Uvres Completes De Lord Byron Tome 09 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 30
«Vous m'écrirez? Je suis seul, voilà la première fois que la solitude m'est pénible. Votre anxiété, à propos de la critique sur le livre de ***, est amusante; comme elle est anonyme, elle est de peu de conséquence. Je voudrais qu'elle eût amené un peu plus de confusion, car j'aime les malices littéraires. Ne faites-vous rien? N'écrivez-vous rien? N'imprimez-vous rien? Pourquoi ne continuez-vous pas votre satire sur le méthodisme? Ce sujet, en supposant même que le public fût aveugle sur le mérite littéraire, ferait merveille. Outre que pour un homme qui se destine au diaconat, il n'y aurait pas de mal de prouver son orthodoxie, sérieusement parlé, je désirerais vivement vous voir mieux apprécié. Je dis _sérieusement_, parce qu'étant auteur moi-même, on pourrait soupçonner mon humanité. Croyez-moi, pour toujours, mon cher Hodgson, votre, etc.»
LETTRE LXI.
A M. DALLAS.
Newstead, 21 août 1811.
«Votre lettre me fait honneur de plus de sensibilité que je n'en possède; quoique je me trouve suffisamment malheureux, je suis cependant sujet à une sorte de joie hystérique, ou plutôt de rire sans gaîté, dont je ne puis me rendre compte, et que je ne saurais surmonter; et cependant je ne m'en sens pas soulagé: une personne indifférente me croirait dans les meilleures dispositions du monde. «Il faut oublier toutes ces choses,» et avoir recours à toutes nos jouissances d'égoïstes, ou plutôt à notre égoïsme, source de nos jouissances. Je ne crois pas retourner à Londres immédiatement; j'accepterai donc sans cérémonie ce que vous m'avez obligeamment offert, votre médiation entre Murray et moi. Je ne crois pas qu'il soit convenable d'y mettre mon nom. Observez que ma maudite satire sera cause que les critiques anglais et écossais vont se déchaîner sur le _Pélerinage_. Mais n'importe; si Murray insiste, et que vous soyez d'accord avec lui, j'en aurai le courage. Que le titre porte donc: «Par l'auteur des _Poètes anglais et des Journalistes écossais_.» Mes remarques sur la langue romaïque, qui devaient accompagner mes _Imitations d'Horace_, se joindront tout naturellement à cet ouvrage, avec lequel elles ont plus de rapport, ainsi que les petits poèmes que j'ai maintenant en portefeuille, et quelques autres déjà publiés dans les _Mélanges_. J'ai trouvé dans les papiers de ma pauvre mère toutes mes lettres de l'Orient, et en particulier une assez longue sur l'Albanie; j'en pourrai, au besoin, tirer le sujet d'une note ou deux. Comme je n'avais point de journal, ces lettres écrites sur les lieux sont tout ce que je puis désirer de mieux. Nous en reparlerons quand tout le reste sera définitivement arrangé.
«Murray a-t-il montré l'ouvrage à quelqu'un? Il en est bien le maître; mais je ne veux pas de suffrages mendiés ou surpris. Il y a naturellement certaines petites choses que je voudrais changer. Peut-être ferait-on aussi bien de retrancher deux stances bouffonnes sur le dimanche à Londres. Je dois singulièrement éviter d'identifier mon caractère avec celui de _Childe Harold_, et c'est en vérité une seconde objection pour l'impression de mon nom sur le titre. Quand vous serez convenu du tems, du format, du caractère, etc., faites-moi l'honneur d'une réponse. Je vous donne une peine infinie, et que tous mes remercîmens ne sauraient jamais reconnaître. J'avais mis en tête du manuscrit une sorte d'apologie en prose de mon scepticisme; mais comme, toute réflexion faite, je trouve qu'elle a plutôt l'air d'une attaque que d'une défense, je crois qu'il serait peut-être mieux de la retrancher.... Voyez, et jugez. Je crains que Murray ne se fasse quelque mauvaise affaire avec les dévots; je ne puis qu'y faire; je souhaite cependant qu'il s'en tire pour le mieux. Quant à moi, «j'ai été abreuvé de critiques, et j'en ai eu tout mon soûl,» et je ne pense pas que «le plus épouvantable traité» puisse mouvoir et faire hérisser sur ma tête «ma toison de cheveux», jusqu'à ce que «la forêt de Birnam vienne au château de Dunsinane[161]». Je continuerai à vous écrire de tems en tems, et j'espère que vous me rendrez lettre pour lettre. Comment Pratt se tire-t-il des œuvres posthumes de Joe Blackett? Vous avez tué ce pauvre homme-là entre vous, en dépit de votre ami l'Ionien et de moi qui voulions le sauver des griffes de Pratt. Poésie, pauvreté pendant la vie, oubli après la mort! Cruel patronage! de ruiner un homme, en l'arrachant à son état. Mais enfin c'est un merveilleux sujet de souscription et de biographie; et Pratt, qui tire le meilleur parti de ses dédicaces, a déjà dédié son livre à cinq grandes familles au moins.
