Uvres Completes De Lord Byron Tome 09 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 7
Parmi ses favoris d'école, on peut remarquer qu'un grand nombre étaient nobles, ou de familles nobles, tels que les lords Clare et Delaware, le duc de Dorset, et le jeune Wingfield. Une circonstance peut laisser croire que leur rang avait eu quelque part dans les motifs qui attirèrent Byron vers eux: un jour, celui de ses condisciples qui me raconta le fait, avait, en sa qualité de moniteur, mis lord Delaware sur sa liste de punition; Byron s'en étant aperçu, s'approcha de lui, en disant: «Wildman, je vois que vous avez mis Delaware sur votre liste; ne le faites pas frapper, je vous prie.--Pourquoi donc?--Je ne sais pas, mais enfin c'est mon collègue à la pairie.» Il est inutile d'ajouter que son intervention en pareil cas n'était rien moins qu'heureuse; car l'un des rares bienfaits de l'éducation publique est de faire tomber en quelque sorte ces distinctions artificielles, et de placer les jeunes plébéiens dans une égalité parfaite avec les pairs, bien que ces derniers puissent avoir leur revanche dans le monde.
Il est vrai que, dans Lord Byron, le sentiment de sa supériorité nobiliaire était alors assez peu déguisé pour lui attirer fréquemment les moqueries de ses camarades; c'est, je crois, à Dulwich que son habitude de tirer orgueil de la prééminence qu'il trouvait dans un vieux baron anglais, sur tous les nouveaux pairs, lui fit donner le surnom de _vieux baron anglais_. Mais ce serait une erreur de croire que, soit à l'école, soit plus tard, il ait jamais été guidé par d'aristocratiques sympathies dans le choix de ses amis. Tout au contraire, suivant l'usage des hommes d'une extrême fierté, il préférait généralement pour _ses intimes_, ceux d'un rang inférieur au sien, et tels étaient presque tous ceux qu'il comptait à l'école parmi ses amis. D'un autre côté, ce qui le charmait le plus dans ses autres plus jeunes amis, c'était leur infériorité sous le rapport de l'âge et de la force. Elle lui permettait de se complaire encore dans son généreux orgueil, en prenant quand il le fallait, à leur égard, le rôle de protecteur.
William Harness, qui était entré à Harrow à dix ans, tandis que Byron en avait quatorze, fut l'un de ceux qu'il aima le plus, par ce dernier motif, bien qu'il ait oublié d'en parler. Le jeune Harness, encore boiteux des suites d'un accident d'enfance, et à peine remis d'une maladie grave, était peu capable de surmonter les difficultés d'une école publique; Byron le vit un jour maltraité par un enfant beaucoup plus âgé et plus fort; il se hâta de prendre sa défense. Le lendemain, le petit enfant demeurait seul à l'écart; Byron vint encore à lui, et lui dit: «Harness, si quelqu'un te bat, dis-le-moi, et, si je puis, je le rosserai.» Il tint sa parole, et, dès ce moment, le protecteur et le protégé devinrent, malgré leur différence d'âge, des amis inséparables. Cependant leur amitié subit un refroidissement auquel Lord Byron, dans une lettre écrite après six ans, fait allusion avec tant de sensibilité, de franchise et de délicatesse, que je ne puis m'empêcher d'anticiper la date, et d'en donner ici un extrait.
