Œuvres complètes de lord Byron, Tome 10 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 8
Il avait la conscience intime du double aspect sous lequel il était envisagé par le monde et par ses amis; non-seulement il s'en amusait, mais il en était flatté comme d'une preuve de la diversité et de la flexibilité de ses moyens. En effet, comme je l'ai déjà remarqué, il était loin d'être insensible à l'effet qu'il produisait personnellement sur la société; et la place distinguée qu'il avait prise dans le monde, depuis le commencement de notre liaison, n'altérait en rien l'aimable simplicité et l'abandon qu'il apportait dans notre commerce intime. Je remarquais, quant au monde extérieur, quelques légers changemens dans sa conduite, qui semblaient indiquer la conscience de la supériorité qu'il avait acquise. Entre autres circonstances, soit que sa timidité s'accommodât mal de se voir l'objet des regards de tout le monde, ou que, suivant l'opinion de Tite-Live, il crût que les hommes éminens ne doivent pas trop familiariser le public avec leur personne[38], il évitait, beaucoup plus qu'au commencement de notre liaison, de se montrer le matin et dans les lieux fréquentés. L'année précédente, avant que son nom fût devenu si célèbre, nous avions été à l'exposition dans Sommerset-House et dans d'autres lieux semblables[39], et je ne doute pas que la véritable raison qui lui fit alors éviter les endroits fréquentés ne fût cet extrême déplaisir qu'il éprouvait de la difformité de son pied, difformité qui devait d'autant plus attirer les regards du public que son beau talent le rendait plus universellement connu.
[Note 38: _Continuus aspectus minus verendos magnos homines facit_.]
[Note 39: La seule chose qui me frappât en lui, comme extraordinaire, dans ces occasions, c'est le malaise qu'il semblait éprouver de porter un chapeau. En effet, il en avait perdu l'habitude, allant toujours en voiture en Angleterre, et portant en voyage une sorte de bonnet de fourrageur. Le fait est que je ne me rappelle pas lui avoir vu un chapeau sur la tête depuis ce tems-la. (_Note de Moore_.)]
Parmi les momens que nous avons passés joyeusement ensemble, je me rappelle plus particulièrement un certain soir où il se livra à la gaîté la plus extraordinaire. Au sortir de quelque assemblée, nous avions reconduit M. Rogers chez lui. Lord Byron qui, suivant sa coutume, n'avait pas dîné les deux jours précédens, éprouvant alors une faim canine, demanda à grands cris quelque chose à manger. Notre repas, qu'il ordonna lui-même, ne consista qu'en pain et en fromage, et rarement ai-je pris part à un plus joyeux souper. Il arriva que notre hôte venait de recevoir l'hommage d'un volume de poésies, écrites à l'imitation avouée des anciens poètes anglais, contenant, comme la plupart des modèles en ce genre, beaucoup de choses belles et frappantes, mêlées à plus de détails encore insignifians, fantastiques et absurdes. Dans la disposition d'esprit où nous nous trouvions, Lord Byron et moi, ce furent ces derniers dont nous nous occupâmes exclusivement, et il faut avouer que, plus nous lisions, plus nous trouvions sujet de rire.
En vain, pour rendre plus de justice à l'auteur, M. Rogers essaya-t-il d'attirer notre attention sur quelques-unes des beautés réelles de l'ouvrage; il nous convenait mieux de nous attacher exclusivement aux passages qui pouvaient fournir matière à notre humeur enjouée. À force de parcourir le volume dans tous les sens, nous découvrîmes que notre hôte, outre qu'il en admirait sincèrement quelques parties, avait un motif de reconnaissance pour prendre ainsi la défense de son auteur, et qu'un des poèmes contenait de lui un éloge très-pompeux, et, je n'ai pas besoin de le dire, très-mérité. Nous étions trop fous dans le moment pour nous arrêter, même devant cet éloge, auquel nous concourions cependant de grand cœur. Le premier vers de cette pièce, autant que je puis me le rappeler, était:
Quand Rogers se livrant au travail, etc.
