Uvres Completes De Lord Byron Tome 09 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 25

Chapter 253,920 wordsPublic domain

Le 14 juillet, son compagnon de voyage et lui partirent de Constantinople, à bord de la frégate _la Salsette_; M. Hobhouse dans le dessein d'accompagner l'ambassadeur en Angleterre, et Lord Byron pour visiter de nouveau sa chère Grèce. M. Adair crut remarquer à cette époque qu'il était plongé dans un profond abattement d'esprit, et je trouve que M. Bruce, qui le rencontra plus tard à Athènes, en porta le même jugement. On m'a raconté, comme ayant eu lieu pendant cette traversée, une circonstance fort remarquable. En se promenant sur le pont, il aperçut un petit yataghan ou poignard turc, qu'on avait laissé sur un banc. Il le prit, le tira du fourreau, et après en avoir quelques instans examiné la lame, on l'entendit qui disait à demi-voix: «J'aimerais à savoir ce que ressent un homme après avoir commis un meurtre!» On peut, je crois, dans ce surprenant propos, découvrir le germe de ses poèmes futurs du _Giaour_ et de _Lara_. C'est cet ardent désir de soumettre à l'examen les opérations mystérieuses des passions, qui, secondé par son imagination, lui en donna enfin le pouvoir; et peut-être trouverait-on que les émotions qui produisirent ces paroles n'étaient que la première manifestation de cette faculté qui lui valut plus tard, à juste titre, le surnom de _Scrutateur des abymes du cœur_[137].

[Note 137: _Searcher of dark bosoms_.]

En approchant de l'île de Zéa, il demanda à être mis à terre. En conséquence, après qu'il eut fait ses adieux à son ami, on le débarqua sur cette petite île avec ses deux Albanais, un Tartare et un domestique anglais. Il a décrit lui-même dans un de ses manuscrits, les sentimens de fierté solitaire avec lesquels, debout sur le rivage, il regarda le vaisseau s'éloigner à pleines voiles, le laissant seul sur une terre étrangère.

Quelques jours après, il adressa d'Athènes la lettre suivante à Mrs. Byron:

LETTRE XLVI.

À MRS. BYRON.

Athènes, 15 juillet 1810.

CHÈRE MÈRE,

«Je suis arrivé de Constantinople ici en quatre jours, ce que l'on considère comme une traversée extrêmement rapide, surtout dans cette saison de l'année. Vous autres habitans du nord, vous ne pouvez pas vous faire une idée de ce que c'est que l'été en Grèce; et pourtant un vrai tems de gelée en comparaison des étés de Malte et de Gibraltar, sous les ombrages desquels je me suis reposé l'année dernière, après un petit mouvement de galop de quatre cents milles, sans interruption, à travers l'Espagne et le Portugal. La date de ma lettre vous apprend que je suis de nouveau à Athènes, ville que je préfère, tout bien considéré, à toutes celles que je connais....

«Pour première excursion, je pars demain pour la Morée, où je compte passer un mois ou deux, puis revenir prendre ici mes quartiers d'hiver, à moins que je ne change mes plans, à la vérité, fort variables, comme vous pouvez bien le supposer, mais dont aucun ne me dirige vers l'Angleterre.

«Le marquis de Sligo, mon ancien camarade de collége, est ici, et désire m'accompagner en Morée. Ainsi nous partirons ensemble. Lord Sligo continuera ensuite sa route vers la capitale, et Lord Byron, après avoir examiné toutes les curiosités de ce canton, vous instruira de ce qu'il se propose de faire, car c'est un point sur lequel ses idées ne sont pas, pour le moment, parfaitement arrêtées. Malte est mon bureau de poste perpétuel; c'est de là que mes lettres sont dirigées vers tous les points de la terre habitable: remarquez en passant que j'ai déjà vu l'Asie, l'Afrique, le levant de l'Europe, et tiré le meilleur parti de mon tems, sans avoir pour cela examiné trop à la hâte les lieux les plus intéressans de l'ancien monde. F..., après avoir été grillé, rôti, cuit dans son jus; après avoir servi de pâture à toutes sortes d'insectes rampans, commence à philosopher; il se réforme et se résigne, et promet d'être à son retour un des ornemens de sa paroisse et un personnage fort saillant dans la généalogie des Fl.... qui tiennent, à mon avis, des Goths par leurs talens, des Grecs par leur pénétration, et des anciens Saxons par leur énorme appétit. Il me demande la permission d'envoyer une demi-douzaine de soupirs à Sally, son épousée, et s'émerveille, mais non pas moi, de ce que ses lettres, d'une écriture et d'une orthographe détestables, ne sont jamais parvenues en Angleterre. Au demeurant, ce n'est pas une grande perte que celle de ses lettres ou des miennes qui n'ont guère d'autre mérite que de vous apprendre, comme celle-ci, que nous nous portons bien, et chaudement, Dieu sait! Ne comptez pas, en cette saison, sur de longues lettres; car elles sont, je vous assure, écrites à la sueur de mon front. Il est passablement singulier que M. H.... ne m'ait pas adressé une syllabe depuis mon départ. Comme toutes vos lettres me sont parvenues ainsi que beaucoup d'autres, je conjecture que l'homme de loi est fâché ou qu'il a trop d'affaires.

