Uvres Completes De Lord Byron Tome 09 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 6
Byron étendit les effets de sa reconnaissance à la sœur de cette femme, qui avait été sa première gouvernante. Il lui écrivit quelques années après son départ d'Écosse, et dans les termes les plus aimables; il s'informait de sa santé, et lui apprenait avec joie que son pied s'était assez bien redressé pour lui permettre de se servir de bottes ordinaires; «événement qu'il avait si long-tems désiré, et qui lui ferait sans doute à elle-même le plus vif plaisir.» Il accompagna sa mère à Cheltenham durant l'été de 1801, et le récit qu'il fait de ses propres sensations à cette époque nous montre à quel âge prématuré il était familier avec les impressions poétiques. Un enfant qui contemple avec émotion le soleil couchant sur les hauteurs, parce qu'il lui rappelle les montagnes où il a passé sa jeunesse, a déjà sans doute le cœur et l'imagination d'un poète. Ce fut pendant ce voyage à Cheltenham qu'une diseuse de bonne aventure, consultée par sa mère, fit sur lui une prédiction à laquelle il pensa quelque tems avec inquiétude. Mrs. Byron, dans sa première visite à cette femme (c'était, si je ne me trompe, la fameuse Mrs. Williams), s'était donnée pour une demoiselle; la sibylle toutefois ne s'y trompa point: elle déclara que celle qui la consultait était non-seulement mariée, mais la mère d'un fils boiteux; que ce fils était prédestiné, entre autres événemens qu'elle lisait dans les astres, à courir les dangers d'un empoisonnement avant sa majorité; qu'il serait deux fois marié, et la seconde fois à une étrangère.
Après deux ans, le jeune Byron raconta ces particularités à la personne dont je tiens cette histoire, et il disait que l'idée de la première partie de la prédiction s'était souvent présentée à lui. Cependant la dernière partie semble avoir été plus près de se réaliser.
Si on fait attention au caractère réservé de Byron dans sa jeunesse, et même jusqu'à un certain point dans toute sa vie, la transition d'un établissement paisible comme celui de Dulwich au fracas d'une grande école publique était assez difficile. Aussi trouvons-nous, d'après son propre témoignage, que, pendant les premiers dix-huit mois, _il haïssait Harrow_. Cependant son esprit actif et social finit par vaincre sa répugnance, et après avoir été, comme il le dit lui-même, _enfant fort impopulaire_, il parvint à se montrer le boute-en-train de tous les plaisirs et de toutes les espiégleries de l'école. Pour bien connaître ses dispositions et ses habitudes de ce tems-là, nous ne pouvons mieux faire que de nous en rapporter à la digne et respectable autorité du docteur Drury, qui était alors à la tête de l'école, et auquel Lord Byron a payé un tribut d'affection qui, semblable aux respectueux sentimens de Dryden pour le docteur Belly, uniront à jamais les deux noms du poète et de l'instituteur. Ce savant vénérable m'a fait passer le morceau suivant qui, malgré sa brièveté, présente d'importans détails sur l'impression que le jeune Lord fit alors sur lui.
