Uvres Completes De Lord Byron Tome 09 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 4
«J'ai dernièrement, dit-il, beaucoup pensé à Marie Duff; il est bien étrange que j'aie pu me passionner aussi profondément pour cette jeune fille, à un âge où je ne pouvais connaître l'amour, ni ce que ce mot signifiait: et pourtant c'était bien de l'amour. Ma mère me raillait d'habitude sur cet attachement puéril; et plusieurs années après (j'avais alors seize ans), elle me dit un jour: _Byron, je reçois une lettre d'Edimbourg; miss Abercromby me mande que votre ancienne passion, Marie Duff, est mariée à un M. Co_..... Et quelle fut ma réponse? En vérité, je ne sais comment expliquer ce que je ressentis en ce moment; mais je faillis entrer en convulsion. Ma mère en fut tellement alarmée, que plus tard elle évita toujours de revenir sur ce sujet _avec moi_,--se contentant de le redire volontiers à chacune de ses connaissances. Maintenant que signifiait tout cela? Je ne l'avais pas vue depuis que, par suite d'un _faux pas_ de sa mère, à Aberdeen, elle fut ramenée à Banff, auprès de son aïeule: nous étions tous deux de véritables enfans; j'avais dès-lors, et j'ai depuis éprouvé cinquante fois, d'autres sentimens tendres; cependant je me rappelle encore tout ce que nous nous disions l'un à l'autre, toutes nos caresses, ses traits, mon inquiétude, mes insomnies, mes instances auprès de la servante de ma mère pour qu'elle lui écrivît de ma part; ce qu'elle fit à la fin pour me tranquilliser. La pauvre Nancy pensait que j'étais fou; et comme je ne pouvais écrire une lettre moi-même, elle devint mon secrétaire. Je me rappelle aussi nos promenades, mon bonheur quand j'étais assis près de Marie dans l'appartement des enfans, à leur maison proche des _Plainstones_ à Aberdeen. Alors, tandis que sa petite sœur jouait à la poupée, nous faisions l'amour à notre manière.
«Comment diable tout cela arriva-t-il à un pareil âge? d'où cela provenait-il? Certainement, plusieurs années après, je n'avais pas encore l'idée de la distinction des sexes; et cependant mes tourmens et mon amour furent si violens, que je doute quelquefois si j'ai jamais été depuis réellement amoureux.
«Qu'il en soit ce qu'on voudra, l'annonce de son mariage, plusieurs années après, fut pour moi un coup de foudre et fut sur le point de m'étouffer, au grand effroi de ma mère et à l'étonnement de tous les spectateurs qui refusaient d'y croire. C'est dans ma vie un phénomène (puisque je n'avais alors que huit ans), qui m'a souvent tourmenté et qui me tourmentera jusqu'à ma dernière heure; et récemment encore, je ne sais pas pourquoi, son souvenir (non pas l'amour lui-même) s'est représenté avec plus de force que jamais. Je serais bien étonné qu'elle eût gardé de moi la moindre souvenance, et qu'elle se rappelât comme elle plaignait sa petite sœur Hélène de ne pas avoir aussi un amoureux! Il est incroyable comme j'ai gardé d'elle une parfaite et charmante idée; de son front, de ses cheveux noirs, de ses yeux d'un brun clair, de ses vêtemens même: je serais vraiment fâché de la voir aujourd'hui; la réalité, toute belle qu'elle serait, détruirait ou du moins obscurcirait les traits de la charmante Péri que je contemplais alors en elle, et qui vit encore dans mon imagination après plus de seize années. J'ai maintenant vingt-cinq ans et quelques mois.....
«Ma mère, je le suppose, raconta cette circonstance (l'effet qu'avait produit son mariage sur moi) aux Parkynses et certainement à la famille Pigot; elle le mentionna sans doute également à miss Abercromby, qui connaissait mon ancien penchant, et qui sans doute n'avait donné cette nouvelle qu'à mon intention..... Je l'en remercie! Comme ses commencemens, le terme de cette passion m'a souvent fait réfléchir; quant à l'exactitude des faits, d'autres les connaissent aussi bien que moi, et le souvenir que j'en conserve est encore plein de vie. Mais plus j'y songe, et plus je suis embarrassé d'assigner quelques causes à cette précocité d'affection.»