Lord Byron entreprit de la lire tout haut, mais il ne put jamais aller au-delà des deux premiers mots. Notre rire fou était alors arrivé à un point tel que rien ne pouvait plus l'arrêter. Il recommença deux ou trois fois, mais à peine avait-il prononcé _Quand Rogers_, que nous nous mettions à rire sur nouveaux frais, tant et si bien qu'à la fin, malgré le sentiment intime de notre injustice, M. Rogers ne pût s'empêcher de se joindre à nous; nous rîmes alors tous les trois de si bon cœur, que si l'auteur eût été là, je crois en vérité qu'il n'eût pu résister à la contagion.
Un jour où deux après je reçus le billet et les vers suivans: les mots en italique sont tirés de l'éloge même dont nous nous étions permis de rire.
MON CHER MOORE,
«_Quand Rogers_ ne doit pas voir les vers ci-joints que je vous envoie pour vous seul. Je suis prêt à fixer tel jour que vous voudrez pour notre visite. Shéridan, ne l'avez-vous pas trouvé délicieux? _Le Marchand de volaille_ a été sa première et sa meilleure plaisanterie[40].
»Tout à vous, etc.
»_Je dépose ma branche de laurier_.
»_Toi_, déposer ta branche de _laurier_! Où donc l'as-tu volée? Et quand elle t'appartiendrait réellement, qui des deux en a le plus besoin, Rogers ou toi? Garde pour toi ce branchage desséché, ou renvoie-le au docteur Donne. Si justice était faite à tous deux, il n'en aurait guère, et toi pas du tout.
[Note 40: Il fait ici allusion à un dîner chez M. Rogers, dont j'ai rendu ailleurs le compte suivant:
«La compagnie se composait de M. Rogers lui-même, Lord Byron, M. Shéridan et l'auteur de ces _Mémoires_. Shéridan n'ignorait pas notre admiration pour lui. La présence du jeune poète surtout semblait lui rendre les beaux jours de sa jeunesse et tout son esprit; et les détails qu'il nous donna sur les commencemens de sa carrière n'étaient pas moins intéressans pour lui que charmans pour ses auditeurs. Ce fut pendant le cours de cette soirée que nous parlant du poème que M. Whitbread avait composé et envoyé parmi les nombreux prologues destinés à la réouverture de Drury-Lane, et qui, comme les autres, renfermait surtout des allusions au phénix, il dit: «Mais il y avait plus de l'oiseau dans les vers de Whitbread que dans ceux de tous les autres; il était entré dans beaucoup de détails; il avait parlé de ses ailes, de son bec, de sa queue, etc., etc.; enfin, c'était absolument le phénix décrit par un _marchand de volaille_.» (_Vie de Shéridan_.)]
»_Alors, pour former ainsi la couronne d'Apollon_.
»Une couronne! arrange-le comme tu voudras, ton chapelet ne sera jamais qu'un bonnet de fou. La première fois que tu iras dans la ville de Delphes, demande à ceux qui s'y trouveront logés avec toi: ils te diront que Phébus a donné sa couronne à Rogers, quelques années avant que tu ne vînsses au monde.
»_Que chacun ait le sien_.
»Quand on portera du charbon de terre à Newcastle et des hiboux à Athènes comme une curiosité; quand Liverpool pleurera ses sottises; quand Torys et Whigs cesseront de quereller ensemble; quand la femme de C*** aura un héritier, alors Rogers nous demandera des lauriers, et tu en auras de reste à donner.»
Le nom de Shéridan, cité dans la note précédente, nous offre une heureuse occasion d'extraire du journal de Lord Byron quelques détails sur cet homme extraordinaire pour lequel il professait une admiration sans bornes, le mettant, sous le rapport des talens naturels, infiniment au-dessus de tous les grands politiques de son tems.
«J'ai vu souvent Shéridan en société, il était admirable! Il avait une espèce de goût pour moi; il ne m'a jamais attaqué, du moins en ma présence, comme il attaquait tout le reste, nobles, beaux-esprits, orateurs et poètes. Je l'ai vu battre Whitbread, tourmenter Mme de Staël, anéantir Colman et en faire autant, à peu près, de quelques autres personnes de talens et de réputation, dont je ne cite pas les noms, parce qu'elles sont de mes amis.
