Uvres Completes De Lord Byron Tome 09 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 28

Chapter 283,806 wordsPublic domain

Qui ne rirait si Lawrence, s'engageant à couvrir sa précieuse toile du portrait flatté du premier venu, abusait assez de son art pour que la nature effarouchée vît nos bons bourgeois prendre sous son pinceau la forme des centaures? Ou si quelque barbouilleur, par amour de l'extraordinaire, ou pour hâter la vente, s'avisait de joindre à une fille d'honneur la queue d'une sirène? Ou si le trivial Dubost (comme on l'a vu naguère), possédé de la fureur de peindre, dégradait les créatures, images de la divinité? Toute la politesse qui défend de se moquer des sots en leur présence, ne pourrait réprimer les éclats de rire de leurs amis. Crois-moi, Moschus, rien ne ressemble plus à ces tableaux que le livre qui, plus décousu que les rêves d'un malade, présente à nos regards une foule de figures incomplètes, poétiques cauchemars, qui n'ont ni pieds ni tête.

Ce qui suit est un des meilleurs morceaux écrits dans un genre plus grave:

De nos jours, les mots nouveaux sont en honneur, si on les ente adroitement sur quelque gallicisme: pourrions-nous refuser à la muse plus habile de Dryden et de Pope, ce que Chaucer et Spencer tentèrent avec succès? Si vous pouvez créer que ne le faites-vous, à l'exemple de William Pitt et de Walter-Scott, qui par le secours, l'un de ses vers, l'autre de ses poumons, ont enrichi les dialectes mal joints de notre île? Il est et il sera toujours légitime de proposer des réformes en littérature, comme au parlement.

De même que les forêts couvrent par degrés la terre de leurs feuilles, ainsi se fanent des expressions qui ont plu dans leur nouveauté. Le même destin est réservé à l'homme, et à tout ce qui se rattache à lui. Ses ouvrages, ses mots s'effacent et ne servent plus qu'à fixer une date. Quoique, à un signe des monarques, et à la voix du commerce, des fleuves impétueux deviennent de tranquilles canaux; quoique des marais desséchés et assainis soient sillonnés par la charrue et portent de jaunes moissons; quoique des ports creusés sur nos rivages protégent les vaisseaux contre les tempêtes de l'antique Océan, tout, tout doit périr. Mais, survivant au naufrage général, l'amour des lettres préserve à demi les souvenirs du passé.

Je ne cite ce qui suit qu'à cause de la note qui y est jointe:

Les premiers vers satiriques naquirent du spleen de quelque égoïste. En doutez-vous? Voyez Dryden, Pope, et le doyen de Saint-Patrick[150].

[Note 150: _Mac-Flecknoe_, la _Dunciade_ et toutes les ballades satiriques de Swift. Quels que soient leurs autres ouvrages, ceux-ci furent le résultat de sentimens personnels et de récriminations violentes contre d'indignes rivaux; et quoique le mérite littéraire de ces satires fasse honneur aux talens poétiques des auteurs, leur virulence déshonore certainement leur caractère.]

Les vers blancs, aujourd'hui, par un commun accord, sont presque inséparables de la tragédie. Quoique les fureurs d'Almanzor s'exprimassent en vers rimés, au tems de Dryden, nous ne voyons pas les héros des pièces nouvelles en affubler leurs emportemens; et la modeste comédie, abandonnant tout-à-fait les vers, nous offre en humble prose ses gentillesses et ses quolibets. Ce n'est pas que nos Beaumont et nos _ben_ aient plus mauvaise grâce, ou perdent rien de leur mérite, pour avoir composé en vers; mais c'est ainsi que Thalie aime à se montrer. Pauvre fille! que l'on siffle quelques vingt fois par an.

On trouve dans les vers suivans, sur Milton, plus de poésie que dans aucun autre passage de la paraphrase:

Ô muse! s'écrie-t-il, réveille de plus sublimes accords! Et, s'il vous plaît, que pensez-vous voir éclore de son cerveau enflammé? En un clin d'œil, il tombe aussi bas que Southey dont les montagnes épiques ne manquent jamais d'accoucher d'une souris! Ce n'était pas ainsi que jadis votre puissant devancier tirait de doux accens de sa lyre inimitable: d'une voix mélodieuse comme les soupirs de la harpe éolienne, il nous parle de la première désobéissance de l'homme et du fruit défendu; mais à mesure que son sujet s'élève, son chant fait retentir les échos de la terre et des cieux.

