Œuvres complètes de lord Byron, Tome 10 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 22
»_P. S._ Je vois qu'on annonce les tragédies de Sotheby. _La Mort de Darnley_ est un sujet très-heureux, et, je crois, éminemment dramatique. Faites m'en tenir un exemplaire, dès que vous le pourrez.
»Mrs. Leigh a été très-contente de ses livres; elle me charge de vous remercier, et se dispose, je crois, à vous en écrire elle-même.»
LETTRE CLXXIV.
À M. MOORE.
N° 2, Albany, 9 avril 1814.
«Le vicomte d'Althorpe va se marier, et j'ai pris son bel appartement de garçon dans Albany, où vous m'adresserez bientôt, je l'espère, votre réponse à la présente.
»Je suis de retour à Londres, d'où vous pouvez conclure que je l'avais quitté. Pendant tout le mois dernier, j'ai boxé tous les jours avec Jackson, pour faire de l'exercice. J'ai bu pas mal aussi; une fois, entre autres, je suis resté à table avec trois amis, au Cacaotier, depuis six heures du soir jusqu'à quatre et cinq heures du matin. Nous avons pris du Bordeaux et du Champagne jusqu'à deux heures. Alors, nous avons soupé et terminé la séance par une sorte de punch _au régent_, composé de Madère, d'eau-de-vie et de thé vert, car l'eau en nature n'y était point admise. Voilà une soirée qui vous aurait convenu! Sans quitter la table, si ce n'est pour me rendre chez moi, à pied, dédaignant un fiacre et mon propre vis-à-vis, moyens de transport dont on avait cru nécessaire de se précautionner. En somme, je m'en trouve très-bien, quoiqu'on prétende que cela altère ma constitution.
»J'ai aussi enfreint plus ou moins quelques-uns de mes commandemens favoris; mais je suis décidé à m'amender et à me marier, si quelqu'un veut bien m'accepter. En attendant, je me suis à moitié tué l'autre soir avec un morceau de porc dont j'ai soupé, et qui m'a donné une fort longue et fort pénible indigestion. Toute cette gourmandise était en l'honneur du carême: la viande m'est défendue pendant tout le reste de l'année; mais elle m'est sévèrement ordonnée pendant votre abstinence solennelle. J'ai été de plus assez suffisamment amoureux; mais nous en reparlerons quand nous pourrons.
»Mon cher Moore, dites ce que vous voudrez dans votre préface, attaquez tout et tout le monde, moi le premier. Fi! me croyez-vous de la vieille école? Si l'on ne peut rire de ses amis, de qui donc rirait-on? Vous n'avez rien à craindre de ***, que je n'ai pas vu cependant, parce que j'étais à la campagne quand il s'est présenté chez moi. Il sera correct, coulant; mais je doute qu'il y mette autre chose que ce que l'art peut donner. Qu'importe après tout? ne vous déferez-vous jamais de cette insupportable modestie? Quant à Jeffrey, c'est quelque chose de beau à lui de dire du bien d'un vieil antagoniste; voilà ce dont un esprit ordinaire ne serait pas capable. Tout le monde peut rétracter des louanges; mais si ce n'était en partie mon cas à moi-même, je dirais qu'il n'y a qu'un esprit au-dessus du vulgaire qui sache démentir ses premières censures et les faire suivre par des éloges.
»Que pensez-vous de la _Revue_ de Lewis? Cela est bien plus insultant que votre _Post-Bag_ et mes huit vers; la cour en est furieuse, comme je l'ai su de bonne part. Avez-vous eu des nouvelles de...
»Plus de rimes _pour moi_ ou plutôt _de moi_. J'ai quitté le théâtre; je ne monterai pas davantage sur les planches: j'ai eu mon tems et c'est fini; tout ce que je puis attendre ou même désirer, c'est qu'on dise de moi, dans la _Biographie Britannique_, que j'aurais pu devenir poète si j'avais continué et que je me fusse amendé. Ma grande consolation c'est que la célébrité éphémère dont j'ai joui a été obtenue en dépit de toutes les opinions et de tous les préjugés du monde. Je n'ai flatté aucune des puissances, et je n'ai jamais eu une pensée que j'aie cru utile d'exprimer. On ne pourra dire de moi que j'aie été le poète des circonstances, que j'aie profité des sujets populaires, comme Johnson, ou je ne sais qui, l'a dit de Cléveland. Ce que j'ai acquis de renommée l'a été au prix d'autant de faveur personnelle qu'il était possible; car je ne crois pas qu'il ait jamais existé un poète plus impopulaire que moi, _quoad homo_. Maintenant j'ai fini, _ludite nunc alios_. Chacun est libre de se damner s'il en a l'envie, et de gagner sa part des feux éternels de l'autre monde.
