ de Bandello; cela m'ira comme un gant. J'ai lu une satire contre moi, intitulée l'_Anti-Byron_, et dit à Murray de l'imprimer, si cela lui convient. Le but de l'auteur est de prouver que je suis un athée et un conspirateur systématique contre la loi et le gouvernement. Quelques-uns de ses vers sont bons; quant à sa prose, je n'ai pas l'avantage de la bien comprendre. Il avance que mes écrits empoisonnés ont eu un effet sur la société qui nécessite ceci et cela... et la publication de son propre poème. Celui-ci est un peu long, flanqué d'une longue préface et d'un titre ronflant. Comme la mouche de la fable, il paraît que je me suis perché sur une roue qui soulève bien de la poussière; il y a pourtant cette différence que je ne me regarde pas comme l'auteur de ce tourbillon.

»Reçu de _Bella_ une lettre à laquelle j'ai répondu. Si je n'y prends garde, j'en redeviendrai amoureux.................................... .....................................................................

»Je commencerai bientôt un système plus régulier de lecture.»

Jeudi, 17 mars.

«J'ai boxé avec Jackson ce matin pour faire de l'exercice; j'ai intention de continuer et de renouer connaissance avec les gantelets. La poitrine, les bras, la respiration, tout va bien, et je ne suis pas encore trop puissant. Autrefois, j'étais un rude champion; et mes bras sont très-longs pour ma taille, cinq pieds huit pouces et demi anglais (environ cinq pieds trois pouces de France). En tout cas, l'exercice m'est bon; celui-là est le plus violent de tous; le fleuret et l'espadon ne m'ont jamais de moitié tant fatigué.