[Note 161: Imitation burlesque du _Macbeth_ de Shakspeare. (_N. du Tr._)]
«Je suis fâché que vous n'aimiez pas Harry White; avec beaucoup de jargon religieux qui, par parenthèse, l'a tué, quoique sincère, comme vous avez tué Joe Blackett, certes il y avait en lui de la poésie et du génie. Je ne dis pas cela pour ma comparaison et mes rimes; mais il était incontestablement au-dessus de tous les Bloomfields, les Blacketts, et tous ces autres savetiers que Lofft et Pratt ont enlevés ou enlèveront à leur état pour les faire entrer au service de la presse. Vous excuserez tout le décousu de cette lettre; j'écris je ne sais quoi pour me dérober à moi-même. Hobhouse est parti pour l'Irlande. M. Davies est passé par ici en se rendant à Harrowgate.
»Vous ne connaissiez pas Matthews; c'était un homme d'un talent extraordinaire; il en a fait preuve à Cambridge, en gagnant, sur les plus habiles candidats, plus de prix et de _fellowships_ qu'aucun gradué ne l'ait encore fait, de mémoire d'homme. Mais c'était un athée bien décidé et bien connu pour tel; car il proclamait ses principes dans toutes les sociétés. Je le connaissais beaucoup; sa mort laisse dans mon cœur un vide qui ne sera pas aisément rempli: pour Hobhouse, il ne s'en consolera jamais. Écrivez-moi, et croyez-moi, etc.»
LETTRE LXII.
À M. MURRAY.
Newstead-Abbey, 23 août 1811.
MONSIEUR,
«Un chagrin domestique, la mort d'un parent très-proche, m'a jusqu'ici empêché d'entrer en correspondance avec vous sur ce qui fait le sujet de cette lettre. Mon ami, M. Dallas, a mis entre vos mains le manuscrit d'un poème écrit par moi en Grèce, et me dit que vous n'avez point d'objections contre sa publication; mais il m'apprend aussi que vous désireriez soumettre l'ouvrage à M. Gifford. Certes, nul ne désirerait plus que moi profiter des observations dont il pourrait peut-être m'honorer; mais il y a dans une démarche de ce genre une sorte de quête d'éloges qui répugne à mon orgueil, ou de quelque autre nom qu'il vous plaise d'appeler le sentiment qui me force à m'y refuser. Non-seulement M. Gifford est le premier de nos poètes satiriques, mais il est encore l'éditeur de nos principales _Revues_, et comme tel, l'homme du monde dont je voudrais le moins avoir l'air de prévenir la critique par de petits moyens, quoique en effet je la redoute beaucoup. Vous voudrez donc bien garder le manuscrit entre vos mains, ou s'il faut absolument qu'il soit montré à quelqu'un, envoyez-le à un autre. Quoique je ne sois pas très-patient de la censure, je serais, comme un autre, charmé de recevoir le peu d'éloges que mes vers peuvent mériter; mais à coup sûr je ne veux pas les extorquer par d'humbles sollicitations, et en faisant passer mon manuscrit à la ronde. Je suis persuadé qu'avec un peu de réflexion vous verrez que je n'ai pas tort.
«Si vous vous déterminez à publier, j'ai aussi quelques petits poèmes inédits, quelques notes, et une courte dissertation sur la littérature grecque moderne, écrite à Athènes, qui pourront être places à la fin du volume. Si la pièce dont il s'agit ici venait à réussir, j'ai intention de publier plus tard un choix de mon premier recueil, ma satire, une autre de la même longueur, et quelques autres petites choses; le tout joint au manuscrit que vous avez maintenant entre les mains pourrait former deux volumes. Nous aurons le tems d'en reparler. Je vous serais obligé de me faire connaître la détermination que vous aurez prise.
«Je suis, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,»
BYRON.
LETTRE LXIII.
A M. DALLAS.
Newstead-Abbey, 25 août 1811.
«Comme heureusement j'ai mon franc-couvert[162], je ne me fais point scrupule de vous accabler de griffonnage; depuis dix jours je vous ai envoyé de véritables paquets. Je suis ici comme un ermite; je ne crois pas que mon agent puisse m'accompagner à Rochdale avant la seconde semaine de septembre, délai qui me contrarie fort; car je voudrais que cette affaire fût finie, et serais bien aise de me livrer à quelque occupation. Je vous envoie des exordes, des annotations, etc., pour notre futur in-quarto, si tant est qu'in-quarto il doive y avoir. J'ai aussi écrit à M. Murray, lui exposant les raisons qui me font ne pas consentir à ce qu'il envoie mon manuscrit à Juvénal[163], mais lui permettant de le montrer à quelque autre personne du métier qu'il pourra lui être agréable. Hobhouse est sous presse, de manière que, lui en prose, et moi en vers, nous tirons passablement à vue sur la patience et le papier-monnaie du public. Ce n'est pas tout; mes _Imitations d'Horace_ attendent leur tour pour s'imprimer chez Cawthorn, mais je suis encore incertain sur le _quand_ et le _comment_, le simple ou le double, le présent et le futur. Il faut que vous excusiez tout ce bavardage; car dans ce manoir isolé je n'ai rien à dire, si ce n'est de moi-même, et je serais charmé de pouvoir parler de....., ou penser à quelque autre chose que ce soit.
[Note 162: Pendant la durée des sessions, les membres des deux chambres ont leur couvert libre, tant pour les lettres qu'ils écrivent que pour celles qu'ils reçoivent. (_N. du Tr._)]
[Note 163: M. Gifford.]
«Qu'est-ce que vous allez faire? Pensez-vous à percher dans le Cumberland, comme vous en aviez l'idée, quand j'étais dans la métropole! Si vous avez le goût de la retraite, que ne prenez-vous «la chaumière de l'amitié» de miss ***, dernière résidence du savetier Joe Blackett, de la mort duquel vous et les autres répondrez un jour? «Sa fille orpheline» (pathétique Pratt!) ne saurait manquer de devenir une Sapho cordonnière. N'avez-vous pas de remords? Je crois que l'élégante épître à miss Dallas devrait être gravée sur le cénotaphe que miss *** veut consacrer à sa mémoire.
«Les journaux semblent désappointés de ce que Sa Majesté ne meurt pas et s'occupe à quelque chose de mieux. Je présume que tout est fini maintenant. Si le parlement reprend ses séances en octobre, je me rendrai à Londres pour y assister. Je suis aussi invité à Cambridge pour le commencement de ce mois, mais il faut d'abord que j'aille faire une course à Rochdale. Maintenant que Matthews est mort et que Hobhouse est en Irlande, à l'exception de celui qui m'y appelle, à peine me reste-t-il un ami à Cambridge pour me venir prendre la main à mon arrivée. A vingt-trois ans, me voilà resté presque seul, que sera-ce donc à soixante-dix! Il est vrai que je suis jeune et que je puis commencer de nouvelles liaisons; mais avec qui me rappellerai-je ces scènes joyeuses de la première partie de la vie? C'est une chose étrange, combien peu de mes amis sont morts d'une mort tranquille! je veux dire dans leur lit. Une vie tranquille est de bien plus grande conséquence. Mais on aime mieux se quereller et se heurter que _bailler_. Ce mot m'avertit qu'il est tems de vous débarrasser de votre bien affectionné, etc.
LETTRE LXIV.
A M. DALLAS.
Newstead-Abbey, 27 août 1811.
«J'étais si sincère dans ma note sur feu Charles Matthews, et je me sens si totalement incapable de rendre justice à ses talens, que le passage doit subsister par la raison même que vous alléguez pour me le faire supprimer. Tous les hommes que j'ai connus ne sont que des pygmées auprès de lui. C'était un géant intellectuel. Il est vrai que j'aimais Wingfield plus encore: c'était mon plus ancien camarade et le plus cher, un de ces hommes peu nombreux qu'on ne saurait jamais se repentir d'avoir aimés; mais sous le rapport de la capacité... Ah! vous ne connaissiez pas Matthews!
«_Childe Harold_ peut attendre, et ce sera tant mieux; les livres n'en sont jamais plus mauvais pour avoir été retardés dans leur publication. Ainsi, vous avez chez vous notre héritier, Georges Anson Byron, et sa sœur...................................................................
«Dites tout ce que vous voudrez, mais vous êtes l'un des _meurtriers_ de Blackett, et cependant vous ne voulez pas avouer le génie d'Harry White. Mettant à part sa bigoterie, il mérite certainement d'être placé près de Chatterton. Il est étonnant combien peu il était connu! et, à Cambridge, personne ne pensait à lui, ne parlait de lui, jusqu'à ce que la mort l'ait rendu indifférent à sa gloire posthume. Pour ma part, j'eusse été fier d'être lié avec lui; ses préjugés mêmes étaient respectables. Il y a à Granta un poète épique en herbe, un M. Townsend, protégé du feu duc de Cumberland. Avez-vous jamais entendu parler de son _Armageddon_? Je crois que son plan (pour l'homme, je ne le connais pas) a quelque chose de sublime; bien que dans vos idées, à vous autres Nazaréens, il y ait trop de hardiesse à vouloir créer à l'avance _Le Dernier Jour_. Cela a l'air de vouloir dire au Seigneur ce qu'il doit faire, et pourrait rappeler à quelque lecteur malévole ce vers:
Des sots se précipitent où les anges ne marchent qu'en tremblant.
»Je ne veux point lui faire de chicanes, d'autres lui en feront, et il pourrait bien voir après ses talons tous les agneaux de Jacob Behmen. Quoi qu'il en soit, j'espère qu'il s'en tirera à son honneur, encore qu'il doive rencontrer Milton en son chemin.
»Écrivez-moi, je suis fou de bavardages; saluez pour moi Ju..., et donnez pour moi une poignée de main à Georges; mais prenez garde, il a une vilaine patte marine.
»_P. S._ J'inviterais volontiers Georges à venir ici, mais je ne sais comment l'amuser; j'ai vendu tous mes chevaux à mon départ d'Angleterre, et je n'ai pas encore eu le tems de les remplacer. Cependant, s'il veut venir chasser en septembre, il sera le bienvenu, mais il faudra qu'il apporte un fusil; j'ai donné tous les miens à Ali Pacha, et à d'autres Turcs. J'ai des chiens, un garde, beaucoup de gibier, un grand domaine, un lac, un bateau, un logement et du bon vin à son service.»
LETTRE LXV.
À M. MURRAY.
Newstead-Abbey, 5 septembre 1811.
MONSIEUR,
«Il paraît que le tems est passé où, comme le disait le docteur Johnson, un homme était sûr d'apprendre la vérité de son libraire; vous m'avez fait tant de complimens qu'à moins d'être le dernier écrivassier du monde, je devrais m'en tenir pour offensé. Mais puisque je les accepte ces complimens tels qu'ils sont, il est bien juste que j'aie aussi beaucoup d'égards pour vos objections, d'autant plus que je les crois fondées. Quant aux parties politique et métaphysique, je crains de n'y pouvoir rien changer; j'ai de grandes autorités pour justifier mes erreurs sur ce point, car l'_Énéide_ elle-même était un poème _politique_ et écrit dans un but _politique_. Quant à mes malheureuses opinions sur des sujets plus importans, j'ai été trop sincère en les émettant pour songer à chanter la palinodie. J'ai dit ce que j'avais vu pour ce qui touche les affaires d'Espagne, et je crois que l'honnête John Bull commence à revenir de l'ivresse où l'avait plongé la retraite de Masséna, conséquence ordinaire de _succès extraordinaires_. Vous voyez donc que je ne puis altérer les pensées; mais si dans l'expression et la forme des vers, il y a quelque chose que vous désiriez changer, je puis rajuster des rimes, et retourner des stances autant qu'il vous plaira. Quant aux _Orthodoxes_, espérons qu'ils achèteront l'ouvrage pour en dire du mal, alors vous leur pardonnerez l'intention en faveur du résultat immédiat. Vous savez que rien de ce qui sort de ma plume ne saurait être épargné, pour plusieurs bonnes raisons; ainsi donc, encore que cet ouvrage soit d'une nature tout-à-fait différente du premier, nous ne devons pas nous livrer à de trop belles espérances.
