Uvres Completes De Lord Byron Tome 09 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 3
Par l'effet d'un accident qui, dit-on, arriva au moment de sa naissance, l'un de ses pieds fut détourné de sa position naturelle. Ce défaut, grâce surtout aux efforts que l'on fit pour y remédier, fut pour lui, pendant sa jeunesse, la source d'une foule de douleurs et d'ennuis. On voulut redresser ce membre d'après les expédiens alors en vogue, et sous la direction du célèbre John Hunter, qui même entretint à ce sujet une correspondance avec le docteur Livingstone d'Aberdeen. C'était à sa gouvernante qu'était confié le soin de lui mettre le soir ses machines-bandages; souvent alors, comme elle l'a raconté depuis, elle lui chantait ou lui racontait, pour mieux l'endormir, des histoires et des légendes auxquelles, comme la plupart des enfans, il prenait un grand plaisir. Elle lui apprit encore, dans cet âge si tendre, à répéter un grand nombre de psaumes, et le premier et le vingt-troisième furent ceux qu'il confia d'abord à sa mémoire. C'est un fait vraiment remarquable que, par les soins de cette respectable et pieuse personne, il acquit une connaissance plus parfaite des saintes Écritures, que ne l'ont en général les jeunes gens. Dans une lettre qu'il écrivit d'Italie à M. Murray, en 1821, après lui avoir demandé, par la première occasion, l'envoi d'une bible, il ajoute: «N'oubliez pas cela, car je suis un grand lecteur et admirateur de ces livres; je les avais parcourus tous avant l'âge de huit ans,--c'est-à-dire les livres de l'Ancien-Testament; quant au Nouveau, sa lecture me semblait une tâche, et celle de l'autre un plaisir. J'en parle d'après mes idées d'enfant, telles que je me les rappelle, et comme se présente encore à ma mémoire ce tems que je passai à Aberdeen en 1796.»
La difformité de son pied était dès-lors un sujet qui l'affligeait beaucoup et sur lequel il se montrait très-irascible. Une personne de Glascow m'a rapporté que la gouvernante de sa femme et celle de Byron se voyaient souvent quand elles sortaient pour promener les enfans qui leur étaient confiés, et qu'un jour elle lui avait dit: «Quel bel enfant que ce Byron! et quel malheur qu'il ait un pareil pied!» L'enfant l'entendit, et soudain, outré de colère, il la frappa d'un petit fouet qu'il avait à la main, en s'écriant avec impatience: _Ne parlez pas de cela_. Quelquefois cependant, comme plus tard, il parlait avec indifférence et même plaisantait de son infirmité. Dans le voisinage se trouvait un autre enfant qui avait dans l'un de ses pieds un défaut semblable; Byron disait alors à cette occasion en riant: _Venez voir les deux petits garçons qui s'en vont dans Brood-street avec leurs deux pieds bots_.
Parmi une foule d'exemples de vivacité et d'énergie, sa gouvernante citait le suivant. Un soir, elle l'avait conduit au théâtre, à la représentation de la _Femme colère corrigée_ (_the taming of the Shrew_); il avait suivi la pièce pendant quelque tems avec un intérêt silencieux, mais à la scène entre Catherine et Pétruchio, quand les acteurs en furent à ces deux vers:
CATHERINE. Je sais que c'est la lune. PETRUCHIO. Non, vous mentez, c'est le soleil bienfaisant.
Le petit Geordie (ainsi l'appelait-on), se levant de son siége, se mit à crier vivement: _Mais je vous dis, moi, que c'est la lune, monsieur_.