»Oh! oh! j'oubliais, voici venir un long poème, l'_Anti-Byron_, pour prouver que j'ai formé une conspiration pour renverser, _à l'aide de la rime_, la religion et le gouvernement, et que j'ai déjà fait de grands progrès vers ce double but. Cette satire n'est pas trop personnelle, mais sérieuse et métaphysique. Je ne m'étais jamais cru un personnage, jusqu'à ce moment où je me vois un petit Voltaire, pour avoir nécessité une telle réfutation. Murray ne voulait pas l'imprimer: ce serait une sottise et je le lui ai dit; car à coup sûr quelqu'un s'en chargera. En voilà au moins assez sur ce sujet.
»Votre projet de voyage en France est bon; mais que ne le changez-vous en un voyage en Italie? tous les Anglais vont affluer à Paris. Choisissez Rome, Milan, Naples, Florence, Turin, Venise ou la Suisse, _et par dieu_, comme dit Bayes, _je me marierai et j'irai avec vous_; puis, dans ce Paradis, nous composerons ensemble un nouvel _Inferno_. Réfléchissez-y, et, en vérité, j'achète une femme, un anneau, je dis le fameux _oui_, et je m'installe avec vous dans quelque maison de plaisance sur les bords de l'Arno, du Pô ou de l'Adriatique.
»Ah! ma pauvre petite idole! Napoléon est tombé de son piédestal. On dit qu'il a abdiqué; il y a de quoi tirer des larmes de bronze fondu des yeux de Satan:
«Quoi! baiser la terre devant les pieds du jeune Malcolm, et puis s'exposer aux insultes de cette populace[110]!
[Note 110: Shakspeare.--_Macbeth_. (_N. du Tr._)]
Je ne puis supporter une si humiliante catastrophe. Il faut que je reporte mon amour sur Sylla: tous mes favoris modernes ne valent rien; leurs abdications sont d'un autre genre. Joie et santé, mon cher Moore. Excusez la longueur de cette épître.
»Toujours tout à vous, etc.
»_P. S._ Le _Quarterly-Review_ vous cite souvent dans un article sur l'Amérique, et toutes mes connaissances s'informent sans cesse de vous et de vos ouvrages. Quand voulez-vous leur répondre en personne?»
Lord Byron ne persévéra pas long-tems dans sa résolution de ne plus écrire, comme on le verra par les billets suivans à son éditeur.
À M. MURRAY.
10 avril 1814.
«J'ai écrit une _Ode sur la chute de Napoléon_, que je copierai et dont je vous ferai présent, si cela peut vous convenir. M. Merivale en a vu une partie et l'approuve. Vous pouvez la montrer à M. Gifford et l'imprimer ou non, comme il vous plaira; je n'y attache aucune importance. Elle ne contient rien en sa faveur, et pas la moindre allusion aux Bourbons ou à notre gouvernement.
»Tout à vous, etc.
»_P. S._ Elle contient dix strophes, en tout quatre-vingt-dix vers, et est écrite dans le même mètre que mes stances à la fin de _Childe-Harold_, qui ont été si goûtées. _Et tu es mort_, etc., etc.»
À M. MURRAY.
11 avril 1814.
«Vous trouverez ci-joint une petite lettre de Mrs. Leigh.
»Il vaudra mieux ne pas mettre mon nom à notre _ode_; mais vous pouvez dire ouvertement, et tant que vous voudrez, qu'elle est de moi; je puis en outre écrire sur un exemplaire: _À M. Hobhouse, de la part de l'auteur_, ce qui sera l'avouer suffisamment. Après la résolution que j'ai affichée de ne plus rien publier, encore que cette pièce ait peu d'étendue et moins d'importance, il vaut mieux encore garder l'anonyme; mais vous pourrez la joindre au premier volume de mes œuvres que vous aurez le tems ou la volonté de publier.
»Je suis toujours votre, etc., etc.
BYRON.
»_P. S._ J'espère que vous avez reçu un billet de variantes que je vous ai envoyé ce matin?
