Uvres Completes De Lord Byron Tome 09 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 27

Chapter 273,711 wordsPublic domain

Alfieri, avant que son génie ne se fût complètement développé, ainsi qu'il nous le dit, avait l'habitude de passer des heures dans une sorte d'état de rêverie, à contempler l'Océan: «Après le spectacle, un de mes amusemens à Marseille était de me baigner presque tous les soirs dans la mer. J'avais trouvé un petit endroit fort agréable, sur une langue de terre placée à droite hors du port; où, en m'asseyant sur le sable, le dos appuyé contre un petit rocher qui empêchait qu'on ne pût me voir du côté de la terre, je n'avais plus devant moi que le ciel et la mer. Entre ces deux immensités, qu'embellissaient les rayons d'un soleil couchant, je passai, en rêvant, des heures délicieuses; et là, je serais devenu poète, si j'avais su écrire dans une langue quelconque.»]

S'il n'eût pas été livré à ces doutes et à cette défiance qui entourent les premiers pas du génie, les sentimens qu'il devait éprouver et ses découvertes dans un nouveau domaine d'intelligence, auraient dû convertir les heures solitaires du jeune voyageur en un rêve de bonheur. Mais on verra que dans ces momens même, il se défiait de sa propre force, et qu'il ne se doutait nullement de la hauteur à laquelle s'élèverait l'esprit qu'il évoquait alors. Il devint tellement épris de ces rêveries solitaires, que la société même de son compagnon de voyage, malgré la sympathie de ses goûts avec les siens, devint pour lui une chaîne et un fardeau; et ce ne fut que lorsqu'il se trouva seul, sur le rivage d'une petite île de la mer Égée, que son génie respira librement. Si l'on voulait une preuve plus forte de sa passion profonde pour l'isolement, nous la trouverions, quelques années après, dans ses propres écrits, lorsqu'il avoue que, dans la compagnie de la femme qu'il aima le plus, il se surprit souvent soupirant après la solitude.

Ce ne fut pas seulement en lui procurant la retraite dont il avait besoin pour faire éclore dans le silence ses facultés admirables, que les voyages contribuèrent puissamment à la formation de son caractère poétique; dès son enfance même, il avait contemplé l'Orient avec des yeux romanesques. La lecture qu'il fit, avant l'âge de dix ans, de l'histoire des Turcs, par Rycaut, avait pris un fort ascendant sur son esprit, et il avait lu avec avidité tous les livres sur l'Orient qu'il avait pu rencontrer[145].

[Note 145: Quelques mois avant sa mort, dans une conversation avec Mavrocordato, à Missolonghi, Lord Byron dit: «L'histoire turque fut un des premiers livres qui procura du plaisir à ma jeunesse; et je pense que cette lecture eut beaucoup d'influence sur les désirs que j'eus ensuite de visiter le Levant, et donna peut-être à ma poésie cette teinte orientale que l'on y remarque.»

(_Récit du comte Gamba_.)

Dans la dernière édition de l'ouvrage du docteur Israeli, sur le _caractère littéraire_, on trouve quelques notes marginales assez curieuses, écrites par Lord Byron dans un exemplaire de cet ouvrage qui lui appartenait. Parmi ces notes est l'énumération suivante des écrivains qui, outre Rycaut, avaient attiré son attention sur l'Orient de si bonne heure.

«Knolles, Cantemir, de Tott, lady M.W. Montague, la traduction d'Hawkin de l'_Histoire des Turcs_ par Mignot, les _Mille et Une Nuits_, tous les voyages, toutes les histoires, tous les livres sur l'Orient que je pouvais trouver, je les avais lus, ainsi que Rycaut, avant l'âge de dix ans. Je pense que je lus les _Mille et Une Nuits_ en premier lieu; après cela je préférai le récit des combats de mer, le roman de _Don Quichotte_ et ceux de Smollett, particulièrement _Roderic Random_, et j'étais passionné pour l'histoire romaine. Lorsque j'étais enfant, je ne pus jamais lire sans dégoût un livre de poésie.»]

