Uvres Completes De Lord Byron Tome 09 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 9
Nous aurons souvent occasion de remarquer la constance que Lord Byron, d'ailleurs si versatile, manifesta toujours dans les goûts et les habitudes de sa jeunesse. La lettre que nous venons de citer rappelle deux de ses habitudes, qu'il conserva toute sa vie; savoir, son exactitude à répondre sur-le-champ aux lettres qu'il recevait, et sa passion pour la musique des plus simples ballades. L'un des chants qu'il avait alors le bon goût d'aimer le mieux était celui de _la Duenna_; et quelques-uns de ses contemporains de Harrow se rappellent encore la gaîté avec laquelle, lorsqu'il dînait au milieu de ses amis chez la fameuse mère Barnard, il entonnait ordinairement: _Ce vin est le soleil de notre table_. Son séjour à Southwell, pendant cet été, fut interrompu, vers le commencement d'août, par l'un de ces emportemens auxquels, dès son berceau, Mrs. Byron ne l'avait que trop accoutumé, et que lui-même, par son esprit intraitable, contribuait souvent à faire éclater. Dans les portraits qu'il trace de lui-même, le pinceau qu'il emploie est si noir qu'il faut, dans la suivante description de son caractère, extraite de ses _Mémoires_, faire une large part à l'exagération, comme l'exige son usage de _surcharger les ombres elles-mêmes_.
«Du reste (il vient de mentionner son amour précoce pour Marie Duff), je ne différais en rien des autres enfans: je n'étais ni grand, ni petit; ni lourd, ni sémillant: j'étais de mon âge; ordinairement fort enjoué, excepté dans mes humeurs noires, car alors j'étais un vrai démon. Un jour, dans l'une de mes _rages silencieuses_, il fallut m'ôter un couteau que j'avais pris sur la table, pendant le dîner de Mrs. Byron (je dînais toujours avant elle), et dont j'allais me frapper la tête. Mais c'était à trois ou quatre ans de là, et peu de jours avant la mort du dernier lord Byron.
«Mon naturel apparent a certainement gagné dans ces derniers tems; mais je frémis, et je regretterai jusqu'à ma dernière heure les conséquences funestes de ma violence et de mes passions. Un événement... mais peu importe... il en est d'autres auxquels il ne vaut guère mieux s'arrêter, et que pourtant je ferai connaître de préférence.
«Mais je n'aime pas les parenthèses: mon naturel est maintenant plus retenu, rarement brusque; et quand il l'est, les suites n'en sont pas mortelles. C'est quand je me tais, et que je sens _pâlir_ mon front et mes joues, que je ne me connais plus; et alors.... mais, à moins qu'il n'y ait sur le tapis une femme (je ne dis pas quelque, ou toutes femmes), je ne sors pas d'une apathie très-supportable.»
On conçoit qu'avec un caractère de ce genre et les accès violens de Mrs. Byron, le choc devait être formidable. L'âge auquel était parvenu notre poète, alors que l'impatience du frein s'empare de la jeunesse, devait rendre ces occasions plus fréquentes. On rapporte comme une preuve de la conviction qu'ils avaient de leur mutuelle violence, qu'un jour, s'étant quittés à la suite d'une scène du même genre, on sut que tous deux s'étaient rendus en particulier, le soir même, chez l'apothicaire, demandant, avec une inquiétude alternative, si l'autre n'avait pas acheté du poison, et avertissant le droguiste de ne pas en donner dans le cas où il se présenterait.
Toutefois le jeune Lord prenait rarement une part active dans ces orages. Aux éclats de sa mère il opposait un silence poli, et, par cela même, provocateur; s'inclinant avec l'apparence du plus profond respect à mesure que la voix maternelle augmentait d'intensité. Mais en général, quand il prévoyait une tempête, il cherchait son salut dans la fuite; et c'est à ce dernier expédient qu'il avait eu recours à l'époque où nous sommes arrivés. Mais auparavant une scène avait eu lieu entre lui et Mrs. Byron, dans laquelle la violence de cette dernière l'avait portée à des extrémités qui, malgré leur outrageuse inconvenance, n'étaient pas rares avec elle. Le poète Young, décrivant un caractère de cette espèce, dit:
«Les tasses et les soucoupes tourbillonnent dans l'air, pour avertir que la dame est mécontente.»