«2° _P. S._ Ô mes livres! mes livres! ne me trouverez-vous jamais mes livres?»
À M. MURRAY.
12 avril 1814.
«Je vous envoie quelques notes et quelques changemens de peu d'importance, plus une nouvelle épigraphe de Gibbon, et qui convient admirablement ici. Un de mes _bons amis_ m'avertit qu'il y a dans l'_Anti-Jacobin Review_ une attaque très-virulente contre nous, et que vous n'avez pas vue. Envoyez-la-moi, car je suis dans un tel état de langueur qu'une occasion de me mettre en colère ne saurait manquer de me faire du bien.
»Toujours tout à vous, etc.»
LETTRE CLXXV.
À M. MOORE.
Albany, 20 avril 1814.
«Je suis charmé d'apprendre que vous vous disposez à quitter Mayfield sitôt, et la première partie de votre lettre m'a fait grand plaisir; mais peut-être vous y moquez-vous de moi comme dans l'autre[111]. Je ne vous parle pas de l'effet de votre ironie, vous vous doutez bien que cela ne m'a pas mis de mauvaise humeur; je sais supporter la critique, je suis homme à en croire un ami sur parole, et, s'il le dit, à ne pas douter un moment que j'aie écrit d'infernales absurdités. Il y avait une restriction mentale dans mon engagement avec le public, en faveur des ouvrages anonymes; et même, quand cette restriction n'y eût pas été, l'occasion était telle qu'il m'était physiquement impossible de passer sous silence cette détestable époque de lâcheté triomphante. C'est une vilaine affaire, et après tout je ferai un peu plus de cas de la rime et de la raison, et bien peu de votre peuple de héros, jusqu'à ce que l'île d'Elbe devienne un volcan et le lance de nouveau sur le monde. Je ne puis croire que tout soit fini.
[Note 111: Je lui avais écrit qu'on lui attribuait l'_Ode sur la chute de Napoléon_; mais que je ne pouvais croire qu'elle fût de lui, après l'engagement qu'il avait pris de ne plus rien publier. Je lui en demandais en riant son avis, etc., etc. (_Note de Moore_.)]
»Mon départ pour le continent est subordonné à quelque chose de très-incontinent. J'ai reçu deux invitations à la campagne, et ne sais que répondre et que décider. En attendant, j'ai acheté un papegaud et un autre perroquet; j'ai mis mes livres en ordre, je fais des armes, je boxe tous les jours et sors très-peu.
»Au moment où j'écris ces lignes, Louis le goutteux se fait rouler dans Piccadilly, dans toute la pompe et avec tout le cortége de canaille qu'exige la royauté. On m'avait offert des places pour les voir passer; mais comme j'ai vu le sultan aller à la mosquée, que je l'ai vu recevoir un ambassadeur, sa majesté très-chrétienne n'a pas beaucoup d'attrait pour moi. Toutefois, dans quelque année à venir de l'hégire, je ne serais pas fâché, peu après la seconde révolution, de voir les lieux où _il aura heureusement_ régné pendant deux mois, dont les dernières six semaines auront été en proie à la guerre civile.
»Écrivez-moi, je vous prie, et croyez-moi toujours, etc.»
LETTRE CLXXVI.
A M. MURRAY.
21 avril 1814.
«Mille remerciemens pour les lettres que je vous renvoie. Vous savez que je suis jacobin; je n'ai pu me décider à arborer le blanc, et à voir l'installation de Louis le goutteux.
»Voilà une mauvaise nouvelle bien pénible pour ceux qui souffrent en tout tems, mais particulièrement en ceux-ci; je veux parler de la sortie de Bayonne.
»Vous devriez presser Moore de paraître.
»_P. S._ J'ai besoin d'acheter Moréri à tout prix; j'ai Bayle, mais je veux aussi Moréri.
»2e _P. S._ Perry me fait un compliment ce matin dans le _Morning-Post_; je crois qu'il aurait aussi bien fait de ne pas me désigner par mon nom. N'importe, ils ne peuvent que répéter leur vieux reproche d'inconséquence avec moi-même; je m'en moque, c'est-à-dire quant à ce qui regarde la publication de nouveaux ouvrages. Toutefois, maintenant je veux tenir ma parole. Il n'y avait qu'une occasion aussi irrésistible qui pût m'y faire manquer; et puis je considérais l'anonyme comme toutà-fait excepté de mon engagement avec le public. C'est du reste la seule chose que j'aie publiée depuis, et je n'y reviendrai pas.»