»La dernière fois que je me suis trouvé avec lui, ce fut, je crois, chez sir Gilbert Elliot; il était aussi amusant que jamais. Non, je me trompe, c'est chez Douglas Kinnaird que je le vis pour la dernière fois.
»Je me suis trouvé avec lui dans bien des endroits et à bien des parties, à Whitehall avec les Melbourne, chez le marquis de Tavistock, à la salle de vente de Robin, chez sir Humphrey Davy, chez Sam Rogers; enfin, dans toutes sortes de compagnies: je l'ai toujours vu de bonne humeur et d'un esprit délicieux.
»J'ai vu Shéridan pleurer deux ou trois fois; peut-être était-ce des larmes de vin, mais cette circonstance même rendait la chose plus frappante, car qui pourrait voir sans émotion _l'âge remplir d'indignes larmes les yeux de Marlborough, et Swift mourir privé de raison et se donnant en spectacle_[41].
[Note 41: Quand le célèbre doyen de Saint-Patrick mourut (1745), il y avait plusieurs années qu'il était atteint des infirmités les plus déplorables, et tombé tout-à-fait en enfance. (_N. du Tr._)]
»Je l'ai vu un jour pleurer à la salle de vente de Robin, à la suite d'un splendide dîner, composé des personnes les plus illustres par leur naissance et leurs talens: ce fut à cause de quelques observations sur l'obstination des whigs à refuser des places et à censurer leurs principes. Shéridan regarda tout autour de lui et dit: Monsieur, il est aisé à milord G***, ou au comte G***, ou au marquis B***, ou à milord H***, avec quelques milliers de livres sterlings de rente dont une partie leur vient de sinécures actuelles, ou qu'ils ont héritées par les sinécures de leurs ancêtres aux dépens de la fortune publique, de venir vanter leur patriotisme et de se tenir loin des tentations; mais ils ne savent pas quels combats ont à supporter, pour y résister, ceux qui, avec autant d'amour-propre, des talens au moins égaux, et des passions qui certes ne sont pas inférieures, n'ont jamais eu de leur vie un shilling qu'ils puissent dire à eux appartenant. En disant cela il se mit à pleurer.
»Je l'ai entendu dire plus d'une fois qu'il n'avait jamais eu un shilling à lui appartenant; à coup sûr, il trouva moyen d'en avoir un bon nombre appartenant aux autres.
»En 1815, j'avais occasion de faire une visite à mon homme d'affaires, je le trouvai avec Shéridan. Après quelques politesses réciproques, celui-ci se retira le premier. Avant de parler de ma propre affaire, je ne pus m'empêcher de m'informer de celle de Shéridan. Oh! répondit le procureur, c'est comme à l'ordinaire; il vient pour tâcher d'arrêter les poursuites de son marchand de vins, mon client. Eh bien! lui dis-je, que comptez-vous faire? Rien du tout, pour le présent, dit-il; voudriez-vous que nous obtenions un jugement contre le vieux Sherry? à quoi cela nous mènerait-il? Là-dessus il se mit à rire et à parler des rares talens de Shéridan pour la conversation.
»Or, je sais, par expérience personnelle, que mon procureur n'est, certes, pas le plus tendre des hommes, et qu'il n'entend guère rien, hors des statuts et des arrêts. Eh bien! Shéridan, en une demi-heure de conversation, avait trouvé moyen de l'adoucir si bien, que si son client, brave et digne homme du reste, fût venu en ce moment, je crois qu'il l'eût jeté par la fenêtre avec toutes les lois du monde et quelques juges-de-paix par-dessus le marché.
»Tel était Shéridan! capable d'attendrir un procureur! On n'avait rien vu de pareil depuis le tems d'Orphée!