En pareil cas, Mrs. Byron préférait les pelles et pincettes, et plus d'une fois elle les lança bruyamment sur son enfant fugitif. Cette dernière fois, il n'eut que le tems d'éviter l'atteinte de la première de ces armes, et de se réfugier à la hâte chez un de ses amis dans le voisinage; là, ayant concerté le plus sûr moyen de déjouer les poursuites, il ne tarda pas à s'enfuir à Londres. Les lettres que je vais transcrire furent adressées, immédiatement après son arrivée, à quelques amis de Southwell, dont la bienveillante intervention, dans cette circonstance, nous permet de croire qu'il n'avait pas à se reprocher les torts de cet esclandre. La première est adressée à M. Pigot, jeune homme de son âge, qui venait d'arriver, à l'occasion des vacances, d'Édimbourg, où il suivait alors ses études médicales.
LETTRE II.
À M. PIGOT.
Piccadilly, 9 août 1806.
«MON CHER PIGOT,
«Mille remercîmens pour votre piquant récit des derniers procédés de mon _aimable Alecto_, qui maintenant enfin commence à voir les suites de sa folie. Je viens de recevoir une épître pénitentiaire, à laquelle j'ai répondu modérément, avec une sorte de promesse de revenir dans une quinzaine: ce que toutefois, entre nous, je ne compte pas faire. Son _charmant ramage_ doit avoir ravi ses auditeurs; car ses hautes notes sont parfaitement musicales: elles doivent faire un très-bel effet pendant un beau clair de lune. Si j'avais été l'un des spectateurs, rien ne m'aurait fait plus de plaisir; mais figurer dans la pièce comme l'un des acteurs, saint Dominique m'en préserve! Sérieusement, j'ai de grandes obligations à votre mère; et vous, ainsi que toute votre famille, méritez tous mes remercîmens pour avoir si bien contribué à mon évasion des mains de Mrs. Byron _furiosa_.
«Oh! que n'ai-je la plume d'Arioste pour reproduire en style d'épopée les _cris_ de cette _terrible soirée_, ou plutôt laissez-moi invoquer l'ombre du Dante, car il n'y a que l'auteur de l'enfer qui puisse convenablement répondre à un tel projet. Mais peut-être, à défaut de la plume, pouvons-nous recourir au pinceau. Quel groupe! Mrs. Byron, figure principale; vous, emplissant vos oreilles de coton comme le seul remède à une surdité totale; Mrs. *** s'efforçant vainement de calmer la rage de la lionne privée de son nourrisson, et enfin Élisabeth et Wousky, prodigieux à raconter! tous deux spoliés de leur partie de langue, et formant le dernier plan avec leur muette surprise. Comment S. B. a-t-il appris tout cela? Quelles _pointes_ il a dû faire sur un aussi bouffon sujet! Apprenez-moi tout cela dans votre suivante, et comment vous vous êtes excusé auprès de A. Sans doute vous êtes maintenant las de déchiffrer mes caractères hiéroglyphiques, et comme Tony Lumpkil[46], vous me traitez de main maudite et sautillante. Je ne doute pas que tout Southwell ne soit scandalisé. À propos, comment va ma nonne aux yeux bleus, la belle ***? Est-elle _enveloppée dans la noire tunique de la douleur_? Je resterai ici au moins huit à dix jours, vous recevrez mon adresse avant mon départ; mais je ne sais encore laquelle. Il faut que Mrs. Byron ignore ma retraite; vous pouvez lui offrir mes complimens et lui protester que toutes poursuites seraient inutiles, attendu que je me suis mis en mesure de gagner Portsmouth à la première nouvelle de son départ de Southwell. Vous pouvez ajouter que je suis maintenant à la campagne, chez un ami, où je resterai une quinzaine.
[Note 46: Dans la comédie de la Coquette (_She stoops to Conquer_.)]
«Je viens de barbouiller (je ne dis pas écrire) une feuille de papier double, et j'attends en réponse un _énorme budget_. Sans doute les dames de Southwell condamnent l'exemple dangereux que j'ai donné; elles tremblent que leurs bambins ne leur obéissent plus et ne quittent au moindre dépit leurs tendres mamans. Adieu. Quand vous commencerez vos lettres, rayez, s'il vous plaît, la _seigneurie_, et mettez à la place Byron. Croyez-moi votre, etc.»