«J'espère que vous vous plaisez à Newstead, et que vous vivez en bonne intelligence avec vos voisins, quoique vous soyez un vrai dragon, comme vous savez; ne voilà-t-il pas une épithète bien respectueuse? Je vous prie d'avoir grand soin de mes livres, ainsi que de plusieurs boîtes remplies de papiers qui sont entre les mains de Joseph; et, s'il vous plaît, laissez-moi quelques bouteilles de champagne à boire, car je suis terriblement altéré. Je n'insiste pourtant sur ce dernier point qu'autant qu'il vous arrangera. Je suppose que vous avez une pleine maison de commères bien bavardes et bien médisantes. Avez-vous reçu mon portrait à l'huile par Sanders, de Londres? Il est payé depuis seize mois, pourquoi ne vous le faites-vous pas remettre? Ma suite, composée de deux Turcs, deux Grecs, un Luthérien et de l'équivoque Fletcher, fait un tel vacarme que je suis bien aise de finir en vous assurant que je suis, etc.»

BYRON.

Un jour ou deux après la date de cette lettre, il partit d'Athènes avec le marquis de Sligo. Après avoir voyagé de compagnie jusqu'à Corinthe, ils prirent chacun une direction différente; lord Sligo pour visiter la capitale de la Morée, et Lord Byron pour se rendre à Patras, où il avait, comme on le verra dans la lettre suivante, quelques affaires à régler avec le consul anglais, M. Strané.

LETTRE XLVII.

A MRS. BYRON.

Patras, 30 juillet 1810.

CHÈRE MADAME,

«En quatre jours, avec un vent favorable, la frégate m'a transporté de Constantinople à l'île de Céos, où j'ai pris un bateau pour me rendre à Athènes. J'ai rencontré dans cette ville mon ami le marquis de Sligo qui m'a témoigné le désir de voyager avec moi jusqu'à Corinthe. Là, nous nous sommes séparés, lui pour aller à Tripolitza, et moi pour me rendre à Patras, où j'avais quelques affaires à régler avec le consul M. Strané, de la maison duquel je vous écris. Il m'a rendu tous les services possibles depuis que j'ai quitté Malte pour me rendre à Constantinople, d'où je vous ai écrit deux ou trois fois. J'irai dans quelques jours faire une visite au pacha de Tripolitza, puis je ferai le tour de la Morée, et je retournerai à Athènes, où j'ai fixé mon quartier-général. Nous éprouvons ici de violentes chaleurs. En Angleterre, quand le thermomètre s'élève à 98 degrés[138], vous êtes tout en feu; l'autre jour, tandis que j'allais d'Athènes à Mégare, il marquait 125 degrés: cependant je n'en suis pas incommodé. J'ai, comme cela doit être, le teint fort bruni; mais je vis avec une grande tempérance, et je ne me suis jamais mieux porté.

[Note 138: De Fahrenheit.]