«Nous paraissons tous deux nous rappeler parfaitement, avec un mélange de plaisir et de regret, les jours que nous passions ensemble; et je vous jure bien sincèrement que je les compte au nombre des plus heureux de mes courts instans de bonheur. Maintenant je touche à ma majorité, c'est-à-dire que j'ai vingt ans et un mois; encore un an, et je parcourrai dans le monde ma carrière de folie. Alors j'avais quatorze ans: vous étiez presque le premier de mes amis d'Harrow, le premier certainement en estime, sinon en date; mais une assez longue absence d'Harrow, et de votre part de nouvelles liaisons, le contraste de votre conduite (décidément tout à votre avantage) et de ces habitudes turbulentes et querelleuses qui m'entraînèrent dans tous les genres de désordres, toutes ces circonstances se réunirent pour détruire une intimité que l'affection me pressait de continuer, et que la mémoire m'obligeait de regretter amèrement. Mais il n'est pas une particularité de cette époque, pas même une seule de nos conversations, qui ne reste encore aujourd'hui gravée dans mon esprit. Je n'en dirai pas davantage: cette assurance seule vous prouvera que si je n'y avais pas attaché de prix, je ne me souviendrais pas aussi bien de tout cela. Comme je me rappelle la lecture de vos _premiers essais_! Une autre circonstance que vous ignorez, c'est que les _premiers vers_ que j'essayai de faire à Harrow vous étaient adressés, vous deviez les voir; mais Sinclair en avait gardé la copie quand nous allâmes en vacance, et à notre retour nous avions cessé d'être liés; ils furent détruits, et certes ce ne fut pas une grande perte. Par ce fait, vous pouvez juger de mes sentimens à un âge où l'on ne saurait être hypocrite.
«Je me suis arrêté plus que je ne pensais sur ce sujet, et je finirai par où j'aurais dû commencer. Nous étions autrefois amis, nous l'avons même toujours été, car notre séparation fut l'effet du hasard et non du refroidissement. J'ignore où notre destinée doit nous conduire l'un et l'autre; mais si l'occasion et quelque penchant vous décident à jeter une pensée sur un écervelé de mon espèce, vous me trouverez toujours sincère, et jamais assez aveugle sur mes défauts pour envelopper les autres dans leurs conséquences. Voulez-vous m'écrire quelquefois? Je ne dis pas souvent; mais enfin, si nous nous retrouvons, j'espère que nous serons l'un pour l'autre ce que nous _devions_ être et ce que nous _étions_.»
Une autre preuve aussi forte de la vivacité de ses impressions de jeunesse, c'est, quand ses amis ont gardé un si petit nombre de ses anciennes lettres, le soin avec lequel il conserva toutes celles que lui adressèrent les principaux d'entr'eux, même les plus jeunes. Et si quelquefois ses correspondans oubliaient de dater leurs missives, sa fidèle mémoire, après plusieurs années d'intervalle, suppléait à leur oubli. Parmi ces souvenirs qu'il conservait si précieusement, il en est un qu'il serait injuste de ne pas citer, soit comme monument de l'énergie qui brillait au milieu de son langage enfantin, soit en mémoire des tendres et affectueux sentimens que leur lecture réveillait, comme on le verra plus tard, dans l'ame de Byron.
À LORD BYRON, etc., etc.
Harrow-la-Montagne, 28 juillet 1805.
«Puisque vous avez paru assez peu mon ami pour me _dire des noms_ toutes les fois que vous me rencontriez ces jours derniers, je vous demande une explication, et je désire savoir si vous voulez que nous soyons aussi bons amis qu'auparavant. J'ai bien vu que ce mois-ci vous m'aviez absolument laissé là, sans doute pour vos nouvelles connaissances; mais il ne faut pas croire, parce que vous aurez dans la tête un caprice quelconque, que je reviendrai toujours à vous, comme certains autres le font, pour regagner votre amitié. Ne pensez pas que je sois votre ami par intérêt, et parce que vous êtes plus grand ou plus âgé que moi: non, cela n'est pas, et ne sera jamais. J'étais votre ami, et je ne le suis encore qu'à une condition: c'est qu'en me voyant vous ne me _direz plus des noms_. Vous avez bien vu, j'en suis sûr, que je n'aimais pas cela; pourquoi donc le faisiez-vous, si ce n'est parce que vous ne voulez plus être mon ami? et pourquoi le resterais-je, si vous me traitez mal? Je ne tiens à rien de pareil; vous pouvez bien laisser les autres m'attaquer, mais si vous vous moquez de moi, je serai bien plus malheureux.
