Œuvres complètes de lord Byron, Tome 10 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 17

Chapter 173,867 wordsPublic domain

«Si ce n'est pas trop abuser de votre obligeance, envoyez, au reçu de la présente, en mon nom, à lady Holland, un nouvel exemplaire du _Journal_[81]; c'est pour le comte Grey, et je vous laisserai mon propre exemplaire. Envoyez aussi, dès que vous le pourrez, un exemplaire de _la Fiancée_ à M. Sharpe, à lady Holland et à lady Caroline Lamb.

[Note 81: _Journal de Penrose_, livre que M. Murray publiait alors.]

»_P. S._ M. Ward et moi persistons toujours dans notre projet; mais je ne vous troublerai d'aucun arrangement au sujet du _Giaour_ et de _la Fiancée_[82], jusqu'à notre retour, ou, dans tous les cas, avant le mois de mai 1814. D'ici, vous aurez le tems de voir si votre offre vous est préjudiciable ou non; dans le premier cas, vous pourrez réduire la somme proportionnellement; dans le second, je n'accepterai jamais une offre plus élevée que celle que vous avez faite, qui est déjà trop belle et certainement plus que raisonnable.

[Note 82: M. Murray lui avait offert 1,000 guinées des deux poèmes. (_Note de Moore_.)]

»J'ai reçu, ceci entre nous, de sir James Mackintosh un billet très-flatteur au sujet de _la Fiancée_, avec invitation d'aller passer la soirée chez lui; mais il est trop tard pour accepter.»

À M. MURRAY.

Dimanche... lundi matin, 3 heures, _jurant_ et en robe de chambre.

«Je vous envoie à tems deux vers que j'ai omis par ma faute, pour en faire une page _erratum_, puisqu'il est trop tard pour les insérer dans le texte. Le passage entier est une imitation de la _Médée_ d'Ovide, et, sans ces deux vers, il est absolument incomplet. Je vous conjure, que cela soit fait directement: cela ajoutera une page, _matériellement_ parlant, à votre livre, et ne saurait faire de mal, puisque nous sommes encore à tems _pour le public_. Ô vous, mon cher oracle! répondez-moi affirmativement. Vous pouvez envoyer un carton à ceux qui ont déjà leur exemplaire, surtout ne manquez pas d'en joindre un à ceux de tous les _critiques_.

»_P. S._ J'ai quitté, pour faire cette correction, mon lit, ou du reste je ne pouvais dormir; je vais essayer si l'_Allemagne_ opérera sur moi comme un somnifère, mais j'en doute.»

À M. MURRAY.

29 novembre 1813.

«_Vous avez_, dites-vous, _relu avec soin_! Comment donc avez-vous pu laisser subsister une faute aussi stupide? Ce n'est pas _courage_, c'est _carnage_ qu'il faut. Corrigez cela, si vous ne voulez me forcer à me couper la gorge.

»J'apprends avec beaucoup de peine la prise de Dresde.»

LETTRE CL.

À M. MURRAY.

Lundi, 29 novembre 1813.

«Vous en ferez comme il vous plaira; mais que je parte ou que je reste, je ne vous dirai pas un mot à ce sujet jusqu'au mois de mai, et encore ne vous en parlerai-je à cette époque que si cela ne doit pas vous gêner. J'ai bien des choses, particulièrement des papiers, dont je désire vous laisser le soin. Il n'est pas nécessaire d'envoyer les vases maintenant, M. Ward étant parti pour l'Écosse. Vous avez raison; quant à la page d'_errata_, il vaut mieux la placer au commencement. Les complimens de M. Perry sont un peu prématurés; cela peut nous faire tort, en excitant une attente dans le public que nous ne justifierons peut-être pas; nous devons être au-dessus de ces moyens-là. Je vois le second article dans le _Journal_, ce qui me fait soupçonner que vous pourriez être auteur de tous les deux.

»N'aurait-il pas autant valu dire dans l'avertissement EN DEUX CHANTS? Autrement ils vont penser que ce sont encore des _fragmens_, espèce de composition qui ne peut guère aller qu'une fois; _une ruine_ fait très-bien dans un paysage, mais on ne s'aviserait pas d'en construire une ville. Telle quelle, _la Fiancée_ est jusqu'ici mon seul ouvrage d'une certaine étendue, excepté la satire que je voudrais à tous les diables; le _Giaour_ est une série de fragmens; _Childe_ n'est pas terminé et ne le sera probablement jamais. Je vous renvoie le billet de M. Hay, et je vous remercie, ainsi que lui.