«Lord Byron avait treize ans et demi quand M. Hanson, son guide, vint le confier à mes soins. Il me fit remarquer que son éducation avait été négligée, et ajouta qu'il était mal préparé pour les études d'une école publique; mais qu'après tout il croyait à l'enfant de véritables dispositions. Aussitôt son départ, je pris dans mon cabinet le nouvel élève, et j'essayai de le faire parler, en m'informant de ses plaisirs, de ses habitudes, de ses amis dans son autre pension; mais je perdis presque entièrement mon tems, et je compris bientôt qu'on m'avait confié un jeune faon sauvage. Cependant il y avait de l'esprit dans ses yeux, et il fallait d'abord le lier d'amitié avec un enfant plus âgé, qui pût le familiariser avec les nouveaux objets qui l'entouraient et avec le système de la maison dont il allait faire partie. Mais ce qu'il apprit dans la conversation de son conducteur lui causa de la peine quand il sut que des élèves beaucoup plus jeunes que lui étaient bien plus avancés, et il se crut humilié de ne pouvoir rivaliser avec eux. Je m'en aperçus et m'empressai de le confier aux soins spéciaux de l'un des maîtres, comme répétiteur, en assurant l'enfant qu'il ne prendrait rang dans la classe qu'au moment où son travail lui permettrait de marcher avec ceux de son âge. Cette promesse lui plut, et dès-lors il fut plus à son aise avec ses camarades, car pendant un certain tems il gardait une sorte de timidité. Ses manières et son caractère me firent bientôt juger qu'il était plus facile de le conduire avec un fil de soie qu'avec un câble; et je me réglai sur ce principe. Après quelque séjour à Harrow, et comme son esprit commençait à se développer, lord Carlisle, son parent, exprima le désir de me voir; j'allai trouver sa seigneurie. Son but était de m'apprendre quels étaient les biens à venir de Byron; il me représenta ses espérances de fortune comme bornées, et voulut savoir quelle était sa capacité. Je ne fis pas d'observation sur ses premières confidences, et je répondis à sa question: _Il a des talens, milord, qui ajouteront de l'éclat à son rang_. En vérité!!! répondit sa seigneurie, avec un air de surprise qui n'indiquait pas, à mon avis, toute la satisfaction que j'en attendais. Quant à son talent pour l'art oratoire, voici la circonstance à laquelle vous faisiez allusion. Les hautes classes de l'école avaient composé de ces sortes de déclamations qui, après avoir été corrigées par les répétiteurs, étaient portées au professeur; alors ceux qui les avaient faites les répétaient, afin qu'on pût réformer leurs gestes et leur accent, avant qu'ils les prononçassent en public. Je fus, en cette occasion, enchanté de l'attitude, de la prononciation et des gestes de Lord Byron, non moins que de son travail en lui-même. Tous les jeunes orateurs ne manquaient pas de suivre à la lettre leur composition écrite: Lord Byron fit de même dans la première partie de son travail; mais à ma surprise, il s'écarta tout d'un coup de son manuscrit, et avec assez de hardiesse et de rapidité pour me faire craindre de le voir manquer de mémoire pour la conclusion. Mes alarmes n'étaient pas fondées, il fournit sa carrière sans hésitation et sans le moindre embarras. Je lui demandai, pourquoi il avait ainsi altéré sa composition; il me répondit qu'il n'y avait rien changé, et qu'il ne s'était pas aperçu qu'il s'en fût écarté le moins du monde. Je le crus, et d'après l'expérience que j'avais de sa manière d'être, je compris qu'étant plein de son sujet, il avait involontairement substitué des expressions et des couleurs plus vives à celles que sa plume avait tracées.»
Le docteur Drury, en me communiquant ces détails, ajoute un fait qui atteste tout le cas que Lord Byron fit toujours des opinions de son vieux maître, même quand il fut au faîte de sa gloire.
«Après ma retraite d'Harrow, je reçus de lui deux lettres pleines d'affection, et dans mes visites à Londres, à l'époque où ses ouvrages fascinaient les yeux du public, je lui demandai pourquoi il n'avait pas pensé à m'en faire tenir un seul, comme c'était son devoir. _C'est_, me dit-il, _parce que vous êtes le seul homme auquel je crains de les voir lire_. Puis, après un court intervalle, il ajouta: _Que pensez-vous du Corsaire_?»
Maintenant je vais mettre sous les yeux du lecteur les diverses notes sur sa vie au collége, qu'il a consignées lui-même dans plusieurs livres de souvenirs. Il n'est pas besoin de dire qu'étant son ouvrage, elles présenteront sur ce tems les particularités les plus fidèles et les plus curieuses.
«J'avais dix-huit ans, tout singulier que cela puisse paraître, avant d'avoir jamais lu une _revue_; mais étant à Harrow, mes connaissances, sur toute sorte de sujets nouveaux, étaient assez grandes pour faire supposer que je devais aux revues toute ma science, attendu qu'on ne me voyait jamais lisant, mais toujours badinant, jouant, ou occupé à quelque méchanceté. La vérité est que je lisais en mangeant, au lit et partout où nul ne lisait; et avant d'avoir cinq ans j'avais lu toutes sortes de livres, à l'exception d'une revue: cette exception est ce qui me l'a fait remarquer. Je me souviens qu'en 1804, Hunter et Curzon m'ayant confié l'idée qu'on avait de moi au collége à ce sujet, je les fis bien rire en leur demandant d'un air surpris: et qu'est-ce donc qu'une revue? Au reste, elles étaient alors moins répandues. Trois années plus tard je les connus beaucoup mieux: mais enfin j'en lus une pour la première fois en 1806.
«J'ai déjà dit qu'on remarquait à l'école l'étendue et la variété de mes connaissances générales; mais n'ayant aucune activité sous les autres rapports, je pouvais bien faire d'une haleine trente ou quarante hexamètres grecs fidèles à la prosodie, Dieu sait comme! mais d'un travail soutenu j'en étais incapable. Mes dispositions étaient plutôt celles de l'orateur ou du guerrier que celles du poète; et c'était l'opinion du docteur Drury, mon grand patron et le principal du collége, d'après ma faconde, ma turbulence, mon organe, mon talent de gestes et de déclamation, que je deviendrais un jour grand orateur[25]. Je me souviens que ma première déclamation le surprit, et qu'il m'en fit devant mes rivaux les plus vifs complimens à la première répétition, ce qui était étonnant, car il en était fort économe. Mes premiers vers de Harrow (j'entends vers anglais) furent la traduction d'un chœur du Prométhée d'Eschyles. M. Drury les reçut froidement; et personne ne prévoyait en moi, d'après eux, la moindre disposition poétique.
[Note 25: Pour mieux développer son talent dans ce genre, Byron ne manquait pas de choisir pour les jours de discours les passages les plus véhémens, comme le discours de Zanga sur le corps d'Alonzo et le monologue de Léar. Dans l'une de ces occasions publiques, il était convenu qu'il prendrait le rôle de Drancès, et le jeune Peel celui de Turnus; mais Lord Byron changea tout d'un coup d'idée et préféra le rôle de Latinus, craignant, comme on le supposa, d'inspirer quelque allusion ridicule avec cette raillerie de Turnus: _Ventosa in lingua, pedibusque fugacibus istis_.]
«Peel, cet orateur et cet homme d'état (car il l'était, l'est et le sera), était de la même _forme_ que moi; nous en tenions _la tête_ tous deux, suivant l'expression reçue. Nous étions bien ensemble; mais son frère était mon ami intime. Maîtres et écoliers nous avions conçu de Peel les plus grandes espérances, et il ne les trompa pas.
«Pour les connaissances classiques, il était de beaucoup au-dessus de moi; comme orateur et acteur; on m'estimait au moins son égal. Hors de l'école j'étais toujours en partie et lui jamais, tandis qu'en classe il savait toujours ses leçons et moi rarement; mais quand une fois je les savais, je les savais presque aussi bien. Du reste, en instruction générale, en histoire, etc., etc., je pense que je lui étais supérieur, aussi bien qu'à la plupart des enfans de mon âge.
«La merveille du collége, de notre tems, était George Sinclair, fils de sir John; il faisait, à la lettre, les exercices de la moitié des écoliers, des vers à volonté et des amplifications presque malgré lui..... Il était de mes amis; comme nous nous trouvions dans la même division, il me demandait souvent de le laisser faire mes devoirs, faveur que je lui accordais toujours avec empressement quand ils étaient difficiles, ou quand j'avais à faire quelqu'autre chose, ce qui m'arrivait au moins une fois par heure. Du reste, son humeur était douce et la mienne querelleuse. Il m'arrivait souvent de me battre pour lui, ou de battre les autres à son intention, ou bien encore de le battre lui-même pour le forcer à battre les autres quand je jugeais qu'il le devait pour l'honneur de sa taille. D'autres fois nous parlions politique, sujet sur lequel il était très-fort. Nous nous aimions beaucoup, et je conserve encore des lettres qu'il m'a écrites de l'école[26].