»Un jour, je le vis prendre sa propre _Monodie sur Garrick_; il s'arrêta à la dédicace à lady douairière ***. À cette vue, il entra en fureur, et s'écria: C'est à coup sûr un faux; jamais je n'ai rien pu dédier à cette vieille hypocrite, à cette infernale prostituée, etc., etc.; et continua ainsi, pendant une demi-heure, son épître dédicatoire à la personne qui en était l'objet. Si tous les écrivains s'exprimaient avec la même franchise, cela serait divertissant.
»Il m'a dit que le soir même du grand succès de _l'École de la Médisance_ (_the School for Scandal_), il avait été terrassé et mené au corps-de-garde par les _watchmen_ qui l'avaient trouvé ivre et faisant du bruit dans la rue.
»Au moment où il se mourait, on le pressait de consentir à subir une opération: Non, répondit-il, je me suis déjà soumis à deux, et c'est assez dans la vie d'un homme. On lui demanda auxquelles? C'était de s'être fait couper les cheveux et d'avoir posé pour son portrait.
»Je me suis trouvé quelquefois avec Georges Colman; il m'a toujours paru extrêmement plaisant et très-bon compagnon. Mais la gaîté, ou plutôt l'esprit de Shéridan avait quelque chose de sombre, quelquefois même de sauvage; il ne riait jamais, du moins je ne l'ai jamais vu, et je l'observais de près. Colman, c'est différent, il riait, lui. Si j'avais à choisir, et que je ne pusse les avoir tous les deux à la fois, je dirais: Donnez-moi Shéridan pour commencer la soirée, et Colman pour la finir; Shéridan à dîner, et Colman à souper; Shéridan avec le Porto et le Bordeaux; Colman avec tout, depuis le Madère et le Champagne à dîner, le Bordeaux et le Porto du dessert jusqu'au punch de la nuit, jusqu'au _grog_ et au _gin_ étendu d'eau du matin[42]. J'ai passé par cette enfilade de liquides avec tous les deux. Shéridan était une compagnie de grenadiers aux gardes-du-corps; mais Colman! un régiment entier... d'_infanterie légère_, à coup sûr: toujours était-ce un régiment.»
[Note 42: Dans un repas anglais, le Champagne se boit indifféremment pendant le premier service et pendant tout le tems du dîner; le Bordeaux (_claret_) plus spécialement avec le Madère et le Xerès (_Sherry_), après que les dames sont retirées. Le _grog_ est de l'eau-de-vie, avec un peu de sucre ou sans sucre, étendue dans de l'eau chaude ou froide, mais plus souvent chaude; le _gin_ est l'esprit du genièvre, et l'un des principaux articles d'importation des Hollandais. (_N. du Tr._)]
C'est vers cette époque que Lord Byron, je suis fâché d'ajouter par mon entremise, lia connaissance avec M. Leigh Hunt, l'éditeur d'un journal hebdomadaire bien connu, l'_Examiner_. Je connaissais cette personne depuis 1811, et avec la majeure partie du public, je professais une admiration sincère pour ses talens et son courage comme journaliste. L'intérêt que je prenais à lui personnellement avait été récemment accru par le caractère noble et mâle qu'il avait déployé pendant le cours d'un procès qui lui avait été intenté, ainsi qu'à son frère, pour un libelle, publié dans leur feuille, contre le prince, qui se termina par la condamnation de tous deux à deux ans d'emprisonnement. On se rappellera qu'il existait alors, dans le parti whig, un profond sentiment d'indignation contre un illustre personnage qui venait d'abandonner leurs rangs et leurs principes, après avoir été long-tems regardé comme leur ami et leur patron. Partageant moi-même cette opinion, et peut-être avec un peu trop de chaleur, je pris le plus vif intérêt au sort de M. Hunt; et immédiatement après mon arrivée à Londres, je lui rendis visite dans sa prison. J'en parlais peu de jours après à lord Byron, ajoutant que j'avais été étonné du luxe qui y régnait, des treillages de fleurs au dehors, des livres, des bustes, des tableaux, du piano que j'avais vu dans le donjon de l'homme de lettres. Le noble poète, dont les idées politiques coïncidaient absolument avec les miennes, exprima le plus grand désir de donner la même preuve de respect à M. Hunt; et, en conséquence, à deux ou trois jours de là, nous nous rendîmes ensemble à la prison. À peine l'avais-je introduit, que M. Hunt nous invita à dîner; ce que Byron accepta avec empressement; et, en conséquence, au mois de juin 1813, la prison de Cold-Bath-Fields eut l'honneur de le recevoir dans ses murs comme convive.
Le matin de notre première visite au journaliste, je reçus de Lord Byron les vers suivans évidemment écrits la veille au soir.
19 mai 1813.
«Ô vous qui, sous tous les noms, avez le don de charmer la ville, Anacréon, Tom-Little, Tom-Moore ou Tom-Brow; car le diable m'emporte si je sais de quoi vous devez être plus fier, de vos in-4° à deux guinées, ou de vos petits livres à quatre sous...
»Mais revenons à ma lettre, c'est une réponse à la vôtre. Soyez demain chez moi, aussitôt que vous le pourrez, tout habillé, tout prêt, pour aller voir l'esprit en prison. Plaise à Phébus que nos péchés politiques ne nous y procurent pas aussi un logement. Je suppose que ce soir vous êtes engagé, et que vous avez déserté Sam Rogers pour les _bas-bleus_ de Sotheby; moi-même, bien qu'accablé d'un rhume qui me tue, il faut que je mette ma culotte, et que j'aille faire visite aux Heathcote; mais demain, à quatre heures, nous...
10 heures.
»Arrivé là, mon cher Moore, je suis interrompu par ***.
11 heures et demie.
»*** est parti. Il faut que je m'habille pour aller chez lady Heathcote. _Addio_.»
La journée que nous passâmes en prison, si elle ne fut pas très-agréable, eut du moins pour nous quelque chose de singulier et de nouveau. J'avais, par égard pour Lord Byron, stipulé d'avance avec notre hôte que nous serions en aussi petit comité que possible; et quant au dîner, il eut égard à ma prière: nous n'y vîmes qu'un ou deux membres de la famille de M. Hunt, et, autant que je me le rappelle, point d'autre étranger que M. Mitchell, l'ingénieux traducteur d'Aristophanes. Mais, aussitôt après le dîner, arrivèrent plusieurs littérateurs des amis de M. Hunt, qui n'étant connus ni de Lord Byron ni de moi, troublèrent un peu le plaisir que nous éprouvions. Parmi ces nouveaux venus, je me rappelle très-bien M. John Scott, qui depuis écrivit des choses si sévères sur Lord Byron. Il est pénible de songer qu'entre les personnes réunies alors autour du poète, il y en avait une qui devait bientôt attaquer sa réputation de son vivant, tandis qu'une autre, moins honorable encore, devait répandre son venin sur sa tombe.
Ce fut le 2 juin que, présentant une pétition à la Chambre des Lords, il parut pour la troisième et dernière fois comme orateur dans cette assemblée. En retournant chez lui, il entra chez moi, et me trouva m'habillant en toute hâte pour aller dîner. Il était, je me le rappelle, de la meilleure humeur, et encore tout animé de son discours. Comme je continuais ma toilette dans mon cabinet, il se mit à se promener en long et en large dans la pièce voisine, déclamant tout haut en ma faveur, d'un ton burlesquement sérieux, quelques phrases détachées de sa nouvelle harangue. «Je leur ai dit que c'était une violation palpable de la constitution; que si de pareilles choses étaient tolérées, c'en était fait de la liberté anglaise, et que...--Mais, dis-je, en interrompant le flot de son éloquence, quel était donc ce terrible sujet de plainte?--Le sujet de plainte? répéta-t-il en s'arrêtant, comme pour y réfléchir, _oh! je ne m'en souviens pas_[43].» Il est impossible de se faire une idée de l'effet comique qu'il donna à ces mots: son geste, son regard, en de semblables occasions, étaient irrésistiblement risibles; car c'était plutôt dans des plaisanteries, des étrangetés de cette nature, que dans des choses spirituelles, à proprement parler, que consistait le charme de sa conversation.
[Note 43: Son discours était à l'occasion d'une pétition du major Cartwright.]
