Uvres Completes De Lord Byron Tome 10 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 16

Chapter 163,735 wordsPublic domain

»W***, et après lui ***, m'ont volé une de mes bouffonneries sur la métaphysique de Mme de Staël et le brouillard, et se la sont attribuée de vive voix et dans leurs lettres. Comme le dit Gibbet, ce sont là d'aussi honnêtes gens qu'aucuns de ceux qu'on rencontre sur la grande route. W*** est en guerre avec tous les whigs, à cause de son article sur Fox, si tant est qu'il en soit l'auteur. Tous les fabricans d'épigrammes et d'essais sont à ses trousses; je n'aime pas les combats inégaux, et je voudrais qu'il les battît tous. Quant à moi, grâce à mon insouciance, j'ai singulièrement simplifié mes principes politiques; ils se réduisent maintenant à détester tous les gouvernemens existans, c'est de beaucoup plus court et infiniment plus agréable. Si la république universelle était un moment proclamée, cela suffirait pour faire à l'instant de moi l'avocat du despotisme absolu d'un seul. Le fait est que, par toute la terre, les richesses donnent le pouvoir, et que la pauvreté est un esclavage, et qu'une forme de gouvernement n'est ni meilleure ni pire qu'une autre pour un peuple. Je m'en tiendrai à mon parti, parce qu'il ne serait pas honorable d'en agir autrement; mais quant à des _opinions_, je ne pense pas que les affaires politiques méritent qu'on s'en forme. Pour la _conduite_, c'est autre chose; si vous commencez dans un parti, marchez en avant avec lui. Je ne suis conséquent que pour les affaires politiques, ce qui vient probablement de mon entière indifférence pour le sujet.»

On me permettra d'interrompre pour un tems la suite de ce journal, qui va jusque dans les premiers mois de l'année suivante, pour m'occuper, sans rompre l'ordre chronologique, de quelques parties de la correspondance et de l'histoire littéraire du noble poète, qui appartiennent spécialement à l'année 1813.

Nous avons vu que _la Fiancée d'Abydos_ parut au commencement de décembre, composée, comme l'avait été _le Giaour_, dans un de ces paroxysmes de passion et d'imagination que des aventures telles que celles dans lesquelles le poète était alors engagé étaient propres à exciter. Le plus célèbre mathématicien de l'antiquité ne demandait qu'un point d'appui pour soulever le monde; il semble qu'un certain fonds de faits réels fût aussi nécessaire à Byron, pour le décider à prendre en main ce levier qu'il savait si bien appliquer aux passions humaines. Mais il se contentait, du moins en général, d'une connexion si légère avec la réalité, que ce serait une tâche ingrate et peu sûre que de rechercher dans ses compositions la chaîne qui les lie à sa propre destinée et à ses propres aventures, liaison qui pourrait bien, après tout, n'avoir également été créée que par son imagination. Cette remarque ne s'applique pas seulement à _la Fiancée d'Abydos_, mais au _Corsaire_, à _Lara_, et à toutes les autres belles fictions qu'il donna dans la suite. Encore que les émotions si heureusement exprimées par le poète puissent en général paraître comme autant de vifs souvenirs de celles qui auraient, à diverses époques, agité son propre sein, encore que lui-même semble de tems en tems encourager cette interprétation, il y aurait peu de sens à vouloir le reconnaître personnellement dans ses héros, et à lier sa vie réelle avec les aventures qu'il raconte.

C'est tandis qu'il était encore incertain sur le sort de son dernier poème qu'il écrivit les observations suivantes, sur l'ouvrage d'un de ceux qui avaient suivi la même carrière et traité des sujets analogues.

LETTRE CXLIII.

A M. MURRAY.

4 décembre 1813.

