Uvres Completes De Lord Byron Tome 10 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 15

Chapter 153,655 wordsPublic domain

«Reçu ce matin un fort aimable billet de Mme de Staël, qui me demande de me trouver demain avec elle à Holland-House. J'oserais parier qu'elle a écrit vingt autres billets de cette nature ce matin à vingt autres personnes, tout aussi flatteurs pour chacune d'elles. Tant mieux pour elle et pour ceux qui croient tout ce qu'elle veut leur faire croire. Elle a eu la condescendance de se montrer charmée du petit éloge que je lui ai donné, dans une note à _la Fiancée d'Abydos_. Cela peut s'expliquer de plusieurs manières: d'abord toutes les femmes aiment tous les éloges; secondement, celui-ci était inattendu, parce que je n'ai jamais cherché à lui faire ma cour; troisièmement, comme dit Scrub, ceux qui ont été régulièrement loués par des critiques de profession aiment un peu la variété, et sont charmés, quand quelqu'un se détourne un peu de son chemin pour leur dire quelque chose de poli; quatrièmement enfin, c'est une créature d'un excellent naturel, ce qui est après tout la meilleure raison, et peut-être la seule.

On frappe à la porte... une fois... deux fois... c'était Bland. Il dit que la société en Hollande, et il en vient, n'est qu'une société française de hasard, mais que les femmes sont les mêmes partout. Tant pis, j'aurais voulu les voir un peu différentes; mais cela n'est pas possible.

«Sorti... rentré... puis ceci, puis cela, et tout est vanité, dit le prédicateur, et tout est vanité, dis-je aussi, moi, simple membre de la congrégation. En parlant de vanité, de qui les éloges me flattent-ils le plus? Ceux de Mrs. Inchbald et ceux des Américains. Ceux de la première, parce que sa _Simple Histoire_ et sa _Nature et Art_ me paraissent pleins de vérité, et en conséquence, excepté l'_Edinburg-Review_, rien ne m'a fait autant de plaisir que son petit billet à Rogers, à propos du _Giaour_. J'ai été charmé aussi des Américains, parce que le hasard a voulu que je fusse en _Asie_, tandis qu'on lisait mes _Poètes anglais_, etc., en _Amérique_. Si j'avais pu avoir en _Afrique_ un discours contre la traite, et une épitaphe pour un chien en _Europe_, c'est-à-dire dans le _Morning-Post_, mon _vertex sublimis_ aurait à coup sûr déplacé assez d'étoiles pour renverser le système de Newton.»

Vendredi, 10 décembre 1813.

«Je suis plus avancé d'un tems de mon verbe _je m'ennuie_, que je conjugue continuellement, et je ne trouve pas que cette occupation change rien à la chose. Je suis trop paresseux pour me brûler la cervelle; cela ferait de la peine à Augusta, et peut-être à ***; d'un côté, cela serait avantageux à George, moi je ne saurais y perdre beaucoup..... Allons, allons, je ne veux pas m'abandonner à la tentation.

«J'ai reçu la lettre la plus affectueuse de Moore: c'est bien l'homme le plus aimant, ou plutôt, c'est bien le seul homme aimant que je connaisse; et la beauté de son esprit ne le cède pas à celle de son coeur.

«J'ai dîné hier à Holland-House avec les Staffords, Mme de Staël, Cowper, Ossultones, les Melbourne, Mackintosh, etc., etc. J'ai été présenté au marquis et à la marquise de Stafford; c'est un événement auquel je ne m'attendais pas. Ma querelle avec lord Carlisle, leur frère, l'avait empêché jusqu'ici; mais, puisque cela devait avoir lieu, je m'étonne que cela ne se soit pas fait plus tôt. Elle est bien; et doit avoir été fort belle; ses manières sont on ne peut pas plus nobles.

«Mme de Staël était à l'autre bout de la table et moins loquace que d'ordinaire. Nous sommes maintenant très-bons amis, quoiqu'elle ait demandé à lady Melbourne si j'avais réellement de la bonhomie. Elle aurait aussi bien fait de s'en informer avant de dire à C. L.: _c'est un démon_; jugement qui peut être juste, mais qui, à coup sûr, est prématuré, car elle n'avait eu aucune occasion de le former, et ainsi... Il désire que j'y dîne dimanche prochain.