LETTRE CLXXVII.
A M. MURRAY.
25 avril 1814.
«Remettez la lettre à M. Gifford, et qu'il la rende à son loisir. Je la lui aurais offerte si j'avais cru qu'il s'occupât de choses semblables.
»Avez-vous besoin de la dernière page _immédiatement_? Je doute que ces vers valent la peine d'être imprimés: dans tous les cas, il faut que je les revoie, et que j'y change quelques passages avant de les lancer dans l'_océan_ de la circulation. Voilà une phrase sonore, sans qu'il y paraisse; _canal_ de la circulation ira peut-être mieux.
»Je ne suis pas en veine, autrement il ne m'eût pas été difficile de forger deux ou trois strophes qui eussent mieux cadré avec le reste de l'ode. Dans tous les cas, je le répète, il faut que je revoie ces vers, car il y en a deux que j'ai déjà changés dans ma tête. Quelqu'un les a-t-il vus et jugés? Voilà la pierre de touche dont j'ai besoin pour me régler; seulement dites-moi la vérité, et ne me déguisez pas les critiques qu'on peut en avoir faites: si je les trouve justes, je composerai quelques autres stances.
»Toujours tout à vous, etc.
»J'ai besoin d'un _Moréri_ et d'un _Athénée_.»
Il faut, pour l'intelligence de la lettre précédente, savoir que M. Murray l'avait prié de faire quelques additions à son ode, afin d'éviter le droit de timbre sur toutes les brochures qui ne dépassent pas une feuille. Les vers qu'il lui envoya en conséquence sont, je crois, ceux qui commencent par: _Nous ne te maudissons pas, Waterloo_, etc., etc. Il ajouta ensuite de lui-même, pendant les réimpressions successives, cinq ou six stances à son ode, qui n'en avait d'abord que onze. Il en avait aussi composé trois de plus, qui n'ont jamais été imprimées, mais qui méritent d'être conservées, à cause du juste tribut qu'il y paie à la mémoire de Washington.
17. Il fut un jour, il fut une heure, quand le monde était soumis à la France, et la France à toi, où l'abdication de cet immense pouvoir t'eût valu une renommée plus pure que la journée de Marengo n'en a attaché à ton nom. Cette journée de Marengo dont l'éclat s'est cependant reflété sur tout le reste de ta carrière, quoiqu'obscurci comme par des nuages, par tes crimes passagers.
18. Mais il fallait absolument que tu fusses roi, que tu vêtisses la pourpre, comme si cette robe ridicule pouvait ôter, en la couvrant, les souvenirs de ta poitrine. Qu'est devenu ce vêtement fané? Où sont toutes ces brillantes babioles dont tu aimais à te parer: l'étoile, le cordon, la couronne? Enfant vain et fantasque de l'empire, dis-moi, t'a-t-on donc enlevé tous ces joujoux!
19. Où, parmi les grands hommes, l'œil fatigué peut-il s'arrêter, sans voir la gloire ternie par le crime et achetée par le mépris? Oui, il est un tel homme, le seul, le premier, le plus grand, le Cincinnatus de l'ouest, que l'envie n'a jamais osé haïr; Washington! Il a légué son nom à la nature humaine pour la faire rougir de n'en avoir produit qu'un.
LETTRE CLXXVIII.
A M. MURRAY.
26 avril 1814.
«Je pense qu'il vaudrait autant ne plus publier l'ode séparément, mais l'incorporer avec quelqu'un de mes ouvrages précédens, et y joindre l'autre petit poème, qu'il faudrait toutefois que je revisse auparavant. Sur mon honneur, je ne saurais y ajouter un vers qui en vaille la peine: ma veine est tout-à-fait passée; mes occupations actuellement sont toutes de gymnastique, boxer ou faire des armes, et mes principales conversations avec Bayle ou mon singe. J'ai besoin de _Moréri_ et j'ai besoin d'_Athénée_.
»_P. S._ J'espère que vous avez envoyé à son adresse le paquet poétique que je vous ai fait tenir dimanche; si vous ne l'avez pas fait, faites-le, je vous prie, ou je vais avoir l'auteur jetant les hauts cris pour son poème épique.»
LETTRE CLXXIX.
A. M. MURRAY.
26 avril 1814.