On pourra remarquer quelques traits piquans dans les esquisses suivantes:

Enfin il touche à l'adolescence! On ne le forcera plus à gémir sur les vers diaboliques[151] de Virgile, et sur ceux qu'on lui donne à faire. Les prières l'ennuient, la lecture est trop sérieuse; il vole de T...ll à Fordham (malheureux T...ll, condamné à d'éternels soucis par les apprentis boxeurs et les ours). Que peuvent des tuteurs, des devoirs, des convenances, en présence d'une meute, de chevaux de chasse et de la plaine de Newmarket? Rude avec ses aînés, hautain avec ses égaux, poli envers des escrocs, prodigue de richesses........... persiflé, pillé, dupé, il passe le tems de ses cours sans rien faire; évite peut-être l'expulsion, et se retire M. A. (Maître-ès-arts)! Et l'on proclame sa nouvelle dignité dans les clubs et les tripots, dont nul habitué n'arriva jamais plus haut.

[Note 151: Harvey, qui fit connaître la circulation du sang, avait coutume, dans ses transports d'admiration, de jeter loin de lui son _Virgile_, en disant que le livre avait un diable familier. Un personnage tel que celui que je décris, jetterait probablement aussi le livre; mais il désirerait plutôt que le diable s'en emparât, non pas en haine du poète, mais par une horreur bien fondée des hexamètres. Car, vraiment, la fastidieuse étude des _longues_ et des _brèves_ suffit pour qu'un homme prenne la poésie en aversion pendant sa vie entière; et peut-être en cela n'est-ce pas un désavantage.]

Lancé dans le monde, et devenu moins ardent, il singe l'égoïste prudence de son père; prend une femme, pour sa dot; choisit ses amis pour leur rang; achète des terres, et se vante d'être trop prudent pour se fier à la banque. Il prend place au sénat; procrée un héritier, et l'envoie à Harrow, car il y fut lui-même. Muet, quoi qu'il vote, à moins qu'il ne joigne sa voix aux acclamations favorables au ministère; s'il parle de son fils: C'est un compère adroit, qu'il espère bien voir un jour arriver à la pairie!

La vieillesse s'avance; l'âge paralyse ses membres; il quitte la scène, ou la scène le quitte; il entasse des richesses; s'afflige à chaque penny qu'il faut dépenser, et l'avarice s'empare de toutes les pensées qui ne sont pas à l'ambition. Il compte les cent pour cent, et sourit; ou vainement s'irrite, en considérant ses trésors entamés pour payer les dettes du jeune Hopeful; il pèse bien et sagement ce qu'il faut acheter ou vendre; habile à tout faire, excepté à mourir! grondeur, morose, radoteur difficile à contenter, louant tous les tems, excepté le présent; infirme, querelleur, délaissé et presque oublié, il meurt sans qu'on le pleure; on l'enterre; qu'il pourrisse!

Plus loin, parlant de l'opéra, voilà comment il s'exprime:

Là se rend l'alerte boutiquier, dont l'oreille est mise à la torture par l'orchestre qu'il veut entendre pour son argent. Une fausse honte, et non la sympathie, l'empêche seule de ronfler; ses angoisses redoublent quand il croit du bon ton de crier: Encore! Écrasé par la foule dans Fop's alley, coudoyé par les élégans, gêné par son chapeau, tremblant pour ses orteils, sa soirée est un combat, et il ne goûte quelque repos que quand enfin le rideau tombe, et lui donne un peu de relâche qui l'enchante. Devinez-vous pourquoi il se résigne à souffrir tout cela et plus encore? C'est qu'il lui en coûte cher, et qu'il est forcé de se parer!

Les derniers vers du passage suivant retracent plaisamment ce mélange de gaîté et d'amertume qui, parfois, animait la conversation de l'auteur. À tel point même, que ceux qui l'ont connu pourraient presque s'imaginer qu'ils l'entendent parler:

Mais rien n'est sans défaut, et chacun sait que les violons et les harpes perdent souvent le ton, et que les meilleurs chanteurs, au moment où ils voudraient réunir tous leurs moyens, ne font entendre que des accens criards; les chiens perdent la trace du gibier, la pierre refuse l'étincelle, et les fusils à deux coups (que le diable les emporte!) manquent le but[152]!

[Note 152: Comme M. Pope a pris la liberté d'envoyer Homère à tous les diables, malgré tout ce qu'il lui devait, quand il a dit: «Et Homère (que le diable l'emporte, etc.)» Il est présumable que, par licence poétique, on peut en faire autant, en vers, de tout homme et de toute chose; et en cas d'accident, je désire qu'on me permette de me prévaloir de cet illustre précédent.]

Un dernier passage, avec la note plaisante qui y est jointe, complétera le nombre des morceaux que je veux citer comme les meilleurs.

Est-ce assez? Non: écrivez donc et imprimez bien vite. Si le dernier arrivé est dévolu à Satan, qui voudrait arriver le dernier? Ils assiégent les presses, ils publient en toute hâte, ils escaladent le comptoir et quittent leurs échoppes: de belles demoiselles de province, des hommes de haut renom, quoi donc! des baronnets même, ont noirci d'encre leur main guerrière. La pauvreté ne les arrête pas; c'est Pollion qui nous joua ce tour; de son tems Phébus commença à trouver crédit chez les banquiers. Ce ne sont pas seulement les vivans; les morts même nous débitent leurs sottises aussi couramment que jadis chantait la tête d'Orphée! Sifflés de leur vivant, ils obtiennent un succès posthume; tirés de la poussière où ils étaient ensevelis quand ils vivaient. Les revues réveillent le souvenir de leurs épidémiques délits, de ces livres témoins muets du martyre auquel les condamne la rage de rimer: Hélas! Que de chagrins va nous causer tel barbouilleur que citèrent souvent le _Morning Post_ et le _Monthly Magazine_! dans ces recueils sont ensevelis ses premiers chefs-d'œuvre; mais bientôt la presse gémit, et il en sort un épais in-quarto! Laissez donc, vous qui êtes sages, laissez les succès mendiés de la lyre aux baronnets ou aux lords possédés du démon des vers, ou à ces crépins de village, ménestrels jumeaux ivres de poétique bière! Prêtez l'oreille à ces accords d'une mélodie narcotique: ce sont les savetiers lauréats qui chantent les louanges de Capel Lofft[153].

[Note 153: Ce gentleman bien intentionné a gâté quelques excellens cordonniers, et contribué à la ruine poétique de plus d'un pauvre industrieux. Nathaniel Bloomfield et son frère Bobby ont mis tout le Sommersetshire en train de chanter; et cette maladie ne s'est pas bornée à envahir un seul comté. Pratt aussi, qui fut jadis plus sage, a été atteint de la contagion du patronage, et a attiré dans le piége de la poésie un pauvre diable nommé Blackett; mais il mourut pendant l'opération, laissant au dépourvu un enfant et deux volumes de fragmens. La petite fille, si elle n'a pas d'inclinations poétiques et ne se transforme pas en Sapho cordonnière, s'en tirera peut-être; mais les tragédies sont aussi rachitiques que si elles étaient la progéniture d'un comte ou de quelque coureur de prix académiques. Les patrons du pauvre homme sont certainement responsables de sa fin tragique, et ce devrait être un délit punissable par les lois. Mais c'est là ce qu'ils ont fait de moins coupable; car, par un raffinement de barbarie, ils ont couvert le défunt d'un ridicule posthume, en imprimant ce qu'il aurait eu le bon sens de ne jamais faire imprimer lui-même. Certes, ces remueurs de débris sont punissables par le statut contre _les hommes de la résurrection_. Quelle différence y a-t-il, en effet, entre exposer un pauvre idiot, après sa mort, dans un amphithéâtre de chirurgie, et l'étaler dans une boutique de libraire? Est-il plus mal d'exhumer ses os que ses bévues? Ne vaut-il pas mieux attacher son corps au gibet, sur une bruyère, que d'emprisonner son ame dans un in-octavo? «Nous savons ce que nous sommes, mais nous ignorons ce que nous pouvons devenir;» et il faut espérer que nous ne saurons jamais si un homme qui a traversé la vie avec une sorte d'éclat, est destiné à n'être qu'un charlatan de l'autre côté du Styx, et à devenir, comme le pauvre Joe Blackett, le plastron des railleries du purgatoire. Le prétexte de cette publication est d'assurer un sort à l'enfant. Mais aucun des amis et des tentateurs de ce _sutor ultrà crepidam_ ne pouvait-il donc faire une bonne action sans enferrer Pratt dans une biographie, et lui faire encore diviser sa dédicace en tant de minces portions? À la duchesse une telle; la très-honorable celle-ci, et mistress et miss celle-là; ces volumes sont, etc., etc. Eh mais, c'est distribuer «le doux lait de la dédicace» par petits verres. Il n'y en a qu'une chopine, et il le partage entre douze personnes. Ah! Pratt, n'avais-tu donc pas quelques éloges en réserve? As-tu pu croire que six familles de distinction se contenteraient de si peu? Il y a un enfant, un livre et une dédicace: que n'envoies-tu la petite fille à la duchesse, les volumes à l'épicier, et la dédicace à tous les diables?]

Ces extraits choisis, qui comprennent un peu plus du huitième du poème entier, suffiront pour donner au lecteur une idée du reste, dont la plus grande partie est fort inférieure, et descend parfois au niveau de la versification la plus triviale.

Quand on examine la destinée des hommes, il est assez curieux d'observer combien de fois un premier pas a décidé du sort de toute la vie. Si Lord Byron, à cette époque, eût persisté dans son premier projet de publier ce poème au lieu de _Childe Harold_, il est plus que probable que le monde aurait compté un grand poète de moins[154]. La paraphrase, qui est à tous égards si inférieure à sa première satire, et qui tombe même, en quelques endroits, au-dessous de ce qu'ont écrit les versificateurs du dernier rang, n'aurait pu manquer d'éprouver une chute complète. Ses premiers adversaires auraient repris tous leurs avantages; et dans l'amertume de sa mortification, il aurait peut-être jeté _Childe Harold_ au feu; ou s'il eût retrouvé assez de courage pour publier ce poème, son succès même, quoique suffisant pour le réhabiliter aux yeux du public et aux siens, n'aurait jamais excité cette explosion d'enthousiasme, cette subite manifestation de l'admiration générale, qui l'accueillirent lorsqu'il apparut au monde avec toute l'illusion de son retour récent de la terre natale de la poésie, et au milieu desquelles il marcha d'un pas ferme et sûr à de nouveaux triomphes, dont le dernier était toujours le plus éclatant.

[Note 154: Le passage suivant de son journal montrera qu'il attribuait lui-même tout à la fortune: «Comme Sylla, j'ai toujours cru que tout dépendait de la fortune, et rien de nous-mêmes. Je ne me rappelle ni une pensée ni une action dignes de mon approbation ou de celle d'autrui, que je ne doive attribuer à la bonne déesse fortune.»]

Le jugement plus sûr de ses amis détourna heureusement ce danger, et il consentit enfin à la publication immédiate de _Childe Harold_; mais il ne cessa pas d'exprimer des doutes sur son mérite, et son inquiétude sur l'accueil qu'on lui ferait dans le monde.

«Je fis tout mon possible, dit son conseiller, pour relever cet ouvrage dans son opinion, et j'y réussis; mais il variait beaucoup dans ses idées à cet égard, et il ne fut satisfait que lorsque le monde eut enfin prononcé sur son mérite. Il me répétait sans cesse que j'allais le jeter dans de grands embarras avec ses anciens ennemis; que la _Revue d'Édimbourg_ saisirait avec joie l'occasion de l'humilier; qu'il ne voulait pas que son nom parût. Je le priai d'abandonner tout à ma direction, et que je répondais que ce poème imposerait silence à tous ses ennemis.»

La question de la publication étant alors décidée, il s'éleva quelques doutes et quelques difficultés relativement à l'éditeur. Quoique Lord Byron eût confié à Cawthorn ses _Imitations d'Horace_, qu'il regardait comme son plus beau titre, il paraît qu'il ne le trouva pas assez haut placé dans sa profession pour assurer le succès ou la vogue à l'ouvrage dont les chances lui semblaient plus incertaines. Il n'avait pas oublié que MM. Longman avaient autrefois refusé de publier ses _Bardes anglais_, et il exigea positivement de M. Dallas qu'il n'offrît pas le manuscrit à cette maison. On s'adressa d'abord à M. Miller, d'Albemarle-Street; mais, effrayé de la sévérité avec laquelle lord Elgin était traité dans ce poème, M. Miller, qui était l'éditeur et le libraire de ce seigneur, refusa de s'en charger. Le poète était si soigneux de sa réputation, que cette circonstance, quelque insignifiante qu'elle fût, commença à réveiller ses premières terreurs; et s'il se fût présenté de nouvelles difficultés, il ne faut pas douter qu'il ne fût revenu à son ancien projet. Mais on ne tarda pas à trouver une personne qui tint à honneur d'entreprendre cette publication. M. Murray, qui demeurait alors dans Fleet-Street, ayant, quelque tems auparavant, exprimé le désir d'être autorisé à faire paraître quelque production de Lord Byron, ce fut à lui que M. Dallas confia le manuscrit de _Childe Harold_. Ainsi commencèrent entre ce gentleman et le poète des relations qui durèrent, à quelques interruptions près, aussi long-tems que la vie de l'un, et devinrent pour l'autre une source abondante d'honneur et de richesse.

Au milieu des occupations que lui donnaient ses projets littéraires et quelques affaires litigieuses à terminer avec ses agens, Lord Byron fut soudain rappelé à Newstead par la nouvelle d'un événement qui semble l'avoir affligé beaucoup plus qu'on ne pouvait s'y attendre d'après l'état des choses. Mrs. Byron, dont l'embonpoint excessif menaçait toujours de rendre les maladies dangereuses, s'était trouvée indisposée depuis quelques jours, mais sans que sa position fût alarmante, et il ne paraît pas que son état fût capable d'inspirer des craintes quand il lui avait écrit le billet suivant:

Hôtel Reddish, Londres, 23 juillet 1811.

CHÈRE MADAME,

«M. H... me retient seul encore pour signer quelques baux, et j'aurai soin de vous prévenir de mon départ. C'est bien malgré moi que je reste ici. Je vous ferai une courte visite en me dirigeant vers le Lancashire pour l'affaire de Rochdale. Vous me donnerez votre avis..., etc.

»_P. S._ Je vous prie de considérer Newstead comme votre maison, et non la mienne, et de ne regarder mon passage que comme une simple visite.»

Quand il était parti pour ses voyages, elle avait conçu une sorte d'idée superstitieuse qu'elle ne le reverrait plus; et lorsqu'il revint sain et sauf, et qu'il lui écrivit pour la prévenir qu'il se rendrait bientôt près d'elle, à Newstead, elle dit à sa femme de chambre: «Si j'allais mourir avant l'arrivée de Byron, comme ce serait étrange!» Et ce fut réellement ce qui arriva. À la fin de juillet sa maladie devint plus menaçante; et sa vie, dit-on, se termina d'une manière tristement caractéristique, s'il est vrai que ce fut un accès de colère excité par la lecture d'un mémoire du tapissier, qui causa sa mort. Lord Byron, comme cela devait être, fut promptement informé de l'attaque. Mais, malgré son départ précipité, il arriva trop tard; elle avait rendu le dernier soupir.

Il écrivit la lettre suivante sur la route:

LETTRE LV.

AU DOCTEUR PIGOT.

Newport-Pagnell, 2 août 1811.

MON CHER DOCTEUR,

«Ma pauvre mère est morte hier! et je suis parti de Londres pour aller accompagner ce qui reste d'elle, à la sépulture de famille. J'ai appris sa maladie un jour, et sa mort le lendemain. Grâce à Dieu, ses derniers momens ont été fort tranquilles. On m'assure qu'elle a peu souffert, et qu'elle ne connaissait pas le danger de sa position. Je reconnais aujourd'hui toute la vérité de l'observation de M. Gray: «Que nous ne pouvons avoir qu'une mère.» Qu'elle repose en paix! J'ai à vous remercier de vos témoignages d'intérêt; et comme dans six semaines je dois aller dans le Lancashire pour affaires, je pousserai jusqu'à Liverpool et Chester; du moins je tâcherai.