Nous avons déjà parlé du séjour du capitaine Byron à Aberdeen; il revint encore y passer deux ou trois mois avant son départ définitif pour la France. Chaque fois, le principal objet de sa visite était de tirer encore, s'il le pouvait, quelque argent de la malheureuse femme qu'il avait réduite à la misère; et il y réussit si bien, que la dernière fois cette dame, gênée comme elle l'était, parvint à lui procurer les moyens de se rendre à Valenciennes[9], où il mourut l'année suivante (1791). Bien que sur la fin Mrs. Byron refusât de le voir, elle lui conserva toujours, dit-on, une vive affection; et à cette époque, quand la gouvernante venait à le rencontrer, elle ne manquait pas de s'informer auprès d'elle, avec la plus tendre sollicitude, de sa santé et de l'air de son visage. Quand elle apprit sa mort, sa douleur, suivant le récit de la même personne, tenait du désespoir, et ses cris perçans furent entendus jusque dans la rue. C'était vraiment une femme extrême dans toutes ses passions; sa douleur et sa tendresse partaient de son tempérament autant que d'une sensibilité réelle. Quoi qu'il en soit, déplorer la mort d'un pareil mari était, il faut l'avouer, faire preuve d'une générosité bien gratuite; d'autant plus que ne l'ayant épousée, comme il le disait tout haut, que pour sa fortune, et ayant bientôt dissipé le seul charme qu'elle eût à ses yeux, il avait la cruauté de lui reprocher fréquemment les inconvéniens de la pénurie, fruit de son extravagante prodigalité.
[Note 9: Mrs. Byron, dit quelqu'un que j'ai déjà cité, s'était endettée de trois cents liv. st., par suite des avances d'argent faites à M. Byron lors de ses deux visites à Aberdeen, et par les frais d'ameublement de la chambre qu'elle occupa après la mort de son mari, dans Brood-street. Les intérêts de cette somme réduisirent son revenu à 139 liv.; toutefois elle sut vivre sans augmenter ses dettes, et à la mort de sa grand'mère, ayant hérité des 1,122 liv. réservées pour le douaire de cette dame, elle les acquitta entièrement.]
Le jeune Byron n'avait pas cinq ans accomplis quand on l'envoya à une école primaire, tenue à Aberdeen par M. Bowers[10]. Il y resta, sauf quelques interruptions, durant l'espace de douze mois, comme l'atteste l'extrait suivant du registre journalier de l'école:
GEORGES GORDON BYRON,
19 novembre 1792.
19 novembre 1793, reçu une guinée.
[Note 10: Dans _Long-acre_, l'instituteur actuel de cette école est M. Davie Gronta, l'ingénieux éditeur d'une _collection de batailles et monumens militaires_, et d'un ouvrage fort utile intitulé: _Livre classique des poèmes modernes_.]
Le prix de cette école, pour la lecture seulement, n'était que de 5 _shillings_ par quartier; et ce fut certainement moins dans le but de hâter ses progrès que pour mieux échapper à sa turbulence que sa mère l'y envoya. Quant au résultat de ces premières études à Aberdeen, tant sous M. Bowers que sous différens autres instituteurs, il nous en offre lui-même le curieux document dans une sorte de journal commencé sous le titre de _mon Dictionnaire_, et qu'on retrouve dans l'un de ses manuscrits:
«J'ai vécu dans cette ville plusieurs années de ma première jeunesse; mais depuis l'âge de dix ans je n'y suis pas retourné. A cinq ans, ou plus tôt même, on m'envoyait à l'école tenue par un M. Bowers, que l'on surnommait _Bodsy_, à cause de son air vif et éveillé. C'était une école à l'usage des deux sexes; j'y appris peu de chose, si ce n'est à répéter par cœur, à force de l'entendre, mais sans en retenir une lettre, la première leçon monosyllabique: _Dieu fit l'homme, il faut l'aimer_. La seule preuve que je donnais de mes progrès à la maison, c'était de répéter ces mots avec la plus grande volubilité; mais un jour, ayant tourné le feuillet, j'eus le malheur de redire