[Note 26: Malheureusement ses réponses à M. Sinclair sont perdues. Je tiens de ce dernier qu'il y en avait une, entre autres, où Lord Byron développait toute l'ombrageuse sensibilité de son caractère. Elle exprimait le ressentiment d'une insulte imaginaire, et commençait par l'apostrophe boudeuse de _monsieur_!]
«Un autre prodige effrayant de savoir, de talent et d'espérance était Clayton; j'ignore ce qu'il est devenu, mais c'était réellement un génie. Les amitiés de collége, étaient pour moi de véritables _passions_[27] (car je n'ai jamais senti à demi), et je ne pense pas que j'en aie conservé une seule; mais il faut dire que plusieurs de ceux qui me les inspirèrent n'existent plus. Ma liaison avec lord Clare fut l'une des premières et des plus durables dont je me souvienne, l'éloignement ayant pu seul la refroidir. Jamais je n'entendis prononcer le nom de _Clare_ sans un vif battement de cœur, et remarquez-le, j'écris encore aujourd'hui sous le charme de mes impressions de 1803, 1804 et 1805, etc., etc.»
[Note 27: Dans l'un de ses journaux, et sous la date de 1808, je trouve le passage suivant de Marmontel, qui sans doute l'avait frappé comme s'appliquant à l'enthousiasme de ses premières liaisons. «L'amitié, qui dans le monde est à peine un sentiment, est une passion dans les cloîtres.» (_Contes moraux_.)]
J'emprunte l'extrait suivant à un autre de ses _Souvenirs_.
«À Harrow, je tenais bien ma place au coup de poing[28]. Je crois me rappeler que je ne fus battu qu'une fois sur sept, et c'était avec H..... encore le drôle ne me battit que par l'intervention déloyale des gens de la maison où il mangeait, et où la scène se passait; je n'avais pas même de second. Je ne lui pardonnerai jamais, et je serais fâché de le rencontrer aujourd'hui, car certainement nous nous querellerions. Mes combats les plus mémorables furent avec Morgan, Rice, Raiesford et lord Jocelyn, mais nous restâmes toujours bons amis par la suite. J'étais un des enfans les moins aimés, cependant je finis par me faire respecter. J'ai gardé toutes mes amitiés de collége et toutes mes haines, si ce n'est relativement au docteur Butler, contre lequel je me révoltais, ce dont plus tard j'ai été fâché. Le docteur Drury, que je tourmentais aussi passablement, fut de tous mes amis le meilleur, le plus tendre, et j'ajouterai le plus sévère; je le regarde encore aujourd'hui comme un père.
[Note 28: M. d'Israeli, dans son livre ingénieux _sur le caractère des gens de lettres_, a émis l'opinion que l'un des indices du génie dans les jeunes gens est le dégoût des jeux et des exercices du corps. Il cite en preuve Beattie, qui peint ainsi son ménestrel idéal:
«Il avait toujours fui le bruit, les réunions, les fatigues, et ne se souciait pas de paraître dans la tumultueuse mêlée des écoliers; mais les forêts avaient pour lui le plus grand charme.»
Son autorité la plus imposante est Milton, qui dit aussi de lui-même:
«Étant enfant, nul jeu d'enfant ne m'était agréable.»
On ne peut appliquer ces règles générales, ni aux dispositions ni au mérite des hommes de génie, si dans les personnages cités par M. d'Israeli on reconnaît quelque infirmité corporelle, et si dans plusieurs autres on peut remarquer des goûts directement opposés. Une foule d'autres poètes, comme Eschyles, Dante, Camoëns, se sont distingués à la guerre, le plus turbulent des exercices; et si l'on est obligé d'avouer qu'Horace fut mauvais cavalier, et que Virgile ne savait pas jouer à la paume, on trouve d'un autre côté que Dante fut aussi habile à la chasse qu'à l'escrime, que Tasse sut également bien danser et manier le fleuret, qu'Alfieri était bon cavalier, Klopstock bon patineur, Cowper renommé dans sa jeunesse à la crosse et au ballon, et qu'enfin Lord Byron excellait dans tous les exercices du corps.]