Quoiqu'après le brillant succès de _Childe-Harold_ il soit bien évident qu'il cessa de penser au Parlement comme à l'arène de son ambition, on peut croire cependant qu'il ne négligea pas de l'étudier comme un vaste champ d'observations. Pour un esprit aussi vif et aussi varié que le sien, tous les lieux, toutes les choses avaient leur intérêt; dans un bal, dans une école de pugilat, au parlement, tout doit avoir été mis à profit. Voici quelques-unes de ses observations pendant sa courte carrière de sénateur; je les extrais de son propre journal.
«Je n'ai jamais entendu personne qui répondît entièrement à l'idée que je me suis faite d'un orateur. Grattan en aurait approché, si ce n'était son débit d'arlequin. Je n'ai jamais entendu Pitt; Fox, seulement une fois; il me fit l'effet d'un argumentateur: il me paraît aussi différent d'un orateur, qu'un versificateur ou un improvisateur d'un poète. Grey a du grand, mais rien d'oratoire. Canning a quelquefois quelque chose qui y ressemble beaucoup. Je n'ai point admiré Windham, bien que tout le monde l'admire; il m'a paru trop sophiste. Whitbread était le Démosthènes du mauvais goût et de la véhémence vulgaire, mais fort et Anglais. Holland touche par le bon sens et la sincérité. Lord Lansdowne est bien, mais c'est encore un argumentateur. J'aurais beaucoup aimé Grenville, s'il eût voulu réduire ses discours à une heure de durée. Burdett est doux et argentin comme Bélial lui-même; c'est, je crois, le grand favori du _pandemonium_; du moins, j'ai toujours entendu les gentlemen de la campagne et les solliciteurs des ministres vanter ses discours en haut, et se hâter de descendre pour écouter, dès qu'il se levait pour parler. J'ai entendu Bob Milnes prononcer son second discours; il ne fit pas d'impression. J'aime Ward; il est étudié, mais fin et souvent éloquent. Tout étrange que cela puisse paraître, je n'ai jamais entendu, quoique j'en aie eu souvent l'envie, Peel, mon camarade de collége; il n'y avait que deux autres enfans qui nous séparaient. Mais, si mes souvenirs ne me trompent pas, il est ou devrait être parmi les premiers d'entre eux. Maintenant, je n'aime pas les discours de M. Wilberforce; ce n'est qu'un flux de paroles, des mots et rien que des mots.
»Je doute beaucoup que les Anglais _aient_ aucune éloquence; à proprement parler, je suis porté à croire que les Irlandais en _avaient_, que les Français en _auront_ et en _ont eu_ dans la personne de Mirabeau. Lord Chatham et Burke sont ceux qui ont le plus approché de l'orateur en Angleterre. Je ne sais ce qu'Erskine peut avoir été au barreau, mais j'aurais voulu qu'il y fût encore chaque fois que je l'ai entendu à la chambre. Lauderdale est perçant, subtil et trop Écossais...
»Parmi tous ces orateurs, bons, mauvais ou passables, je n'ai entendu que bien rarement un discours qui fût à peu près intelligible et pas trop long pour le sujet. Tout calculé, c'est une grande déception, et une chose aussi ennuyeuse et fatigante que possible pour ceux qui sont obligés d'y assister souvent. Je n'ai entendu Shéridan qu'une fois, et peu d'instans; j'aimais sa voix, son débit, son esprit, et c'est le seul orateur que j'aie jamais souhaité entendre plus long-tems.
»Somme toute, les membres de la chambre ont fait sur moi cette impression, que, peu formidables comme _orateurs_, ils le sont beaucoup comme _auditoire_. Il est possible qu'il n'y ait point d'éloquence dans un corps aussi nombreux (il n'y a eu que _deux_ orateurs parfaits dans l'antiquité, et peut-être _moins encore_ dans les tems modernes); mais il doit y avoir nécessairement un levain de réflexion et de bon sens, qui leur fait sentir ce qui est bien, ce qui est juste, quoiqu'ils ne puissent pas l'exprimer noblement.