Les chances qu'il avait de succéder au titre de ses ancêtres furent quelque tems tout-à-fait incertaines; car; en 1794, le cinquième lord Byron vivant avait encore un petit-fils. Sa mère cependant, dès sa naissance, avait caressé l'espoir qu'il serait non-seulement un lord, mais encore un grand homme. Une circonstance bizarre sur laquelle elle fondait cette espérance, c'est qu'il était boiteux; pourquoi? il serait difficile de le dire, si ce n'est peut-être qu'ayant un esprit des plus superstitieux, elle avait consulté quelque diseur de bonne aventure, qui, pour anoblir aux yeux d'une mère cette infirmité, l'avait rattachée à la destinée future de l'enfant.
La mort du petit-fils du vieux lord, arrivée en Corse en 1794, brisa le seul obstacle qui se trouvait jusqu'alors placé entre le petit George et l'héritage immédiat de la pairie: l'importance sensible que cet événement leur donna fut sentie non-seulement par Mrs. Byron, mais aussi par le jeune baron futur de Newsteadt. Pendant l'hiver de 1797, sa mère lisait un jour par hasard un discours prononcé à la Chambre des Communes; un ami se trouvait présent, qui dit à l'enfant: «Nous aurons un jour ou l'autre le plaisir de lire aussi vos discours à la Chambre des Communes.» _J'espère que non_, répondit-il; _si vous en lisez quelqu'un de moi, ce sera à la Chambre des Lords_.
Le titre dont il se félicitait ainsi ne lui fut que trop tôt dévolu. S'il avait pu demeurer encore pendant dix ans tout simplement George Byron, on ne peut douter que son caractère n'y eût gagné sous beaucoup de rapports. L'année suivante, son grand oncle, le cinquième lord Byron, mourut à l'abbaye de Newsteadt, ayant consommé les dernières années de sa vie dans un état d'isolement austère et presque sauvage.
Le lendemain de l'accession du petit Byron à la pairie, on dit qu'il courut à sa mère et lui demanda _si elle apercevait quelque changement en lui depuis qu'il était lord, car il n'en trouvait lui-même aucun_. Réflexion ingénieuse et naturelle; l'enfant ne songeait pas encore que la simple addition d'une syllabe au-devant de son nom avait suffi pour opérer un changement complet et magique dans toutes ses relations futures avec la société.
On peut se faire une idée de l'effet que produisit dès-lors sur lui cet événement, d'après l'agitation que, dit-on, il manifesta en s'entendant, pour la première fois, appeler dans l'école avec l'addition du titre de _dominus_. Incapable de faire la réponse habituelle, _adsum_, il resta silencieux au milieu de la surprise générale de ses camarades, et finit enfin par fondre en larmes.
Le nuage qu'avait jeté, et sans cause, à plusieurs égards, sur le caractère du dernier lord Byron, sa malheureuse affaire avec M. Chaworth, avait encore été, dans la suite, obscurci par les effets naturels d'une vie insociable et bizarre. On fait encore dans le voisinage les récits les plus exagérés de sa cruauté envers lady Byron, avant leur séparation mutuelle, et l'on croit même que, dans l'un de ses accès de fureur, il avait été jusqu'à la précipiter dans l'étang de Newsteadt. Une autre fois, dit-on, ayant tué son cocher pour quelque désobéissance, il avait jeté le cadavre dans la voiture où se trouvait lady Byron, et montant aussitôt sur le siége, il avait lui-même conduit les chevaux. Ces histoires sont, à n'en pas douter, des fables grossières, comme la plupart de celles dont son illustre héritier fut plus tard la victime. Une femme au service du vieux lord, encore vivante, contredit ces deux récits comme autant d'inventions de la calomnie; elle suppose pourtant que la première est fondée sur les circonstances suivantes. Une jeune dame du nom de Booth se trouvait à Newsteadt en visite; un soir, on fit une partie de plaisir devant la façade de l'abbaye, et lord Byron, par accident, l'avait poussée dans le bassin qui reçoit la cascade: de là, sans doute, le conte dont nous avons parlé.