«P. Hunter, Curzon, Long et Tatersant furent les principaux objets de mon affection; je m'attachai encore à Clare, Dorset, C. Gordon, Debath, Claridge et J. Wingfield; ils étaient plus jeunes que moi, et je les gâtais par mon indulgence. Peut-être n'ai-je jamais aimé quelqu'un autant que le pauvre Wingfield, qui mourut à Coimbre en 1811, avant mon retour en Angleterre.»
Un des plus frappans résultats de l'éducation en Angleterre c'est qu'on ne retrouve dans aucun pays autant d'exemples d'amitié vigoureuse formée dès l'enfance et conservée dans l'âge mûr, et que dans nulle autre contrée peut-être les sentimens d'affection pour la maison paternelle ne sont aussi rares ou du moins aussi faibles. Éloignés, comme ils le sont, des cercles de famille, dans un tems où leur cœur est le plus accessible aux sentimens affectueux, les enfans substituent naturellement aux liens de parenté ces amitiés de collége, qui, s'unissant ensuite aux scènes et aux événemens qui charmèrent leur jeunesse, conservent toujours sur eux la plus grande force. On peut observer des résultats tout-à-fait différens en Irlande, et je crois aussi en France, où le système d'éducation se lie mieux aux souvenirs domestiques. Là, la maison paternelle obtient une sorte de partage naturel et légitime dans le cœur des enfans; mais aussi les amitiés hors de ce cercle domestique sont en proportion moins vives et moins durables[29].
[Note 29: À huit ou neuf ans, on met l'enfant à l'école, et dès-lors il dévient étranger dans la maison où il est né; l'affection de son père est interrompue pour lui, et les sourires de sa mère, ses tendres avis, la sollicitude de ses parens, ne sont plus devant ses yeux. D'année en année, il se sent vers eux moins d'entraînement, et il finit par perdre ses premiers sentimens au point de se trouver plus heureux partout ailleurs que dans sa famille. (_Lettres de Cowper_.)]
Pour un jeune homme comme Byron, rempli des sentimens les plus passionnés, et ne trouvant dans la maison maternelle de sympathie qu'avec la portion la moins noble de sa nature, le petit univers de l'école devait nécessairement mettre en jeu ses affections, et leur donner une extension extrême. Voilà pourquoi les amitiés qu'il contracta au collége se ressentirent beaucoup de ce qu'il désigne lui-même comme des _passions_. C'est le vide de pareilles affections dans ses foyers, et leur vivacité parmi _la sociale réunion d'Ida_, qu'il décrit ainsi dans l'un de ses premiers poèmes[30].
[Note 30: Même avant ses liaisons de collége, il avait montré la même sorte d'attachement romanesque pour un enfant de son âge, fils d'un de ses fermiers de Newsteadt. Dans deux ou trois de ses premiers poèmes il ne s'arrête pas moins sur l'inégalité que sur la chaleur de cette amitié.
«Que la folie sourie, en voyant ton nom et le mien unis par l'amitié; la vertu roturière a plus de droit à ce sentiment que le vice anobli.
«Bien que ton sort ne soit pas égal au mien, puisque ma naissance m'appelle aux honneurs de la pairie, ne m'envie pas cet éclat pompeux, un mérite modeste fait ton orgueil.
«Nos ames du moins se rencontrent égales, ton humble condition n'est point une disgrâce pour ma position élevée; notre commerce n'en sera pas moins doux, puisque le mérite remplace en toi la naissance.»]
N'y a-t-il point quelqu'autre cause qui rende ce mot d'enfance si cher à tout le monde? Ah! sûrement il y a une voix secrète qui nous dit tout bas que l'amitié sera doublement douce à celui qui est obligé de chercher des cœurs aimans, de les chercher hors du sein de sa famille, quand il ne peut les y trouver. Ces cœurs, chère _Ida_[31], je les ai trouvés dans ton sein, tu as été pour moi une famille, un monde, un paradis.
[Note 31: _Ida_, nom poétique de l'école d'Harrow. (_N. du Tr._)]
Cette première publication est remplie des témoignages les plus touchans de ses amitiés de collége; il n'est pas jusqu'aux reproches qu'il adresse à l'un d'eux, à propos de quelques griefs, qui ne portent un caractère de tendresse.
Vous saviez que mon ame, que mon cœur, que ma vie étaient à vous en cas de danger; vous saviez que les années et la distance ne m'avaient pas changé, que je n'existais que pour l'amour et l'amitié.
Vous saviez... mais pourquoi revenir en vain sur le passé? les liens qui nous unissaient sont rompus. Peut-être ce souvenir vous arrachera-t-il un jour des larmes tardives; vous soupirerez alors en songeant à celui qui fut votre ami!
La description suivante de ce qu'il éprouvait après avoir quitté Harrow, quand il retrouvait dans le monde quelqu'un de ses anciens camarades, se rapproche beaucoup de la scène qui eut lieu en Italie, quelques années seulement avant sa mort, quand à la vue de son cher lord Clare, après une longue séparation, il se sentit touché jusqu'aux larmes par les souvenirs qu'il réveillait en lui.
..... Si par hasard quelque figure que je me rappelle bien, quelque ancien camarade de mon enfance vient, une honnête joie peinte sur la figure, réclamer en moi son ami; mes yeux, mon cœur, tout montre que je suis encore un enfant: la scène éblouissante, les groupes bruyans qui m'entourent disparaissent devant l'ami que je viens de retrouver.
On a vu par les extraits de son _journal_ que M. Peel était l'un de ses condisciples d'Harrow. La curieuse anecdote suivante, qui les concerne tous deux, m'a été rapportée par un ami de ce dernier, et je tâcherai de me rapprocher autant que possible des propres expressions du narrateur.
Tandis que Lord Byron et M. Peel étaient à Harrow, un tyran[32], plus vieux de quelques années, réclama le droit de _basculer_ le petit Peel, droit que Peel, à tort ou à raison, ne voulut pas reconnaître. Mais sa résistance fut vaine: le tyran non-seulement le fit fléchir, mais il résolut d'infliger une punition à l'esclave réfractaire. Il se mit donc en devoir de lui administrer une espèce de bastonnade sur la partie interne du bras, que durant l'opération il avait comprimé de deux cordes, avec un talent cruel, pour rendre la douleur plus vive. Tandis que les coups se succédaient rapidement et que le pauvre Peel n'en pouvait déjà plus, Byron aperçut et comprit de suite les tourmens de son ami; il savait bien qu'il n'était pas assez fort pour chercher querelle au tyran et que d'ailleurs il était dangereux de l'approcher; toutefois il s'avance vers la scène de l'action, et le visage rouge de colère, les yeux pleins de larmes et une voix que l'indignation et la terreur rendaient incertaine, il lui demanda humblement qu'il voulût bien lui dire combien de coups il entendait infliger. «Et que t'importe? petit drôle! répondit l'exécuteur.--C'est que si vous y consentiez, repartit Byron, en présentant son bras, j'en prendrais la moitié.» Il y a dans ce petit trait un mélange de simplicité et de grandeur vraiment héroïque; nous pouvons sourire à notre aise des amitiés d'enfance, mais il est rare que celles de l'âge mûr soient capables d'une générosité comparable à celle-ci.
[Note 32: On appelle ainsi, dans les grands colléges d'Angleterre, les élèves les plus anciens; ceux des dernières classes sont désignés sous le nom d'esclaves. Il en était de même à l'école polytechnique, il y a quelques années, et la _bascule_ était également une servitude qu'imposaient les élèves de deuxième année à ceux de la première. (_N. du Tr._)]