«Je ne suis pas un hypocrite, Byron, et je ne le serai jamais assez pour rester votre ami quand vous me _direz des noms_. Personne ne dira, j'en suis sûr, que je me sois abaissé pour regagner une amitié dont vous ne voulez plus. Pourquoi le ferais-je? ne suis-je pas votre égal? Quel intérêt y aurais-je? Quand vous me retrouverez dans le monde (c'est-à-dire si vous le voulez), vous ne pourrez m'avancer ou me protéger, ni moi vous. Je vous engage donc et vous demande, si vous tenez à mon amitié (ce qui n'est pas, à en juger par votre conduite), à ne pas me donner les noms que vous faites, ni à vous moquer de moi. Jusqu'alors il me sera impossible de vous nommer mon ami. Je vous serai obligé de me répondre de suite.
»En attendant, je demeure votre...
»Je ne puis dire votre ami.»
Sur le dos de cette lettre était la note suivante, de la main de Byron:
«Cette lettre et une seconde furent écrites à Harrow par mon _alors_ et toujours cher ami Lord de ***, quand nous étions camarades d'études. Il me les adressa à la suite de je ne sais plus quel malentendu, le seul qui s'éleva jamais entre nous; il fut d'ailleurs de courte durée, et je ne conserve cette lettre que pour la lui rappeler quand je le verrai, afin que nous puissions rire au souvenir de l'insignifiance de notre première et dernière querelle.»
BYRON.
On retrouve dans une lettre du même enfant, écrite deux années plus tard[33], ces passages remarquables:
«Votre dernière lettre m'a fait penser que vous étiez extrêmement piqué contre la plupart de vos amis, et même un peu contre moi, si je ne me trompe. Vous dites d'un côté: _Il n'est presque pas douteux que peu d'années ou de mois nous rendront aussi indifférens l'un à l'autre, que si nous n'avions pas passé ensemble une partie de notre vie_. En vérité, Byron, vous me faites injure, et je n'ai pas de doute, au moins je l'espère, que vous ne vous calomniiez vous-même.»
[Note 33: D'autres lettres encore offrent de curieuses preuves de la sensibilité jalouse et passionnée de Byron. Dans l'une d'elles, par exemple, nous voyons qu'il s'était offensé que son jeune ami lui eût écrit _mon cher Byron_ au lieu de _mon très-cher_; et dans une autre, qu'il avait eu de la jalousie de quelques expressions échappées à son ami, à l'occasion du départ de Lord John Russell pour l'Espagne. «Vous me dites, lui répond-on, que jamais vous ne me vîtes agité comme quand j'écrivis ma dernière lettre; pensez-vous que j'eusse tort? J'avais reçu une lettre de vous le samedi, où vous me disiez que vous quittiez l'Angleterre au mois de mars pour six ans; et le lundi John Russell partait pour l'Espagne. Mais pouvez-vous imaginer que je fusse plus triste au sujet de Lord Russell, qui s'en va pour quelques mois, et de qui j'aurai constamment des nouvelles, que relativement à vos six années de voyage au bout du monde, pendant lesquelles j'entendrai à peine parler de vous, et qui peut-être m'empêcheront de vous revoir jamais? J'éprouve une véritable peine de ce que vous me dites, que je dois vous excuser si vous êtes jaloux de me voir plus affecté du départ d'un ami qui était près de vous que de celui qui était éloigné. Il est impossible que vous ayez pu croire un moment que l'absence de John m'affectât plus que la vôtre. Je finis donc sur ce sujet.»]
Malgré ces habitudes de jeux et de paresse qui semblaient l'indice d'une certaine absence d'idées et de réflexions, il y avait des momens où le jeune poète rentrait profondément en lui-même et se livrait à des méditations incompatibles avec l'enjouement et l'insouciance de son âge. On montre encore dans le cimetière d'Harrow une tombe élevée, d'où la vue plane sur Windsor; c'était l'endroit favori où l'on savait si bien qu'il aimait à s'arrêter, que les enfans l'appelaient _la tombe de Byron_[34], et c'est là, dit-on, qu'il demeurait des heures entières abîmé dans ses pensées, ruminant dans la solitude ses premières inspirations sublimes et passionnées, et parfois, peut-être, entrevoyant déjà cet avenir de gloire qui lui inspirait, à peine âgé de quinze ans, ces vers remarquables:
_Mon nom seul sera mon épitaphe_. S'il ne suffit pour honorer ma cendre, qu'aucune autre gloire ne me soit accordée en récompense. On ne doit voir que ce nom, ce nom seul sur mon tombeau; illustré par lui, ou comme lui à jamais oublié.