Il s'ensuit qu'en visitant ces contrées il ne fit que réaliser les rêves de sa jeunesse, et ce retour de ses pensées vers ce tems d'innocence donna à leur cours une fraîcheur et une pureté dont elles avaient manqué depuis long-tems. Sans le charme de ces souvenirs, l'attrait de la nouveauté était la moindre chose que lui présentaient les scènes nouvelles à travers lesquelles il passait. De doux souvenirs du passé, et peu d'hommes les ont retenus aussi vivement, se mêlaient aux impressions des objets présens à ses yeux; et comme, dans les montagnes d'Écosse, il avait souvent traversé, en imagination, les pays musulmans, ainsi la même faculté le transportait des montagnes sauvages de l'Albanie à celles de Monroy.

Tandis qu'il trouvait à chaque pas des inspirations poétiques, il y avait aussi dans ce prompt changement de place et de scène, dans cette diversité d'hommes et d'usages qui l'entouraient, dans l'espérance continuelle d'aventures nouvelles, et d'entreprises extraordinaires, une succession et une variété d'_excitation_ toujours renouvelée, qui mettaient non-seulement en action, mais rendaient plus vigoureuse toute l'énergie de son caractère. Ainsi qu'il décrit lui-même sa manière de vivre, c'était aujourd'hui dans un palais, demain dans une étable; un jour avec le pacha, l'autre avec le berger. C'est ainsi qu'il trouva toujours à exercer son esprit observateur, et que les impressions se multiplièrent sur son imagination. Déjà initié à quelques-unes des privations et des peines de la vie, pouvant juger par-là des rigueurs de l'adversité, il apprit à agrandir le cercle de ses sympathies, plus qu'il n'est ordinaire dans le rang élevé auquel il appartenait, et il s'habitua à cette trempe vigoureuse et mâle de pensée qui est si profondément gravée dans tous ses écrits. Nous ne devons pas oublier, au nombre de ces salutaires effets de ses voyages, les nobles inspirations du danger qu'il éprouva plus d'une fois, ayant été placé, tant sur terre que sur mer, dans des situations bien calculées pour éveiller ces sentimens d'énergie que des périls envisagés de sang-froid ne manquent jamais de faire naître.

Le vif intérêt, qu'en dépit de sa philosophie apparente à cet égard, dans _Childe Harold_, il prenait à tout ce qui se rattache à la vie militaire, trouva des occasions fréquentes de satisfaction, non-seulement à bord des vaisseaux de guerre anglais sur lesquels il s'embarqua, mais aussi dans ses divers rapports avec les soldats du pays. À Salora, place isolée sur le golfe d'Arta, il passa une fois deux ou trois jours logé dans une misérable baraque. Pendant tout ce tems il vécut familièrement avec les soldats. Ces guerriers farouches, que l'on pourrait presque appeler des brigands, assis autour du jeune poète, et examinant avec une sauvage admiration son fusil de Manton[146] et son épée anglaise, présentaient chaque soir une scène curieuse dont le tableau pourrait offrir un contraste, malheureusement trop affligeant, avec ce qui se passa quand le poète, devenu l'un de leurs capitaines, mourut sur cette même terre avec des Souliotes pour gardes et la Grèce entière pour cortége de deuil.

[Note 146: «Il plut beaucoup le jour suivant, et nous passâmes encore cette soirée avec nos soldats. Leur capitaine, Elmas, essaya un beau fusil de Manton[146a], appartenant à mon ami; et comme il touchait le but à chaque coup, il y prit grand plaisir: _Hobhouse's Journey_, etc.»]

[Note 146a: Nom d'un arquebusier.]

