Uvres Completes De Lord Byron Tome 09 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 24

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«Mon compagnon de voyage avait déjà précédemment exécuté une traversée plus périlleuse, quoique moins célèbre; car je me rappelle qu'à l'époque où nous étions en Portugal, il nagea depuis le vieux Lisbonne jusqu'au château de Belem; et comme il avait à lutter contre la marée et le courant opposé du fleuve, le vent étant fort vif, il lui fallut près de deux heures pour aller d'un bord à l'autre. Il ne resta dans l'eau qu'une heure et dix minutes, en nageant de Sestos à Abydos. En 1808, il faillit se noyer à Brighton, en se baignant avec M. L. Stanhope, son ami. M. Hobhouse et d'autres spectateurs envoyèrent à eux des bateliers, qui s'attachèrent des cordes autour du corps, et qui réussirent enfin à retirer Lord Byron et M. Stanhope de la lame, et leur sauvèrent ainsi la vie.»]

Dans une de ses lettres à sa mère, datée de Constantinople, le 24 mai, il revient sur ce notable exploit, et se représente comme l'humble imitateur de Léandre; et pourtant, ajoute-t-il, je n'avais pas de Héro pour m'accueillir sur l'autre rive. Puis il continue ainsi:

«Lorsque notre ambassadeur obtiendra son audience de congé, je l'accompagnerai pour voir le sultan, après quoi je retournerai probablement en Grèce. Je n'ai rien reçu de M. Hanson, si ce n'est une traite, mais sans aucune lettre de ce juridique gentleman. Si vous avez besoin de fonds, servez-vous, je vous prie, des miens, tant qu'il y en aura, sans aucune réserve; et dans la crainte que cela ne suffise pas, j'inviterai M. Hanson, dans ma prochaine lettre, à vous avancer toutes les sommes qui pourraient vous être nécessaires. Je m'en remets à votre discrétion pour juger de ce que vous pouvez convenablement demander d'après l'état actuel de mes affaires. J'ai déjà visité les lieux les plus intéressans de la Turquie d'Europe et de l'Asie Mineure; mais je n'irai pas plus loin avant d'avoir reçu des nouvelles d'Angleterre. En attendant je compte sur des rentrées toutes les fois que les occasions de m'en faire parvenir se présenteront; et je passerai l'été au milieu de mes amis, les Grecs de la Morée.»

Alors il ajoute avec cette bienveillante sollicitude dont il ne s'écartait jamais envers les domestiques qu'il préférait: «Prenez soin, je vous prie, de mon jeune Robert et du vieux Murray. Il est heureux qu'ils s'en soient retournés; ni la jeunesse de l'un ni les années de l'autre n'auraient pu s'accommoder aux changemens de climat et à la fatigue du voyage.»

LETTRE XLIV.

À M. HENRY DRURY.

Constantinople, 17 juin 1810.

«Quoique ma dernière lettre soit d'une date bien récente, je reviens à la charge pour vous féliciter de la naissance de votre enfant; une lettre d'Hodgson m'a informé de cet événement dont je me réjouis avec vous.

»Je suis à peine de retour d'une expédition, par le Bosphore, à la mer Noire et aux Symplegades Cyanéennes. J'ai gravi jusqu'à la cime de ces dernières en m'exposant à autant de dangers qu'en aient jamais bravé les Argonautes dans leur lougre. Vous rappelez-vous le commencement des lamentations de la nourrice dans Médée? je vous en adresse la traduction que j'ai faite au somme de ces montagnes:

Oh! plût au ciel qu'un bon embargo eût retenu le navire _Argo_ dans le port, et qu'en restant toujours dans les chantiers de Grèce il n'eût jamais dépassé les roches d'Azur! mais, hélas! je crains que son voyage ne soit la cause de quelque méchef pour ma chère miss Médée[132].

[Note 132:

Oh! how I wish that an embargo Had kept in port the good ship _Argo_ Who, still unlaunch'd from Grecian docks Had never pass'd the Azure rocks! But now I fear her trip will be a Damn'd business for my miss Medea, etc.]

»Peu s'en est fallu qu'il n'en fût ainsi pour moi.

Car si je n'avais pas eu ce sublime passage dans la tête, je n'aurais jamais songé à grimper sur les susdites roches, où j'ai failli me rompre les os pour le plus grand honneur de l'antiquité.

»Ainsi donc je me suis assis sur les Cyanées, j'ai nagé de Sestos à Abydos (comme je vous l'ai pompeusement annoncé dans ma dernière), et après avoir de nouveau traversé la Morée, je m'embarquerai pour Sainte-Maure, et j'irai faire le saut de Leucade. Si je survis à cette épreuve, je vous rejoindrai probablement en Angleterre. H..., qui vous remettra cette lettre, s'y rend en droite ligne; et comme ses voyages lui sortent par tous les pores, je n'anticiperai pas sur ses récits: seulement je vous prie de ne pas croire un mot de tout ce qu'il vous dira, mais de me réserver votre attention si vous avez quelque désir d'apprendre la vérité.

«Je vais retourner à Athènes, et de là passer en Morée; mais la durée de mon séjour dépend tellement de mon caprice que je n'ai rien de probable à vous en dire. Mon absence date déjà d'un an; elle peut se prolonger d'un autre, mais je suis comme du vif-argent, et je ne peux rien affirmer. Nous sommes tous en ce moment fort occupés à ne rien faire. Nous avons tout vu, excepté les mosquées que nous devons visiter mardi prochain au moyen d'un firman. H... pourra vous les décrire ainsi que divers autres objets curieux, à condition que c'est à _moi_ qu'on s'adressera pour constater sa véracité, et je me réserve de contredire tous les détails auxquels il attache le plus d'importance. Mais s'il se lance parfois dans le bel esprit, je vous permets de l'applaudir, parce qu'il en aura nécessairement dérobé les traits les plus brillans à son compagnon de pélerinage. Dites à Davies que ses meilleures plaisanteries ont été fort heureusement reproduites par H... sur plus d'un vaisseau de Sa Majesté; mais ajoutez aussi que j'ai toujours soin de les rétablir au nom du légitime possesseur; d'où il suit que lui, Davies, n'est pas moins célèbre sur mer que sur terre, et règne sans rivaux aussi bien dans la cabine qu'à la taverne du _cocotier_.

»Ainsi donc Hodgson a publié de nouvelles poésies. Je désirerais qu'il pût m'envoyer son _Sir Edgar_ et l'_Anthologie de Bland_, à Malte, d'où on me les ferait parvenir. Dans ma dernière; que vous avez reçue, j'espère, je traçais l'esquisse du terrain que nous avons parcouru. Si cette dépêche ne vous est pas parvenue, la langue d'H... est bien à votre service. Rappelez-moi au souvenir de Dwyer, qui me doit onze guinées. Dites-lui de les faire remettre à mon banquier à Gibraltar ou à Constantinople. Il me les a, je crois, déjà payées une fois; mais cela ne fait rien à l'affaire, attendu que c'était une rente annuelle.

»Tâchez, je vous prie, de m'écrire. J'ai fréquemment reçu des nouvelles d'Hodgson. Malte est mon bureau de poste. Je compte vous revoir vers la prochaine réunion de Montem[133]; vous vous souvenez sûrement de celle de l'an dernier; j'espère qu'il en sera de même cette année; mais après avoir traversé _le vaste Hellespont_, je fais _fi_ de Datchett[134]. Bon soir. Je suis bien sincèrement, etc.»

BYRON.

[Note 133: Réunion annuelle des élèves du collége d'Eton-Montem, suivie d'une collecte dont le produit est destiné à placer à l'université de Cambridge ou d'Oxford le sujet le plus distingué d'entre eux.]

[Note 134: Allusion à une circonstance où il traversa la Tamise à la nage, avec M. Drury, après le Montem, afin de savoir combien de fois ils pourraient la traverser et la retraverser sans toucher terre. Dans cette lutte, qui eut lieu le soir, après souper, et lorsque tous deux étaient échauffés par le vin, Lord Byron eut l'avantage.]

Environ dix jours après la date de cette lettre, nous en trouvons une autre adressée à Mrs. Byron, laquelle, au milieu de plusieurs répétitions de faits déjà détaillés dans sa correspondance précédente, contient aussi un bon nombre de passages qui méritent d'en être extraits.

LETTRE XLV.

À MRS. BYRON.