[Note 34: C'est à cette tombe que se rapporte ce passage des _souvenirs d'enfance_, qui font partie de ses œuvres inédites:
«Souvent, quand, oppressé de tristes pressentimens, je m'asseyais incliné sur notre tombe favorite.»]
Il passa quelque tems à Bath avec sa mère, pendant l'automne de 1802, et, quoique bien jeune, il prit assez de part aux plaisirs de ces lieux. Il parut dans un bal masqué, donné par lady Riddel, sous le costume d'un jeune Turc; modèle anticipé, quant à la beauté et au costume, de son jeune Sélim de la _Fiancée d'Abydos_. Au moment d'entrer dans la maison, quelqu'un de la foule essaya d'arracher le diamant qui attachait le croissant de son turban, mais l'un de ceux qui l'accompagnaient s'aperçut à tems de cette tentative de vol. La dame qui m'apprit cette anecdote, et qui voyait beaucoup alors Mrs. Byron, a bien voulu ajouter à son récit les remarqués suivantes: «J'ai vu beaucoup Lord Byron à Bath; sa mère m'a invité souvent à prendre le thé avec elle; il était toujours fort plaisant et original; quand la conversation tombait sur ses amis absens, il montrait un léger penchant à la satire, auquel plus tard il s'abandonna, comme chacun sait, avec une liberté entière.»
Nous touchons maintenant à un événement qui, d'après sa profonde conviction, exerça sur sa vie et son caractère une influence vive et durable.
Ce fut en 1803, que son cœur, déjà deux fois éprouvé, comme nous l'avons vu, par d'enfantines impressions d'amour, conçut un attachement qui, jeune comme il était encore, domina ses facultés au point de colorer d'une teinte particulière le reste de ses jours. Que les passions malheureuses soient en général les plus durables, c'est une triste vérité qui, pour être confirmée, n'avait pas besoin de ce nouvel exemple; mais peut-être faut-il attribuer à la même circonstance l'innocence parfaite de cet attachement pour miss Chaworth, qui le distingua, sans jamais l'effacer de son cœur, de tous ceux qui le suivirent. Comme c'est le seul sentiment du même genre dont les détails puissent être suivis sans dangers, ou dont les résultats, bien que douloureux, puissent être racontés, nous pensons qu'on s'y arrêtera avec plaisir.
Mrs. Byron, en partant de Bath, vint séjourner à Nottingham, Newsteadt étant en ce tems-là loué à lord Grey de Ruthen; et pendant les vacances de Harrow, son jeune fils vint l'y rejoindre. Tel était son attachement pour Newsteadt, que c'était même un plaisir pour lui d'être dans son voisinage; aussi, avant d'avoir fait la connaissance de lord Grey, il lui arrivait souvent de passer la nuit dans une petite maison contiguë à la grande porte et qu'on appelle encore à présent la hutte[35]; mais bientôt des rapports d'amitié s'établirent entre son noble locataire et lui, et dès-lors il eut toujours à son service un appartement dans l'abbaye. Comme il avait, peu de tems auparavant, été présenté à Londres à la famille de miss Chaworth, qui, actuellement, résidait à Annesley, dans le voisinage immédiat de Newsteadt, il renouvela bientôt connaissance avec elle. La jeune héritière elle-même joignait à tous les avantages sociaux qui l'environnaient une grande beauté et les dispositions les plus aimables et les plus séduisantes.
[Note 35: Je tiens ce fait de l'un des vieux domestiques de Newsteadt, mais je ne dissimulerai pas que d'autres n'aient révoqué en doute ces haltes nocturnes à _la hutte_.]
Le jeune poète avait déjà remarqué ses charmes; mais ce fut seulement à l'époque où nous sommes arrivés, comme il était dans sa seizième année et miss Chaworth dans sa dix-huitième, qu'il semble en avoir été complètement ébloui. Six courtes semaines d'été, écoulées près d'elle, suffirent pour éveiller une passion qui dura toute sa vie.