»Avant de quitter Constantinople, j'ai vu le sultan (avec M. Adair) et l'intérieur des mosquées, ce qui n'arrive que bien rarement aux voyageurs. M. Hobhouse est parti pour l'Angleterre; quant à moi, je ne me sens pas pressé d'en faire autant. Je n'ai rien de particulier à faire savoir dans votre pays, si ce n'est l'extrême surprise que me cause le silence de M. H... Je désire aussi qu'il m'adresse régulièrement des fonds. Je suppose qu'on a pris des arrangemens en ce qui regarde Wymondham et Rochdale. Adressez vos lettres à Malte ou à M. Strané, consul-général, à Patras, Morée. Vous vous plaignez de mon silence; mais je vous ai écrit vingt ou trente fois dans le courant de l'année dernière: jamais moins de deux fois par mois, et souvent davantage. Si mes lettres ne vous parviennent pas, il ne faut pas conclure qu'on nous a dévorés, ou que ce pays-ci est désolé par la guerre, la peste ou la famine: ne croyez pas non plus tous les bruits absurdes qui ne manquent sûrement pas de circuler dans le Nottinghamshire comme c'est l'usage. Je suis fort bien ici, ni plus ni moins heureux qu'à mon ordinaire; si ce n'est que je suis fort aise de me retrouver seul, car je commençais à me lasser de mon compagnon de voyage; non pas que j'eusse à m'en plaindre, mais parce que je suis naturellement porté vers la solitude, et que cette disposition prend de jour en jour plus de force. Si je le désirais, je ne manquerais pas de compagnons de voyage, il s'en présente tous les jours. L'un veut m'emmener en Égypte, l'autre en Asie, dont j'ai vu tout ce que j'en veux voir. Je connais déjà la plus grande partie de la Grèce, de sorte que je me contenterai de retourner aux lieux que j'ai déjà parcourus, de contempler mes mers et mes montagnes, seules connaissances dont j'aie jamais tiré quelque utilité.

»J'ai une suite fort présentable; elle se compose d'un Tartare, de deux Albanais, d'un interprète et de Fletcher; mais dans ce pays-ci on en est quitte à peu de frais. Adair m'a fait un accueil merveilleux, et dans le fait je n'ai à me plaindre de personne. L'hospitalité ici est nécessaire, car on n'y voit point d'hôtelleries. J'ai logé chez des Grecs, des Turcs, des Italiens, des Anglais; aujourd'hui dans un palais, demain dans une étable; un jour avec le pacha, le suivant avec le berger. Je continuerai à vous écrire brièvement, mais fréquemment, et je suis toujours heureux d'apprendre de vos nouvelles; mais vous remplissez votre papier d'extraits de journaux, comme si ceux d'Angleterre ne se trouvaient pas dans tous les lieux du monde. J'en ai une douzaine, en ce moment, devant moi. Je vous prie de veiller à ce qu'on ait soin de mes livres, et de me croire, chère mère, etc.»

Il paraît qu'il passa la plus grande partie des deux mois suivans à parcourir la Morée[139]; et dans plusieurs lettres il parle avec beaucoup de satisfaction de la réception très-distinguée que lui fit Véli-Pacha, fils d'Ali.

[Note 139: Dans une note de l'avertissement qui précède son _Siége de Corinthe_, il dit: «Je visitai ces trois villes (Tripolitza, Napoli et Argos) en 1810-11; et durant mes diverses excursions dans le pays, depuis mon arrivée en 1809, je traversai l'Isthme huit fois en passant de l'Attique en Morée, par les montagnes, ou dans l'autre direction, lorsque j'allais du golfe d'Athènes à celui de Lépante.»]

À son retour à Patras, il fut saisi d'une maladie, dont il raconte les particularités dans la lettre suivante adressée à M. Hodgson; elles sont, à beaucoup d'égards, si conformes à celles de la maladie fatale qui l'enleva, quatorze ans plus tard, presque aux mêmes lieux, que, malgré la gaîté du récit, il est difficile de le lire sans être douloureusement affecté.

LETTRE XLVIII.

À M. HODGSON.

Patras (Morée), 3 octobre 1810.

«Comme je suis à peine délivré du médecin et de la fièvre, qui m'ont retenu cinq jours au lit, je vous prie de ne pas compter sur beaucoup d'_allegrezza_ dans cette lettre. Il règne ici une maladie endémique qui, lorsque le vent vient du golfe de Corinthe (comme il arrive cinq mois sur six), attaque grands et petits, et fait de terribles ravages parmi les voyageurs étrangers. Il y a, de plus, deux médecins, dont l'un est plein de confiance dans son génie naturel, car il n'a jamais étudié, et dont l'autre a pour tous titres une campagne de dix-huit mois contre les malades d'Otrante, qu'il a faite dans sa jeunesse avec de grands résultats.