BYRON.
On va voir par la lettre suivante que la _lionne_ n'était pas en arrière de son fils pour l'énergie et la résolution, et qu'aussitôt après la fuite de ce dernier elle avait envoyé après lui.
LETTRE III.
À MISS PIGOT.
Londres, 10 août 1806.
MA CHÈRE BRIGITTE,
«J'ai déjà ennuyé votre frère de plus de griffonnage qu'il n'en pourra déchiffrer; c'est à vous maintenant que je donne la pénible charge de parcourir cette deuxième épître. Vous avez vu par la première, que je n'avais pas, en l'écrivant, la moindre fâcheuse idée de l'arrivée de Mrs. Byron; il n'en est plus de même: la vue d'un billet de la _cause illustre_ de mon _décampement soudain_ vient d'enlever _le rubis naturel de mes joues_, et de blanchir subitement ma déplorable figure. Le foudroyant avis de son arrivée (maudite soit son activité!) est cependant moins terrible que vous ne l'imaginez, sans doute, du tempérament volcanique de sa _seigneurie_. Il se termine par l'assurance flatteuse de l'impossibilité dans laquelle elle se trouve de faire présentement un pas, grâce à la fatigue du voyage, aux mauvaises routes, mille fois bénies, et aux quadrupèdes rétifs de la poste royale. Comme je ne me sens aucun entraînement à recevoir la chasse en plaine, je ferai de nécessité vertu; et puisque, semblable à Macbeth, _ils mont lié au poteau, je ne puis fuir_, j'imiterai ce courageux tyran, et, comme l'ours, je combattrai de pied ferme. Je puis à présent engager la lutte avec moins de désavantage, ayant tiré l'ennemi de ses retranchemens, bien qu'au hasard de me faire casser la tête, comme le modèle auquel je viens de me comparer. Quoi qu'il en soit, _frappe, Macduff, et maudit qui le premier criera: Assez!_
»Je resterai dans la ville encore au moins une semaine, et j'espère avant ce tems recevoir de vos nouvelles. Je suppose que l'imprimeur vous a donné les résultats de ma _Métromanie_. Ayez soin de lire au premier vers: «Les vents soufflent _longuement_,» au lieu de _rondement_, comme l'a copié, par méprise, ce butor de Ridge, ce qui rend absurde toute la strophe. _Addio_. Maintenant je vais me préparer au choc de mon _Hydre_.
»Tout à vous.»
LETTRE IV.
À M. PIGOT.
Londres, dimanche à minuit, 10 août 1806.
CHER PIGOT,
«Cet effrayant paquet va sans doute vous épouvanter; mais ce soir ayant une heure de loisir, je l'ai employé à écrire les stances ci-incluses, que je vous prie d'envoyer à Ridge pour qu'il les imprime _à part_ de mes autres poèmes; car vous sentirez qu'il serait inconvenant de les offrir aux dames, et que par conséquent aucune femme ne doit les voir dans votre famille. Mille pardons de la peine que je vous donne cette fois-ci et tant d'autres.
»Votre dévoué.»
LETTRE V.
À M. PIGOT.
Piccadilly, 16 août 1806.
«Je ne puis pas dire précisément comme César, _veni, vidi, vici_: pourtant je pourrais m'appliquer la part la plus importante de sa lettre laconique; car bien que Mrs. Byron ait prit la peine de _venir_ et de voir, votre humble serviteur a vaincu. Après un engagement sérieux de quelques heures, dans lequel la vivacité du feu de l'ennemi nous a fait éprouver une perte considérable, nous avons fini par l'obliger à se retirer en désordre, abandonnant son artillerie, son train et quelques prisonniers: cette victoire est décisive pour la campagne actuelle. Parlons maintenant plus clairement: Mrs. Byron va repartir, mais je me dirige moi-même, avec tous mes lauriers, vers Worthing, sur la côte de Sussex; et c'est là que vous m'adresserez (poste restante) votre première lettre. Le deuxième carillon de vers que j'enferme sous cette enveloppe vous donnera sans doute une haute idée des vertus prolifiques de ma muse; mais il y a plusieurs années que je les ai composés, et c'est par hasard que je les ai retrouvés mardi, au milieu de vieux papiers. Je les ai aussitôt recopiés, avec la date qui leur appartient, et je désire qu'on les imprime avec le reste de la famille. Je m'attendais bien à vous voir, sur les derniers venus, les mêmes sentimens que moi; mais comme les _faits_ étaient réels, il était impossible de rien changer à leur allure. Je ne resterai pas à Worthing plus de trois semaines, et il serait possible que vous me vissiez à Southwell vers le milieu de septembre.................................. .......................................................................