Une fois séparé de lady Byron, l'isolement complet dans lequel il vécut réveilla toute la puissance d'imagination des habitans de l'endroit; nul fait atroce ou désespéré que les commères du village ne fussent disposées à lui imputer. Il y avait dans son triste jardin deux images grimaçantes de satyres, que bientôt l'effroi de ceux qui les entrevirent décora du nom de _diables du vieux lord_. On sait qu'il marchait toujours armé, et l'on rapporte que le dernier sir John Warren, son voisin, ayant été admis à dîner un jour avec lui, trouva sur la table une boîte à pistolets placée là comme partie ordinaire du service.
Dans ses dernières années, les seuls compagnons de sa solitude, outre cette colonie de grillons qu'il s'amusait, dit-on, lui-même, à nourrir et à dresser[19], étaient le vieux Murray, plus tard valet favori de son successeur, et la domestique dont je viens de citer l'autorité. Cette dernière, d'après les fonctions auxquelles on suppose qu'elle avait été promue auprès de son noble maître, avait reçu généralement dans le pays le nom de _Lady Betty_.
[Note 19: Lord Byron avait l'habitude d'ajouter à ceci, sur l'autorité de vieux domestiques, que le jour de la mort de leur patron, ces grillons laissèrent tous de concert la maison, et en si grand nombre, qu'il était impossible de faire un pas dans le vestibule sans en écraser quelques-uns.]
Quoiqu'il vécût dans sa solitude d'une manière sordide, il paraît qu'il éprouvait souvent le besoin d'argent; et l'un des torts les plus sérieux qu'il fit à sa propriété, fut la vente du domaine de Rochdale, dans le duché de Lancastre, dont le produit minéralogique passait pour très-important. Il savait bien, dit-on, à l'époque de la vente, qu'il n'avait pas le droit de donner un titre légal de possession, et il n'est pas croyable que ceux qui rachetèrent ignorassent l'irrégularité de la transaction; mais ils prévirent sans doute, comme en effet cela arriva, qu'avant d'être dépossédés de la propriété ils seraient à peu près indemnisés par le produit qu'ils en tireraient.
On tenta, pendant la minorité du jeune lord, de rentrer dans le domaine de Rochdale, et, comme on le lira bientôt, ce fut avec un plein succès. Pour Newsteadt, les bâtimens et les dépendances menaçaient une ruine prochaine, et parmi les rares témoignages de la sollicitude ou de la dépense de son propriétaire, se trouvaient quelques masses de pierres réunies à grands frais, et quelques bâtimens, crénelés, élevés sur le bord du lac et dans l'épaisseur du bois. Les forts bâtis sur le lac étaient destinés à donner un aspect naval à ses ondes: souvent, quand il était en bonne humeur, il se plaisait à des combats simulés; ses bâtimens attaquaient la forteresse, qui à son tour les canonnait. Le plus grand de ses vaisseaux avait été construit pour lui dans l'un des ports de mer de l'est: on l'avait dirigé sur des roues vers la forêt de Newsteadt, comme pour accomplir l'une des prophéties de la mère Shipton, _que quand un vaisseau chargé de_ ling _traverserait la forêt de Shervood, le domaine de Newsteadt sortirait de la famille Byron_. Dans le duché de Nottingham, _ling_ répond au mot bruyère; et afin de justifier la mère Shipton et de dépiter le vieux lord, on dit que les paysans escortaient le vaisseau en y jetant sans cesse des touffes de bruyère.
Cet homme singulier prenait évidemment fort peu de soin du sort de ses descendans; il n'avait entretenu aucun rapport avec son jeune héritier d'Écosse, et s'il lui arrivait d'en parler, ce qui était fort rare, ce n'était jamais que sous le nom _du petit enfant qui est à Aberdeen_.
La mort de son grand oncle faisait de Lord Byron _le pupille de la chancellerie_, et le comte de Carlisle fut désigné pour être son tuteur. Il avait avec la famille quelques rapports de parenté, comme fils de la sœur du défunt lord. En 1798, pendant l'automne, Mrs. Byron et son fils, escortés de leur fidèle May Gray, quittèrent Aberdeen pour Newsteadt. Avant leur départ, ils avaient vendu le mobilier de l'humble appartement qu'ils occupaient, et le produit, à l'exception du linge et de la vaisselle que Mrs. Byron emporta, fut de 74 livres sterling 17 shillings 7 pence.