»Lorsque je tombai malade, je protestai contre les tentatives de _ces_ deux assassins; mais que peut faire pour sa défense un pauvre diable affaibli, dévoré par la fièvre, et inondé de potions. Malgré moi et mes dents, je vis le consul anglais, mon Tartare, mes Albanais, mon interprète se réunir pour me livrer au médecin, à l'aide duquel ils m'ont, trois jours durant, émétisé et clystérisé jusqu'à ne me laisser que le souffle. C'est dans cet état que j'ai fait mon épitaphe. Tenez, la voici:

«La jeunesse, la nature et la pitié des dieux combattirent long-tems pour tenir ma lampe allumée; mais le redoutable Romanelli triompha de leurs efforts, et son souffle en éteignit la flamme tremblante[140].»

[Note 140:

Youth, nature, and relenting jove, To keep my lamp _in_ strongly strove; But Romanelli was so stout, He beat all three, and blew it _out_.]

»Cependant la nature et les dieux, piqués de mon peu de foi dans leur pouvoir, ont à la fin triomphé tout de bon de Romanelli, et je vis encore, bien à votre service, quoique ma faiblesse soit extrême.

»Depuis que j'ai quitté Constantinople, j'ai parcouru la Morée et visité Véli-Pacha, qui m'a rendu de grands honneurs, et donné un fort joli étalon. H*** est sûrement en Angleterre à l'heure où je vous écris; je l'ai chargé d'une dépêche pour votre poétique individu. Il m'écrit de Malte, et me demande mon journal, en cas que j'en tienne un. Si j'en faisais un, il l'aurait. Je lui ai adressé en réponse une épître de consolations et d'exhortations, où je le prie de réduire de trois schl. et six pences le prix de sa prochaine publication, vu qu'une demi-guinée est un trop haut prix pour toute autre chose qu'un billet d'Opéra.

»Quant à l'Angleterre, je n'en ai pas eu de nouvelles depuis bien long-tems. Toutes les personnes qui prennent quelque intérêt à ce qui me regarde sont, je crois, endormies, et vous êtes mon seul correspondant, à l'exception des gens d'affaires. Je n'ai réellement pas d'amis au monde, quoique ce monde soit peuplé de mes anciens condisciples, qui s'y promènent revêtus de curieux déguisemens, en officiers des gardes, en hommes de loi, en ecclésiastiques, en hommes à la mode, et autres habits de caractères; aussi fais-je mes adieux à tous ces messieurs si affairés, dont pas un ne daigne m'écrire. Au fait, je ne les en ai pas priés; et me voilà ici, pauvre voyageur et philosophe un peu païen, qui, après avoir parcouru la plus grande partie du Levant et vu force terres et mers, dont on pourrait tirer fort bon parti, ne vaux, après tout, guère mieux qu'avant de me mettre en route. Que Dieu me soit en aide!

»Il y a aujourd'hui même quinze mois que je suis parti, et je pense que mes intérêts me rappelleront bientôt en Angleterre; mais je vous en donnerai régulièrement avis de Malte. Hobhouse vous donnera tous les renseignemens possibles, si vous êtes curieux de connaître nos aventures. J'ai lu quelques vieilles gazettes anglaises qui vont jusqu'au 15 mai. J'y vois l'annonce de la _Dame du Lac_. Il va sans dire que l'auteur ne s'est pas départi de sa manière, qui rappelle l'ancienne ballade, et que le poème est bon. Tout balancé, Scott n'a pas de rivaux; le but de tout griffonnage est d'amuser, et certainement il y réussit. Je brûle de lire son nouvel ouvrage.

»Et que deviennent _sir Edgard_ et votre ami Bland? Je suppose que vous êtes engagé dans quelque chicane littéraire. Le seul parti à prendre, c'est de regarder du haut en bas tous les confrères de l'écritoire. Je suppose bien que vous ne m'accorderez pas le titre d'auteur; mais je vous dédaigne tous, coquins que vous êtes! comptez là-dessus.

»Vous ne connaissez pas D...s, n'est-ce pas? Il avait une farce prête à être jouée quand je partis d'Angleterre, et me pria d'en faire le prologue: ce que je lui promis; mais mon départ fut si précipité que je n'en écrivis pas le premier couplet. Je n'ose m'informer de sa pièce, de peur d'apprendre qu'elle est tombée. Que Dieu me pardonne d'employer un tel mot! mais le parterre, mon cher monsieur, le parterre, vous le savez, se permet de ces tours-là, en dépit du mérite. C'est une circonstance fort curieuse qui me rappelle cette farce. Quand Drury-Lane fut brûlé de fond en comble, accident qui fit perdre à Shéridan et à son fils le peu de schellings qui leur restassent, que fait mon ami D...s? Avant que l'incendie soit éteint, il écrit à Tom Shéridan, directeur du combustible établissement, pour lui demander si cette farce n'a pas servi d'aliment aux flammes, avec environ deux mille autres manuscrits non jouables qui naturellement furent en grand péril, sinon entièrement consumés. Eh bien! n'est-ce pas là un trait caractéristique? Les passions de Pope ne sont rien en comparaison. Tandis que le pauvre directeur, tout bouleversé, déplorait la perte d'un édifice qui ne valait pas moins de trois cent mille livres sterling, avec quelque vingt mille autres que pouvaient avoir coûté les chiffons et le clinquant des costumes, les éléphans de _Barbe bleue_ et le reste, voici venir un billet d'un endiablé d'auteur qui le rend responsable de deux actes et quelques scènes de sa farce!

»Mon cher H..., rappelez à Drury que je lui souhaite mille prospérités, et priez Scrope Davies de me conserver son amitié. J'appelle de mes vœux le jour où je vous reverrai à Newstead, et où le champagne égaiera encore nos soirées: cet espoir me réjouit l'ame. Je n'ai laissé passer aucune occasion sans vous écrire; j'attends donc des réponses aussi régulières que celles de la Liturgie, et quelque peu plus longues. Comme il est impossible à un homme dans son bon sens de compter sur d'heureux jours, espérons au moins que nous en verrons de joyeux, ce qui y ressemble le plus en apparence, quoiqu'il n'en soit rien en réalité.

»C'est dans cette attente que je suis, etc.»

Faible et fort amaigri par suite de sa maladie à Patras, un jour, après son retour à Athènes, debout devant une glace, il dit à lord Sligo: «Comme je suis pâle! j'aimerais, je crois, à mourir de consomption.--Pourquoi de consomption? demanda son ami.--Parce qu'alors, répondit-il, toutes les femmes diraient: Voyez ce pauvre Byron, comme il a l'air intéressant en mourant!»

Dans cette anecdote que, toute frivole qu'elle est, le narrateur citait comme une preuve du sentiment que le poète avait de sa propre beauté, on peut aussi trouver la trace de son habitude de tout rapporter à ce sexe qu'il affectait de mépriser, et qui cependant exerçait une puissante influence sur le cours et la teinte de toutes ses pensées.

Il parlait souvent de sa mère à lord Sligo avec des sentimens qui s'éloignaient bien peu de l'aversion. «Quelque jour, lui dit-il, je vous expliquerai la cause de cette disposition de mon cœur.» Peu de tems après, un jour qu'ils se baignaient ensemble dans le golfe de Lépante, il rappela cette promesse, et montrant sa jambe et son pied nus. «Voyez, s'écria-t-il, c'est à ses absurdes faiblesses à l'époque de ma naissance que je dois cette difformité, et pourtant, d'aussi loin que je puisse me souvenir, elle n'a jamais cessé de me la reprocher. Même encore peu de jours avant notre dernière séparation, au moment où j'allais quitter l'Angleterre, elle prononça contre moi une imprécation dans un de ses accès de colère, et souhaita que je pusse devenir aussi difforme d'esprit que de corps!»

L'expression de sa physionomie et de ses gestes ne peuvent être bien conçus que par ceux qui l'ont vu quelquefois dans un pareil état d'excitation.

Habitué à manifester sans réserve ses sentimens et ses pensées, il ne déguisait pas davantage le peu de prix qu'il attachait à ces débris des arts antiques, qu'il voyait si ardemment recherchés par tous ses classiques compagnons de voyage. Lord Sligo se proposait d'employer quelque argent à faire faire des fouilles pour chercher des antiquités. Lord Byron, en lui offrant de surveiller ces travaux, et de tenir la main à ce que cet argent reçût une destination légitime, lui dit: «Vous pouvez être bien tranquille en vous en rapportant à moi, je ne suis pas _dilettante_. Tous vos connaisseurs sont des voleurs; mais je fais trop peu de cas de ces sortes de choses pour en dérober jamais.»