encore la même chose, et cela fit découvrir les bornes étroites de mes jeunes talens: on me tira les oreilles (criante injustice, attendu que c'était par elles que j'avais appris ce que je savais), et l'on confia mes dispositions aux soins d'un nouveau précepteur; c'était un pieux et habile petit prêtre, nommé Ross, devenu plus tard, ministre de l'une des églises d'Écosse (celle d'_East_, je pense). Je fis sous lui d'étonnans progrès, et je me rappelle encore aujourd'hui ses manières douces et sa généreuse sollicitude. Dès que je pus lire, ma grande passion fut l'histoire, et surtout je me passionnai, pourquoi? je l'ignore, pour la bataille donnée près du lac Régille, dans l'histoire romaine, que l'on m'avait d'abord mise entre les mains. Il y a quatre ans, me trouvant sur les hauteurs de Tusculum, mes regards s'arrêtèrent sur le petit lac circulaire, jadis de Régille, et qui n'est plus qu'un point dans la perspective; alors je me souvins de mon jeune enthousiasme et de mon vieux instituteur. Plus tard j'eus pour maître un nommé Paterson, honnête jeune homme, mais très-sérieux et taciturne: c'était le fils de mon cordonnier; du reste fort instruit, comme le sont généralement les Écossais; c'était de plus un presbytérien rigide. Je commençai avec lui le latin, dans la grammaire de Ruddeman, et je continuai jusqu'au moment où l'on me mit à l'_école de grammaire_. Là je fis toutes mes classes jusqu'à la quatrième forme[11], époque de mon rappel en Angleterre, ma patrie, par la mort de mon oncle.
[Note 11: Un collége régulier anglais se divise généralement en six _formes_, quoiqu'un même professeur puisse être chargé de deux à la fois. L'ordre des _formes_ est inverse du nôtre; ainsi (la rhétorique et la philosophie faisant partie de l'enseignement spécial des universités), la sixièmes _forme_ correspondra à notre classe de seconde, et la première forme à notre septième ou aux classes plus élémentaires encore. (_Note du Traducteur_.)]
C'est à Aberdeen, et sur les belles exemples de M. Duncan, que j'acquis le beau point d'écriture que je ne lis pas moi-même sans difficulté. Je ne pense pas qu'il se mît beaucoup en peine de mes progrès. J'écrivais mieux alors que je n'ai jamais fait depuis; la hâte et l'agitation d'une et d'autre espèce ont fait de moi le plus parfait griffonneur qui jamais ait tenu une plume. Il pouvait y avoir à cette école de grammaire cent cinquante enfans de tout âge; elle était divisée en cinq classes, tenues par quatre maîtres, le principal se chargeant de la quatrième et de la cinquième forme, comme en Angleterre la cinquième et la sixième forme et les moniteurs ont toujours pour professeur le chef de l'école.»
Parmi ses compagnons de classe, il en est de vivans qui se souviendront encore de lui[12], et l'impression qu'ils en ont conservée est que c'était un enfant vif et passionné, emporté, rancunier, mais affectueux et sociable à l'égard de ses camarades; hardi, singulièrement aventureux et toujours, comme l'un d'eux le répétait heureusement, toujours _plus prêt à donner qu'à recevoir des coups_. Entr'autres anecdotes à l'appui de ce caractère, on cite qu'une fois, revenant de l'école, il se trouva de compagnie avec un enfant qui l'avait auparavant insulté, sans en avoir été puni. Le petit Byron avait juré qu'il le lui paierait à la première occasion; en conséquence cette fois-ci, bien que plusieurs autres enfans prissent le parti de son adversaire, il parvint à lui donner une _volée complète_; et quand il arriva chez sa mère, tout essoufflé, la servante lui demanda ce qu'il avait fait. Il répondit, avec un mélange de rage et d'enjouement, qu'il venait d'acquitter une dette en rossant un enfant auquel il l'avait promis; qu'il était un Byron, et que jamais il ne fausserait sa devise: _Croys Byron_.
[Note 12: Le vieux portier du collége aussi se rappelle bien le petit garçon à la jaquette rouge et au pantalon de nankin, qu'il a si souvent chassé de la cour du collége.]
Il est certain qu'il cherchait bien plus à se distinguer parmi ses camarades par sa supériorité dans tous les jeux et exercices violens, que par ses progrès à l'étude[13]. Cependant il était plein d'ardeur dès qu'on parvenait à fixer son attention, ou qu'un genre d'étude venait à lui plaire. Il était en général parmi les derniers de sa classe, et ne semblait guère ambitieux de places plus honorables. Il est d'usage, je crois, dans cette pension, d'intervertir de tems en tems l'ordre des places et de mettre les plus faibles écoliers sur les bancs ordinairement réservés aux plus forts, sans doute dans la vue de mieux stimuler l'ardeur des uns et des autres. Dans ces occasions, et seulement alors, Byron était parfois à la tête de ses condisciples, et son professeur disait en le raillant; _Allons, George, vous ne tarderez pas à retourner à la queue_[14].
[Note 13: C'était, dit l'un de ceux que j'ai consultés, un bon joueur de billes, il les lançait plus loin que la plupart des enfans; il excellait aussi aux _barres_, jeu qui exige une grande agilité de jambes.]
[Note 14: Il paraît, d'après la liste trimestrielle tenue a l'école de grammaire d'Aberdeen, dans laquelle le nom des enfans se trouve placé suivant le rang qu'ils tenaient dans leur classe; il paraît, dis-je, qu'en avril 1794, le nom de Byron se trouvait le vingt-troisième sur une liste de trente-huit enfans, dans la seconde forme. En avril 1798, il lui arriva d'être le cinquième dans la quatrième classe, composée de vingt-sept enfans, et de dépasser plusieurs de ses condisciples qui l'avaient toujours devancé jusque-là.]
Durant cette période, sa mère et lui eurent l'occasion de faire visite à plusieurs de leurs amis: ils passèrent quelque tems à Fetteresso, demeure de son parrain le colonel Duff (on s'y rappelle encore le plaisir que prenait l'enfant à jouer avec un vieux sommelier, bon vivant, nommé Ernest Fiddler). Ils s'arrêtèrent aussi à Banff, où résidaient quelques proches parens de mistress Byron.
Il eut en 1796 une attaque de fièvre scarlatine, après laquelle sa mère l'envoya, pour changer d'air, dans les montagnes de l'Écosse (_highlands_); et ce fut alors, ou l'année suivante, qu'ils choisirent pour résidence une ferme dans le voisinage de Ballater. C'est un séjour recherché pendant l'été par ceux qui veulent reprendre leur santé ou leur enjouement; il est situé sur la rivière, à quarante milles environ d'Aberdeen. Bien que cette maison, où l'on montre encore avec orgueil le lit du jeune Byron, soit naturellement devenue un but de pélerinage pour les admirateurs du génie, elle est, ainsi que la vallée étroite et aride dans laquelle elle est bâtie, bien indigne de s'associer au souvenir d'un poète. A peu de distance de là, on peut vanter avec raison un paysage où se retrouvent tous les genres de beautés sauvages qui suivent le cours de la Dée à travers les montagnes. C'est là que les noirs sommets de _Lachin-y-Gair_ s'élançaient en forme de tourelles aux yeux du poète futur; les vers qu'il consacra, plusieurs années après, au tableau de ces objets sublimes, montrent que déjà, malgré sa tendre jeunesse, il connaissait tous les genres de _gloire sourcilleuse_ qui s'y rattachaient[15].
[Note 15: Les souvenirs exprimés dans cette pièce sont charmans, mais il n'en est pas moins certain, d'après le témoignage de sa gouvernante, qu'il alla tout au plus deux fois sur cette montagne, située à quelques milles de leur résidence ordinaire.]