«Je ne me doute pas même quel peut être votre auteur; mais le poème[112] est excellent, cela vaut un millier d'odes de qui que ce soit. Je puis, je suppose, garder cet exemplaire: maintenant que je l'ai lu, je regrette bien sincèrement d'avoir rien écrit sur le même sujet; je vous le dis sincèrement, encore que mon défaut ne soit pas en général une excessive modestie.
[Note 112: Il s'agit d'un poème plein d'esprit et de force de M. Straffort Canning, intitulé: _Buonaparte_. Dans un billet subséquent à M. Murray, Lord Byron dit: «Ma haute opinion du poème sur _Buonaparte_ n'est pas diminuée depuis que j'en connais l'auteur. Je savais bien que c'est un homme de talent; mais je ne le soupçonnais pas de réunir dans une telle perfection _tous les talens de la famille._ (_Note de Moore_.)]
»Je n'aime pas du tout les stances additionnelles, il vaudrait mieux les omettre tout-à-fait. Le fait est qu'avec la meilleure volonté du monde je ne puis rien faire de bon, quand l'ouvrage m'est commandé, et qu'au bout d'une semaine je ne saurais prendre intérêt à une composition. Cela vous expliquera comment je ne vous ai rien donné de meilleur pour éviter les droits du timbre.
»L'article S. R. est très-poli; mais que veulent-ils dire quand ils avancent que _Childe-Harold_ ressemble à Marmion, et que _le Giaour_ et _la Fiancée_ ne ressemblent pas à Scott? Certainement je n'ai jamais songé à le copier, mais si copie il y avait, ce devrait être dans les deux poèmes où j'ai adopté le même mètre. Cependant ils conviennent que le _Corsaire_ ne ressemble à rien; je m'étonne que le _Corsaire_ s'en soit tiré.
»Si j'ai jamais rien fait d'original, c'est le _Childe-Harold_, que je préfère à toutes mes autres compositions, la première semaine passée. J'ai relu les _Poètes anglais_; excepté la méchanceté, c'est ce que j'ai fait de mieux.
»Toujours tout à vous, etc., etc.»
Il prit à cette époque, et tout-à-coup, une résolution dont nous ne pouvons trouver la raison que dans l'état où se trouvait alors son esprit. Depuis deux mois il fournissait au public de nouveaux sujets d'admiration avec une rapidité et un bonheur qui semblaient inépuisables: en effet, dans ce court espace de tems il avait accumulé des matériaux de gloire pour une longue existence. Mais l'admiration est une sorte d'impôt dont la plupart des hommes ne demandent pas mieux que de se décharger. L'œil se fatigue de contempler toujours le même objet, et commence à échanger le plaisir d'admirer son élévation, pour le désir moins généreux d'attendre et de prédire sa chute. La réputation de Lord Byron éprouvait déjà les mauvais effets de sa propre splendeur prolongée et constamment renouvelée. Plusieurs de ses plus grands admirateurs, de ceux même qui étaient le moins disposés à lui trouver des fautes, n'étaient pas fâchés de se reposer des éloges qu'ils lui avaient donnés sans interruption; tandis que ceux qui ne lui en avaient accordé qu'à regret prenaient avantage de ces symptômes apparens de satiété pour hasarder des expressions de blâme[113].
[Note 113: C'était la crainte de cette sorte de courant rétrograde auquel la rapidité de ses succès ne donnait que trop de probabilité, qui faisait que quelques-uns même de ses plus chauds admirateurs, ignorant encore l'immensité des ressources de son génie, ne pouvaient s'empêcher de trembler un peu en le voyant se présenter si souvent devant le public. Je trouve dans une de mes lettres ces appréhensions exprimées dans les termes suivans: «Si vous n'écriviez pas si bien, je dirais que vous écrivez trop, ou du moins que vous ne mettez pas assez d'intervalle entre vos productions. Vous savez que les pythagoriciens pensaient que si nous n'entendions pas l'harmonie des corps célestes, ou si nous n'avions pas conscience de cette audition, c'est parce qu'ils résonnent sans cesse à nos oreilles; et je crains, moi, que l'effet de votre poésie ne soit diminué pour être offerte constamment aux oreilles hébétées du public.»