D'abord, bien qu'on lui offrît un lit à Annesley, il avait l'habitude de revenir chaque nuit à Newsteadt, et le motif qu'il alléguait était sa frayeur des tableaux de famille des Chaworth, qui, s'imaginait-il, l'avaient pris en grippe en souvenir du duel de son oncle, et se seraient détachés la nuit de leurs cadres pour le tourmenter. À la fin il dit gravement un soir à miss Chaworth et à sa cousine: «La dernière nuit, en m'en retournant, j'ai vu un _bogle_.» Comme ce dernier mot écossais était complètement inintelligible pour les jeunes dames, il leur fit entendre que c'était un revenant, et qu'il ne voulait pas ce soir-là retourner à Newsteadt. À compter de là, il coucha toujours à Annesley jusqu'à ce que ses visites furent interrompues par une courte excursion à Matlock et à Castleton, dans laquelle il eut le bonheur d'accompagner miss Chaworth et ses parens. Voici la curieuse notice que l'on trouve de ce voyage dans l'un de ses livres-journaux:
«J'avais quinze ans quand il m'arriva, dans une caverne du duché de Derby, de traverser dans une barque, où deux personnes seulement pouvaient rester couchées, un ruisseau qui coulait sous une roche; cette dernière était tellement proche de l'eau, que nous fûmes obligés de faire pousser la barque par un conducteur enfumé, espèce de Caron, qui se tenait derrière, entièrement courbé dans l'eau. J'avais alors pour second M. A. C., dont j'avais été passionnément amoureux sans le lui dire, mais non pas sans qu'elle le découvrît. Je me rappelle mes sensations, mais je ne puis les décrire. Notre société se composait de Mrs. W., des deux miss W...s, de M. et Mrs. Cl...ke, de miss R. et de ma M. A. C. Hélas! pourquoi dire _ma_? Notre mariage aurait apaisé des haines qui avaient fait couler le sang de nos pères; il aurait réuni des propriétés vastes et riches; au moins aurait-il réuni un seul cœur et deux êtres assez bien assortis pour l'âge (elle avait deux ans de plus que moi), et... et... et... qu'en est-il résulté?»
Miss Chaworth prenait ordinairement part aux danses du soir, à Matlock, tandis que son amant restait à la contempler, solitaire et mécontent. Il est possible que le dégoût qu'il exprima toujours pour ce genre de plaisir soit venu de quelque sentiment amer éprouvé dans sa jeunesse en voyant la _dame de son cœur_ conduite par d'autres à la danse joyeuse dont lui-même était exclu. Un jour que la jeune héritière d'Annesley avait eu pour cavalier une personne qu'elle n'avait jamais vue, Byron lui dit, d'un air de dépit, quand elle vint reprendre sa place: «J'espère que vous aimez votre nouvel ami.» Ces paroles étaient à peine prononcées, qu'il se vit accosté par une dame écossaise, d'une tournure déplaisante, qui vint se recommander à lui comme cousine, et qui, mettant son orgueil à la torture à force de manières et d'expressions vulgaires, décida la belle miss Chaworth à lui dire à son tour à l'oreille: «J'espère que vous aimez votre nouvelle amie.» À Annesley, il passait la plus grande partie de son tems à faire des courses à cheval avec miss Chaworth et sa cousine, ou plongé dans une morne rêverie, les mains occupées de son mouchoir; ou bien tirant contre une porte qui donne sur la terrasse, et qui conserve encore les vestiges de ses balles. Mais son plus grand plaisir était de s'asseoir auprès de miss Chaworth lorsqu'elle faisait de la musique; son air favori était la jolie chanson galloise _Maryanne_, sans doute principalement à cause de son nom. Pendant tout ce tems, il avait la douleur de voir celle qu'il aimait, entièrement occupée d'un autre amour; et comme il le dit lui-même:
«Ses soupirs n'étaient pas pour lui: pour elle il était un frère, mais rien de plus.»