Il est vrai qu'au milieu des émotions réveillées par cette variété d'objets, son esprit était toujours plongé dans cette mélancolie qu'il avait apportée de son pays natal. Il fit sur M. Adair et sur M. Bruce, comme je l'ai déjà dit, l'effet d'un homme en proie à un profond abattement; et ce fut aussi l'opinion du colonel Leake, qui, à cette époque, était notre résident à Joannina[147]. Mais cette mélancolie même, malgré son opiniâtreté, dut certainement parvenir, sous l'influence énergique et salutaire de sa vie errante, à un degré d'élévation qu'elle n'aurait jamais pu atteindre au milieu des contrariétés qui l'obligeaient à se replier sur elle-même. S'il n'eût pas voyagé, peut-être serait-il devenu un satirique grondeur; mais à mesure que ses yeux embrassaient un plus vaste horizon, tous les sentimens de son cœur se développèrent dans la même proportion; et cette tristesse innée, en se combinant avec les effusions de son génie, devint une des principales causes de leur énergie et de leur grandeur. Quelle pensée sublime, en effet, s'éleva jamais dans l'ame, sans que la mélancolie, quoique ignorée peut-être, y ait eu quelque part?

[Note 147: Il faut se rappeler que ces deux personnes le virent le plus souvent dans des circonstances où l'étiquette des présentations devait, par suite de sa froide réserve, porter au plus haut degré la tristesse de ses pensées. Son compagnon de voyage parle de lui bien différemment. Dans le récit d'une courte excursion à Négrepont, M. Hobhouse, qui ne put l'y accompagner, exprime avec force le vide que lui fait éprouver l'absence d'un ami qui joignait à la vivacité d'observation et à des remarques piquantes, cette bonne humeur communicative, qui réveille l'attention au milieu des fatigues et rend les dangers moins terribles. Lord Byron, dans quelques vers des imitations d'Horace, adressés évidemment à M. Hobhouse, se rend la même justice, en ce qui regarde sa sociabilité, mais il donne une idée plus nette de la tournure d'esprit qui en était la source:

«Cher Moschus, avec toi j'espère encore passer de longues heures, riant de la folie des hommes, si nous ne pouvons sourire à leurs traits d'esprit. Oui, je veux, ami, quitter pour toi ma cellule de cynique, et adopter la devise de Swift: Vivent les badinages! etc.»]

Les lettres qu'il écrivit pendant la traversée, à son retour en Angleterre, nous ont appris combien alors les dispositions de son ame étaient loin d'être gaies et ses espérances d'être flatteuses; sans contredit, eût-il été doué de la plus grande confiance, les contrariétés qui l'attendaient dans sa patrie étaient bien suffisantes pour attrister ses prévisions et comprimer son élasticité d'esprit. «Être heureux chez soi, dit Johnson, c'est là en définitive, le but de toute ambition, la fin où tendent nos travaux et nos entreprises.» Mais Lord Byron n'avait pas de _chez soi_, rien du moins qui méritât ce nom si séduisant. Ce bonheur de faire partie d'une famille bien unie dont les prières l'auraient suivi dans ses voyages, dont l'attention aurait avidement écouté ses récits à son retour, il ne le connut jamais, quoique la nature lui eût donné un cœur digne de l'apprécier. Privé de tout ce qui soutient et encourage, il eut à lutter contre tout ce qui désole et humilie. À l'horreur d'un intérieur sans affections vint se joindre le fardeau d'une position sociale sans ressources suffisantes, et il éprouva ainsi tous les embarras de la vie domestique, sans jouir des charmes qui les compensent. Pendant son absence, on avait laissé tomber ses affaires dans une confusion plus grande encore, que leur tendance naturelle ne donnait lieu de le craindre. On avait, l'année précédente, exécuté une saisie à Newstead, pour une somme de quinze cents liv. st., due à MM. Brothers, tapissiers, et nous croyons devoir rapporter un trait du vieux Joë Murray dans cette circonstance. C'était un terrible crève-cœur pour ce vieux et fidèle serviteur, jaloux de l'antique honneur des Byron, de voir l'annonce de la vente placardée sur la porte de l'abbaye. Mais redoutant assez la loi pour ne pas arracher l'affiche, il se décida, pour s'en dédommager, à la couvrir d'une large feuille de papier brun qu'il colla par dessus.