Le tems que Byron passa en Écosse, où sa mère avait d'ailleurs pris naissance, lui permettait de se considérer lui-même, comme il s'en est glorifié dans Don Juan, _à moitié Écossais par sa naissance, et entièrement par son éducation_.
Nous avons déjà vu avec quelle vivacité il gardait le souvenir des montagnes qui, dans l'origine, avaient frappé ses yeux; les allusions qu'il y fait, dans le passage de Don Juan que je viens de citer, au pont romantique du Don et aux autres localités d'Aberdeen, montrent la même fidélité et le même entraînement de souvenir.
De dire comment _Auld-Lang-Syne_ évoque devant moi l'Écosse en masse et dans tous ses détails, les Plaids écossais, les _Snoods_ écossais, les montagnes bleues, les ondes claires, la Dee, le Don, le mur noir du pont de Balgounie, mes souvenirs d'enfant, en un mot le plus doux songe de ce qui me faisait alors rêver, enveloppé, comme les fils de Banco, de leurs manteaux funéraires;--d'expliquer ces allusions enfantines qui ramènent sous mes yeux ma douce enfance,--je ne m'en soucie pas, c'est un effet de _Auld-Lang-Syne_.
Puis il ajoute en note:
Le pont du Don, près de _la vieille ville_ d'Aberdeen, avec son arche unique et ses eaux noirâtres et poissonneuses, me sont encore présens, comme si je les avais vus hier. Je me rappelle également, bien que je le cite mal peut-être, le terrible proverbe qui, dans ma jeunesse, me faisait craindre et pourtant désirer de le passer, parce que j'étais fils unique, au moins du côté de ma mère. Le voici tel que je m'en souviens, quoique je ne l'aie entendu ni lu depuis l'âge de neuf ans:
Brig of Balgounie, black's your wa' Wi a wife's ae son, and a mear's ae foal Down ye shall fa'.....
Pont de Balgounie, ton mur est noir, tu tomberas avec le fils unique d'une femme et le poulain unique d'une cavale.
Il eut toujours un véritable plaisir à rencontrer une personne d'Aberdeen: quand feu M. Scott, qui était né dans cette ville, lui rendit une visite à Venise, en 1819, il lui désigna surtout, en rappelant leurs habitudes d'enfance, une place nommée la niche de Wallace, où se trouve encore aujourd'hui une grossière statue de ce guerrier écossais. Cette sorte de souvenir ne le trouvait jamais insensible. A son premier voyage en Grèce, non-seulement l'aspect des montagnes, mais le jupon court des Albanais, tout, dit-il, le _reportait à Morven_. Dans sa dernière et fatale expédition, l'habit qu'il portait de préférence, à Céphalonie, était une veste de _tartane_.
Mais quelque sincères et profondément senties que fussent les impressions qu'il gardait de l'Écosse, il lui arrivait quelquefois, comme pour toutes ses affections les plus aimables, de donner un démenti à son bon naturel; et lorsque la colère ou l'ironie l'excitait, de persuader et les autres et lui-même que toutes ses affections se portaient vers des objets directement opposés.
Le fiel qu'il répandit à l'occasion de sa querelle avec la _Revue d'Édimbourg_, sur tout ce qu'il y avait d'Écossais, offre l'exemple de ce triomphe temporaire de ses passions. Dans tous les tems, le moindre soupçon de ridicule jeté sur l'Écosse ou ses habitans suffisait pour faire taire ses affectueux sentimens. Un de ses amis me raconta l'amusante colère dans laquelle le mit un jour une innocente jeune fille, pour avoir remarqué qu'il avait quelque chose de l'accent écossais: «Bon dieu! s'écria-t-il, j'espère bien que non; j'aimerais mieux voir tomber la maudite Écosse dans la mer que d'avoir l'accent écossais.»