»Murray va bien, quant à ce qui est de la vente. Pour moi, je persiste à aimer la forme de fragment; il n'est pas étonnant que j'en aie composé un, mon esprit est un fragment lui-même.

»J'ai vu lord Gower, Tierney, etc., dans le _Square_. J'ai pris congé du premier, qui part pour la Hollande et l'Allemagne. Il m'a dit qu'il emporte avec lui un ballot de _Childe-Harold_ et de _Giaour_, pour les lecteurs de Berlin, qui, à ce qu'il paraît, entendent l'anglais et ont pris goût à mes poésies. Est-ce que j'aurais été _Allemand_ tout ce tems-là tandis que je croyais être _Oriental_?

»J'ai prêté à Tierney ma loge pour demain, et reçu de lady C. A. une comédie, mais qui n'est pas d'elle. Il faut que je la lise, et que je tâche de ne pas mécontenter l'auteur. Je n'aime pas à les ennuyer d'observations, et cependant je regarde une comédie comme l'ouvrage le plus difficile, plus encore qu'une tragédie.

»G...t dit qu'il y a beaucoup de ressemblance entre la première partie de _la Fiancée_ et un autre _conte_ de lui; publié ou non, je ne sais, car je ne l'ai jamais vu. C'est presque la dernière personne à qui l'on serait tenté de faire un larcin littéraire, et je n'ai point connaissance d'en avoir volontairement fait à aucun des nobles confrères. Quant à l'originalité, toutes prétentions à cet égard sont ridicules: _nil novi sub sole_.

»Je suis allé hier au spectacle. J'étais invité à une soirée, j'ai refusé, j'ai eu raison. J'ai pareillement refusé d'aller lundi chez lady ***, j'ai encore eu raison. Si je dois perdre ma vie en frivolités, j'aime autant la perdre tout seul. J'étais fortement tenté cependant; C*** avait l'air tout-à-fait turc avec son turban rouge, sa peau blanche et ses longs cheveux noirs. Non qu'elle et moi nous n'avons jamais rien été et ne puissions n'être jamais rien l'un à l'autre, mais j'aime tout ce qui me rappelle les _enfans du soleil_.

»Aujourd'hui je dîne avec Rogers et Sharpe; je m'y sens assez bien disposé, n'ayant rien pris depuis quarante-huit heures. Je voudrais pouvoir cesser tout-à-fait de manger.

Samedi, 11 décembre, dimanche, 12 décembre.

«Par la réponse de G...t, je vois qu'il a voulu parler de quelque histoire _dans la vie réelle_, et non d'aucun ouvrage d'invention. La chose est encore plus extraordinaire, car la mienne aussi est empruntée _à la vie réelle_.

»J'ai envoyé un billet d'excuse à Mme de Staël. Je ne me sens pas assez sociable pour dîner aujourd'hui, et n'irai pas non plus chez Shéridan, mercredi. Ce n'est pas que je n'admire son inimitable conversation, mais... mais... ce _mais-là_ ne serait intelligible qu'à l'aide de pensées que je ne me soucie pas d'écrire. Shéridan était bien en train de parler, l'autre soir, mais je ne suis resté que jusqu'à 9 heures. Tout le monde sera ce soir chez Mme de Staël, et il n'y aura personne que je ne sois charmé d'éviter. Je ne sors que pour avoir ensuite plus de plaisir à me retrouver seul. Je suis sorti; je ne suis pas allé chez Mme de Staël; mais bien chez lord Holland. Société nombreuse, conversation générale. Je suis resté tard, j'ai fait une balourdise, m'en suis bien retiré, suis revenu et me suis couché sans avoir rien mangé, l'estomac vide, mais _fresco_, ce qui est le grand point pour moi.

Lundi, 13 décembre 1813.

«J'ai fait trois visites, j'ai lu et me suis disposé à quitter Londres demain. Murray a reçu une lettre d'un de ses confrères d'Édimbourg qui lui mande qu'il est heureux d'avoir _un poète_ tel que moi, comme qui dirait un cheval de trait, un âne ou tout autre chose qui se puisse posséder. Ce même libraire, l'un des plus fameux d'Édimbourg, lui envoya il y a quelque tems un ordre pour des livres de poésie et d'art culinaire, terminé par cet agréable _post-scriptum_: Les _Harolds_ et _la Cuisinière_ sont fort demandés. Voilà ce que c'est que la renommée, et après tout, autant vaut-elle comme cela, quand on la fait dépendre de l'opinion des hommes. Qu'importe de partager la faveur des acheteurs avec _Hannah Glasse_ ou _Hannah More_?

»L'éditeur de je ne sais quel _Magazine_ a annoncé à Murray l'intention de dire du mal de _la Fiancée_ sans la lire; tant mieux: s'il la lisait avant que d'en rendre compte, il en dirait bien davantage.

»Allen, l'Allen de lord Holland, l'un des hommes les plus instruits et les plus habiles que je connaisse, un parfait Magliabecchi, un dévoreur, un _helluo_ de livres, et grand observateur de l'homme, m'a prêté une quantité de lettres de Burns, non publiées, et qui ne le seront probablement jamais. Elles sont pleines de jurons et de chansons obscènes. Quel esprit plein de contrastes; tendresse, sauvagerie, délicatesse, grossièreté, sentiment, sensualité, élévation, bassesse, fange et divinité, tout cela mêlé dans un seul composé d'argile!

»C'est étrange; un véritable épicurien n'abandonnerait jamais son esprit à tout ce que les réalités ont de grossier. Ce n'est qu'en exaltant ce qu'il y a de terrestre, de matériel, de physique dans nos plaisirs, en voilant ces idées, en les oubliant entièrement, ou au moins en les nommant à peine en nous-mêmes que nous pouvons seulement faire qu'elles ne soient pas absolument dégoûtantes.

14, 15, 16 décembre.

«Beaucoup de fait, rien qui vaille la peine d'en prendre note. C'est bien assez d'écrire mes pensées, mes actions sont rarement de nature à souffrir un examen postérieur.»

17, 18 décembre.

«Lord Holland m'a raconté un singulier exemple de la sensibilité de Shéridan. L'autre soir nous étions tous à donner nos opinions respectives et diverses sur lui et d'autres hommes marquans; voici quelle fut la mienne: tout ce que Shéridan a fait et choisi de faire a toujours été ce qu'il y a de mieux dans chaque genre. Il a écrit la meilleure comédie, l'_École de la Médisance_, le meilleur drame, bien supérieur, dans mon opinion, à l'opéra du _Mendiant_, la meilleure _Farce_[71], le _Critique_, qui n'a qu'un défaut, d'être trop bonne pour le genre, enfin le meilleur discours au public, le _Monologue sur Garrick_, et pour couronner le tout, le meilleur discours qui ait jamais été prononcé à la tribune nationale, la fameux _Beyum Speech_. Quelqu'un rapporta cette conversation à Shéridan, et quand il entendit l'éloge que j'en avais fait, il fondit en larmes!

[Note 71: Outre la tragédie, la comédie, le drame, le mélodrame, l'opéra et la pantomime, les Anglais ont un autre genre de composition dramatique: _la farce_, ou _basse-comédie_, qui tient de nos vaudevilles, quoique sans couplets. C'est sous ce nom de _farces_ que paraissent sur les théâtres anglais grand nombre de pièces traduites du répertoire des Variétés et autres théâtres secondaires français, ainsi que quelques opéras-comiques. (_N. du Tr._)]

»Pauvre Brinsley, si ce furent des larmes de plaisir, je suis plus content d'avoir prononcé ce peu de paroles, si vraies du reste, que je ne serais d'avoir composé l'_Iliade_, ou fait sa célèbre _Philippique_. Bien plus, jamais sa comédie ne m'a fait tant de plaisir que j'en ai éprouvé à apprendre qu'il avait reçu quelque satisfaction de mes éloges, quelque insignifians qu'ils doivent paraître à des hommes de lettres plus âgés et plus connus que moi.

»Je suis allé ce soir dans ma loge à Covent-Garden, et ma délicatesse a été un peu choquée de voir, dans la loge opposée, avec sa mère qui a, je crois, appartenu à toute l'armée, la maîtresse de S*** que je sais avoir été élevée depuis son enfance pour cette profession. Je fus indigné d'abord; mais, promenant mes yeux de loge en loge, à partir de la mienne, je partis d'un éclat de rire en reconnaissant toutes les jeunes et les vieilles Babyloniennes de qualité. C'était une étrange réunion; Lady *** _divorcée_, Lady *** et sa fille, Lady ***, toutes deux divorçables. Dans la loge à côté MM.***, dans la suivante de _même_, et plus près ***.

»Quel assemblage pour _moi_, qui connais leur histoire à toutes. On eût dit que la salle eût été partagée entre les courtisanes publiques et les courtisanes _sous-entendues_; toutefois les intrigantes étaient en beaucoup plus grand nombre que les filles tout-à-fait mercenaires. De l'autre côté, Pauline seule avec _sa mère_, et dans la loge voisine, trois beautés d'un ordre inférieur. Maintenant quelle différence y a-t-il entre _elle_ et _sa mère_, et Lady *** et _sa fille_, si ce n'est que les deux dernières peuvent entrer à la cour et partout, tandis que les deux premières ne peuvent entrer qu'à l'Opéra et au b... Quel plaisir je trouve à observer le monde tel qu'il est, et moi-même qui vaux moins encore que tous les autres. Mais, n'importe, n'allons pas tomber dans l'égoïsme, qui ici du moins ne serait pas de la vanité.

»J'ai écrit dernièrement en courant une misérable rapsodie que je n'ai pas même terminée, _le Diable en voiture_[72], dont l'idée m'a été suggérée par la _Promenade du diable_ de Porson.

[Note 72: Lord Byron donna à lord Holland la seule copie qu'il ait, je crois, jamais écrite de cet étrange poème, qui se compose d'environ deux cent cinquante vers. Quoiqu'il s'y trouve beaucoup de vigueur et d'imagination, il est en général écrit sans art, et manque de cette force et de cette concision qu'on admire dans les beaux vers de M. Coleridge, que Byron, partageant l'opinion qui a long-tems prévalue, attribuait alors au professeur Porson. Il y a cependant dans _le Diable en voiture_ quelques stances dignes d'être conservées.

«1. Le Diable revint aux enfers vers deux heures, et demeura chez lui jusqu'à cinq. Il dîna de quelques homicides en ragoût, d'un rebelle en étuvée à l'irlandaise, de saucisses faites d'un juif qui s'était tué lui-même; et se mit à songer à quoi il emploierait le reste de sa journée. «Ah! dit-il, je vais monter en voiture; je me suis promené à pied ce matin, il faut aller en voiture ce soir: la nuit est le tems le plus cher à mes enfans, et je veux voir comment mes favoris prospèrent.

»2. Quelle voiture prendrai-je? dit Lucifer. Si je suivais mon goût, je monterais sur une charette pleine de blessés, et ce me serait plaisir que de voir leur sang couler; mais j'aurai souvent occasion de me donner ce passe-tems-là. Dans ce moment, c'est de promptitude qu'il s'agit; il faut que j'inspecte le plus de mes domaines que je pourrai, et que j'aie l'œil à ce qu'on ne m'aille pas braconner quelques ames.

»3. J'ai un carrosse de cérémonie à Carlton-House, un cabriolet dans Seymour-Place; mais ils sont prêtés à deux amis, qui m'en récompenseront en courant mon pas favori; et puis ils tiennent les rênes avec tant de grâce! je leur garde à tous deux quelque chose quand ils seront au bout de leur carrière.

»4. En avant donc pour la terre, et voyons.» Cela dit, il saute sur notre globe; il enjambe de Moskou en France; puis traverse la Manche d'une autre enjambée, et vient planter son pied fourchu sur une de nos grandes routes, non loin de la demeure d'un évêque.

»5. À propos, j'oubliais de dire qu'en son chemin il s'arrêta un moment à contempler la plaine de Leipsik; il prit tant de plaisir dans cette atmosphère sulfureuse, dans ces cris de désespoir, qu'il se percha sur une montagne de morts. Comme il jouissait délicieusement sur ce trône, qui croissait à chaque instant en hauteur! Rarement la terre lui avait-elle offert un aussi charmant spectacle, rarement y avait-il vu son ouvrage moitié aussi bien fait. En effet, le champ de carnage était tellement rougi du sang des morts, qu'il donnait le même reflet que les vagues de l'enfer. Alors le diable se prit à rire d'un rire bruyant, sauvage et prolongé, et dit: «Il me paraît qu'ils n'ont pas besoin de moi ici!»............................................................. ......................................................................

»8. Toutefois les sons les plus agréables à son oreille, furent les soupirs d'une veuve éplorée; le spectacle le plus ravissant dont ses yeux se repurent, les larmes que l'horreur avait glacées dans les beaux yeux bleus d'une jeune fille restée immobile près du corps de son amant expiré: autour d'elle flottaient épars ses longs cheveux noirs; elle portait vers le ciel un œil égaré, qui semblait demander s'il y avait là un Dieu! Couché près d'une muraille en ruines, un enfant mourait de faim; ses joues étaient creuses, ses yeux à demi fermés. Le carnage commençait après que la résistance avait cessé, et la fuite ne servait de rien aux vaincus.................................................... ....................................................................... .......................................................................

»10. Cependant le Diable avait atteint nos rives blanchissantes; et qu'y fit-il, je vous prie? Avec les meilleurs yeux du monde, il ne put y voir de nuit que ce que nous y voyons tous les jours. Toutefois, il fit son petit voyage, et tint journal de toutes les merveilles qu'il avait observées dans ses courses nocturnes. Ce journal, il le vendit aux libraires associés, qui lui firent d'assez belles conditions, il est vrai, mais qui finirent par le tricher tout diable qu'il est.

»11. Le Diable vit ensuite, ou crut voir la malle-poste et son conducteur avec son manteau. Alors, à défaut de pistolets, il arma sa queue; et saisissant son homme à la gorge: «Ha ha! dit-il, qu'est-ce ceci? une voiture neuve et un vieux pair!»

»12. Cela dit, il le replaça sur son siège, l'engagea à n'avoir pas peur, à rester fidèle à son club, ses rênes, son b... et sa bière: «Excepté la table du conseil, il n'y a pas d'endroit, ajouta-t-il, où je sois si content de voir un pair qu'ici.» .............................. .......................................................................

»17. Le Diable se rendit ensuite à Westminster, et se disposait à entrer à la Chambre des Communes, quand il apprit que les lords venaient d'être convoqués. Aussitôt il pensa qu'en sa qualité de _quondam_ aristocrate, il devait aller les voir un moment; car de songer à les écouter, cela n'en valait pas la peine. Il entra dans la Chambre, et s'avança si bien comme l'un d'entre nous, qu'on dit qu'il s'arrêta très-près du trône.

»18. Il vit lord L***l, sage en apparence seulement; lord W...d, qui certainement est un sot; Johanny de Norfold, homme de quelque poids; Chatham, si semblable à son ami Billy; il vit des larmes dans les yeux de lord Eldon, parce que les catholiques _ne voulaient pas_ se soulever, malgré ses prières et ses prophéties. Puis il entendit, ce qui ne l'étonna pas peu, un magistrat supérieur dire quelque chose qui avait tout l'air d'un jurement. Satan fut choqué: «Allons-nous-en, dit-il nous sommes mieux appris que cela là bas. S'il harangue dans ce goût là quand il sera dans mes états, je ferai signe à l'ami Moloch de le rappeler à l'ordre.»]

»Lu un peu d'italien, et écrit deux sonnets sur ***. Je n'en avais encore composé qu'un, et cela en riant, il y a bien des années, et comme exercice; j'espère bien n'en plus écrire à l'avenir. C'est bien le genre de composition le plus larmoyant, le plus glacial, le plus stupidement platonique. Je déteste tellement Pétrarque[73], que je ne voudrais pas avoir été cet homme-là, même pour sa Laure, ce dont ce langoureux et métaphysique radoteur n'a jamais su venir à bout.» ..................... .......... .............................................................

[Note 73: Il apprit dans la suite à faire plus de cas de Pétrarque. (_Note de Moore_.)]

16 janvier 1815.

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«Demain, je quitte Londres pour quelques jours. J'ai vu Lewis aujourd'hui; il vient d'Oatlands, où il s'est querellé avec Mme de Staël, à propos de lui-même; de _Clarisse Harlow_, de Mackintosh et de moi. Je ne suis jamais allé y rendre mes devoirs; nous nous serions bien autrement querellés. Je ne suis pas grand parleur, je ne sais point flatter, et je ne puis écouter une femme à moins qu'elle ne soit jolie et folâtre. Elle accabla ce pauvre Lewis d'éloges, jusqu'à l'en rendre malade; découvrit que _Clarisse_ était la perfection même, et Mackintosh le premier homme de l'Angleterre. Pour cela, je suis de son avis, du moins il en est bien l'un des premiers; mais Lewis ne pense pas ainsi. Quant à _Clarisse_, je laisse à ceux qui ont le courage de la lire, à en juger et en disputer. Je n'ai jamais eu la force de le faire, et n'ai pas par conséquent le droit de donner mon opinion. Elle a dit à Lewis, et en cela elle a eu raison, puisqu'il est mon ami, d'abord que j'avais de l'affectation, et ensuite que je m'étais rendu coupable d'une horrible inconvenance, en me tenant l'autre jour, à dîner, les yeux fermés ou à demi fermés. Je ne me connaissais pas ce tic; si je l'ai réellement, il faudra que je m'en corrige. On contracte insensiblement de mauvaises habitudes, dont il vaudrait mieux se défaire de bonne heure. Si cela en est une, je voudrais qu'on m'en eût parlé plus tôt. Peu importerait d'être privé à jamais de voir de vilaines femmes; mais il est bon de voir ses voisins, aussi bien que les plats qui sont sur la table.

»Je donnerais tout au monde pour avoir assisté à l'aimable églogue qui a dû se passer entre elle et Lewis, tous deux entêtés, singuliers, habiles, bavards et doués d'une voix perçante. À coup sûr, qui s'y serait trouvé n'aurait pu se faire entendre entre eux. Mais, hélas! le combat a fini par l'épuisement des deux partis, et maintenant ils ne se querelleront plus. Ne pourrait-on pas les réconcilier, ne fût-ce que pour les mettre de nouveau aux prises? Pauvre Corinne! elle s'apercevra que ses belles phrases ne conviennent pas toujours à nos messieurs et à nos dames du bel air.

»Je me prends d'admiration pour ***, la jeune sœur de ***. Une femme serait mon salut. Il est certain que jusqu'ici les femmes de mes connaissances ne m'ont pas fait grand bien. *** est belle, mais fort jeune; je crains bien aussi que ce ne soit une sotte. Cependant je l'ai trop peu vue pour la juger, et, d'un autre côté, il n'y a rien que je déteste autant qu'une femme bel-esprit. Il est on ne peut plus probable qu'elle ne m'aimera pas, très-probable que je ne l'aimerai pas davantage; mais, d'après mon système, et le système généralement suivi maintenant, cela ne fait rien du tout. L'affaire, si nous en venons là, s'arrangera entre le papa et moi. Je ne la gênerais pas dans ses volontés; je ne suis docile et de bonne composition qu'avec les femmes, et si je n'en devenais pas amoureux, ce que je tâcherai d'éviter, nous ferions un couple très-heureux. Quant à la conduite, cela la regarde... Mais, si je l'aime, j'en serai jaloux; c'est pourquoi je ne veux pas, si je puis, en devenir amoureux. Quoiqu'après tout je doute de mon caractère, et je craigne de n'être pas aussi patient que la _bienséance_ l'exigerait d'un mari de ma condition, j'appréhenderais que mon tempérament ne me portât à quelque acte de vengeance orientale, ou au moins ne me conduisît avec ma moitié devant les tribunaux pour y plaider en séparation. Ainsi, toutes réflexions faites, il vaut mieux que je reste seul et célibataire; cependant j'aimerais avoir avec qui bâiller à l'occasion.