Malgré la résolution, si récemment exprimée par Lord Byron, d'abandonner pour jamais le métier d'auteur, et de laisser à d'autres _tout l'empire Castalien_, nous le trouvons, à peine débarqué en Angleterre, très-activement occupé de préparer la publication de quelques-uns des poèmes qu'il avait composés dans ses voyages. Il y mettait même tant d'empressement qu'il avait déjà, dans une lettre écrite en mer, annoncé à M. Dallas, qu'on pourrait de suite les mettre sous presse. Je vais placer ici sous les yeux du lecteur les parties les plus essentielles de cette lettre qui, d'après sa date, aurait dû précéder quelques-unes de celles que nous avons déjà données.

LETTRE LIV.

À M. DALLAS.

À bord de la frégate _la Volage_, 28 juin 1811.

«Après une absence de deux ans (jour pour jour, le 2 de juillet, avant lequel nous n'arriverons pas à Portsmouth), me voilà revenant en Angleterre...

»J'y reviens avec peu d'espoir de bonheur domestique, et une constitution un peu ébranlée par une ou deux atteintes fort vives de fièvre; mais avec une ame qui n'est point abattue. Mes affaires, à ce qu'il paraît, sont terriblement embrouillées, et je vais avoir d'interminables difficultés à régler avec les gens de loi, les charbonniers, les fermiers et les créanciers. Or, pour un homme qui redoute les embarras, autant qu'il redoute un évêque, c'est un sérieux sujet d'inquiétude.

»Ma satire, à ce que je crois, est à sa quatrième édition; ce n'est pas un succès tout-à-fait médiocre; il n'a cependant rien d'exagéré pour une production qui, en raison du sujet qu'elle traite, ne peut intéresser long-tems, et doit, par conséquent, avoir un succès immédiat, où n'en avoir aucun. Aujourd'hui que je pense et agis avec plus de modération, je regrette de l'avoir écrite, quoiqu'il soit probable que je la trouverai oubliée par tout le monde, moins ceux qu'elle a offensés.

»Votre protégé et celui de Pratt, le cordonnier Blackett est donc mort, malgré ses vers! Cette mort est probablement une de celles qui sauvent un homme de la damnation. C'est parmi vous que le pauvre diable s'est perdu. Sans ses patrons, il serait peut-être aujourd'hui en fort bonne posture, faisant des souliers, non des vers; mais vous avez voulu en faire un immortel, coûte que coûte. Je dis cela dans la supposition que ce sont la poésie, le patronage et les liqueurs fortes qui l'ont tué. Si vous êtes à Londres au commencement ou vers le commencement de juillet, vous me trouverez à l'hôtel Dorant, Albemarle-Street, où je serai charmé de vous voir. J'ai une imitation de l'art poétique d'Horace, que Cawthorn pourra imprimer de suite; mais que cela ne vous effraie pas, je n'ai pas l'intention de vous en fatiguer. Vous savez bien que je ne lis jamais mes vers aux personnes qui me viennent voir. Je partirai de Londres après un séjour fort court, pour me rendre dans le Nottinghamshire et de là à Rochdale.

»Votre, etc.»

Dès que Lord Byron fut arrivé à Londres, M. Dallas se rendit près de lui. «Le 15 juillet, dit ce gentleman, j'eus le plaisir de lui serrer la main, à l'hôtel Reddish, Saint-James's-Street: je trouvai que son aspect démentait ce qu'il m'avait dit de sa santé, et son air n'annonçait ni mélancolie, ni mécontentement d'être de retour. Il m'entretint, avec beaucoup de feu, de ses voyages; mais il m'assura qu'il n'avait jamais eu l'idée de les écrire. Il me dit qu'à son avis la satire était son fort; qu'il s'en tenait à ce genre, et qu'il avait composé pendant ses divers séjours une paraphrase de l'art poétique d'Horace, qui serait un excellent supplément aux _Bardes anglais et critiques écossais_. Il semblait espérer que sa réputation s'en accroîtrait, et j'entrepris d'en surveiller la publication, comme je l'avais fait pour la satire. J'avais mal choisi l'instant de ma visite, et nous eûmes à peine le tems de nous entretenir sans être interrompus. Il m'engagea donc à venir le lendemain déjeûner avec lui.»