«J'ai lu en entier vos _Contes Persans_[74] et pris la liberté de faire quelques remarques sur les pages blanches. Il y a des passages magnifiques et une histoire très-intéressante; je ne saurais vous en donner une meilleure preuve que l'heure qu'il est actuellement, _deux heures du matin_, heure jusqu'à laquelle cette lecture m'a tenu _éveillé sans le moindre bâillement_. La péripétie manque de vérité locale; je ne crois pas qu'on connaisse de _suicide musulman_, du moins par suite _d'amour_. Mais cela est de peu d'importance. Ce poème doit avoir été écrit par quelqu'un qui avait été sur les lieux: je lui souhaite du succès, et il en mérite. Voudrez-vous présenter mes excuses à l'auteur pour la manière libre dont j'en ai usé avec son manuscrit? Cela ne serait pas arrivé s'il m'avait moins intéressé; vous savez que j'ai toujours pris en bonne part des observations de cette nature, j'espère qu'il les voudra bien prendre de même. Il est difficile de dire ce qui réussira, plus difficile encore de dire ce qui ne réussira pas. Je suis maintenant moi-même dans cette incertitude pour notre propre compte, et ce n'est pas une petite preuve du talent de l'auteur que d'avoir su charmer et fixer mon esprit dans un tel moment, en traitant des sujets analogues au mien, et dont la scène est la même. Qu'il produise le même effet sur tous ses lecteurs est un souhait bien sincère, et à peine l'objet d'un doute pour votre bien affectionné,»

BYRON.

[Note 74: Contes en vers par M. Galley Knight, dont M. Murray lui avait envoyé le manuscrit, sans cependant lui faire connaître le nom de l'auteur.]

Pendant l'impression, il fit à _la Fiancée d'Abydos_ des additions qui s'élevèrent à plus de deux cents vers; et, suivant son habitude, parmi les morceaux ainsi ajoutés, se trouvèrent les plus heureux et les plus brillans de tout le poème. Les vers du début

Connaissez-vous le pays, etc.

dont on suppose qu'une chanson de Gœthe[75] lui donna l'idée, font partie de ces additions, aussi bien que les beaux vers

Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissans, etc.

[Note 75: _Kennst du das Land wo die citronen blühn_, etc.]

Il est curieux et instructif à la fois de suivre la marche de ses corrections pour l'un des vers les plus admirés de ce poème. Il avait d'abord écrit:

_Mind on her lip and music in her face_.

Il mit ensuite:

_The mind of music breathing in her face_.

Mais cela ne le satisfaisant pas encore, il changea de nouveau; et voici le vers tel qu'il est resté:

_The mind, the music breathing from her face_.

Mais le plus long et le plus brillant des passages que son imagination lui inspira, tandis qu'il revoyait son premier travail, c'est ce torrent de sentimens éloquens qui suit la strophe,

Oh, ma Zuleika! viens partager mon bateau et y amener le bonheur, etc.

morceau de poésie qui, pour l'énergie et la tendresse des pensées, l'harmonie de la versification et le choix des expressions, n'a que peu de pièces auxquelles on le puisse comparer, chez tous les poètes anciens et modernes. La totalité de ce beau passage fut envoyée par fragmens au compositeur; les corrections suivant les corrections, et la pensée nouvelle venant à chaque instant ajouter de la force à la pensée. Voici un autre exemple des corrections successives auxquelles il a dû quelques-uns de ses plus admirables passages. Chacun de nos lecteurs se rappelle sans doute ces quatre beaux vers:

_Or, since that hope denied in worlds of strife, Be thou the rainbow to the storms of life! The evening beam that smiles the clouds away, And tints to-morrow with prophetic ray_! (Ou, si cette espérance nous est refusée dans ce monde orageux, sois l'arc-en-ciel des tempêtes de la vie! le rayon du soleil couchant qui dissipe les nuages, et annonce un beau lendemain!)

Dans la copie envoyée d'abord à l'éditeur, le dernier vers était ainsi écrit: (_an airy_ ) _And tints to-morrow with_ ( ) _ray_. (_a fancied_)

La note suivante y était jointe:

MONSIEUR MURRAY,

«Choisissez des deux épithètes, _fancied_ ou _airy_, celle qui vous paraîtra convenir le mieux; si aucune ne peut aller, dites-le moi, et j'en rêverai quelqu'autre.»

Le poète, il faut l'avouer, rêva heureusement; _prophetic_ est de tous les mots celui qui convient le mieux au sujet[76].

[Note 76: On verra toutefois, dans une lettre suivante à M. Murray, que Byron lui-même ne sentit pas d'abord l'heureuse propriété de cette épithète; il est donc probable que le mérite de ce choix appartient a M. Gifford. (_Note de Moore_.)]

Je ne choisirai plus parmi les additions à ce poème qu'un exemple qui prouve que le soin avec lequel il revoyait ses poésies égalait la facilité avec laquelle il les composait d'abord. Les six premiers vers du long morceau que je viens de citer ayant été envoyés trop tard à l'éditeur, furent ajoutés par un _erratum_ à la fin du volume; ils commençaient d'abord ainsi:

_Soft as the Mecca-Muezzin's strains invite Him who hath journey'd fars to join the rite_

Quelques heures après, il les renvoya corrigés ainsi,

_Blest as the Muezzin's strain from Mecca's dome, Which welcomes faith to view her Prophet's tomb_.

avec le billet suivant à M. Murray.

3 décembre 1813.

«Voyez dans l'_Encyclopédie_, article _la Mecque_, si c'est là ou à Médine que le Prophète est enterré; si c'est à Médine, rétablissez ainsi les deux premiers vers de ma variante:

_Blest as the call which from Medina's dome Invites devotion to her Prophet's tomb_, etc.

Si, au contraire, c'est à la Mecque, mettez les deux vers que je viens de vous indiquer.--_La Fiancée d'Abydos_, chant II, page...

«Tout à vous, etc.

B.

«Vous trouverez cela en cherchant _la Mecque_, _Médine_ ou _Mahomet_. Je n'ai point de livres que je puisse consulter ici.»

Ce billet fut bientôt après suivi d'un autre:

«Avez-vous vérifié? Est-ce _Médine_ ou _la Mecque_ qui renferme le _Saint-Sépulcre_? N'allez pas me faire blasphêmer par votre négligence. Je n'ai pas, sous la main, de livres que je puisse consulter; sans quoi je vous aurais évité cette peine. Je _rougis_, en bon _Musulman_; de ne plus me rappeler cela avec précision.

«Tout à vous, etc.»

B.

En dépit de toutes ces altérations successives, voici ces deux vers tels qu'ils sont demeurés:

_Blest as the Muezzin's strain from Mecca's wall To pilgrims pune and prostrate at his call_.

Outre le soin méticuleux qu'il apporta lui-même à la correction de ce nouveau poème, il paraît, d'après la lettre suivante, qu'il invoque, à ce sujet, le goût exercé de M. Gifford.

LETTRE CXLIV.

À M. GIFFORD.

12 novembre 1813.

MON CHER MONSIEUR,

«J'espère que vous voudrez bien remarquer, toutes les fois que j'ai quelque chose à vous demander, que c'est tout l'opposé d'une certaine dédicace, et que je _ne_ m'adresse _pas_ à l'éditeur du _Quarterly-Review_, mais à M. Gifford. Vous sentirez bien cette distinction, et je n'ai pas besoin d'y insister davantage.

»Vous avez eu la bonté de lire en manuscrit quelque chose de moi, un conte turc; et je serais charmé que vous voulussiez bien me faire la même faveur, maintenant que le voilà en épreuves. Je ne puis pas dire que je l'aie écrit pour m'amuser, je n'y ai pas été non plus _forcé par la faim et les instantes prières de mes amis_; mais j'étais dans cette position d'esprit où les circonstances nous placent souvent, nous autres jeunes gens, position d'esprit qui demandait que je m'occupasse à quoi que ce fût, excepté aux réalités; c'est sous cette inspiration peu brillante que ce poème a été composé. Quand il fut fini, et que j'eus au moins obtenu ce résultat de m'être arraché à moi-même, je crus que vous auriez la bonté de permettre que M. Murray vous l'adressât. Il l'a fait; et le but de cette lettre est de vous demander pardon de la liberté que je prends de vous le soumettre une seconde fois.

»Je vous prie de _ne_ me _point_ répondre. Sincèrement, je sais que votre tems est pris; c'est assez, plus qu'assez si vous avez la bonté de lire; vous n'êtes pas un homme auquel on puisse imposer la fatigue de répondre.

»Un mot à M. Murray suffira: «Jetez cela au feu!» ou: «Lancez-le à cent colporteurs, pour aller réussir ou tomber loin d'ici.» Il ne mérite que la première destinée, comme l'ouvrage d'une semaine, écrivaillé _stans pede in uno_, le seul pied, pour le dire en passant, sur lequel je puisse me tenir. Je vous promets de ne plus vous importuner pour moins de quarante chants, avec un voyage entre chacun d'eux.

»Croyez-moi toujours,

»Votre obligé et affectionné serviteur,»

BYRON.

Les lettres et les billets suivans, adressés à cette époque à M. Murray, ne sauraient manquer d'être agréables à ceux pour qui l'histoire des travaux de l'homme de génie n'est pas sans intérêt.

LETTRE CXLV.

À M. MURRAY.

12 novembre 1813.

«Deux de mes amis, MM. Rogers et Sharpe, m'ont conseillé, pour diverses raisons, de ne hasarder à présent aucune publication isolée. Comme ils n'ont point vu le poème dont il s'agit maintenant entre nous, leur avis, à cet égard, n'a pu être dicté par leur opinion de ses défauts, ou de son mérite, s'il en a aucun. Vous m'avez dit que les derniers exemplaires du _Giaour_ étaient partis, ou que du moins il ne vous en restait plus entre les mains. S'il entre dans vos idées d'en donner une nouvelle édition, avec les dernières additions qui n'ont encore paru que dans celle en deux volumes, vous pourriez y ajouter _la Fiancée d'Abydos_, qui ferait ainsi sans bruit son entrée dans le monde. Si elle y était favorablement accueillie, nous pourrions en tirer quelques exemplaires séparément pour ceux qui ont déjà acheté _le Giaour_; dans le cas contraire, nous la ferions disparaître de toutes les éditions que nous donnerions dans la suite. Qu'en dites-vous? Pour moi, je suis très-mauvais juge dans ces sortes d'affaires; et malgré la partialité que l'on a toujours pour ses propres ouvrages, j'aimerais mieux suivre à cet égard l'avis de qui que ce soit plutôt que le mien.

»_P. S._ Renvoyez-moi, je vous prie, ce soir, toutes les épreuves que j'ai rendues; j'ai quelques changemens en vue que je serais bien aise de faire immédiatement. J'espère qu'elles seront sur des feuilles séparées, et non, comme celles du _Giaour_ le sont quelquefois, sur une seule feuille d'un mille de long, semblable à des complaintes, et que je ne saurais lire aisément.»

À M. MURRAY.

13 novembre 1813.

«Voulez-vous faire passer à M. Gifford l'épreuve avec la lettre ci-incluse? Il y a un changement que l'on pourrait faire dans le discours de Zuleika, au chant II, le seul qu'elle y prononce. Au lieu de:

Et maudire, si je pouvais maudire, le jour, etc.

On mettrait:

Et pleurer, puisque je n'oserais maudire, le jour qui vit ma naissance solitaire, etc., etc.

»Tout à vous,»

B.

«Dans les derniers vers envoyés manuscrits, au lieu de _living heart_ (cœur brûlant), mettez _quivering heart_ (cœur tremblant). C'est le neuvième vers du passage manuscrit.

»Toujours tout à vous,»

B.

À M. MURRAY.

«Variantes d'un vers du second chant. Au lieu de

_And tints to-morrow with a_ fancied _ray_,

Imprimez:

_And tints to-morrow with_ prophetic _ray_.

_The evening beam that smiles the clouds away And tints to-morrow with prophetic ray_[77].

[Note 77: Pour la traduction, voyez plus haut, page 264.]

Ou bien encore:

(_gilds_) _And_ ( ) _the hope of morning with its ray_; (_tints_)

Ou enfin:

_And gilds to-morrow's hope with heavenly ray_.

«Je voudrais que vous eussiez la bonté de demander à M. Gifford laquelle de ces versions est la meilleure, ou plutôt la _moins mauvaise_.

«Je suis toujours, etc.

«Vous pouvez lui communiquer ma demande à ce sujet, en lui envoyant _la seconde_[78], après que j'aurai vu cette même _seconde_.»

[Note 78: Terme technique; la seconde épreuve: la seconde feuille d'essai soumise à l'inspection de l'auteur.]

A M. MURRAY.

13 novembre 1813.

«Certainement. Croyez-vous qu'il n'y ait que les Galiléens qui connaissent _Adam_, _Eve_, _Caïn_[79] et _Noé_? A coup sûr j'aurais pu mettre aussi Salomon, Abraham, David et même Moïse. Vous cesserez d'en être étonné quand vous saurez que _Zuleika_ est le nom _poétique persan_ de la femme de _Putiphar_, et que dans leur littérature se trouve un long poème sur Joseph et sur elle. Si vous avez besoin d'autorités, ouvrez Jones, d'Herbelot, Vathek, ou les notes aux _Mille et Une Nuits_, vous pourrez même tirer de tout ceci la substance d'une note pour notre propre ouvrage, si vous jugez qu'il en soit besoin.