»Voulez-vous prier Ridge de suspendre l'impression de mes poésies jusqu'à nouvel avis de ma part? j'ai résolu de leur donner une forme entièrement nouvelle: cette suspension ne regarde pas les deux dernières pièces que j'ai jointes à mes lettres pour vous. Excusez le vide de cette lettre, ma tête est dans ce moment-ci un chaos d'idées absurdes, d'affaires, de plans et de préparatifs.
»J'attends une réponse avec impatience; rien, dans ce moment, veuillez le croire, ne me ferait plus de plaisir qu'une lettre de vous.»
LETTRE VI.
À M. PIGOT.
Londres, 18 août 1806.
«Je suis précisément sur le point de partir pour Worthing, et je vous écris uniquement pour vous prier de faire partir sur-le-champ ce paresseux drôle de Charles avec mes chevaux. Dites-lui que je suis fort mécontent de ne l'avoir pas encore vu, ni reçu avis de la cause de son retard, surtout lui ayant fourni l'argent nécessaire pour son voyage. Qu'il ait soin de ne pas remettre d'un jour son départ, sous aucun prétexte; et, si pour obéir aux _caprices_ de Mrs. Byron (qui, je le présume, continue toujours à tourmenter sa petite monarchie), il jugeait à propos de ne pas suivre mes ordres positifs, il ne doit plus à l'avenir se considérer comme à mon service. Il m'apportera la note du chirurgien, et je l'acquitterai dès que je l'aurai reçue. Je ne puis non plus concevoir qu'il n'ait pas averti Frank du triste état de mes chevaux. Cher Pigot, pardonnez-moi ces brusques confidences, vous devez les attribuer à la mauvaise conduite de ce _précieux maraud_, qui, au lieu de suivre mes ordres, promène sa paresse dans les rues de ce pandémonium politique, Nottingham. Rappelez-moi à votre famille et aux Leacroft, et croyez-moi, etc.
»_P. S._ Je vous charge du soin désagréable de presser son voyage, en dépit même des ordres de Mrs. Byron: il devra d'abord se rendre à Londres, et de là à Worthing, sans retard: C'est à Londres qu'il faut envoyer tout ce que j'ai laissé; vous y adresserez également mes poésies, sans même en réserver une copie pour vous et votre sœur, attendu que je veux leur donner une tout autre forme. Quand elles seront prêtes, vous en aurez les prémices. Il ne faut pas, sous aucun prétexte, que Mrs. Byron les _voie_ ou les touche. Adieu.»
LETTRE VII.
À M. PIGOT.
Little-Hampton, 26 août 1806.
«J'ai reçu ce matin votre lettre, qu'il m'a fallu envoyer chercher à Worthing, que je viens de quitter pour cet endroit, situé à huit milles du premier, et sur la même côte. Vous serez sans doute content de recevoir cette lettre, quand vous y aurez vu que je suis plus riche de trente mille livres qu'à notre départ: je viens de recevoir de mon avocat l'avis du gain d'une cause aux assises de Lancastre[47], par lequel je me trouve gratifié de cette somme pour le tems de ma majorité. Mrs. Byron est, sans doute, instruite de ce surcroît de propriété, mais elle n'en connaît pas la _valeur_ exacte, et il serait bon qu'elle continuât à l'ignorer, car sa conduite, dès qu'elle reçoit quelque nouvelle favorable, est, s'il est possible, plus ridicule que sa détestable habitude de s'affecter des plus légers contre-tems. Vous lui ferez mes complimens, et lui direz qu'une seule chose peut prolonger mon absence, c'est l'arrêt qu'elle a mis sur les effets de mon domestique: à moins qu'elle ne les fasse immédiatement partir pour Piccadilly, avec ceux qui m'appartiennent, et qu'elle a si long-tems retenus, elle ne verra pas de sitôt ma radieuse figure illuminer son obscure demeure; mais si elle les envoie, je reviendrai probablement avant deux ans, à partir de la date de cette épître.