Dans l'intervalle, M. Dallas parcourut cette paraphrase que Lord Byron lui avait permis d'emporter dans ce dessein, et son _désappointement_, comme il le dit lui-même, fut cruel, en découvrant qu'un voyage de deux ans dans les contrées inspiratrices de l'Orient, n'avait pas produit plus de richesses poétiques. À leur rendez-vous du lendemain, quoiqu'il s'abstînt de déprécier cet ouvrage, il ne put s'empêcher, comme il nous l'apprend lui-même, d'exprimer à son noble ami quelque surprise de ce qu'il n'avait composé rien de plus pendant son absence. «Alors, continue-t-il, Lord Byron me dit qu'il avait en diverses occasions écrit de courts poèmes, outre une grande quantité de stances, du rhythme de Spencer, relatives aux pays qu'il avait parcourus. «Mais, dit-il, elles ne sont pas dignes de votre attention; vous pouvez cependant les emporter toutes, si cela vous fait plaisir.» C'est ainsi que j'obtins le pélerinage de _Childe Harold_: il le tira d'un coffret avec beaucoup d'autres poésies. Il me dit qu'elles n'avaient été lues que par une seule personne qui y avait trouvé peu de choses à louer et beaucoup à critiquer; que c'était son avis, et qu'il était sûr que ce serait aussi le mien; que néanmoins, quoi qu'il en fût, elles étaient bien à mon service; mais qu'il était urgent de presser la publication des _Imitations d'Horace_, ce dont je l'assurai que je m'occupais.»

M. Dallas ne tarda pas à découvrir tout le prix du trésor qui lui était ainsi confié. Dès le même soir, il écrivit à son noble ami: «Vous avez composé l'un des plus délicieux poèmes que j'aie jamais lus. Si je vous disais cela pour vous flatter, je mériterais moins votre amitié que votre mépris. _Childe Harold_ m'a tellement captivé, que je n'ai pu en quitter la lecture. Je répondrais sur ma tête qu'il ajoutera beaucoup à votre réputation comme poète, et qu'il vous fera un honneur infini, si vous daignez accorder quelque attention à mes avis, etc.»

Malgré ces justes éloges, et l'écho secret qu'ils durent trouver dans un cœur si sensible au moindre murmure de la renommée, il se passa quelque tems avant que la répugnance opiniâtre de Lord Byron à la publication de _Childe Harold_ pût être surmontée.

«Quoique jusqu'alors, dit M. Dallas, il eût écouté mes avis et mes conseils, et qu'il fût naturel de croire qu'il céderait à des éloges si prononcés, je fus surpris de voir qu'il se défiait encore de mon jugement sur le mérite de _Childe Harold_. «C'était, disait-il, tout ce qu'on voudrait, excepté de la poésie; un critique fort capable l'avait blâmé; n'avais-je pas vu moi-même les annotations en marge du manuscrit?» Enfin il revenait toujours de préférence aux paraphrases de l'art poétique, et le manuscrit en fut remis à Cawthorn, éditeur de la satire, pour qu'il le publiât sans aucun retard. Je ne quittai pourtant pas encore la partie. Avant de sortir de chez lui, je revins à la charge, et je lui dis que j'étais si convaincu du mérite de _Childe Harold_, que s'il me l'avait donné, je l'aurais certainement publié, pourvu qu'il voulût consentir à un petit nombre de changemens et de correction.»

Parmi les nombreux exemples cités en littérature du jugement erroné que quelques auteurs ont porté sur leurs propres ouvrages, on peut regarder comme l'un des plus inexplicables cette préférence que Lord Byron accordait à une production si peu digne de son génie, sur un poème qui offre autant de beautés originales que les premiers chants de _Childe Harold_[148]. «Il en est, dit Swift, des hommes comme des terrains, qui recèlent quelquefois une mine d'or, dont le propriétaire ignore l'existence.» Mais cette mine, Lord Byron l'avait découverte, sans se douter, à ce qu'on pourrait croire, de toute sa valeur. J'ai déjà eu occasion de remarquer que, dans le tems même où il composait _Childe Harold_, il est douteux qu'il connût pleinement la puissance nouvelle et de sentimens et de pensées qui venait de s'élever dans son âme, et cette observation est confirmée par l'étrange appréciation de son ouvrage que nous lui voyons adopter.