»Vous ne m'avez point fait de réponse à ma question; dites-moi franchement, avez-vous montré le manuscrit à quelqu'un de votre corps? J'ai envoyé une stance d'introduction à M. Dallas pour vous être remise, et sans laquelle le poème commençait d'une manière trop brusque. Il vaut mieux numéroter les stances en chiffres romains. J'ai des _Recherches sur la littérature grecque moderne_ et quelques autres petits poèmes qui se placeront à la fin. Je les ai ici, et je vous les enverrai en tems opportun. Si M. Dallas a perdu la stance et la note qui y était annexée, écrivez-le-moi, et je vous les enverrai directement. Vous me dites d'ajouter deux chants, mais je dois visiter mes _charbonniers_ du Lancashire, le 15 courant, et c'est une occupation si anti-poétique que je n'ai pas besoin de vous en dire davantage.
»Je suis, Monsieur, votre très-obéissant, etc.»
Les manuscrits de ces deux poèmes ayant été, bien contre sa volonté, montrés à M. Gifford, voici l'opinion de ce gentleman, rapportée par M. Dallas: «Il a parlé très-avantageusement de votre satire; mais quant à votre poème (_Childe Harold_), non-seulement il a dit que c'était ce que vous aviez écrit de mieux, mais il le prétend au moins égal à quoi que ce soit qu'on ait publié depuis le commencement de ce siècle.»
LETTRE LXVI.
À M. DALLAS.
Newstead-Abbey, 7 septembre 1811.
MONSIEUR,
«Comme Gifford a toujours été pour moi mon _magnus Apollo_, des éloges tels que ceux que vous mentionnez me sont naturellement plus précieux que _tout l'or vanté de Bolcara_, que _toutes les pierres précieuses de Samarkand_. Mais je suis fâché que le manuscrit lui ait été montré, et je l'avais écrit à Murray, croyant qu'il en était tems encore.
»Pour répondre à votre objection sur l'expression de _ligne centrale_, je vous dirai seulement qu'avant que Childe Harold quittât l'Angleterre, son intention arrêtée était de traverser la Perse et de revenir par les Indes, ce qu'il n'aurait pu faire sans passer la ligne équinoxiale.
»Quant aux autres erreurs dont vous parlez, il faudra que je les corrige au fur et à mesure pendant l'impression. Je me sens très-honoré du désir qu'ont bien voulu exprimer des personnes aussi distinguées de me voir continuer mon poème; mais pour cela, il faut que je retourne en Grèce et en Asie; il me faut un soleil plus chaud et un ciel sans nuages; on ne saurait décrire de telles scènes au coin d'un feu de charbon de terre. J'avais projeté un chant additionnel quand j'étais dans la Troade et à Constantinople, et, si je revoyais ces lieux-là, je pourrais continuer: mais au milieu des circonstances et des sensations actuelles je n'ai ni harpe, ni cœur, ni voix pour aller en avant. Je sens que vous avez tous raison quant à la partie métaphysique; mais je sens aussi que je suis sincère, et que si je ne devais écrire que _ad captandum vulgus_, autant vaudrait publier tout de suite un _Magazine_ ou filer langoureusement des chansonnettes pour le Wauxhall...................................
»Mon ouvrage réussira comme il pourra. Je sais que j'ai tout contre moi, des poètes irrités et des préjugés; mais si le poème est _un poème_, il surmontera ces obstacles, _sinon_ il mérite son sort. J'ai lu l'ode de votre ami; ce ne serait pas lui faire grand compliment de lui dire qu'elle est bien supérieure à celle de S***, sur le même sujet. C'est évidemment l'ouvrage d'un homme de goût et d'un poète, et cependant je ne pourrais dire qu'elle soit tout-à-fait égale à ce qu'on avait droit d'attendre de l'auteur des _Horæ Ionicæ_. Je vous en remercie, et c'est plus que je n'en voudrais dire d'aucune autre des odes qu'on nous donne aujourd'hui. Je suis bien sensible aux vœux que vous formez pour moi, et j'en ai grand besoin. Ma vie entière a été en opposition aux convenances sociales pour ne pas dire à la décence. Mes affaires sont embarrassées, mes amis sont morts ou loin de moi, et mon existence n'est plus qu'un désert aride. Dans Matthews j'ai perdu un guide, un philosophe, un ami; dans Wingfield un ami seulement, mais un ami que j'aurais désiré accompagner dans son long voyage.
»Matthews était, en effet, un homme extraordinaire; jamais un étranger n'aurait pu concevoir un tel génie; le cachet de l'immortalité était empreint sur tout ce qu'il disait, sur tout ce qu'il faisait: et maintenant que reste-t-il de lui? Quand nous voyons de ces hommes disparaître, de ces hommes qui semblaient avoir été créés pour montrer tout ce que le créateur pourrait faire de ses créatures; quand nous les voyons réduits en poussière avant que le tems n'ait mûri leur génie qui eût pu être l'orgueil de la postérité, que devons-nous en conclure? Pour ma part, ma raison s'y perd. Il était beaucoup pour moi, il était tout pour Hobhouse. Mon pauvre Hobhouse idolâtrait Matthews. Moi je l'aimais moitié moins que je ne le respectais; j'étais tellement convaincu de sa supériorité infinie, que quoique je ne lui portasse pas envie, je restais devant lui dans une sorte d'admiration stupéfaite. Lui, Hobhouse, Davis et moi nous formions un petit cercle à Cambridge et ailleurs. Davis est un homme d'esprit et un homme du monde; il ressent la perte que nous avons faite, autant qu'un homme de ce caractère peut la ressentir; mais il n'en est pas aussi affecté qu'Hobhouse. Davis, qui n'est point écrivain, nous a toujours battus dans une guerre de mots; son talent de conversation nous amusait en même tems qu'il nous imposait. Hobhouse et moi, avions toujours le dessous contre les deux autres, et Matthews lui-même était obligé de céder devant la vivacité toute puissante de Davis. Mais je vous parle là d'hommes et de jeunes gens, comme si tout cela était de nature à vous intéresser.
»J'attends le retour de mon agent vers le 14, pour me rendre avec lui dans le Lancashire, où tout le monde me dit que j'ai une propriété qui n'est pas à dédaigner, consistant en mines de charbon de terre, etc. Mon intention est d'accepter ensuite une invitation, à Cambridge, en octobre, et peut-être irai-je jusqu'à Londres. J'ai quatre invitations pour quatre villes différentes; mais il faut que je me dévoue tout entier aux affaires. Je suis complètement seul, comme le prouvent assez ces lettres longues et ennuyeuses. En relisant votre lettre, je vois que l'ode est de l'auteur; faites-lui, je vous prie, accepter mes complimens. Sa muse méritait un sujet plus noble. Vous m'écrirez, je l'espère, comme à l'ordinaire.
»Je vous souhaite le bon soir, et suis, etc.»
LETTRE LXVII.
À M. MURRAY.
Newstead-Abbey, 14 septembre 1811.
MONSIEUR,
«Depuis votre dernière lettre j'ai appris de M. Dallas que, contre mon intention, ainsi qu'il le savait bien, et que vous le savez vous-même, d'après une lettre que je vous avais écrite tout entière à ce sujet, mon manuscrit avait été soumis à la lecture de M. Gifford. Quelques événemens domestiques récens, dont vous avez sans doute connaissance, m'empêchèrent de vous envoyer ma lettre plus tôt. Je ne pouvais m'imaginer, en effet, que vous seriez si pressé de jeter mes productions entre les mains d'un étranger, qui pouvait n'être pas plus satisfait de les recevoir, que l'auteur de les voir offrir d'une telle manière et à un tel homme.
»Mon adresse, quand j'aurai quitté Newstead, sera à Rochdale, Lancashire; mais je n'ai pas encore fixé le jour de mon départ, j'aurai soin de vous en tenir averti.
»Vous m'avez mis dans une situation bien ridicule; mais enfin cela est passé, nous n'en parlerons pas davantage. Vous paraissez désirer quelques changemens; s'ils n'ont rien à voir avec la politique ou la religion, je m'y prêterai avec le plus grand plaisir du monde.
»Je suis, Monsieur, etc.»
LETTRE LXVIII.
À M. DALLAS.
Newstead-Abbey, 17 septembre 1811.