»Si cela peut vous être agréable, je vous dirai qu'au mois de novembre prochain l'éditeur du _Fouet_ (_the Scourge_) sera jugé pour deux libelles différens sur feu Mrs. Byron et moi-même, la mort de ma mère ne changeant rien à la chose. Comme il est coupable d'une violation de privilége, dans une insertion aussi sotte que mal fondée, il sera poursuivi avec la dernière rigueur.

»Je vous donne ce détail, parce que je sais que vous vous intéressez à l'affaire, laquelle est maintenant entre les mains du procureur-général.

»Je resterai la plus grande partie de ce mois à Newstead, où je serais charmé de recevoir de vos nouvelles, d'autant plus que j'en ai été privé pendant les deux années qu'a duré mon voyage d'Orient.

»Je suis, mon cher Pigot, etc.»

BYRON.

Le lecteur aura sans doute remarqué que le ton général de la correspondance du noble poète avec sa mère est celui d'un fils qui accomplit strictement et consciencieusement ce qu'il regarde comme son devoir, mais sans aucun mélange de cordialité ou d'affection. Le titre même de _madame_ qu'il lui donne presque toujours, auquel il ne substitue que rarement le nom plus doux de _mère_, est en lui-même une preuve suffisante de la nature des sentimens qu'il avait pour elle. Qu'ils aient été tels, l'on ne peut ni s'en étonner, ni l'en blâmer; mais que, malgré le malheureux caractère de sa mère, qui lui aliénait son cœur, il ait continué à consulter ses désirs, à s'occuper de son bien-être, comme on le voit non-seulement dans ses lettres, mais encore dans le soin qu'il avait pris de disposer le domaine de Newstead pour son usage presque exclusif, c'est ce qui lui fait singulièrement honneur, et ce qui devient même plus méritoire, car l'affection nous fait un plaisir personnel des soins que nous prodiguons à ceux qui en sont l'objet.

Mais, quoique sa mère fut ainsi devenue, de son vivant, presque étrangère à son cœur, la mort lui rendit la place qu'elle devait naturellement y occuper. Soit par un retour de sa première tendresse; soit par la puissance du tombeau, qui fait oublier tant de choses! soit par la perspective du vide qu'elle allait laisser dans sa vie, il est certain qu'il sentit amèrement sa mort, si ce n'est profondément. La nuit qui suivit son arrivée à Newstead, la garde de Mrs. Byron, passant devant la porte de la chambre où reposait le cadavre de cette dame, entendit un bruit comme de quelqu'un qui soupirait péniblement, et, en entrant, fut fort étonnée de trouver Lord Byron près du lit, assis dans une obscurité profonde. Comme elle lui représentait la faiblesse qu'il y avait à s'abandonner ainsi à la douleur, il fondit en larmes, et s'écria: «Ho! Mrs. By, je n'avais qu'une amie dans le monde, et elle est morte!»

Tandis qu'il renfermait ainsi dans le silence et dans l'obscurité ses pensées réelles, il y avait dans d'autres parties de sa conduite plus exposées aux regards un degré de singularité et d'indécorum qui, aux yeux d'observateurs superficiels, devait faire révoquer en doute la sensibilité de son naturel. Le matin des funérailles, après avoir refusé d'accompagner lui-même le corps, il se tint debout à la porte de l'Abbaye jusqu'à ce que tout le cortége fut passé; alors, se tournant vers le jeune Rushton, il lui ordonna d'aller chercher des gants à boxer, et se mit à s'exercer avec cet enfant, comme à son ordinaire. Il fut silencieux et distrait pendant tout le tems; et comme par un effort pour se soustraire aux pensées qui l'agitaient, Rushton crut s'apercevoir qu'il mettait une violence inaccoutumée dans les coups qu'il lui portait. Mais à la fin, l'effort devenant trop grand pour lui, il jeta précipitamment les gants, et se retira dans sa chambre.