»Il a couru quelques épigrammes sur M. Ward; j'en ai vu une aujourd'hui. Je n'ai pas vu la première; je l'ai seulement entendue. Quant à la seconde, celle que j'ai vue, elle m'a paru mauvaise. J'espère seulement que M. Ward voudra bien m'y croire tout-à-fait étranger. J'ai trop d'estime pour lui, pour laisser nos différences d'opinions politiques dégénérer en animosité, ou applaudir à quoi que ce soit, dirigé contre lui ou contre les siens. Il est inutile que vous preniez la peine de me répondre, je vous verrai dans le courant de la soirée.

»_P. S._ Je me suis étendu sur cette épigramme, parce que, d'après ma position dans le camp ennemi et la qualité d'_ingénieur_ aux avant-postes dont j'y jouis, je pourrais être accusé d'avoir lancé ces grenades; mais avec un ennemi aussi honorable, je ne connais que la guerre ouverte et non ces escarmouches de partisans. Encore une fois, je n'y ai pris et n'y prendrai jamais aucune part; je n'en connais pas même l'auteur.»

À M. MURRAY.

30 novembre 1813.

«Imprimez ceci à la suite de _tout ce qui a rapport à la Fiancée d'Abydos_.

B.

»Omission. Chant II, page... après le vers 449,

_So that those arms cling closer round my neck_.

lisez:

_Then if my lip once murmur, it must be No sigh for safety, but a prayer for thee_.

(En sorte que, si mes lèvres murmurent, ce ne sera point un soupir pour mon salut, mais une prière pour toi.)

À M. MURRAY.

Mardi soir, 30 novembre 1813.

«Au nom de l'exactitude, surtout dans une page d'_errata_, il faut faire la correction que je viens de vous envoyer il n'y a pas une demi-heure, sans délai ni retard, et que je voie l'épreuve demain de bonne heure. Je me suis rappelé que _murmurer_ est un verbe neutre (en anglais); j'ai été obligé de changer mon verbe et d'avoir recours au substantif _murmure_;

_The deepest murmur of this lip shall be No sigh for safety, but a prayer for thee_!

(Le dernier murmure de ces lèvres sera, non un soupir pour mon salut, mais une prière pour toi!)

«N'envoyez pas les exemplaires pour la province, avant que tout ne soit comme il faut.»

À M. MURRAY.

2 décembre 1813.

«Dès que vous le pourrez, faites insérer ce que je vous envoie ci-joint ou dans le texte ou dans les _errata_. J'espère qu'il en est encore tems, au moins pour quelques exemplaires. Ce changement se rapporte à la même partie, l'avant-dernière page avant la dernière correction envoyée.

»_P. S._ Je crains, d'après tout ce que j'entends dire, que les gens ne se soient fait d'avance une trop haute idée de cette nouvelle publication: ce serait un malheur; mais il est trop tard pour y remédier. C'est la faute de M. Perry et de mes sages amis; n'allez pas, vous, élever vos espérances de succès à cette hauteur, de crainte d'accidens. Quant à moi, je vous assure que j'ai assez de philosophie pour soutenir comme il faut cette épreuve. J'ai fait tout ce qu'il a été en mon pouvoir pour empêcher, dans tous les cas, que vous n'y perdissiez, ce qui ne doit pas laisser que d'être une consolation pour tous deux.»

À M. MURRAY.

3 décembre 1813.

«Je vous envoie une _égratignure_ ou deux qui _guérissent_. Le _Christian-Observer_ est très-peu poli, mais certainement bien écrit, et fort tourmenté du néant des livres et des auteurs. Je suppose que vous ne serez pas charmé que ce volume soit plus irréprochable, s'il doit partager le sort ordinaire des livres de morale.

»Avant d'imprimer, faites-moi voir une épreuve des six vers à intercaller.»

À M. MURRAY.

Lundi soir, 6 décembre 1813.

«Tout est fort bien, excepté que les vers ne sont pas convenablement numérotés, et puis une faute diabolique, page 67, qu'il faut corriger à la plume, s'il n'y a plus moyen de le faire autrement, c'est l'omission de la négative _pas_ devant _désagréable_, dans la note sur le _Rosaire d'ambre_. C'est horrible, cela vaut presque ma sottise dans le mauvais choix du titre (_la Fiancée_, etc.). Ne laissez pas un exemplaire sortir de votre magasin sans avoir rétabli la négation; c'est une bêtise et un contresens, tel que cela est maintenant. Je voudrais que le compositeur eût sur le dos un vampire à cheval.

»_P. S._ La page 20 porte toujours _a_ au lieu de _ont_. Jamais poète fut-il assassiné comme je le suis par vos diables de compositeurs?

»2e _P. S._ Je crois et j'espère que la négation se trouvait dans la première édition. Il faut trouver un moyen quelconque de la rétablir. J'ai bien assez de mes propres sottises sans répondre encore de celles des autres.»

LETTRE CLI.

À M. MURRAY.

27 décembre 1813.

«Lord Holland a la goutte, et vous serait fort obligé si vous pouviez obtenir, et lui envoyer, aussitôt que possible, le nouvel ouvrage de Mme d'Arblay ou celui de miss Edgeworth. Je sais qu'ils n'ont pas encore paru, mais peut-être _votre majesté_ a-t-elle des moyens de se procurer ce que nous autres ne pourrions encore obtenir pour notre argent. Je n'ai pas besoin de vous dire que, quand vous pourrez ou voudrez m'accorder la même faveur, j'en serai très-reconnaissant: je suis malade d'impatience de mettre le nez dans le livre de Mme d'Arblay.

»_P. S._ Vous me parliez aujourd'hui de l'édition américaine de certain ouvrage de ma jeunesse sans cesse se reproduisant. Puisque je n'y puis plus rien maintenant, j'aurais quelque curiosité de voir cet échantillon de typographie transatlantique. Faitesen donc venir un exemplaire pour vous et pour moi, mais n'en importez pas davantage, parce que je désire sérieusement que la chose soit oubliée autant qu'elle a été pardonnée.

»Si vous écrivez à l'éditeur du _Globe_, dites-lui que je ne demande pas d'excuses, que je ne veux pas les forcer à se contredire, que je leur demande simplement de cesser une accusation la plus mal fondée qu'il se puisse imaginer. Je n'ai jamais été conséquent en rien, que dans mes principes politiques; et comme ma rédemption ne se peut espérer que de cette seule vertu, c'est un meurtre que de m'enlever cette dernière ancre de salut.»

Nous pourrions encore mettre sous les yeux de nos lecteurs grand nombre de ces promptes missives dans lesquelles il consignait ses pensées _encore toutes saignantes_, mais nous en avons donné assez pour montrer qu'il était infatigable à se corriger lui-même, courant sans relâche après la perfection, et, comme tous les hommes de génie, entrevoyant toujours quelque chose au-delà de ce qu'il était parvenu à produire.

À cette époque un appel fut fait à sa générosité par une personne dont la mauvaise réputation eût facilement motivé un refus aux yeux de la plupart des hommes. Toutefois, cette circonstance même le lui fit favorablement accueillir par un sentiment de philantropie plus éclairé; car M. Murray lui faisant des observations sur ses intentions généreuses à l'égard d'un homme à qui personne autre ne donnerait un sou: «C'est précisément parce que personne autre ne le lui donnera, que je dois venir à son secours.» La personne dont il s'agit ici était M. Thomas Ashe, auteur d'une certaine brochure intitulée _le Livre_, qui, par les matières délicates et secrètes qui y étaient discutées, attira plus l'attention du public que ne le méritait l'auteur par le talent et même la méchanceté qu'il y avait mis. Dans un accès de repentir, que nous devons croire sincère, cet homme écrivit à Lord Byron, alléguant sa pauvreté pour excuse du vil emploi qu'il avait fait jusqu'alors de sa plume, et sollicitant l'assistance de sa seigneurie pour le mettre à même d'exister à l'avenir d'une manière plus honorable. C'est à cette demande que Lord Byron fit la réponse suivante, si remarquable par la raison élevée et les sentimens on ne peut plus honorables qu'il y déploie.

