Œuvres complètes de lord Byron, Tome 10 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 28

Chapter 282,324 wordsPublic domain

»Le diable emporte les _Mélodies_ et les douze tribus par-dessus le marché[149]. Braham nous prêtera ou nous a déjà prêté le secours de son talent; mais cela ne servira pas plus qu'un second médecin appelé quand le malade est désespéré. Je ne m'en suis mêlé que pour satisfaire une fantaisie de K***, et tout ce que j'y ai gagné c'est un beau discours et une recette d'huîtres à l'étuvée.

[Note 149: Je m'étais permis de rire un peu de la manière dont quelques-unes de ses _Mélodies Hébraïques_ avaient été mises en musique.]

»Ne pas nous voir... et pourquoi? Il faut au contraire que nous nous voyions de quelque manière et en quelque lieu que ce soit. Il ne peut plus être question de Newsteadt, qui est de nouveau plus d'à moitié vendue, et que ma femme ne saurait habiter dans l'état où elle est. Écrivez-moi, je vous prie; je ne tarderai pas à vous écrire moi-même.

»_P. S._ Votre cachet est le meilleur et le plus joli de tous ceux que j'ai, et je vous en remercie mille fois. Je viens d'être, ou, pour mieux dire, j'aurais dû être excessivement frappé et affligé de la mort du duc de Dorset. Nous avons été au collége ensemble, et à cette époque je lui étais passionnément attaché. Je ne l'ai revu qu'une seule fois, je crois, depuis 1805, et ce serait à moi une affectation ridicule de prétendre que je n'avais conservé pour lui aucun sentiment digne de ce nom. Il y a eu un tems où cet événement m'eût brisé le cœur; tout ce que je puis dire maintenant, c'est que mon cœur ne vaut plus la peine de se briser.

»Adieu... ce monde n'est qu'une mauvaise plaisanterie.»

LETTRE CCXVI.

A M. MOORE.

2 mars 1815.

MON CHER TOM,

«Jeffrey m'a envoyé la lettre la plus amicale et accepté l'article de ***. Il dit qu'il y a long-tems qu'il aime, non-seulement, etc., etc., mais encore mon caractère. C'est votre ouvrage cela, coquin que vous êtes; n'êtes-vous pas honteux, vous qui me connaissez si bien? Voilà ce qu'on gagne à vous prendre pour confesseur.

»Je suis assez gai pour envoyer une romance larmoyante[150]. Vous m'avez autrefois demandé des paroles pour mettre en musique: vous pouvez maintenant y mettre ou n'y mettre pas cette romance, comme il vous plaira; elle est écrite fort lisiblement[151], c'est-à-dire par un autre que moi, encore que j'en sois l'auteur, de sorte que vous pourrez en dire ce que vous voudrez. Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Si vous ne répondez promptement, je vous fais un _discours_.

[Note 150: La belle romance maintenant imprimée dans ses œuvres: _Le monde ne saurait donner des jouissances égales à celles qu'il enlève_.]

[Note 151: Le manuscrit était de la main de lady Byron.]

»Je suis dans un état complet d'inertie et de stagnation, entièrement occupé à manger du fruit, à jouer à d'ennuyeux jeux de cartes, à bâiller, à essayer de relire de vieux annuaires, ou de lire les journaux quotidiens, à ramasser des coquillages sur le rivage, ou à contempler la crue des groseillers, en sorte que je n'ai ni le tems ni l'énergie nécessaires pour vous rien dire, si ce n'est que

»Je suis toujours, etc.

BYRON.

»_P. S._ Je rouvre ma lettre pour vous faire une question. Que donnerait lady C.....k, ou toute autre dame à la mode, pour nous réunir dans une soirée, vous, Jeffrey et moi? Je viens de répondre à sa lettre, et c'est ce qui me suggère cette idée. Je ne puis m'empêcher de rire en songeant à la figure que nous ferions tous deux, aux soins que vous vous donneriez pour tenir notre aristarque en bonne humeur pendant la première partie de l'après-dîner, jusqu'à ce que nous soyons devenus assez gris pour lui faire un _discours_. Je crois que le critique nous battrait tous deux, ou du moins l'un de nous, car pour moi je ne crois pas que la timidité soit un de vos défauts (en société, je veux dire).»

LETTRE CCXVII.

A M. MOORE.

8 mars 1815.

«Un événement, la mort de ce pauvre Dorset et le souvenir de ce que j'éprouvais autrefois pour lui, de ce que j'aurais dû, de ce que je ne puis plus éprouver aujourd'hui, m'ont jeté dans les réflexions, et ont fait naître les pensées que vous avez maintenant entre les mains. Je suis charmé qu'elles vous plaisent; je me flatte en conséquence qu'elles pourront passer pour une imitation de votre style. Si je le pouvais bien imiter, je n'aurais plus guère d'ambition pour l'originalité. Je serais ravi si je pouvais vous forcer à vous écrier avec Dennis: «Pardieu! voilà mon tonnerre!» J'ai écrit ces stances pour que vous les mettiez en musique, si vous ne le jugez pas trop indigne de vous, et que vous en fassiez présent à Power, s'il veut bien les accepter.