Il observa plus sévèrement encore, pendant ses voyages, le régime qu'il avait adopté pour se faire maigrir, et qu'il avait commencé à suivre avant de quitter l'Angleterre. À Athènes, il prenait, dans ce dessein, des bains chauds trois fois la semaine; sa boisson habituelle était un mélange d'eau et de vinaigre, et il mangeait rarement autre chose qu'un peu de riz.

Au nombre des personnes qu'il vit le plus à cette époque, outre lord Sligo, se trouvaient lady Hester Stanhope et M. Bruce; et même l'un des premiers objets qui s'offrirent aux yeux de ces voyageurs distingués, au moment où ils approchaient des côtes de l'Attique, fut Lord Byron se jouant dans son élément favori au pied des rochers du cap Colonne. Ils furent ensuite présentés les uns aux autres par lord Sligo; et ce fut, je crois, à sa table que, dans le cours de leur première entrevue, lady Hester, avec cette vive éloquence qui la rend si remarquable, fit chaudement la guerre au poète à propos de l'opinion peu favorable à l'intelligence des femmes, qu'elle lui supposait. Peu disposé, quand même il en eût été capable, à défendre une pareille hérésie contre une personne qui, par elle-même, en était la plus irrésistible réfutation, Lord Byron n'eut d'autre ressource contre les argumens de sa belle antagoniste, que le silence de l'assentiment. Lady Hester sut naturellement gré d'une pareille retenue de la part d'un homme de sa condition, et ils se lièrent, dès ce moment, de l'amitié la plus sincère. En rappelant dans ses _Memoranda_ quelques souvenirs de cette époque, après avoir raconté qu'il fut, à Sunium, surpris au bain par une société anglaise, il ajoute: «Ce fut le commencement de la plus agréable connaissance que j'aie faite en Grèce...» Puis il continue en protestant à M. Bruce, si jamais ces pages tombent sous ses yeux, qu'il se souvenait encore avec plaisir des jours qu'ils avaient passés ensemble à Athènes.

Pendant son séjour en Grèce à cette époque, nous le voyons former une de ces amitiés singulières (si l'on peut prononcer ce beau nom en pareille circonstance), dont j'ai cité déjà deux ou trois exemples en traçant l'histoire de sa jeunesse, et dont le charme principal à ses yeux semble avoir consisté dans le plaisir d'être protecteur, et celui de faire naître des sentimens de reconnaissance. Un jeune Grec, nommé Nicolo Giraud, fils d'une dame veuve, chez laquelle logeait l'artiste Lusieri, fut celui qu'il adopta de cette manière, sans doute par suite d'idées semblables à celles qui avaient inspiré ses premiers attachemens pour le jeune paysan de Newstead, et pour le jeune chantre de Cambridge. Il paraît avoir porté à ce jeune homme un intérêt très-vif, et l'on peut dire fraternel; c'est au point que, non-seulement il lui fit accepter, en le quittant à Malte, une somme considérable, mais encore il lui donna dans la suite, comme le lecteur le verra, une preuve plus durable de sa générosité.

Quoiqu'il fît de tems à autre des excursions en Attique et en Morée, il avait fixé son quartier-général à Athènes, où il logeait dans un couvent de franciscains; et dans les intervalles d'une tournée à l'autre, il s'occupait à recueillir des matériaux pour ces notes sur la situation de la Grèce moderne, dont il a fait suivre le second chant de _Childe Harold_. Ce fut aussi dans cette retraite qu'il composa, comme pour braver le _Genius loci_, ses imitations d'Horace. Cette satire, qui retrace d'un bout à l'autre des scènes de la vie de Londres, porte pour date: «Athènes, couvent des Capucines, 12 mars 1811.»

Dans le petit nombre de lettres qu'il écrivit encore à sa mère, je ne choisirai que les deux suivantes.

LETTRE XLIX.

À MRS. BYRON.

Athènes, 14 janvier 1811.

CHÈRE MADAME,