LETTRE CLII.

À M. ASHE.

N° 4, Bennet-Street, Saint-James's, 14 décembre 1813.

MONSIEUR,

«Je vais demain à la campagne pour quelques jours; à mon retour je répondrai plus au long à votre lettre. Quelle que soit votre situation, je ne puis qu'approuver votre résolution d'abjurer et d'abandonner la composition et la publication d'ouvrages tels que ceux dont vous parlez. Croyez-m'en, ils amusent peu de gens, déshonorent l'auteur et le lecteur, et ne profitent à personne. Ce sera un plaisir pour moi, autant que mes moyens bornés me le permettront, de vous aider à vous délivrer d'une pareille servitude. Dans votre réponse, dites-moi de quelle somme vous auriez besoin pour vous retirer des mains de ceux qui vous emploient actuellement, et vous procurer au moins une indépendance temporaire; je serai charmé d'y contribuer en ce que je pourrai. Il faut que je termine ici ma lettre pour le présent. Votre nom ne m'est pas inconnu, et je regrette, dans votre intérêt même, que vous l'ayez jamais, attaché aux ouvrages que vous avez cités. En m'exprimant ainsi je ne fais que répéter vos propres paroles, et je n'ai pas la moindre intention de dire un seul mot qui puisse paraître une insulte à votre malheur. Si donc je vous avais blessé en quoi que ce puisse être, je vous prie de me le pardonner.

»Je suis, etc.»

BYRON.

Ashe indiqua 150 livres sterling comme la somme dont il avait besoin pour sortir d'embarras, et dit qu'il désirait qu'elle lui fût avancée à raison de 10 livres par mois. Quelques jours s'étant écoulés sans qu'il reçût de nouvelles de sa demande, le timide solliciteur la renouvela, se plaignant, à ce qu'il paraît, qu'elle eût été négligée. Là-dessus Lord Byron, avec une bonté dont bien peu de personnes eussent été capables en pareil cas, lui fit la réponse suivante.

LETTRE CLIII.

À M. ASHE.

5 janvier 1814.

MONSIEUR,

«Quand vous accusez de négligence une personne qui vous est étrangère, vous oubliez qu'il est possible que des affaires ou une absence de Londres aient causé le retard dont vous vous plaignez, comme c'est ici absolument le cas. Arrivons au fait. Je consens à faire ce que je puis pour vous tirer de votre position. J'examinais votre premier plan[83], mais il paraît que votre propre impatience l'a rendu impraticable, au moins quant à présent. Je déposerai entre les mains de M. Murray la somme que vous avez fixée, pour vous être avancée, à raison de 10 livres sterling par mois.

[Note 83: Sa première idée avait été d'aller se fixer à Botany-Bay.]

»_P. S._ J'écris dans un moment où je suis fort pressé, ce qui peut faire paraître ma lettre bien froide et bien courte; mais, je vous le répète, je n'ai pas la plus légère envie de vous offenser.»

Cette promesse faite avec tant d'humanité fut ponctuellement exécutée; voici l'un des reçus d'Ashe que je trouve parmi ses lettres à M. Murray: «J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint un nouveau reçu de 10 livres sterling, que vous m'avez remises, suivant les ordres généreux de Lord Byron[84].»

[Note 84: Quand ces avances mensuelles se furent élevées à la somme de 70 livres sterling, Ashe écrivit pour demander que les autres 80 livres lui fussent remises d'une seule fois pour lui permettre, disait-il, de profiter d'un passage à la Nouvelle-Galles; qui lui était offert de nouveau. En conséquence, cette somme lui fut remise sur l'ordre de Lord Byron. (_Note de Moore_.)]

Son ami, M. Merivale, l'un des traducteurs des _Extraits de l'Anthologie_, qu'il regrettait, ainsi que nous l'avons vu, de n'avoir pas emportés avec lui dans ses voyages, publia vers cette époque un poème, et reçut de Lord Byron la lettre de compliment suivante.

LETTRE CLIV.

À M. MERIVALE.

Janvier 1814.

MON CHER MERIVALE,

«J'ai lu avec grand plaisir Roncevaux, et j'y aurais trouvé bien peu de choses à reprendre, si j'avais été disposé à critiquer. Il y a une variante de deux vers dans l'un des derniers chants; je crois que _Live and protect_ vaut mieux, parce que _Oh who?_ entraînerait un doute sur le pouvoir ou la volonté de Roland à cet égard. Je conviens qu'il peut y avoir du doute sur la place qu'il convient d'assigner à une partie du poème, et entre quelles actions il faudrait la mettre; mais c'est un point que vous êtes plus que moi en état de décider. Seulement, si vous voulez obtenir tout le succès que vous méritez, _n'écoutez jamais vos amis_, et, comme je ne suis pas le moins importun, écoutez-moi moins que qui que ce soit.

»J'espère que vous paraîtrez bientôt. _Mars_, mon cher monsieur, est le mois pour ce _commerce_, et il ne le faut pas oublier. Vous avez fait là un fort beau poème, et je ne vois que le goût détestable de l'époque qui vous pourrait faire du tort; encore suis-je sûr que vous en triompherez. Votre mètre est admirablement choisi et marié[85]» ...................... .........................................................................

[Note 85: Nous n'avons qu'un fragment de cette lettre, le reste est perdu.]

Dans les extraits de son journal que nous venons de donner, il y a un passage qui n'a pu manquer d'être remarqué, lorsqu'après avoir parlé de son admiration pour une certaine dame dont il a lui-même laissé le nom en blanc, le noble écrivain ajoute: _Une femme serait mon salut_. Ses amis étaient convaincus qu'il était tems qu'il cherchât dans le mariage un refuge contre toutes les contrariétés que lui avaient amenées à leur suite une série d'attachemens moins réguliers: ils l'avaient déterminé, depuis un an avant, à tourner sérieusement ses pensées vers ce but, autant toutefois qu'il en était susceptible. C'est surtout, je pense, par ces conseils et par l'intervention de son amie, lady Melbourne, qu'il s'était déterminé à demander la main de miss Milbanke, parente de cette dame. Quoique ses propositions n'eussent pas été acceptées à cette époque, le refus fut accompagné de toutes les assurances possibles d'amitié et d'estime: on exprima même le désir singulier de voir continuer entre eux une correspondance assez étrange entre deux jeunes gens de sexe différent, dont l'amour n'était pas le motif, et cette correspondance continua d'avoir lieu. Nous avons vu quel cas Lord Byron faisait des vertus et des qualités de cette jeune dame, mais il est évident qu'à cette époque il n'était question d'amour ni de l'un ni de l'autre côté[86].

[Note 86: Le lecteur a déjà vu ce que Lord Byron dit lui-même à ce sujet dans son journal: _Quelle étrange situation! quelle étrange amitié que la nôtre, sans une étincelle d'amour de l'un ou de l'autre côté_, etc.]

Dans l'intervalle, de nouvelles liaisons, où le cœur du poète était la dupe volontaire de son imagination et de sa vanité, vinrent détourner son attention. Cependant, et c'est ordinairement la punition de ces sortes de commerces, à peine une de ces aventures était-elle terminée qu'il soupirait après le joug salutaire du mariage, comme la seule chose qui pût en empêcher le retour. Il est vrai d'ajouter que, pendant le tems qui s'écoula entre le refus de miss Milbanke et celui où elle l'accepta, deux ou trois autres jeunes dames de qualité furent successivement l'objet de ses rêves de mariage. Je passai avec lui beaucoup de tems, ce printems et le précédent, dans la société de l'une d'elles dont la famille m'honorait de son amitié, et l'on verra que, dans la suite de sa correspondance, il me représente comme ayant vivement désiré lui voir cultiver les bienveillantes dispositions de cette jeune dame, pour amener au moins quelque chance de mariage.