[Note 148: On doit moins s'étonner de ce que quelques auteurs se méprennent sur le mérite de leurs ouvrages, quand on voit que des générations entières sont quelquefois tombées dans la même erreur. Les sonnets de Pétrarque furent considérés par les savans de son tems comme dignes tout au plus des chanteurs de ballades qui les faisaient entendre dans les rues; tandis que son poème épique de l'Afrique, dont l'existence est à peine connue de nos jours, était recherché de toutes parts, et que le moindre fragment en était vivement sollicité près de l'auteur, pour être placé dans les bibliothèques des savans.]

On pourrait croire en effet que malgré l'impulsion qui avait fait faire des pas si rapides à son imagination, son jugement, plus lent à se développer, était bien loin de la maturité, et que le jugement de soi-même, le plus difficile de tous, lui était encore refusé.

D'un autre côté, si l'on considère la déférence que, surtout à cette époque, il était porté à accorder aux opinions de ceux avec lesquels il vivait, il serait peut-être plus juste d'attribuer cette fausse appréciation à sa défiance de son propre jugement, qu'à aucune insuffisance. On ne peut expliquer que par l'ignorance de son énergie intellectuelle ses égards et sa complaisante admiration pour ses anciens condisciples, qui presque tous l'avaient dépassé durant ses études, et dont quelques-uns, dans ce tems-là même, étaient ses rivaux en poésie. L'exemple qu'il recevait de ces jeunes écrivains étant, comme leur goût, principalement fondé sur l'imitation des modèles consacrés, leur autorité, aussi long-tems qu'il s'y soumit, dut jusqu'à un certain point le détourner de s'engager franchement dans une route nouvelle et originale. Il est assez probable que quelques souvenirs de cette première direction, joints à un léger penchant pour les réminiscences classiques[149], contribuèrent à déterminer sa préférence pour la paraphrase d'Horace. On peut croire au moins qu'ils furent suffisans pour le décider à se contenter, pour le présent, de la gloire qu'il avait acquise en suivant les routes tracées, au lieu de se lancer dans une carrière qu'il n'avait pas encore explorée. Nous avons vu que le noble auteur avant de confier à M. Dallas les deux premiers chants de _Childe Harold_, en avait soumis le manuscrit à l'examen d'un ami, le premier et le seul, à ce qu'il paraît, qui en eût pris connaissance à cette époque. M. Dallas n'a pas nommé ce critique si scrupuleux; mais le ton tranchant de censure, dont sont empreintes ses remarques, aurait été capable, à quelque époque que ce fût, de dénaturer le jugement d'un auteur qui, plusieurs années après, dans tout l'éclat de sa gloire, avouait que le blâme du dernier des hommes lui causait plus de chagrin qu'il n'éprouvait de plaisir à recevoir les applaudissemens des plus hauts personnages.

[Note 149: Gray, dominé par une semblable prédilection, préféra long-tems ses poèmes latins à ceux qui lui ont assigné un rang si élevé dans la littérature anglaise. «Devons-nous, dit Mason, attribuer cette méprise à ce qu'il avait été élevé à Eton, ou à quelque autre cause? Il est certain que lorsque je fis sa connaissance, il semblait attacher à ses poésies latines beaucoup plus de prix qu'à celles qu'il avait composées dans sa langue natale.»]

Quoiqu'il soit facile de reconnaître dans toutes les productions de son âge mûr, des traces de sa supériorité, nous croyons cependant qu'on ajouterait peu à sa célébrité en publiant dans son entier cette paraphrase d'Horace, qui se compose de près de huit cents vers. Mais j'en choisirai quelques passages capables de donner une idée de ses beautés, comme de ses défauts, afin de mettre le lecteur à même de se former une opinion sur une composition que l'auteur, par une erreur ou un caprice de jugement, sans exemple peut-être dans les annales de la littérature, préféra long-tems aux sublimes méditations de _Childe Harold_.

Le début du poème, si on le compare à l'original, est assez ingénieux: