Uvres Completes De Lord Byron Tome 09 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 5
Cet homme distingué, qui ne parle jamais de son élève que dans les termes les plus affectueux, se souvient de plusieurs exemples de la plaisante malice avec laquelle il aimait à se venger de son bourreau, en mettant à découvert sa fastueuse ignorance. Un jour il avait placé au hasard, sur une feuille de papier, toutes les lettres de l'alphabet, mais toutefois en les disposant de manière à simuler des mots et des phrases; il mit le papier sous les yeux du docte personnage en lui demandant quelle langue c'était: «De l'italien,» répondit notre homme, incapable d'avouer de bonne foi son ignorance. On conçoit que cette réponse fut accueillie par la joie immodérée et les insultans éclats de rire de notre jeune satirique, charmé du succès de ce premier piége tendu au charlatanisme.
C'est par une suite de la profonde impression qu'il conservait de tout ce qui l'entourait dans sa jeunesse, et qui semblait un des traits distinctifs de son caractère, que plusieurs années après, se trouvant dans les environs de Nottingham, il envoya une lettre à son vieux précepteur, remplie de sentimens affectueux. Il avait même chargé celui qui la portait de dire à M. Rogers, qu'à compter d'un certain endroit de Virgile, qu'il désignait, il pouvait encore réciter une vingtaine de vers qu'il se souvenait fort bien d'avoir expliqués avec lui tandis qu'il souffrait le plus.
C'est dans ce tems, au rapport de sa gouvernante May Gray, que se manifestèrent en lui les premiers indices de dispositions poétiques. Voici à quel propos: une dame âgée, qui faisait de fréquentes visites à sa mère, s'était servie à son égard d'expressions fort insultantes; et ces affronts, il en conservait ordinairement un ressentiment implacable. Cette dame s'était formé des idées singulières relativement à notre ame: elle s'imaginait qu'elle s'arrêtait dans la lune comme pour y subir une épreuve préliminaire avant d'aller plus loin. Un jour, Byron ayant reçu, comme il paraît, une seconde injure du même genre, se présente en fureur devant sa gouvernante: «Eh bien, mon petit héros, lui dit-elle, qu'avez-vous donc?» L'enfant répondit que cette vieille l'avait mis dans une affreuse colère, qu'il ne pouvait plus la supporter, etc., etc.; puis soudain il répéta plusieurs fois les mauvais vers suivans, charmé d'avoir trouvé un moyen d'exhaler sa bile:
Dans le comté de Nott, demeure à Swan-Green une vieille maudite, si jamais il en fut, et quand elle mourra (promptement je l'espère) elle croit sur-le-champ qu'elle ira dans la lune.
Ces vers ont peut-être été rajustés après coup; et lui-même, comme on va le voir, date d'une année plus tard son premier essai poétique, mais l'anecdote n'en fait pas moins connaître son caractère; c'est ce qui m'a décidé à la conserver.
Dans le même tems les faibles revenus de Mrs. Byron reçurent une augmentation fort opportune sans doute, mais dont j'ignore le motif. Ce fut une pension sur la liste civile de 300 liv. st. de rente; la lettre suivante est une copie de l'ordonnance royale rendue à ce sujet:
GEORGES ROI.
Il nous a plu accorder à Catherine Gordon, veuve Byron, une rente annuelle de 300 livres, à commencer au 5 juillet 1799, pour continuer durant notre plaisir. Nous voulons et il nous plaît, qu'en vertu de notre lettre générale du sceau privé, sous la date du 5 novembre 1760, des fonds de notre trésor ou de l'échiquier applicables au service de notre liste civile, vous payiez à ladite Catherine Gordon, veuve Byron, ou à son ordre, ladite rente, à commencer du 5 juillet 1799, pour lui être servie par quartier ou autrement, dès que l'échéance sera arrivée; la présente sera votre garantie.
Le 2 octobre 1799; de notre règne la 39me. _Par ordre de sa majesté_,
Signé W. PITT, S. DOUGLAS.
Peu satisfaite de l'opérateur de Nottingham, Mrs. Byron, pendant l'été de 1799, jugea convenable de conduire son enfant à Londres, où, d'après l'avis de Lord Carlisle, on le confia aux soins du docteur Baillie. Il était important de le placer dans une école paisible où l'on pût facilement lui faire suivre le régime que l'on adopterait pour sa guérison: on choisit à cet effet la maison de feu le docteur Glennie à Dulwich; et comme en outre on jugea à propos de lui donner une chambre à coucher séparée, le docteur Glennie avait fait placer un lit dans son propre cabinet pour son nouvel élève. Mrs. Byron, à son arrivée dans la ville après être restée peu de tems après lui à Newsteadt, prit un appartement à Sloane-terrace, et, sous la direction du docteur Baillie, on chargea l'un de messieurs Sheldrake de la construction d'une machine propre à redresser peu à peu la jambe de l'enfant[21]. On lui prescrivit de la modération dans tous les exercices du corps, mais le docteur Glennie trouvait le précepte plus facile à donner qu'à faire exécuter, et bien que l'enfant fût assez tranquille dans les heures d'étude, dès que celle des jeux sonnait, il ne montrait pas moins d'_émulation_ dans tous les exercices athlétiques que les enfans les plus robustes de l'école: «émulation,» ajoute le docteur Glennie, avec lequel j'ai eu quelques entretiens peu de tems avant sa mort, «que j'ai en général remarquée dans les jeunes enfans affectés de semblables défauts naturels[22].»
[Note 21: Dans une lettre adressée dernièrement par M. Sheldrake à l'éditeur d'un journal médical, on établit que la personne du même nom qui fut appelée à Dulwich auprès de Lord Byron doit à une méprise cet honneur, et ne fit rien pour sa guérison. L'auteur de la lettre ajoute qu'il fut lui-même consulté par Lord Byron, quatre ou cinq années plus tard, et bien qu'il n'ait pu alors entreprendre la guérison du pied à cause du peu de docilité de son noble patient, il parvint cependant à lui construire une sorte de soulier qui allégea l'inconvénient de son infirmité.]
[Note 22: «Quoique, dit Alfieri en parlant de son tems d'étude, je fusse le plus petit de tous les _grands_ qui se trouvaient au second appartement où j'étais descendu, c'était précisément mon infériorité de taille, d'âge et de force, qui m'engageait à me distinguer.]
Comme le jeune écolier avait reçu les élémens de la langue latine suivant le système d'enseignement adopté à Aberdeen, il eut de la peine à revenir sur ses pas, et se trouva, comme cela arrive souvent, retardé dans ses études et embarrassé dans ses souvenirs, par la nécessité de se soumettre au mode d'enseignement suivi dans les écoles anglaises. «Je m'aperçus, dit le docteur Glennie, qu'il montra d'abord de l'ardeur et obtint des succès: il était gai, toujours de bonne humeur et chéri de ses camarades; il connaissait nos poètes et nos historiens bien mieux que les enfans de son âge, et dans mon cabinet il trouvait à sa disposition une foule de livres capables de flatter son goût et de satisfaire sa curiosité, entre autres une collection de poètes, depuis Chaucer jusqu'à Churchill, que je serais tenté de croire qu'il parcourut depuis le commencement jusqu'à la fin. Il avait encore à cet âge une connaissance étendue de la partie historique des saintes écritures; il aimait à m'en entretenir, surtout après nos exercices pieux du dimanche soir, et quand il lui arrivait de raisonner sur les faits racontés dans nos livres sacrés, il le faisait avec l'air d'être persuadé des vérités divines qu'ils renferment. Que les impressions de son enfance, dit encore la même personne, se soient conservées plus tard dans sa mémoire, malgré ses habitudes d'une vie irrégulière, c'est ce qu'on ne peut guère révoquer en doute après avoir lu ses ouvrages sans prévention, et je n'ai jamais pu m'ôter de la tête que, dans les étranges désordres qui malheureusement marquèrent sa carrière, il n'ait dû souvent trouver bien difficile de violer les excellens principes qu'il avait d'abord adoptés.»
J'aurais dû mentionner, parmi les traits caractéristiques de sa jeunesse, et d'après le récit du mari de sa première gouvernante, qu'il montrait dès-lors, et dans toutes les occasions, un esprit investigateur en matières religieuses.
Le docteur Glennie ne fut pas long-tems sans s'apercevoir que la mère était beaucoup plus difficile à conduire que l'enfant. Tout en professant la plus entière déférence pour les représentations de l'habile instituteur, quant à la nécessité de ne pas interrompre les études de son fils, Mrs. Byron n'avait ni assez de raison, ni assez d'empire sur elle-même, pour confirmer ses paroles par ses actions; en dépit des remontrances du docteur et des injonctions de Lord Carlisle, elle ne laissa pas d'intervenir dans les détails de l'instruction de son fils, et comme on pouvait l'attendre d'une mère tendre, impérieuse et passionnée. En vain lui représentait-on que dans toutes les connaissances élémentaires exigées d'un jeune homme que l'on destinait à l'une des grandes écoles publiques, Lord Byron était fort en arrière, et que pour suppléer à ce défaut il n'avait pas trop de tous ses instans; Mrs. Byron paraissait bien comprendre la justice de ces observations, mais elle s'embarrassait peu d'en profiter, et n'en continuait pas moins à déranger sans cesse le professeur et l'enfant. Peu satisfaite d'emmener son fils du samedi au lundi à _Sloane-terrace_, contre la volonté du docteur Glennie, elle le retenait fréquemment chez elle une semaine de plus; et pour ajouter encore à la distraction née de ces interruptions, elle réunissait autour de lui un cercle nombreux de jeunes amis, sans mettre dans ses choix beaucoup de sagacité. En pouvait-il être autrement? se demande le docteur Glennie. «Mrs. Byron était totalement étrangère à la société et aux manières anglaises; avec un extérieur peu prévenant, une intelligence assez bornée et un esprit singulièrement peu cultivé, elle avait conservé tous les préjugés nés des opinions et des habitudes du nord. Je ne pense donc pas faire la moindre injure à sa mémoire en déclarant que Mrs. Byron n'était pas précisément une Mrs. Lambert, ornée des facultés capables de redresser les torts de la fortune, et de former l'esprit et le caractère d'un jeune homme de bonne famille.»
Plus d'une fois l'intervention de Lord Carlisle, dont il fallut alors invoquer l'autorité, avait mis quelque obstacle à cette indulgence inopportune. Grâce à un tel soutien, le docteur Glennie osa bien s'opposer à la sortie du samedi, dont on avait tant abusé; mais les scènes violentes auxquelles il était en butte à chaque nouveau refus auraient pu lasser la patience de tout autre professeur moins consciencieux et moins zélé. Mrs. Byron, dont les accès d'emportement n'étaient pas comme ceux de son fils, _des silencieuses rages_, se laissait souvent entraîner à des cris dont les écoliers et les valets recevaient la confidence. C'est au point que le docteur Glennie eut un jour le chagrin d'entendre un camarade de son noble élève lui dire: «Byron, ta mère est une sotte;» à quoi l'autre répondit gravement: «Je le sais bien.» Par suite de toutes ces violences et de ces incompatibilités de mœurs, Lord Carlisle finit par ne plus se mêler de son pupille, et l'instituteur ayant sollicité une autre fois le bénéfice de son intervention, il répondit: «Je ne veux plus rien avoir à démêler avec Mrs. Byron, tirez-vous-en comme vous pourrez avec elle.»
Parmi les livres que l'enfant pouvait consulter dans le cabinet du docteur Glennie, était une brochure écrite par le frère d'un de ses meilleurs amis, et intitulée: _Relation du naufrage de la Junon sur la côte d'Arracan, en l'année 1795_; l'auteur avait été officier en second du vaisseau, et le récit qu'il avait envoyé à ses amis des souffrances de leur équipage leur avait paru assez touchant et assez extraordinaire pour être publié. La brochure ne flatta que faiblement, à ce qu'il paraît, l'opinion publique; mais elle était à Dulwich la lecture favorite des jeunes élèves, et l'impression qu'elle laissa sur l'esprit observateur de Byron contribua peut-être à lui suggérer le désir d'étudier toutes les relations de naufrages, afin de mieux retracer la grande et magnifique scène du même genre que l'on trouve dans _Don Juan_. Les passages suivans de la brochure ont été adoptés, comme on va le voir, avec de faibles changemens, par notre poète, sauf quelques incidens:
«De ceux qui n'étaient pas immédiatement auprès de moi, je ne sais rien, si ce n'est par leurs cris. Quelques-uns résistaient long-tems et mouraient dans une agonie complète, mais ce n'était pas toujours ceux dont la faiblesse était plus sensible qui succombaient avec moins de peine, quoiqu'il en arrivât quelquefois ainsi. Je me rappelle particulièrement les exemples suivans: le valet de M. Wade, garçon fort et robuste, mourut instantanément et presque sans murmurer, tandis qu'un autre jeune homme du même âge, mais d'un extérieur moins robuste, résista beaucoup plus long-tems. La destinée de ces malheureux jeunes gens fut encore différente sous un autre rapport mémorable. Leurs pères à tous deux étaient dans les hunes à l'instant où leurs enfans commencèrent à être malades; le père du valet de M. Wade apprit avec indifférence l'état de son fils, _il ne pouvait rien faire pour lui, il l'abandonnait à son sort_. L'autre, quand il reçut la même nouvelle, descendit à la hâte, et, saisissant le moment favorable, se traîna le long du plat-bord jusqu'à son fils qui était dans les agrès de mizaine; cependant il ne restait plus que trois ou quatre planches du gaillard d'arrière, justement sur la galerie contiguë à l'autre; c'est là que le père infortuné transporta son fils et l'attacha à la rampe pour l'empêcher d'être emporté par les flots: quand le jeune homme était saisi d'un accès de vomissement, le père le soulevait et essuyait l'écume qui couvrait ses lèvres; s'il survenait une pluie d'orage, il lui ouvrait la bouche pour qu'il pût en recevoir les gouttes, ou bien les exprimait d'un linge où il les avait recueillies. C'est dans cette situation douloureuse qu'ils restèrent tous deux quatre ou cinq jours, après lesquels l'enfant expira. Le malheureux père, comme s'il n'eût pu croire à ce qu'il voyait, se mit à soulever le corps, à le regarder attentivement; et quand enfin il ne conserva plus aucun doute, il le regarda en silence jusqu'au moment où la mer l'emporta; alors, s'enveloppant dans une pièce de toile, il tomba à terre et ne se releva plus. Il doit cependant avoir vécu deux ou trois jours au-delà, comme nous le jugeâmes d'après les tremblemens convulsifs de ses jambes, quand une vague venait à le couvrir[23].»
[Note 23: Le passage suivant est la traduction qu'a tentée Lord Byron de ce touchant récit, et tous les lecteurs jugeront que c'est un des exemples dans lesquels la poésie est forcée de céder la palme à la prose. Il y a dans la dernière phrase de la relation originale un sublime que les artifices de la mesure et de la rime affaiblissent nécessairement, et que nuls vers, quelles que soient leurs beautés, ne sauraient exprimer avec moitié autant de force et de naturel.
87. Dans cette déplorable troupe, il y avait deux pères et avec eux les deux fils. L'un de ceux-ci paraissait le plus robuste et le mieux portant; il mourut des premiers. À l'instant de sa mort, son plus proche voisin en avertit le père, qui dit, en jetant les yeux sur lui: «Je n'y puis rien, la volonté de Dieu soit faite!» Et sans une larme ou soupir, il vit jeter son corps à la mer.
88. Le second père avait un fils plus faible, aux joues décolorées, au maintien délicat. Ce jeune homme résista long-tems, et se roidit contre sa destinée avec une patiente tranquillité d'esprit. Il parlait peu, et de tems en tems il souriait pour alléger le poids des mortelles pensées qui oppressaient d'autant plus le cœur de son père, qu'il voyait son fils les supporter comme lui.
89. Penché sur son corps, le père ne levait pas les yeux de dessus son visage; il essuyait l'écume qui couvrait ses lèvres, et n'avait d'attention que pour lui. Quand la pluie tant désirée vint enfin à tomber, et que les yeux de l'enfant, déjà demi-voilés d'une membrane épaisse, vinrent à briller et à remuer pour un instant, il exprima quelques gouttes de pluie dans sa bouche expirante:--ce fut en vain.
90. L'enfant mourut.--Le père demeura long-tems attaché sur son corps; mais enfin, quand la mort se montra à découvert, et que le poids insensible pressé contre son cœur ne lui donna plus de mouvement ni d'espérance, il ne le perdit pas des yeux, jusqu'au moment où une vague impitoyable éloigna le corps du lieu d'où il avait été jeté. Alors il tomba lui-même roide et glacé, ne donnant d'autre signe de vie que l'agitation convulsive de ses jambes.
Le lecteur trouvera le récit de la perte de _la Junon_ dans la _Collection des naufrages et désastres maritimes_, à laquelle Lord Byron eut habilement recours, pour y puiser les connaissances techniques et les circonstances de sa belle description.]
Ce fut sans doute pendant les vacances de cette année que sa jeune cousine, miss Parker, en faisant naître en lui une passion enfantine, eut la gloire de lui inspirer ses premiers essais poétiques; c'est à elle du moins qu'il attribué cet heureux effet. «Mes premiers essais poétiques, dit-il, remontent à 1800, c'était l'ébullition d'une belle passion pour ma cousine germaine, Marguerite Parker, fille et petite-fille des deux amiraux Parker, l'une des plus belles de ces jeunes filles qui, comme des fleurs, périssent dans leur printems. J'ai oublié depuis long-tems les vers; mais elle, il me serait difficile de l'oublier; ses yeux noirs, ses longs cils, son profil d'un style tout-à-fait grec! J'avais alors douze ans, elle était un peu plus âgée, peut-être d'un an. Elle mourut, un ou deux ans après, des suites d'une chute; elle s'était brisé l'épine du dos, et cet accident amena la consomption. Sa soeur _Augusta_, que quelques-uns regardaient comme plus belle encore, périt de la même maladie, et c'est même en lui prodiguant ses soins que Marguerite éprouva l'accident qui occasionna sa propre mort. Ma sœur m'a dit que quand elle alla la voir peu de tems avant sa fin, mon nom ayant été cité par hasard, le rouge monta à la figure de Marguerite, quoique la mort fut déjà dans ses yeux, au grand étonnement de ma sœur, qui, vivant avec sa grand'mère lady Holderness, et ne me voyant que rarement, pour raisons de famille, ne savait rien de notre attachement, et ne pouvait concevoir comment mon nom faisait un tel effet sur elle dans un tel moment. Je ne sus rien de sa maladie qu'après sa mort; j'étais à cette époque à Harrow ou dans la campagne. Quelques années après, j'essayai une élégie; elle était bien plate[24].
[Note 24: Cette élégie est la première de son volume non publié.]
«Je ne me rappelle rien d'égal à la beauté transparente de ma cousine, ou à la douceur de son caractère, pendant la courte période de notre intimité. _On l'eût dite faite d'un arc-en-ciel_: tout en elle était paix et beauté.
«Ma passion eut sur moi ses effets habituels: je ne pouvais ni dormir, ni manger, ni reposer, bien que j'eusse toutes les raisons de croire qu'elle m'aimât. Mon tourment de chaque jour était de penser au tems qui devait s'écouler avant que je la revisse: c'était ordinairement douze heures. J'étais alors bien fou, et maintenant je ne suis guère plus sage.»
Il y avait deux ans qu'il était sous la garde du docteur Glennie, quand sa mère, mécontente de la lenteur de ses progrès, lenteur dont elle pouvait, comme nous l'avons vu, s'accuser avant tous les autres, pressa tellement lord Carlisle de le faire passer dans une école publique, que celui-ci finit par accéder à ses vœux. «En conséquence, dit le docteur Glennie, il entra à Harrow aussi mal préparé qu'il est naturel de le supposer, après deux années d'instruction élémentaire, et continuellement dérangé par tout ce qui pouvait distraire son jeune esprit de l'école et de toute étude sérieuse.»
Ce sage instituteur ne vit plus que rarement Lord Byron à compter de ce moment; mais à en juger par ce qu'en disent Mrs. Glennie et lui, il est clair qu'ils le suivirent toujours avec intérêt dans le reste de sa carrière; ils virent ses déviations, mais à travers le prisme flatteur d'une affection réelle; et dans ses aberrations les plus étranges, ils conservèrent la trace des belles qualités qu'ils avaient chéries et admirées dans son enfance. Au reste les affectueux sentimens du docteur Glennie furent mis à une rude épreuve, quand en 1817 il visita Genève, peu de tems après le départ de Lord Byron de cette ville, et au moment où sa réputation personnelle était frappée de la plus grande impopularité; ceux qui voyaient dans le docteur Glennie son ancien maître, ne manquaient pas d'accuser ce dernier de l'avoir mal élevé, ou, pour employer leurs propres expressions, de n'en avoir pas fait un meilleur sujet.
Tandis que Lord Byron venait continuer à Londres son éducation, sa gouvernante May Gray quittait le service de sa mère et retournait dans son pays natal, où elle mourut il y a trois ans environ. Elle s'était mariée convenablement; et dans l'une de ses dernières maladies elle recevait les soins du docteur Ewing d'Aberdeen, qui, ayant toujours été admirateur enthousiaste de Lord Byron, éprouva autant de joie que de surprise de trouver une ancienne servante de son poète favori, dans une femme qu'il avait soignée plusieurs années. Comme on peut le supposer, il recueillait avec avidité de la bouche de sa malade toutes les particularités qu'elle pouvait se rappeler des premiers jours de sa seigneurie. Toutes ces communications, M. Ewing nous en a fait la confidence; c'est à lui que nous devons une partie des anecdotes que nous avons citées.
Byron, au départ de May Gray, voulut lui donner un témoignage de sa reconnaissance pour les soins qu'elle avait eus de lui; il lui donna sa montre, la première qu'il eût eue en sa possession. La fidèle gouvernante conserva ce précieux souvenir jusqu'à sa mort, comme une sorte de trésor; et aussitôt après, son mari la donna au docteur Ewing, qui l'apprécia également comme une relique du génie. L'affectueux enfant lui avait aussi donné son portrait, grande miniature en pied peinte par Kay d'Édimbourg, en 1795. Il s'y trouve représenté tenant à la main un arc et des flèches, avec les plus beaux cheveux du monde tombant sur ses épaules. Ce morceau curieux est également passé dans la possession du docteur Ewing.