»Que Dieu confonde N***! Me tourmenterez-vous sans cesse à propos des sons nazillards dont il a accompagné mes _Mélodies Hébraïques_? Ne vous ai-je pas dit que c'était la faute de K***, et de ma trop grande facilité de caractère? Mais vous voulez être méchant à tout prix! Voyez ce que vous y gagnez, Tom. Maintenant à ma revanche.

»Soyez-en sûr et préparez-vous-y: votre opinion sur le poème de *** arrivera, par le canal d'un de vos quintuples correspondans, jusqu'aux oreilles et au cœur de l'auteur[152]. Votre aventure ne laisse pas d'être fort comique; mais comment avez-vous pu faire une telle brioche? Vous, homme de lettres et poète vous-même, aller prendre pour confident l'éditeur qui a acheté ou vendu les plus beaux éloges de l'ouvrage en question! et puis cette délicieuse parenthèse: «_Entre nous deux soit dit_!» Cela me rappelle un mot de l'_Héritier_: «Tête à tête avec lady Duberly, je suppose.--Non, tête à tête avec cinq cents personnes!» Votre flatteuse opinion ne tardera pas à atteindre autant de publicité, avec bien des additions, dans bien des lettres, toutes signées L. H. R. O. et Ce.

[Note 152: Il fait ici allusion à une petite anecdote que je lui avais racontée dans ma dernière. Écrivant à l'un des nombreux associés d'une de nos plus fameuses maisons de librairie, je lui avais dit, ou plutôt j'avais cru lui dire confidentiellement, en parlant d'un poème nouveau: «_Entre nous deux soit dit, je n'admire pas beaucoup le poème de M_. ***.» Cette lettre était en grande partie une lettre d'affaires; elle passa par la filière ordinaire du bureau, et je lus à la fin de la réponse, à mon grand déplaisir: «_Nous_ sommes fâchés que vous ne trouviez pas bon le dernier poème de M. ***, et sommes vos très-humbles serviteurs,

»L. H. R. O. et compagnie.» (_N. de Moore_.)]

»Nous partons demain pour Londres; en attendant que nous y ayons monté une maison, nous demeurerons quelque tems chez le colonel Leigh, près Newmarket, où je serai charmé de recevoir de vos nouvelles.

»J'ai fort bien passé mon tems ici à écouter ces infernals monologues que les vieillards appellent conversations, et dans lesquels mon respectable beau-père s'est invariablement répété tous les soirs, à l'exception d'un où il a joué du violon. Somme toute, ils ont été à mon égard très-bons et très-hospitaliers. J'aime beaucoup leur château, et j'espère qu'ils y vivront encore heureux pendant de nombreuses années. Bella, dont la santé est parfaite, est d'une humeur toujours agréable et douce. Nous sommes maintenant au supplice des paquets et des préparatifs de départ, et demain, à pareille heure, je serai probablement huché sur le siége, entouré de bagages, quoique je me sois procuré une seconde voiture pour la femme de chambre, et toutes ces fadaises que nos femmes traînent partout avec elles.

»Je suis toujours, avec beaucoup d'affection,

»Votre, etc.»

BYRON.

LETTRE CCXVIII.

A M. MOORE.

27 mars 1815.

«J'avais dessein de vous écrire plus tôt à l'occasion de la perte que vous venez d'essuyer[153]; mais, réfléchissant combien tout ce qu'on peut dire sur un pareil sujet est inutile et usé, je m'en suis abstenu. Je suis charmé de voir que vous supportez ce malheur avec tant de courage, et je me fie au tems pour le rendre plus supportable à Mrs. Moore. Il faudrait chercher tous les moyens de l'occuper et de la distraire, et je suis sûr que vous ferez tout ce qu'il faut pour cela.

[Note 153: La mort de sa petite filleule, Olivia Byron Moore.]

»Passons maintenant à votre lettre. Napoléon... mais les journaux doivent vous l'avoir appris de reste. Je pense absolument comme vous à ce sujet, et pour mes _idées réelles_, il y a environ un an, je vous réfère aux dernières pages du journal que vous avez entre les mains. Je pardonne volontiers à ce coquin-là de démentir presque chaque vers de mon ode, ce que je regarde comme le plus haut point de magnanimité auquel le cœur humain puisse atteindre. Vous rappelez-vous l'histoire d'un certain abbé qui avait écrit un _Traité sur la Constitution de Suède_, où il prouvait qu'elle était indissoluble et éternelle? Au moment où il corrigeait l'épreuve de la dernière feuille, la nouvelle arriva que Gustave III avait détruit ce gouvernement immortel. «Monsieur, dit l'abbé à quelqu'un, le roi de Suède peut détruire la _constitution_, mais non pas _mon livre_!!!» Je pense _à_ cet abbé, mais je ne pense pas comme lui.