Ah! c'est là que mes pas s'égarèrent souvent dans mon enfance; mon chapeau était le bonnet à carreaux, mon manteau le _plaid_ des montagnards; les souvenirs des chefs de _clans_, morts depuis long-tems, venaient s'offrir à mon esprit, quand, chaque jour, j'errais dans les clairières couvertes de pins. Je ne songeais pas à retourner au château, avant que la gloire du jour mourant n'eût fait place aux rayons brillans de l'étoile polaire, car mon imagination charmée aimait à se nourrir des traditions glorieuses que je recueillais de la bouche des habitans de la sombre Loch-na-Gar.
On a plusieurs fois attribué la première étincelle de son génie poétique à la sévérité grandiose des scènes au milieu desquelles s'écoula son enfance; mais on pourrait se demander si jamais pareilles facultés furent l'effet d'un pareil accident. Que les charmes d'une nature pittoresque, nés principalement de notre imagination et de nos souvenirs, soient profondément sentis à un âge où l'imagination est à peine née, où les souvenirs sont rares, c'est ce qu'on concevra difficilement, tout en faisant la part d'un génie prématuré. L'éclat que le poète voit dans les aspects de la nature n'est pas autant dans les objets eux-mêmes que dans l'œil qui les contemple; et l'imagination doit entourer ses tableaux d'une sorte d'auréole avant de pouvoir leur emprunter quelque inspiration.
A la vérité, comme matériaux susceptibles d'être mis en œuvre par la faculté poétique quand elle sera développée, ces merveilleuses impressions, recueillies dès l'enfance avec toute la vivacité, conservées avec toute la puissance de souvenir qui appartient au génie, peuvent bien former l'un des plus purs et des plus précieux alimens dont il se nourrira par la suite; mais cependant la source de ce charme est dans le sentiment poétique qui existait en lui et qui s'éveille alors. C'est l'imagination seule qui, agissant sur ses souvenirs, imprégnera pour lui, dans la suite, tout le passé de poésie.
Il faut donc classer les impressions que Lord Byron reçut dans son enfance des scènes de la nature, avec les divers autres souvenirs qu'il conserva de la même période, comme de son innocence, de ses jeux, de ses espérances et de ses affections premières, tous souvenirs que le poète sait convertir à son usage, mais dont aucun ne fait le poète; pas plus que le miel (pour employer une comparaison de Byron lui-même) ne fait l'abeille qui le butine.
Quand il arrive, comme ce fut le cas en Grèce pour Lord Byron, que les mêmes accidens de nature, sur lesquels la mémoire a réfléchi son charme, se reproduisent devant les yeux, entourés de circonstances nouvelles et inspiratrices, et de tous les accessoires qu'une imagination riche et vigoureuse peut leur prêter; alors, et le passé, et le présent, tout contribue à rendre l'enchantement complet. Or, jamais cœur ne fut mieux né pour réunir ces divers sentimens que celui de Lord Byron. Dans un poème écrit un ou deux ans avant sa mort[16], il fait honneur de sa passion pour les montagnes aux impressions de son séjour dans les _highlands_; et il attribue même le plaisir que lui fit éprouver l'aspect de l'Ida et du Parnasse, bien moins aux traditions classiques qu'aux souvenirs profonds que lui fournissaient son enfance et _Lachin-y-gair_.
[Note 16: L'Ile.]
Celui dont les premiers regards se sont arrêtés sur les montagnes de l'Écosse, couronnées d'un bleu céleste, aimera à contempler toutes les cimes qui lui offriront une couleur analogue; il saluera, dans chaque mamelon, le visage connu d'un ami; à la vue d'une montagne, son ame s'épanouira, comme pour l'embrasser. Long-tems j'ai parcouru des pays qui n'étaient pas mon pays; j'ai adoré les Alpes, aimé les Apennins, révéré le Parnasse, admiré l'Ida cher à Jupiter, et l'Olympe qui s'élève majestueusement au-dessus de la mer. Mais ce n'était point le souvenir de leur gloire antique, ce n'était point la vue de leur beauté présente qui m'imposaient ces impressions profondes de respect et d'amour. Les ravissemens que l'enfant avait éprouvés survivaient à l'âge de l'enfance. Loch-na-Gar dominait avec l'Ida sur les champs de la Troade. Les souvenirs celtiques entouraient le mont Phrygien, et les eaux des cascades des _highlands_ se mêlaient à la claire fontaine de Castalie.