[Note 79: M. Murray avait exprimé quelque doute sur la propriété de mettre le nom de Caïn dans la bouche d'un Musulman. (_Note de Moore_.)]

«Dans la dédicace, au lieu de _le respect le plus affectueux_, mettez _avec tous les sentimens d'estime et de respect_.»

A M. MURRAY.

14 novembre 1813.

«Je vous envoie une note pour les _ignorans_, mais, en vérité, je m'étonne de vous trouver du nombre. Je ne me soucie que fort peu du mérite poétique de mes compositions; mais, quant à _la fidélité des mœurs_ et la _correction du costume_, dont les _funérailles_ sont une bonne preuve, je me défendrai comme un diable.

«Tout à vous, etc.»

B.

14 novembre 1813.

«Ordonnez qu'on remette au compositeur, non _la première_ qui est entre les mains de M. Gifford, mais _la seconde_, que je viens de vous renvoyer, parce qu'elle renferme plusieurs nouvelles corrections et deux vers de plus.»

«Toujours tout à vous, etc.»

LETTRE CXLVI.

A M. MURRAY.

15 novembre 1814.

«M. Hodgson a relu et ponctué cette _seconde_, sur laquelle il faudra imprimer. Il m'a donné aussi quelques avis, que j'ai adoptés pour la plupart, parce que, depuis dix ans, il s'est montré pour moi un ami très-sincère et jamais flatteur. Il aime mieux _la Fiancée_ que _le Giaour_; en cela vous allez croire qu'il cherche à me flatter, mais il ajoute, et je suis de son opinion, qu'il doute qu'elle ait jamais un succès aussi populaire. En opposition avec tous les autres, il veut que je la publie séparément; nous pourrons facilement nous décider là-dessus. J'avoue que j'aimerais mieux la double forme. Il prétend que la versification en est supérieure à celle de toutes mes autres compositions; il serait étrange que cela fût vrai, car elle m'a coûté moins de tems qu'aucune autre, bien que j'y aie travaillé plus d'heures de suite chaque fois.

«_P. S._ Occupez-vous de la ponctuation; moi, je ne le puis faire: je ne connais pas une virgule, du moins je ne sais où en placer une.

«Ce coquin de compositeur a sauté deux vers du commencement et _peut-être davantage_, qui étaient dans la copie. Recommandez-lui, je vous prie, d'y faire plus d'attention. J'ai rétabli les deux vers, mais je jurerais bien qu'ils étaient sur le manuscrit.»

LETTRE CXLVII.

A M. MURRAY.

17 novembre 1813.

«Pour bien nous entendre sur un sujet qui, comme _le terrible compte, quand les hommes ne riront plus_, rend la conversation peu amusante, je crois qu'il vaut autant vous en _écrire_ maintenant deux mots. Avant que je quittasse Londres pour le Lancashire, vous avez dit que vous étiez prêt à me donner 500 guinées du _Giaour_, ma réponse a été, et je ne prétends pas m'en dédire, que nous en reparlerions à Noël. Le nouveau poème peut réussir, ou ne réussir pas; les probabilités dans les circonstances actuelles sont qu'il paiera au moins les avances, mais cela même n'est pas encore prouvé, et jusqu'à ce que cela soit décidé d'une manière ou d'une autre, nous n'en dirons pas un mot. En conséquence je différerai tous arrangemens pour _la Fiancée_ et _le Giaour_, jusqu'à Pâques 1814, et alors vous me ferez vous-même les propositions que vous jugerez convenables. Je dois dès à présent vous prévenir que je ne regarde pas _la Fiancée_, comme valant la moitié autant que _le Giaour_: lors donc que l'époque indiquée sera venue, vous verrez, d'après le succès qu'elle aura eu, ce qu'il vous plaira d'ajouter _à_ ou de retrancher de la somme offerte pour _le Giaour_, dont le succès est maintenant assuré.

«Je regarde les tableaux de Phillips comme miens, et l'un des deux meilleurs, non pas l'Arnot, est bien à votre service, si vous voulez l'accepter en cadeau.

»_P. S._ Portez à mon compte les frais de la gravure du portrait, puisque les planches ont été brisées par mon ordre, et ayez la bonté de détruire immédiatement les exemplaires tirés de ce malheureux ouvrage.

»Je veux vous offrir quelque compensation de la peine que je vous donne par mes éternelles corrections; je vous envoie Cobbett pour vous confirmer dans votre orthodoxie.