[Note 47: Dans un procès entrepris pour rentrer dans la propriété de Rochdale.]
«Votre compliment poétique est une précieuse récompense de mes préludes; vous êtes du petit nombre des favoris d'Apollon qui cultivent toutes les sciences auxquelles préside votre divinité. Je désire que vous adressiez de suite mes poésies à mon hôtel, à Londres; j'y veux faire plusieurs changemens et quelques additions: il faut envoyer toutes les copies que vous en aurez; décidé, comme je suis, à perfectionner le tout, et à vous les représenter dans toute leur gloire. Vous les avez, je l'espère, retirées des mains de ce _triple Upas_, de cet antipode des arts, Mrs. Byron. Entre nous, vous pouvez compter me voir bientôt. Adieu. Tout à vous.»
On peut voir par ces lettres que Lord Byron songeait déjà à préparer l'impression de ses poésies. L'idée de les publier s'offrit à lui, pour la première fois, dans une maisonnette qu'il avait adoptée pour demeure pendant ses visites à Southwell. Miss Pigot, qui auparavant ignorait son goût pour la versification, lisait un jour devant lui les poésies de Burns; tout-à-coup le jeune Byron lui dit que lui aussi était parfois poète, et qu'il allait lui écrire quelques vers de ceux qu'il pouvait se rappeler. Aussitôt il écrivit au crayon ceux qui commencent par _j'espérais vivement être uni à toi_, qui se trouvent imprimés, mais seulement dans le volume qui n'a pas été publié; il lui récita encore les vers dont j'ai déjà parlé, _dans la salle, quand la voix de mes pères_, etc., pièce si remarquable par la prédiction qu'elle contient de son illustration future.
Depuis ce moment; il fut tout au désir de se voir imprimé; cependant son ambition se bornait encore à faire circuler parmi ses amis un petit volume. Celui qui eut l'honneur de recevoir son premier manuscrit fut Ridge, libraire à Newark; et, durant l'impression, le jeune auteur continuait à lui envoyer de nouvelles pièces avec tout l'empressement et toute la rapidité qu'il mit toujours dans ses autres compositions.
Il ne fut pas long-tems sans revenir à Southwell, comme il l'avait annoncé dans la dernière lettre que nous avons donnée; il en repartit encore au bout d'une ou deux semaines, pour accompagner son jeune ami Pigot jusqu'à Harrowgate. Nous empruntons les extraits suivans à une lettre écrite dans le même tems, par ce dernier, à sa sœur. «Il y a encore beaucoup de monde à Harrowgate, aujourd'hui vendredi; nous avons un bal, je songe à y paraître pendant une heure, bien que je ne sois guère curieux de figures inconnues. Lord Byron, vous le savez, est encore plus timide que moi; cependant je ferai ce soir un effort... Comment vont nos rôles de théâtre? Lord Byron sait tout le sien, et moi la plus grande partie du mien: il est certain qu'il le joue d'une manière inimitable; il _poétise_ en ce moment, et depuis que nous sommes arrivés il a fait quelques vers vraiment jolis[48]. Il a la bonté de tout faire pour m'amuser autant que possible, mais il n'est pas dans mon naturel d'être heureux hors de la société des femmes ou de l'étude... Il y a dans les environs plusieurs promenades agréables; je les ai parcourues avec Boatswain, qui fait, ainsi que Brighton[49], l'admiration universelle. Vous lirez cela à Mrs. Byron, car c'est un peu dans le style de _Tony Lumpkin_. Lord Byron veut que je lui garde un peu de place; c'est pourquoi, croyez-moi avec le respect dû à tous les comédiens élus, etc., etc.»
[Note 48: La pièce _à une belle Quaker_, de son premier volume, fut écrite à Harrowgate.]
[Note 49: Cheval de Lord Byron; il en avait encore un autre alors appelé Sultan.]
À cette note étaient joints les mots suivans de Lord Byron.
«MA CHÈRE BRIGITTE,
«Je descends un instant de mon Pégase, ce qui m'empêche d'avoir long-tems recours à la vile prose dans l'épître que j'adresse à votre _beauté_. Vous regrettez, dans une lettre précédente, que mes poésies ne soient pas plus étendues; je vous apprends donc, pour votre satisfaction, qu'elles sont maintenant presque doublées, soit par la découverte de quelques pièces regardées comme perdues, soit par l'effet de nouvelles inspirations. Nous nous reverrons mercredi prochain; jusqu'alors, croyez-moi votre affectionné,
BYRON.
»_P. S._ Votre frère Jean est possédé d'une manie poétique, il rime maintenant à raison de trois lignes par heure; ce que c'est que l'inspiration! Adieu.»
Grâce à la personne qui était alors le compagnon, l'ami intime de Lord Byron, et qui maintenant exerce sa profession avec tout le succès que méritent ses talens distingués, j'ai été initié dans quelques autres particularités de leur commune visite à Harrowgate: on me permettra d'employer, pour en faire part, ses propres expressions:
«Vous me demandez de rappeler quelques anecdotes du tems que nous passâmes ensemble à Harrowgate, pendant l'été de 1806, et à notre retour du collége, lui de Cambridge, moi d'Édimbourg; mais tant d'années se sont écoulées depuis, que je n'entrevois plus ce voyage que comme un songe lointain. Nous partîmes, je m'en souviens bien, dans la voiture de Lord Byron, traînée par des chevaux de poste: il avait fait partir son _groom_ avec deux chevaux de selle et un superbe et féroce boul-dogue appelé Nelson. Quant à Boatswain[50], il nous suivait, à côté de Frank, sur le coffre de la voiture. Le boul-dogue Nelson portait une muselière; mais cependant quelquefois il entrait dans notre appartement sans cette précaution, à mon grand ennui, bien que lui et son maître fussent enchantés de mettre tout en désordre dans la salle. Il y avait toujours un fonds de jalousie haineuse entre ce Nelson et Boatswain; et chaque fois que celui-ci rencontrait l'autre dans la chambre, ils en venaient aussitôt aux prises. Alors Byron, moi-même, Frank et tous ceux qui se trouvaient là, travaillions de toutes nos forces à les séparer: ce que nous n'obtenions guère qu'en leur jetant dans la gueule la pelle et les pincettes. Mais un jour Nelson s'échappa par malheur de la salle, démuselé; il s'élança dans l'écurie, se jeta au cou d'un cheval, et ce fut inutilement qu'on voulut lui faire lâcher prise. Les valets d'écurie, alarmés, coururent chercher Frank, qui prenant un pistolet de Wogdon, que son maître tenait toujours chargé dans sa chambre, le tira dans la tête du pauvre Nelson. Lord Byron en eut le plus grand regret.
[Note 50: Chien favori pour lequel Lord Byron fit dans la suite la fameuse épitaphe.]
«Nous habitions l'_hôtel de la Couronne_, au bas de Harrowgate. Nous dînions toujours dans la salle commune, mais aussitôt après nous nous retirions, car Byron n'aimait guère à boire plus que moi. Nous vivions retirés et faisions peu de connaissances, car il était _vraiment_ timide, ce qu'on prenait pour de l'orgueil quand on ne le connaissait pas. Nous rencontrâmes par hasard le professeur Hailstone de Cambridge, ce qui parut lui faire grand plaisir. Le professeur habitait le haut Harrowgate; nous allâmes le prendre un soir pour aller au spectacle, et une autre fois Lord Byron lui envoya son équipage pour le conduire à un certain bal de Granby. Cet empressement à faire un accueil à l'un de ses professeurs prouve, en dépit de son penchant à critiquer l'éducation universitaire et à exagérer les défauts de la vieille discipline à laquelle on soumet les sous-gradués, qu'il avait cependant l'habitude de témoigner son respect aux personnes qui l'exerçaient. Je l'ai toujours entendu parler avec les plus grands éloges de Hailstone, aussi bien que de Bishop, Mansel du collége de la Trinité, et d'autres encore dont j'ai oublié le nom.
»Peu de gens appréciaient Lord Byron, mais je sais que son cœur était naturellement bienveillant et sensible, et qu'il n'avait pas le plus petit mélange de méchanceté dans le caractère[51].»
[Note 51: Lord Byron et le docteur Pigot s'écrivirent encore pendant quelque tems, mais ils ne se virent plus jamais à compter de leur départ de Harrowgate, l'automne suivant.]