Il n'est pas même probable, si le cœur de miss Chaworth eût été libre, que Lord Byron eût été choisi par elle comme un objet d'attachement. Deux ans de plus donnent à une jeune fille une avance dans la vie, contre laquelle un homme ne peut pas lutter. Miss Chaworth ne voyait dans Byron qu'un collégien: ses manières étaient d'ailleurs alors dures et peu sociables; elles n'avaient, comme je l'ai entendu répéter vingt fois, rien de flatteur pour les jeunes filles de son âge. Si dans un moment d'illusion il s'était flatté d'inspirer quelque amour à la jeune miss, il dut être bientôt désabusé par une circonstance notée dans ses _Mémoires_ comme l'une des plus douloureuses humiliations auxquelles son infirmité l'eût exposé. Il entendit un jour miss Chaworth dire à sa femme de chambre: «Pouvez-vous croire que je me soucie jamais de ce petit boiteux?» Ces mots, comme il l'a rappelé lui-même, furent un coup de foudre pour lui. Il était nuit fermée quand il les entendit; mais il sortit à l'instant de la maison, et, sans rien voir devant lui, il courut sans s'arrêter jusqu'à Newsteadt.
La peinture qu'il a faite de cet amour, dans l'un de ses plus touchans poèmes, _le Songe_, montre comment le génie et la sensibilité peuvent élever les réalités de cette vie, et donner un lustre immortel aux objets et aux événemens les plus communs. Sous le nom de l'_antique oratoire_, la vieille salle d'Annesley rappellera long-tems à l'imagination la vierge et l'adolescent qui s'y trouvèrent une fois réunis; tandis que l'image du coursier de l'amant, bien que le type en ait été la race laborieuse et peu poétique des chevaux de Nottingham, ajoute encore aux charmes généraux de la scène, et jette sur le tableau une portion de la lumière que le génie seul peut à son gré répandre.
Au reste, dès cet âge encore tendre, il paraît avoir eu assez d'expérience de la vie galante pour savoir comment les premiers trophées peuvent conduire en amour à de nouvelles conquêtes; il se glorifiait souvent, auprès de miss Chaworth, d'un nœud de cheveux que lui avait donné quelque beauté sensible (sans doute cette jolie cousine dont il parle avec tant de chaleur dans l'une des notes que nous avons citées). Déjà, et il ne l'ignorait pas, il avait la beauté qui, malgré quelque tendance à l'excessif embonpoint de sa mère, lui promettait cette expression particulière qui donnait à ses traits tant de finesse et tant de charme. Mais avec les fêtes de l'été finit le rêve de sa jeunesse: il ne vit plus qu'une fois miss Chaworth l'année suivante, et il lui dit un dernier adieu, comme il le racontait souvent, sur cette montagne près d'Annesley, qu'il a si bien décrite dans son poème du _Songe_, comme étant _couronnée d'un particulier diadême_[36]. Personne, à l'entendre, n'aurait pu deviner tout ce qu'il éprouvait, car sa contenance était calme et ses sentimens comprimés. «La première fois que je vous reverrai, lui dit-il en la quittant, vous serez sans doute Mrs. Chaworth[37]?--Je l'espère;» telle fut sa réponse. C'était avant cette entrevue qu'il avait écrit au crayon, dans un volume des lettres de Mme de Maintenon, qui appartenait à la jeune miss, les vers suivans:
[Note 36: Parmi les vers inédits en ma possession, je trouve les fragmens suivans, écrits quelque tems après cette époque:
«Collines d'Annesley, arides et nues, dans lesquelles s'égara mon enfance imprudente, comme les tempêtes du nord grondent et mugissent au-dessus de vos ombrages touffus! Aujourd'hui les heures ne s'écoulent plus délicieusement dans ces promenades chéries; le sourire de Marie ne fait plus de vous un paradis pour moi.»]
[Note 37: Son mari prit en effet, pendant quelque tems, le surnom de Chaworth.]
Cesse, ô mémoire! de me tourmenter. Le présent est aujourd'hui décoloré pour moi: l'avenir ne m'offre plus d'espérances; et quant au passé, par pitié, cache-le-moi. Pourquoi ramener devant mes yeux ces images de ce que je ne reverrai pas? pourquoi me représenter ces délicieux instans à jamais évanouis? Le plaisir passé augmente la peine présente; le regret de ce qui n'est plus se joint à la douleur de ce qui est. Espérances, regrets, vous n'êtes plus que de vains mots: je ne demande plus qu'à vous oublier.