»En lui accordant tout le talent possible et le courage le plus extraordinaire, il restera encore une grande part au hasard et à sa fortune dans le prodigieux succès de son entreprise. Il aurait pu être arrêté par nos frégates; il aurait pu faire naufrage dans le golfe de Lyon, fameux par tant de tempêtes et mille autres obstacles. Mais il est certainement le favori de la fortune; et

»Une fois en route comme pour une partie de plaisir, il prend des villes à volonté et des couronnes à loisir, et s'avance de l'île d'Elbe à Paris, préparant des _bals_ aux dames et des _balles_ à ses ennemis.

»Vous avez lu, sans doute, comment il s'est jeté au milieu de l'armée du roi, et quels effets y ont produits ses discours. Et maintenant, s'il ne bat pas les _alliés_, je ne m'y connais plus. Après s'être emparé tout seul de la France, ce serait bien le diable qu'il ne sût pas repousser ceux qui voudraient l'envahir, maintenant qu'il va être soutenu de ses vieux guerriers, ces enfans de la giberne, la garde impériale, l'ancienne et la nouvelle armée. Il est impossible de ne pas être ébloui et dans l'admiration en contemplant son caractère et la carrière qu'il a parcourue. Rien ne m'avait jamais autant désappointé que son abdication, et rien ne me pouvait réconcilier avec lui autant que ce dernier exploit, quoique personne ne pût prévoir un changement de fortune si brillant et si complet.

»Quant à votre question, tout ce que je puis vous répondre, c'est qu'il y a en effet quelques symptômes de grossesse. Je n'en étais désireux, moi-même, que parce que je pense que cela fera plaisir à son oncle lord Wentworth, ainsi qu'à son père et à sa mère. L'oncle dont il s'agit est maintenant en ville, assez mal portant. Vous savez peut-être que sa fortune (7 à 8,000 livres sterling de rente) appartiendra, après sa mort, à ma femme. Mais il a toujours été si bon pour elle et pour moi, que je ne sais, en vérité, si je lui dois souhaiter le Paradis aussi long-tems qu'il pourra vivre tolérablement ici-bas. Son père est toujours à la campagne.

»Nous nous mettons demain en route pour la métropole; adressez vos lettres dans Piccadilly, où nous allons occuper l'hôtel de la duchesse de Devon, tandis qu'elle est en France.

»Peu m'importe ce que dira Power pour s'assurer la propriété de la romance, pourvu qu'il ne me fasse pas de complimens, qu'il n'aille pas parler de _condescension_, de _noble auteur_, etc., toutes phrases viles et usées, comme dit Polonius......................................... .............................

»Donnez-moi, s'il vous plaît, de vos nouvelles, et dites-moi quand vous comptez venir à Londres. Voilà votre projet de voyage sur le continent impossible, quant à présent. J'ai à vous remercier d'une lettre plus longue qu'à l'ordinaire; j'espère que vous ferez un nouvel essai de ma reconnaissance, en m'en envoyant cette fois une encore plus longue.»

LETTRE CCXIX.

A M. COLERIDGE.

Piccadilly, 31 mars 1815.

MON CHER MONSIEUR,

«C'est avec grand plaisir que je ferai ce que vous demandez; toutefois, j'espère que cela _est_ fort inutile, et qu'il reste encore quelque goût parmi ces hommes, tout intéressés qu'ils soient, qui font marchandise des productions du génie. Je pense bien que vous ne vous laisserez pas abattre par la partialité passagère de ce qu'on appelle le public pour ses favoris du moment. Vous avez dû en voir passer beaucoup, et vous survivrez à bien d'autres; je dis personnellement, car poétiquement toute comparaison serait une insulte pour vous.

»J'oserais, s'il m'était permis de hasarder un avis, dire que jamais les circonstances n'ont été plus favorables pour la tragédie. Vous avez dans Kean un acteur digne de rendre toutes les belles pensées que vous pouvez créer et personnifier pour lui, et je regrette que le rôle d'Ordonio ait été donné avant son engagement à Drury-Lane. Nous n'avons rien eu depuis plusieurs années qui ressemblât aux _Remords_; et je crois que la réception de cette pièce était faite pour exciter au plus haut point les espérances de l'auteur et du public. Il faut espérer que vous continuerez de marcher dans une carrière qui ne saurait manquer d'être glorieuse pour vous.

»Présentez, je vous prie, mes complimens à M. Bowles.

»J'ai l'honneur d'être, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

BYRON.

»_P. S._ Vous parlez de ma satire, mon libelle, ou ce qu'il vous plaira de l'appeler. Tout ce que j'en puis dire, c'est que j'étais bien jeune et bien irrité quand j'ai écrit cette sottise; et que, depuis, elle m'a toujours été comme une épine dans le côté, surtout parce que la plupart de ceux que j'y attaquais sont devenus mes connaissances et quelques-uns mes amis, et m'ont pardonné trop facilement pour que je me pardonnasse moi-même, ce qui est absolument _mettre des charbons ardens sur la tête de son adversaire_. Le passage qui vous concerne est impertinent et ne signifie pas grand'chose. Bien que j'aie fait depuis long-tems tout ce que j'ai pu pour en empêcher tout-à-fait la circulation, je regretterai toujours infiniment l'injustice et la généralité des attaques que je m'y suis permises.»

FIN DU DIXIÈME VOLUME.