»Encore un changement; au lieu de _un_, mettez _le: le cœur dont la douceur_, etc.

»Rappelez-vous que la dédicace doit porter: _Au très-honorable lord Holland_, sans les prénoms _Henry_, etc.»

À M. MURRAY.

20 novembre 1813.

«Nouvelle besogne pour les libraires de _pater noster Row_; je fais tous mes efforts pour _enfoncer le Giaour_, tâche qui ne serait pas difficile pour tout autre que son auteur.»

À M. MURRAY.

22 novembre 1813.

«Je n'ai pas le tems d'examiner de bien près; je crois et j'espère que tout est imprimé correctement. Je me soucie moins que vous ne pourriez penser du succès de mes ouvrages; mais la moindre faute de typographie me tue; je ne saurais voir sans colère les mots mal employés par les compositeurs. Relisez attentivement, je vous prie, et voyez si quelque bagatelle ne m'aurait point échappé.

»_P. S._ Envoyez les premiers exemplaires, _de la part de l'auteur_, à M. Frère, M. Canning, M. Hébert, M. Gifford, lord Holland, lord Melbourne (Whitehall), lady Caroline Lamb (Brocket), M. Hodgson (Cambridge), M. Merivale et M. Ward.»

À M. MURRAY.

23 novembre 1813.

«Vous me demandiez quelques réflexions, je vous envoie par _Sélim_ (voyez son discours, chant II, page...), dix-huit vers d'une tournure réfléchie, pour ne pas dire éthique. Encore une épreuve, décidément la dernière, si elle est passable, ou, dans tous les cas, la pénultième. Je n'ai pas besoin de dire que je suis fier de l'approbation de M. Canning, si effectivement il a bien voulu l'exprimer[80]. Quant à l'impression, imprimez comme vous l'entendrez, à la suite du _Giaour_, ou séparément, si vous l'aimez mieux; seulement conservez-moi quelques exemplaires _en feuilles_.

[Note 80: Voici le billet de M. Canning:

«J'ai reçu les livres, et parmi, _la Fiancée d'Abydos_; elle est très-belle, en vérité, très-belle. Lord Byron a eu la bonté de m'en promettre un exemplaire, le jour où nous avons dîné ensemble chez M. Ward. Je ne rappelle pas cette promesse pour épargner le prix de l'achat, mais parce que ce cadeau, de sa part, me flatterait infiniment.» (_Note de Moore_.)]

»Me pardonnerez-vous de vous arrêter encore une fois? je le fais dans votre intérêt. Il faut écrire:

He makes _a solitude, and calls it peace_.

»_Makes_ (fait) se rapproche plus du passage de Tacite dont l'idée est imitée, et en outre, c'est une expression plus forte que _leaves_:

_Mark where his carnage and his conquest cease; He makes a solitude, and calls it peace_.

(Voyez, quand son carnage et ses conquêtes cessent, il fait une solitude et appelle cela... paix.)

LETTRE CXLVIII.

À M. MURRAY.

27 novembre 1813.

«Si vous voulez relire attentivement cette épreuve en la confrontant avec la dernière que j'ai renvoyée avec des corrections, vous la trouverez probablement bonne; vous le pouvez faire au moins aussi bien que moi, et je n'en ai pas le tems en ce moment. Je voudrais que la nouvelle édition du _Giaour_ fût jointe aux exemplaires que j'ai demandés hier pour quelques amis. Si cela n'est pas possible, vous enverrez les _Giaours_ après séparément.

»Le _Morning-Post_ dit que je suis l'auteur de _Nourjahad_! Ce faux bruit vient de la complaisance que j'ai eue de leur prêter mes dessins pour leurs costumes; mais cela ne vaut pas la peine d'être démenti dans les formes. D'ailleurs, cette supposition attirera au pauvre mélodrame de furieuses et divertissantes critiques. L'_Orientalisme_, qui s'y trouve, dit-on, dans toute sa splendeur, de quelque auteur qu'il soit, équivaut à un avertissement pour vos poésies orientales, en mettant le Levant en faveur auprès du public.

»_P. S._ J'espère que si quelqu'un venait à m'en accuser devant vous, vous voudrez bien dire la vérité, c'est-à-dire que je ne suis pas le mélodramaturge.»

LETTRE CXLIX.

À M. MURRAY.

28 novembre 1813.