Mais on ajoutera peu de foi aux saillies de ce genre répandues dans ses écrits ou sa conversation, quand on les comparera aux preuves décisives qu'il a laissées de son attachement pour le pays où il passa son enfance. Et si, pour lui, ces impressions étaient ineffaçables, de l'autre il y a chez les citoyens d'Aberdeen, qui le regardent comme leur compatriote, une correspondance chaleureuse d'affection pour sa mémoire et pour son nom. Ils montrent encore aux voyageurs les diverses maisons où il résidait dans sa jeunesse; l'avoir vu seulement une fois, réveille en eux un souvenir d'orgueil, et le pont du Don, déjà beau en lui-même, est désormais revêtu, grâce à la mention qu'il en a faite dans son _Don Juan_, d'un nouveau charme. Il y a deux ou trois ans qu'on offrit une somme de cinq liv. st. à une personne d'Aberdeen en échange d'une lettre écrite par le capitaine Byron quelques jours avant sa mort; et au nombre des souvenirs du jeune poète, devenus autant de trésors pour ceux qui les possèdent, il en est un dont il n'aurait pu sans rire entendre parler, c'est tout simplement une vieille soucoupe de porcelaine dont il avait une fois mordu un large morceau dans un accès de colère.
Ce fut dans l'été de 1798 que Lord Byron, alors dans sa onzième année, quitta l'Écosse avec sa mère et sa _bonne_, pour prendre possession de l'ancien domaine de ses ancêtres. Voici comme il parle de ce voyage dans une de ses dernières lettres:
«Je me souviens de Loch-Leven comme si c'était d'hier; ce fut pourtant à l'époque de mon voyage d'Angleterre, en 1798, que je le vis.»
Déjà ils touchaient à la barrière de Newsteadt, ils voyaient les bois de l'abbaye s'élancer comme pour les recevoir, quand Mrs. Byron, affectant de méconnaître l'endroit, demanda à la femme de la barrière à qui appartenait cette propriété. On lui répondit que le possesseur, Lord Byron, était mort depuis quelques mois. «Et quel est l'héritier? demanda la mère avec un orgueil satisfait.--On dit, répondit la femme, que c'est un petit enfant qui vit à Aberdeen.--Et le voici, dieu le bénisse!» s'écria la gouvernante, incapable de se contenir, et couvrant de baisers le jeune lord assis sur ses genoux.
Une élévation si soudaine aurait eu sans doute, même dans des circonstances plus favorables pour lui, une influence dangereuse sur son caractère; le guide qui désormais allait conduire les pas du jeune Byron dans le monde ne pouvait être plus inhabile à lui en montrer les écueils. Sa mère, dépourvue de jugement et d'empire sur elle-même, employait à son égard, avec la même maladresse, et l'indulgence, et ce qui était pire encore, une violence dont l'enfant s'amusait. Ce sentiment exquis du ridicule qui, plus tard, le rendit si remarquable, et que dès-lors il possédait, l'emportait toujours sur la crainte que pouvait lui inspirer sa mère. Quand Mrs. Byron, femme petite et dont l'embonpoint embarrassait la marche, essayait, dans ses accès de colère, de l'atteindre afin de le punir, le petit diable, glorieux de sa légèreté, se plaisait à lui échapper sans cesse, courant autour de la chambre en dépit de sa jambe boiteuse, et riant à gorge déployée d'avoir pu rendre inutiles toutes ses menaces. Dans ses _Memoranda_, il a consigné quelques anecdotes de ces premiers tems, et bien qu'il n'y nomme jamais sa mère qu'avec respect, il est facile de voir que l'idée qu'il en avait conservée, du moins la plus caractéristique, était d'une nature pénible. L'un des passages les plus frappans de ces _Mémoires_ se rapporte au chagrin profond qu'il ressentait de son infirmité; il décrit l'impression d'horreur et d'humiliation qui s'empara de lui quand sa mère, dans un accès de colère, l'appela, _vilain boiteux_. Comme il reproduit dans sa poésie, sous une forme ou l'autre, tous les sentimens profonds de sa vie, il ne faut pas être surpris d'y retrouver une expression de ce genre; nous voyons donc à l'ouverture de son drame, _le Difforme transformé_:
BERTA. Va-t'en, vilain bossu. ARNOLD. Ma mère, je suis né ainsi.
