Œuvres complètes de lord Byron, Tome 10 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 21
»Quant à l'impression que produira sur le public la résurrection des vers contre lord Carlisle, elle sera toute à son avantage, et contre moi.
»Tous les mots, toutes les actions du monde ne m'arracheront pas une autre parole de paix à l'égard de qui que ce soit. Je supporterai tout ce qui sera supportable, et ce que je pourrai endurer, j'y résisterai. Le pis qu'ils pourraient me faire serait de m'exclure de la société. Je ne l'ai jamais recherchée; j'ajouterai même, dans le sens général du mot, je n'en ai jamais joui, et puis il y a un autre monde ailleurs.
»Ce qui deviendrait par trop injurieux, j'ai les mêmes moyens que les autres de m'en venger, et avec intérêt si les circonstances l'exigent.
»Il n'y a que la nécessité de suivre mon régime qui m'empêche de dîner avec vous demain.
»Toujours tout à vous,»
BYRON.
LETTRE CLXVI.
À M. MOORE.
16 février 1814.
«Soyez sûr que les seuls piquans dont le royal porc-épic soit armé contre moi sont ceux qui n'ont d'autres propriétés que celles de la torpille, et dont tout l'effet sera d'engourdir quelques-uns de mes amis. Pour moi, je me tiens tranquille et garde le silence. La fréquente répétition des attaques a affaibli leur effet sur moi, si tant il y a qu'elles en aient jamais eu aucun, car pour peu qu'elles en eussent eu, je n'aurais pu retenir ni mes doigts ni ma langue. C'est quelque chose de nouveau d'attaquer un homme parce qu'il renonce à ses ressentimens. Je savais bien qu'il y a quelque chose de bas à injurier ceux qu'on a loués auparavant, mais je ne savais pas qu'il fût honteux de me forcer à rendre justice à ceux qui n'ont point attendu que j'aie fait amende honorable des folies et des préjugés de ma jeunesse pour m'admettre dans leur amitié, quand ils avaient encore tant de droits de me traiter en ennemi.
»Vous voyez bien que, comme sir Francis _Wronghead_[103], il faut que j'aie fait ma fortune intentionnellement. Il vaudrait mieux qu'il y eût plus de mérite dans mon indépendance, mais aujourd'hui c'est quelque chose que d'être indépendant pour quelque cause que ce soit; et moins on est tenté de ne l'être pas, plus la chose est rare dans ces tems de servilité paradoxale. Je crois que jusqu'ici nos haines et nos affections ont été généralement les mêmes: à dater de ce moment il faut qu'elles le soient sans exception. Maintenant, aux armes! la plume suffira pour commencer, en attendant qu'on en prenne de plus tranchantes.
[Note 103: Nom figuré, _wronghead_, tête qui a tort, tête renversée, tête à l'évent, etc. (_N. du Tr._)]
»Vous ne vous faites pas idée de la solennité risible avec laquelle ces deux stances ont été traitées. Le _Morning-Post_ parle d'une motion dans la chambre des lords à ce sujet, et Dieu sait quelles autres mesures après, _et tout cela_, comme disent les _Mille et Une Nuits, pour avoir fait une tarte à la crème sans poivre_. Je crois que la destruction de la douane a un peu suspendu la mienne; ajoutez à cela que la dernière bataille de Buonaparte à usurpé la colonne qui m'était ordinairement réservée.
»J'extrais ci-joint, du _Morning-Post_ d'aujourd'hui, ce qui a paru de mieux contre cette _insolente rapsodie_, comme l'appelle le _Courrier_. Il y avait dans la même feuille, il y a quelques jours, un article sur mon régime étant enfant, un article qui n'était pas mauvais du tout; mais le reste ne vaut absolument rien.
»Je réfléchirai au conseil que vous me donnez quant à la tribune publique; je ne m'y suis jamais sérieusement destiné, et je suis devenu aussi ennuyé que Salomon de tout et surtout de moi-même. C'est ce que les gens comme il faut appellent devenir philosophe, et les gens du peuple devenir hébété. Je suis toujours charmé d'une bénédiction[104]: répétez bientôt la vôtre, ou du moins votre lettre; je sous-entendrai la bénédiction, ou plutôt je la trouverai dans le fait même de la lettre.
»Toujours tout à vous, etc.»
[Note 104: J'avais terminé ma lettre en disant: _Dieu vous bénisse_, et j'avais ajouté, _si toutefois cela ne vous fait pas de peine_. (_Note de Moore_.)
Cette formule de salutation qui ne s'emploie en français que dans le style badin, est très-fréquente et très-affectueuse en anglais. (_N. du Tr._)]
LETTRE CLXVII.
À M. DALLAS.
17 février 1814.
«Le _Courrier_ de ce soir m'accuse d'avoir tiré de mes ouvrages de grandes sommes, et de les avoir mises en poche. Je n'ai encore reçu un sou pour aucun d'eux et j'espère ne jamais rien recevoir. M. Murray m'a offert 1,000 livres sterling du _Giaour_ et de _la Fiancée_, j'ai dit que c'était trop, et que si après six mois il croyait encore pouvoir donner cette somme, je lui indiquerais quel emploi il en devrait faire. Mais, ni à cette époque, ni à aucune autre, je n'ai appliqué à mon propre usage le bénéfice d'un seul des ouvrages que j'aie écrits. J'ai refusé 400 livres sterling de la réimpression de la satire, et jamais je n'ai tiré un sou des éditions précédentes. Je ne désire pas vous voir faire rien qui puisse vous être désagréable, je n'ai jamais prétendu mettre aucune condition aux légers services que je puis avoir eu le bonheur de vous rendre, et je ne vois rien pour vous d'humiliant dans l'action de les avoir acceptés. C'était un simple don offert à un homme infiniment respectable par un autre qui l'est beaucoup moins.
»M. Murray va contredire ce que le _Courrier_ et les autres journaux ont avancé à cet égard, mais _votre nom_ ne sera pas cité; de votre côté, vous êtes libre et ferez absolument ce qu'il vous conviendra. J'espère seulement que vous resterez convaincu que je n'ai pas la plus légère idée d'abuser du bonheur que j'ai eu en saisissant l'occasion de vous être utile.
»Toujours tout à vous, etc.»
En conséquence de cette lettre, M. Dallas en adressa une aux journaux, dont voici un extrait, le reste n'offrant qu'une justification assez maladroite de son noble bienfaiteur au sujet des stances attaquées.
À L'ÉDITEUR DU MORNING-POST.
MONSIEUR,
«J'ai lu dans un journal du soir le paragraphe où Lord Byron est _accusé_ d'avoir retiré de ses ouvrages de grandes sommes d'argent et de les avoir exigées. Je ne me figure pas qu'aucun de ceux qui le connaissent l'en puisse un moment soupçonner, mais puisque l'assertion à été publique, je crois devoir à Lord Byron de la démentir publiquement. Tel est mon but en vous adressant la présente, et je suis charmé de profiter de cette occasion pour rappeler un fait que j'avais depuis long-tems envie de publier; envie à laquelle je n'ai résisté que dans la crainte qu'on ne me crût poussé à cette démarche par sa seigneurie.
»Je prends sur moi d'affirmer que jamais Lord Byron n'a reçu un shilling de ses ouvrages. Il est à ma connaissance certaine qu'il a laissé à l'éditeur tout le profit de sa _Satire_. Dans mon épître dédicatoire de la nouvelle édition de mes contes, j'ai publiquement reconnu le don de la propriété de _Childe-Harold_, j'ai maintenant à y ajouter, l'expression de ma reconnaissance, non-seulement pour le don de celle du _Corsaire_, mais encore pour la manière délicate et affectueuse dont il m'a été fait avant même qu'il ne fût livré à l'impression. Quant aux deux autres poèmes, _le Giaour_ et _la Fiancée_, M. Murray peut attester que Lord Byron n'a pas touché un sou de leur prix, et que pas un sou n'en a été approprié à son usage. Après avoir ainsi rétabli la vérité des faits, je ne puis m'empêcher de m'étonner qu'on ait jamais songé à lui faire un sujet de reproche, d'avoir touché l'argent provenant de ses ouvrages. Ni le rang ni la fortune ne rendent de semblables produits indignes d'un homme honorable; quelle différence y a-t-il pour l'honneur ou la délicatesse d'employer le produit d'un livre à faire du bien, ou d'en abandonner la propriété, dans la même intention, à un autre? Je diffère d'opinion sur ce point et sur quelques autres avec Lord Byron; et il a toujours dans ses paroles et ses actes montré la plus grande répugnance à recevoir l'argent de ses ouvrages.»
LETTRE CLXVIII.
À M. MOORE.
26 février 1814.
«Dallas eût peut-être mieux fait de garder le silence; mais comme c'était essentiellement son affaire, que les faits qu'il avance sont exacts, que son motif est honorable, je lui souhaite de bien s'en tirer. Quant à son interprétation des fameux vers, libre à lui et à qui que ce soit de les entendre comme bon leur semblera. J'ai gardé le silence jusqu'ici et je continuerai à le garder à moins que quelque circonstance tout-à-fait particulière ne me force à le rompre. Vous, ne dites pas un mot, je vous prie. Si quelqu'un doit parler, c'est celui qui y est le plus intéressé. Ce qui m'amuse singulièrement, c'est que chacun me désigne, comme l'auteur de l'injure qui m'est faite, _la personne qu'il hait personnellement le plus_! Quelques-uns disent que c'est C...r, d'autres C...e, d'autres F...d, etc., etc. Pour moi, je ne sais encore qui, j'en suis encore aux conjectures. Si je le découvre et que ce soit un malheureux gagiste, je le laisserai gagner son salaire; mais si c'est ce qu'on appelle _un honnête homme_, il faudra dégaîner.
»J'avais quelqu'envie de demander directement à C...r s'il s'en reconnaissait l'auteur, mais H... qui, j'en suis sûr, ne m'en voudrait pas dissuader, s'il croyait que cela convînt, m'a dit absolument de n'en rien faire, que je n'avais pas ce droit sur un simple soupçon, etc., etc. Si H... a raison ou non, je l'ignore, mais je sais qu'il ne voudrait jamais m'empêcher de faire ce qu'il regarderait comme le devoir d'un preux chevalier. Dans des affaires de cette nature, au moins dans ce pays-ci, il faut suivre les usages reçus. En m'occupant de celle-ci, je le fais comme si elle n'était pas la mienne. Tout homme, si la nécessité le veut, est, et doit être, prêt à se battre. Dans le cas présent je n'y apporterais pas beaucoup de ressentiment, à moins qu'on ne vienne à y mêler le nom d'une femme que j'aime; car il y a plusieurs années que je ne me suis mis sérieusement en colère. Mais si je découvre mon homme, et qu'il en vaille la peine, je ferai indubitablement mon devoir.
»... était fort irrité, mais il essayait de le dissimuler. Vous n'êtes point du tout appelé à reconnaître le _Twopenny_; vous leur rendriez service en le faisant, et voilà tout. Ne voyez-vous pas que le but de tout cet éclat est de nous mettre, lui, vous et moi et tous les autres, aux prises (surtout ceux qui sont dans une bonne position), et qu'ils y ont presque réussi. Lord Holland voulait que je fisse des concessions à lord Carlisle... Au diable plutôt qu'à cet homme qui m'a si mal traité. Je lui ai répondu que je ne ferai ni concession, ni rétractation; je garderai le silence, à moins qu'il ne se présente occasion de dire encore quelque chose d'honnête pour lui, lord Holland ou pour sa femme, qui, depuis, se sont toujours montrés mes amis. La chose en est restée là; le moment était mal choisi pour des concessions à lord Carlisle.
»J'ai été interrompu, mais je vous récrirai bientôt. Croyez-moi toujours, mon cher Moore, etc.»
Un autre de ses amis ayant exprimé l'intention d'entreprendre volontairement sa défense publique, il ne perdit point de tems, pour l'en empêcher, par l'excellente lettre qui suit.
LETTRE CLXIX.
À W... W... ESQUIRE.
28 février 1814.
MON CHER W...,
«Je n'ai que peu de tems pour vous écrire. Le _silence_ est la seule réponse aux choses dont vous parlez, et je ne regarderais pas comme mon ami celui qui dirait un mot de plus à ce sujet. Je me soucie peu des attaques, mais je ne veux pas _me soumettre à des défenses_. J'espère et je suis sûr que vous n'avez jamais songé sérieusement à vous engager dans une controverse si ridicule. La lettre de Dallas lui fait honneur, il n'a fait qu'établir des faits dont il avait bien droit de parler. Je n'ai jamais fait publiquement, et je ne permettrai à personne de faire la moindre attention à toutes ces accusations. Si je découvre le calomniateur, peut-être agirai-je autrement; mais alors je ne me contenterai pas d'écrire.
»Une expression de votre lettre m'a porté à vous écrire cette lettre et à vous supplier de ne vous mêler en aucune sorte de cette affaire; il n'en est déjà presque plus question, et, croyez-moi, ils sont plus vexés de mon silence qu'ils ne le sauraient être de la meilleure défense du monde. Je ne connais rien qui me contrarierait autant qu'une nouvelle réplique là-dessus.
»Tout à vous, etc.»
BYRON
LETTRE CLXX
À M. MOORE.
3 mars 1814.
MON CHER AMI,
«J'ai grande envie de vous écrire que je suis tout-à-fait indisposé; ne fût-ce que pour vous faire venir à Londres; il n'y a personne que je serais plus désireux d'y voir, personne auprès de qui je chercherais plus volontiers des consolations dans mes momens de tristes vapeurs. La vérité est que je ne manque pas de tristes sujets de réflexions, mais cela vient d'autres causes. Quand nous serons tous deux de vieilles gens, je vous dirai un conte des tems passés et des tems actuels; et ce n'est pas manque de confiance si je ne vous le dis aujourd'hui, mais... mais... toujours un _mais_ à la fin du chapitre.
»Il n'y a rien ici à aimer ou à haïr; mais certainement j'ai des sujets pour tous les deux à peu de distance, outre que je suis embarrassé en ce moment, entre _trois_ femmes que je connais, et _une_ que je ne connais pas, ou du moins dont le nom m'est inconnu. Tout cela irait encore bien si je n'avais pas un cœur; mais, malheureusement j'en ai encore un, quoique en assez mauvais état, et il a conservé l'habitude de s'attacher à une _seule_, que je le veuille ou non. Je commence à penser que l'axiome _divide et impera_ n'est bon qu'en politique.
»Si je rencontre le crapaud, comme vous l'appelez, je lui marcherai sur la tête, et je mettrai des clous à mes souliers, pour qu'il le sente mieux. Je ne m'informe guère de l'effet de toutes ces belles choses, et elles n'en ont guère non plus sur moi. Je crois qu'elles ont fait plus d'impression sur *** que sur aucun de nous. Les gens sont assez polis; je n'ai pas manqué d'invitation, mais je n'en ai accepté aucune. Je suis très-peu allé dans le monde l'année passée, et j'ai dessein d'y aller encore moins celle-ci. Je n'ai pas de goût pour les assemblées, et j'ai long-tems regretté de m'être livré à ce que l'on appelle la vie de Londres, ce qui, de toutes les vies que j'ai vues (et j'en ai vu presque autant qu'il y en a dans Plutarque), me semble laisser le moins de tems pour songer au passé ou à l'avenir.
»Où en est votre poème? ne le négligez pas, et je ne crains rien pour lui. Je n'ai pas besoin de vous dire que votre réputation m'est chère: en vérité, je pourrais dire plus chère que la mienne; car depuis quelque tems, je commence à penser que mes ouvrages ont été loués bien au-delà de leur valeur: dans tous les cas, j'ai cessé pour jamais d'écrire. Je puis vous dire à vous ce que je ne dirais pas à tout le monde; mes deux derniers poèmes ont été écrits, l'un en quatre jours, et l'autre en dix[105]. Je trouve que c'est là un aveu humiliant; il prouve mon manque de sens de publier, et celui du public de lire des choses qui ne sauraient avoir assez de mérite pour demeurer.
[Note 105: Quand il dit qu'il n'a donné que quatre jours à la composition de _la Fiancée_, il faut entendre qu'il parle du premier jet, car les additions successives qu'il y a faites lui ont coûté bien plus de tems. _Le Corsaire_, au contraire, fut fait d'un seul coup: il n'y eut après que fort peu de changemens et d'additions; et la rapidité avec laquelle il fut composé, près de deux cents vers par jour, paraîtrait presqu'incroyable, si nous n'avions son propre témoignage et celui de son libraire pour nous empêcher d'en douter. Si l'on tient compte de la beauté surprenante de cet ouvrage, une telle promptitude d'exécution est presque sans exemple dans l'histoire du génie, et montre qu'_écrire de passion_, comme le dit Rousseau, est peut-être une route plus sûre pour arriver à la perfection que toutes celles que l'art a tracées.]
»Je n'ai pas peur que vous ne vous pressiez trop, j'en ai moins encore que vous puissiez ne pas réussir. Mais je crois qu'un an est un terme assez long pour une composition qui ne doit pas être épique. Il faut même que le _nonum prematur_ d'Horace ait été inventé pour les millénaires ou quelque génération qui devait vivre plus long-tems que la nôtre. Je ne sais même ce que nous aurions aujourd'hui de lui, s'il avait suivi sa propre règle à la lettre. Que la paix soit avec vous! Rappelez-vous que je suis toujours, etc.
»_P. S._ Je n'ai jamais eu connaissance du bruit dont vous parlez, ni probablement de bien d'autres; mais, naturellement, vous avez comme les autres hommes d'excellens amis, que le diable puisse emporter, qui font leur devoir à l'ordinaire. Une chose qui vous fera rire.»
LETTRE CLXXI.
À M. MOORE.
12 mars 1814.
«Voyez toujours l'avenir en noir et vous vous tromperez rarement. Je ne vous en dirai pas davantage à présent, et pourtant peut-être... mais n'importe. J'espère que nous serons réunis un jour, et quelque nombre d'années qui s'écoulent avant ou après ce jour-là, je le marquerai d'une pierre blanche, dans mon calendrier. Je ne suis pas sûr de ne me pas retrouver dans votre voisinage. Si cela arrive, et que je sois célibataire alors, comme il y a gros à parier, je fondrai chez vous, je vous enlèverai chez moi, et m'efforcerai de vous faire excuser la mauvaise chère que vous y trouverez, par le bon visage que je vous y ferai. Mettant toujours le sexe à part, je ne connais personne que je serais plus aise de revoir.
»Je n'ai rien du genre que vous désirez, si ce n'est les _vers sur les larmes_, s'il vous convient de les insérer dans votre _Post-Bag_; pour moi je désire leur donner toute la publication possible. Ceux sur le _caveau_[106] sont tout-à-fait de nature à être attaqués devant les tribunaux, et les imprimer, ce serait mettre l'éditeur dans un danger réel. Mais je crois que les _larmes_ ont tous les droits du monde d'entrer dans votre recueil, et l'éditeur, quel qu'il soit, pourrait y joindre ou non une note facétieuse, selon qu'il lui plairait.
[Note 106: Les vers pleins de force et d'amertume qu'il avait écrits sur l'ouverture du caveau qui renfermait les restes d'Henri VIII et de Charles Ier. (_Note de Moore_.)]
»Je ne sais comment les vers sur le _caveau_ ont ainsi circulé; cela est par trop farouche, mais la vérité c'est que ma satire n'est jamais à l'eau de roses. J'ai dans ma tête le plan d'une épître _à lui_ et _sur lui_[107], que je pourrais bien exécuter, s'ils ne me laissent pas tranquille. Je n'aurais rien, ou peu de chose à dire de moi-même. Quant à la gaîté et au plaisant, ce n'a jamais été mon fait, mais je suis assez en fonds d'amertume et de mépris, et, avec mon Juvénal devant moi, je lui ferai peut-être un sermon tel qu'il n'en a jamais entendu à la cour. D'après certaines particularités qui sont venues à ma connaissance, pour ainsi dire par hasard, je sais mon homme par cœur, et je pourrais lui dire quel il est.
[Note 107: Le prince régent. (_N. du Tr._)]
»Je voulais, mon cher Moore, vous écrire une longue lettre, le tems ne me le permet pas.
»_P. S._ Réfléchissez-y encore une fois avant de vous décider à retarder la publication de votre poème. Voici venir un jeune poète, plus âgé que moi, par parenthèse, mais plus nouveau dans le métier, M. G. Knight, avec un volume de contes orientaux, écrits depuis son retour, car il est allé dans le pays. Il me fit consulter l'été dernier, et je lui conseillai d'en écrire un dans chaque mesure, n'ayant, à cette époque, aucune intention de faire précisément la même chose. Depuis, par l'habitude où je suis de composer toujours dans un accès de fièvre, je l'ai devancé du mètre, mais sans aucune intention. Quant à ses histoires, je ne les connais pas, ne les ayant jamais vues[108]; mais il a aussi, comme dans _le Giaour_, une femme dans un sac, à ce qu'il m'a dit à cette époque.
[Note 108: Il ne savait pas encore, à ce qu'il paraît, que le manuscrit anonyme que M. Murray lui avait soumis, fût celui de M. Knight. (_Note de Moore_.)]
»La meilleure manière de forcer le public à m'oublier, c'est de l'occuper de vous. Vous ne pouvez supposer que je voulusse vous demander ou vous conseiller de rien publier, si je pensais que vous dussiez ne pas réussir. En vérité, je n'ai point de jalousie en littérature; et je ne crois pas qu'un ami ait jamais souhaité le succès de son ami, plus vivement que je souhaite le vôtre. C'est la maladie des vieillards de ne pouvoir supporter de _frère près du trône_; nous ne vivrons, j'espère, pas assez long-tems pour connaître jamais cette faiblesse-là. Je voudrais que vous parussiez avant qu'on n'offrît au public d'autres sujets orientaux.»
LETTRE CLXXII.
À M. MURRAY.
12 mars 1814.
«Je n'ai pas le tems de lire tout l'ouvrage[109]; mais ce que j'en ai vu, vers et prose, me semble fort bien écrit; il est vrai que je ne saurais être juge, au moins un juge désintéressé dans la question. Je n'y ai rien vu qui doive vous faire hésiter à le publier à cause de moi. Si l'auteur n'est pas le docteur Busby lui-même, je ne vois pas pourquoi le dédier à ses souscripteurs; je ne comprends pas en effet ce que le docteur peut avoir à faire là-dedans, si ce n'est peut-être comme traducteur des doctrines de Lucrèce, dont, à coup sûr, il n'est pas responsable. Je vous le dis ouvertement et franchement, si cet ouvrage doit être publié, je ne vois aucune raison au monde qui empêche que ce ne soit par vous; vous ne sauriez, au contraire, me faire un compliment plus flatteur sur la bonté et la loyauté de mon caractère, qu'en publiant cet ouvrage et tout autre où je serai honorablement attaqué sans intention haineuse; et certes, pour ce que j'ai lu, du moins, je ne saurais en accuser cet auteur.
[Note 109: Le manuscrit d'une longue et lourde satire, intitulée l'_Anti-Byron_, que Murray lui avait envoyée, lui demandant, je ne saurais croire que ce fût sérieusement, s'il lui conseillait de l'imprimer. (_Note de Moore_.)]
»Il se trompe en un point: je ne suis pas athée; mais s'il croit que j'aie publié des principes qui sentent l'athéisme, il a parfaitement le droit de les réfuter. Je vous en prie, imprimez; je ne me pardonnerais jamais de vous en avoir empêché.
»Faites mes complimens à l'auteur; dites-lui que je lui souhaite du succès, ses vers en méritent; et je serai la dernière personne à mettre en doute la bonté de son intention.
»_P. S._ Si vous ne les publiez pas, il faudra toujours que quelqu'autre le fasse; et vous ne me croyez pas, j'espère, l'esprit assez étroit pour reculer devant la discussion. Je vous répète, encore une fois, que je le regarde, autant que j'en puis juger par ce que j'ai lu, comme un bon ouvrage; et c'est tout ce que vous devez considérer. Il est étrange que _huit_ vers en aient fait naître au moins _huit mille_, y compris tout ce qui a été dit, et qui le sera encore sur ce sujet.»
LETTRE CLXXIII.
À M. MURRAY.
9 avril 1814.
«Toutes les nouvelles sont fort belles; mais, néanmoins, j'ai besoin de mes livres: si vous pouvez me les trouver, ou faire en sorte que quelqu'un me les trouve, ne fût-ce que pour les prêter à Napoléon, dans sa solitude de l'île d'Elbe. Je désirerais encore, si cela ne vous dérangeait pas, et que vous n'ayez pas de société, vous parler ce soir quelques minutes; j'ai reçu une lettre de M. Moore, et je voudrais vous demander, comme au meilleur juge, quel serait le meilleur tems pour lui de publier un ouvrage qu'il a composé. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai grandement à cœur ses succès, non-seulement parce qu'il est mon ami, mais ce qui est plus fort, parce que c'est un homme de grand talent, ce dont il est moins persuadé qu'aucun même de ses ennemis. Si donc vous pouvez avoir l'obligeance de venir jusqu'ici, faites-le; si vous ne le pouvez pas, n'en parlons plus; j'irai vous trouver, chez vous, dans le courant de la semaine prochaine.