Il est indubitable que j'aie pu exprimer plus d'une fois de pareilles idées. Partageant complètement son opinion et celle de la plupart de ses amis, que le mariage était son seul salut contre cette foule de liaisons passagères auxquelles il se laissait sans cesse tenter à cette époque, je ne voyais dans aucune des jeunes personnes sur lesquelles il semblait porter des vues plus légitimes, un ensemble plus complet des qualités nécessaires pour le rendre heureux et fidèle, que dans la dame dont il est ici question. À une beauté extrêmement remarquable elle joignait un esprit intelligent et naturel, assez d'études pour perfectionner le goût, beaucoup trop de goût pour faire parade de ses études. Avec un caractère essentiellement patricien et fier comme le sien, mais qui ne décelait son orgueil que par la délicate générosité de ses procédés, il lui fallait une femme d'une ame aussi grande que la sienne, qui passât quelques-uns de ses défauts en considération de ses nobles qualités et de sa gloire, qui sût même sacrifier une partie de son bonheur personnel, plutôt que de violer l'espèce de responsabilité que lui imposerait aux yeux du monde entier l'honneur d'être la femme de Lord Byron. Telle était l'idée que, par une longue expérience, je m'étais faite du caractère de cette jeune dame, et voyant mon noble ami déjà charmé par ses avantages extérieurs, je ne sentis pas moins de plaisir à rendre justice aux qualités encore plus rares qu'elle possédait, qu'à m'efforcer d'élever l'ame de mon ami à la contemplation d'un caractère de femme plus noble que celui des femmes que pour son malheur il avait jusque-là pu étudier.

Voilà jusqu'où j'ai pu être conduit par les idées qu'il m'attribue à ce sujet. Mais en me supposant, comme il le fait dans une de ses lettres, un désir fixe et arrêté de voir conclure cette affaire, il va plus loin que je ne suis jamais allé. Quant à la jeune personne elle-même, objet, sans le savoir, de tous ces projets, et qui n'a jamais vu en lui qu'une connaissance distinguée, elle eût pu consentir à entreprendre la tâche périlleuse, mais cependant possible et glorieuse, d'attacher Byron à la vertu: mais quelque désirable que ce résultat pût me paraître en théorie, j'avoue que ce n'est pas sans trembler que j'aurais vu risquer dans cet essai le bonheur d'une jeune demoiselle que j'avais connue et appréciée dès son enfance.

Je vais maintenant reprendre la suite de son journal, que j'avais interrompu, et que le noble auteur, comme on le va voir, avait aussi discontinué pendant quelques semaines à cette époque.

JOURNAL, 1814.

18 février.

«Il y a plus d'un mois que je n'ai tenu ce journal; la plus grande partie s'en est passée hors de Londres et à Nottingham: somme toute, ce fut un mois bien et agréablement employé, du moins aux trois quarts. À mon retour, je trouve les feuilles publiques en fureur[87] et la ville soulevée contre moi, parce que j'ai signé et publié de nouveau deux stances sur les larmes de la princesse Charlotte, pleurant le discours que le régent adressa à lord Landerla en 1812. Ils y reviennent tous; quelques-unes des injures ne manquent pas de talent; toutes partent du fond du cœur. On parle d'une motion dans notre chambre à ce sujet... soit.

[Note 87: Aussitôt après la publication du _Corsaire_, auquel avaient été joints les vers en question:

Pleure, fille de royal lignage, etc.

une série d'attaques dirigées, non-seulement contre Lord Byron, mais encore contre ceux qui s'étaient depuis peu déclarés ses amis, commença dans le _Courrier_ et le _Morning-Post_, et se continua pendant tous les mois de février et de mars. Ces écrivains reprochaient surtout au noble auteur ce qu'eux-mêmes aujourd'hui seraient sans doute assez justes pour louer en lui, je veux dire l'espèce de réparation qu'il s'était cru obligé de faire à tous ceux qu'il avait offensés dans sa première satire. Sentiment de justice honorable, même dans les excès contraires auxquels il a pu l'entraîner.

Malgré le ton léger avec lequel il affecte çà et là de parler de ces attaques, il est évident qu'il en était fort tourmenté; effet qu'en les relisant aujourd'hui, on aurait peine à concevoir, si l'on ne se rappelait la propriété que Dryden attribue aux petits esprits comme à d'autres petits animaux: «Ce n'est guère qu'à leurs morsures que nous nous apercevons de leur existence.»

Voici deux échantillons de la manière dont les gagistes du ministère osaient parler d'un des maîtres de la lyre anglaise. «Tout cela aurait pu dormir dans l'oubli avec les drames de lord Carlisle et les poésies de Lord Byron.»--«Les poésies de Lord Byron ne manquent pas de partisans, mais la plupart des meilleurs juges lui assignent une place très-inférieure parmi les poètes du second ordre.» (_Note de Moore_.)]