On peut se demander si l'origine du drame entier ne serait pas due à cet unique souvenir.
Avec un pareil caractère dans la personne qui devait seule diriger ses premières années, on conçoit qu'il dut perdre tout le fruit des soins et de la sollicitude qu'un tuteur éclairé eût pu avoir pour lui. D'ailleurs Lord Carlisle, peu lié avec la famille, et n'ayant jamais eu l'occasion de connaître l'enfant, n'avait accepté qu'avec répugnance cette charge pénible; et comme ce titre le mettait surtout en rapport avec Mrs. Byron, il ne faut pas s'étonner qu'il ne désirât jamais pénétrer dans les détails de l'éducation de son pupille, plus qu'il n'y était rigoureusement obligé: ce qui l'en éloignait était la crainte de se trouver en opposition avec les habitudes violentes et capricieuses de la mère.
D'un autre côté, si la réputation du dernier Lord eût été assez populaire pour piquer d'émulation son jeune successeur, peut-être l'envie salutaire de rivaliser avec les morts eût suppléé aux bons exemples des survivans, et nul esprit ne se serait plus facilement ouvert à cette louable émulation que celui de Byron. Mais malheureusement, comme nous venons de le dire, les circonstances étaient autres, et à la place d'un aussi désirable stimulant fut substituée une rivalité d'une espèce contraire. Les étranges anecdotes qui circulaient sur le feu Lord dans le pays où ses rudes et solitaires habitudes avaient laissé une trace d'effroi; ces anecdotes, dis-je, avaient frappé son imagination poétique, et réveillé dans son jeune esprit une espèce d'admiration pour des bizarreries qui lui semblaient un motif d'étonnement et de souvenir. On a même quelquefois supposé que ce fut le récit des bizarreries de son oncle, qui nourrit son imagination de ces sombres peintures et de ces figures idéales, qu'il sut par la suite revêtir de formes diverses et anoblies par son génie[20]. Mais, quoi qu'il en soit, on peut conjecturer que, dans sa pénurie de meilleurs modèles, les singularités de son prédécesseur immédiat eurent une grande influence sur ses goûts et son imagination. Une habitude, entre autres, qu'il semblait devoir à cet esprit d'imitation, et qu'il conserva toute sa vie, fut celle d'avoir ordinairement auprès de lui une arme d'une espèce quelconque; même encore enfant, il portait toujours de petits pistolets chargés dans la poche de sa veste.
[Note 20: Pourquoi donc accuser ces impressions, si les effets en furent si admirables? (_N. du Tr._)]
La querelle du dernier Lord avec M. Chaworth avait pu d'ailleurs, dès l'origine, lier d'une sorte de connexité, dans son esprit, le nom de sa famille et l'habitude des duels; peut-être aussi les mortifications que lui faisait dévorer, ou du moins craindre, à l'école, son infirmité physique, trouvèrent une sorte de consolation dans l'espoir qu'un jour les lois du combat singulier lui permettraient de lutter avec le plus fort, à armes égales.
Aussitôt après leur départ d'Écosse, Mrs. Byron, dans l'espoir d'obtenir sa guérison, avait confié son fils aux soins d'un individu de Nottingham qui se chargeait de ces sortes de cures: cet homme, charlatan de son métier, se nommait Lavender; son procédé était de frotter d'abord d'huile pendant long-tems le pied malade, puis de le tordre violemment et de le tenir comprimé dans une machine de bois. Pour que l'enfant ne fût pas, durant cet intervalle, retardé dans ses études, un respectable professeur venait lui donner des leçons de latin. M. Rogers, c'était son nom, lisait avec lui des morceaux de Virgile et de Cicéron, et ses progrès lui parurent alors, malgré sa jeunesse, extrêmement sensibles: toutefois, dans le cours de ses leçons, il éprouvait fréquemment de violentes douleurs, à cause de la position de son pied; un jour, M. Rogers lui dit: «Milord, je ne puis vous voir en proie à une douleur comme celle que vous souffrez.--N'y songez pas, M. Rogers, répondit l'enfant, vous ne vous en apercevrez plus.»