Dans une note jointe à ce morceau, nous le voyons faire le même anachronisme dans l'histoire de ses propres sentimens, et rapporter à son enfance elle-même cet amour des montagnes, qui n'était autre chose que le résultat du travail de son imagination se reportant au passé. «C'est, dit-il, de cette époque (celle de son séjour dans les _highlands_) que date mon amour des pays montagneux. Je n'oublierai jamais l'effet que produisit sur moi, quelques années plus tard, en Angleterre, la seule chose que j'eusse vue depuis long-tems qui ressemblât à des montagnes, quoiqu'en miniature; je veux parler des _Malvern-hills_. Lorsque je retournai à Cheltenham, je les regardais chaque soir, au coucher du soleil, avec une émotion que je ne pourrais décrire.» Son amour pour les courses solitaires et pour les excursions de toutes espèces[17], le conduisait souvent assez loin pour donner sur lui des inquiétudes sérieuses. Il lui arrivait à Aberdeen, toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion, de s'esquiver, inaperçu, de la maison. Quelquefois il se dirigeait du côté de la mer; et un jour, après de longues et pénibles recherches, on trouva le petit aventurier se débattant au milieu d'une fondrière ou mare, d'où il n'aurait pu se tirer de lui-même.
[Note 17: Cette phrase rend fort douteuse l'assurance donnée par sa gouvernante (au rapport de Thomas Moore), que Byron n'avait jamais vu que deux fois la montagne de _Lachin-y-gair_, si voisine de l'habitation de sa mère. (_N. du Tr._)]
Dans le cours de l'une de ces excursions d'été le long de la Dée, il eut l'occasion de voir les sauvages beautés des _highlands_, mieux encore que dans les environs de leur résidence à Ballatrech. Sa mère l'avait conduit sur la route romantique d'_Invercauld_, jusqu'à la petite chute d'eau appelée _la vigne de la Dée_; sa passion pour les aventures fut alors sur le point de lui coûter la vie: comme il grimpait le long d'une pente inclinée sur cette cascade, une bruyère arrêta son pied bot et il tomba. Déjà même il roulait vers le précipice, quand la gouvernante eut la force et la présence d'esprit de le retenir, et de le ravir ainsi à une mort certaine.
Il n'avait encore que huit ans: ce fut alors qu'un sentiment plus près de l'amour qu'on ne le supposerait possible dans un âge si tendre, prit, de son propre aveu, sur ses pensées, une puissance absolue, et prouva ainsi, de bonne heure, combien il était facile d'éveiller sa sensibilité sur ce point comme sur tous les autres[18]. L'objet de son attachement était Marie Duff; et les passages d'un journal, tenu par lui en 1813, montrent avec quelle fraîcheur, après un intervalle de dix-sept ans, il se rappelait toutes les circonstances de cette première passion:
[Note 18: On sait que Dante n'avait que neuf ans quand, à la _fête du Mai_, il vit pour la première fois Béatrix et en devint amoureux. Alfieri lui-même, amant précoce, considère une telle sensibilité prématurée comme le signe incontestable d'une ame née pour les beaux-arts. «_Effetti_, dit-il en décrivant ce qu'il éprouva lui-même lors de son premier amour, _che poche persone intendono, e pochissime provano: ma a quei soli pochissimi è concesso l' uscir della folla volgare in tutte le umane arti_.» Canova disait ordinairement qu'il se rappelait fort bien avoir été amoureux dès l'âge de cinq ans.]