Cependant cette opinion doit se taire devant celle que sir Walter-Scott, l'un des plus grands écrivains, et aussi l'un des plus fertiles de nos jours, avait la sagacité et la générosité d'exprimer à cet égard, au moment où Lord Byron était à l'apogée de sa gloire et dans le feu de ses plus admirables compositions: «Mais ceux-là entendent mal les intérêts du public, et donnent un assez mauvais conseil au poète; qui, le supposant doué des plus heureuses qualités de son art, ne lui conseillent pas de travailler tandis que sa couronne de lauriers est encore dans toute sa fraîcheur. Des esquisses de Lord Byron valent mieux que des tableaux achevés de tous les autres; et qui nous dit qu'un second travail n'effacerait pas, au lieu de les perfectionner, ces traits d'une originalité si forte et si belle, que présentent ses compositions au moment où elles s'échappent de la main d'un grand maître.»--
(_Mémoires biographiques_, par sir Walter-Scott.)]
La bruyante clameur soulevée au commencement de cette année, par les vers à la princesse Charlotte, avait donné occasion de s'écouler à tout ce venin caché jusque-là, et le ton dédaigneux dont quelques-uns des assaillans affectèrent alors de parler de ses talens poétiques, tout absurde et méprisable qu'il fût en lui-même; était précisément cette sorte d'attaque la plus propre à blesser son esprit à la fois orgueilleux et méfiant de ses forces. Tant qu'ils se contentèrent de dénigrer son caractère et ses mœurs, ces libelles, loin de l'offenser, flattaient la singulière manie qu'il avait de paraître et de se peindre lui-même plus noir qu'il n'était. Mais quand ils s'avisèrent de rabaisser ses talens, secondés par ce mécontentement de soi qui est le propre des hommes d'un vrai génie, ils l'affligèrent et le découragèrent. Ces sons de mauvais augure, les premiers qu'il eût entendus dans le cours de sa carrière triomphante, l'alarmèrent, comme nous l'avons vu, et le firent hésiter sérieusement s'il devait s'arrêter ou continuer sa route.
S'il s'était trouvé occupé alors de quelque nouvelle tâche, la conscience de ses propres forces, qu'il ne sentait réellement bien qu'en les exerçant, lui eût fait oublier ces humiliations passagères, dans le feu et l'excitement de succès anticipés. Mais il venait de prendre vis-à-vis du public l'engagement de renoncer à la poésie, il avait scellé la seule fontaine où il eût puisé jusque-là du rafraîchissement et des forces; ainsi il demeurait sans autre occupation que de ruminer sans cesse sur les insultes journalières de ses ennemis. Sans pouvoir pour s'en venger, quand ils s'attaquaient à la personne, et naturellement disposé à les en croire quand c'était son génie qu'ils désignaient: «Je crains, dit-il dans une de ses lettres à propos de ces attaques, que ce que vous appelez _bagatelles_ ne soient des choses très-fortes et de plus pleines de raison, et, pour dire la vérité, voici quelque tems que je me surprends à en penser comme eux.»
Avec une telle facilité à se laisser toucher des attaques de ses ennemis et à désespérer de lui-même, dispositions qu'il déguisait mal sous une apparence de gaîté et de philosophie dédaigneuse, il est peu étonnant qu'il en soit venu tout d'un coup à prendre la résolution, non-seulement de persévérer dans son idée de ne plus rien écrire à l'avenir, mais encore de racheter la propriété de tous ses ouvrages et de n'en pas laisser subsister une seule page, une seule ligne. Quand il en écrivit la première fois à M. Murray, celui-ci crut naturellement qu'il ne parlait pas sérieusement; mais tous ces doutes à cet égard furent levés, quand il reçut, avec la lettre suivante, une lettre-de-change équivalente aux diverses sommes qu'il lui avait comptées pour la propriété de ses ouvrages.
LETTRE CLXXX.
À M. MURRAY.
N° 2, Albany, 29 avril 1814.
MON CHER MONSIEUR,
«Vous trouverez ci-joint une lettre-de-change; quand elle aura été acquittée, renvoyez-moi les titres de cession de mes ouvrages. Je vous décharge des 1,000 livres sterling convenues pour _le Giaour_ et _la Fiancée_, et c'est une affaire finie.
»Si je viens à mourir, vous ferez alors ce qu'il vous plaira; mais, à l'exception d'un double exemplaire de chaque, j'entends et je vous prie que tous les ouvrages soient détruits, les avertissemens retirés, et je me ferai un plaisir de payer toutes les dépenses que cela pourra vous occasioner.