CHÈRE MÈRE,

«M. Hobhouse, qui vous fera parvenir ou vous remettra cette lettre, et qui part pour retourner en Angleterre, pourra vous mettre au courant de nos divers changement de résidence; quant à moi, je suis fort incertain sur l'époque de mon retour. Il ira probablement dans le Nottingham un jour ou l'autre; mais Fletcher, que je renvoie parce qu'il m'embarrasse (les domestiques anglais sont de tristes voyageurs), Fletcher le remplacera par _interim_, et vous racontera nos voyages qui ont embrassé passablement d'espace...........................................

»Je me rappelle que Mahmoud-Pacha, petit-fils d'Ali, pacha de Yanina (petit gaillard de dix ans, qui avait de grands yeux noirs, que nos dames paieraient bien cher, et ces traits réguliers qui distinguent la race turque), me demanda comment il se faisait que je me fusse mis à voyager si jeune, et sans avoir personne pour prendre soin de moi. Le petit bonhomme m'adressa cette question avec toute la gravité d'un homme de soixante ans.

»Je ne peux pas aujourd'hui vous écrire bien longuement; je n'ai que le tems de vous dire que j'ai éprouvé bien des fatigues, mais jamais un moment d'ennui. La seule chose que je redoute, c'est de contracter le goût d'une vie errante, à la bohémienne, qui me rendra mon foyer insupportable. C'est, me dit-on, ce qui arrive fort souvent aux gens qui ont pris l'habitude des voyages; et, dans le fait, je commence à m'en apercevoir. Le 3 mai, j'ai passé à la nage de Sestos à Abydos. Vous connaissez l'histoire de Léandre; mais moi, je n'avais pas de Héro pour me recevoir sur la rive..........................

«J'ai visité, en vertu d'un firman, toutes les principales mosquées. Il est rare qu'on accorde cette faveur à des infidèles; mais le départ de l'ambassadeur nous l'a fait obtenir. J'ai remonté par le Bosphore jusque dans la mer Noire, en faisant le tour des murs de la ville; et en vérité, j'en connais mieux l'aspect que celui de Londres. J'espère que, par quelque soirée d'hiver, je vous amuserai en vous en faisant la description; pour le moment, je vous prie de m'excuser si je m'en dispense. Je ne puis écrire de longues lettres en juin. Je retourne passer l'été en Grèce............................................

»C'est une pauvre créature que Fletcher; il lui faudrait mille commodités dont je sais fort bien me passer. Il est furieusement las de ses voyages, et vous ferez bien de ne pas trop croire ce qu'il vous racontera de ce pays-ci. Il soupire après la bière, et l'oisiveté, et sa femme, et le diable sait quoi en outre. Pour mon compte, je n'ai éprouvé ni _désappointement_ ni dégoût. J'ai vécu avec des hommes du plus haut comme du plus bas rang; j'ai passé des journées dans le palais d'un pacha, et plus d'une nuit dans une étable; partout j'ai trouvé un peuple inoffensif et bienveillant. J'ai passé aussi quelque tems avec les Grecs les plus distingués de la Morée et de la Livadie; et quoiqu'ils ne vaillent pas les Turcs, j'en fais plus de cas que des Espagnols, qui, à leur tour, l'emportent sur les Portugais.

»Vous trouverez dans les voyageurs mainte description de Constantinople; mais lady Wortley-Montague est tombée dans une étrange erreur, quand elle a dit que Saint-Paul ferait une singulière figure à coté de Sainte-Sophie. J'ai vu ces deux édifices, et j'en ai examiné avec beaucoup d'attention l'intérieur et l'extérieur. Sainte-Sophie, sans aucun doute, est le plus intéressant des deux, et par son immense antiquité, et parce que tous les empereurs grecs depuis Justinien y ont été couronnés, que plusieurs y ont été assassinés sur les marches mêmes de l'autel, et aussi parce que les sultans turcs s'y rendent régulièrement. Mais elle n'est ni aussi belle ni aussi grande que quelques autres mosquées, telles que celle de Soleyman, etc., et on ne peut la mettre en parallèle avec Saint Paul (j'en parle peut-être comme un cockney[135]). Néanmoins je préfère la cathédrale gothique de Séville, à Saint-Paul, à Sainte-Sophie et à tous les édifices religieux que j'aie jamais vus.

[Note 135: Sorte de sobriquet par lequel on désigne, en Angleterre, les natifs de Londres.]

»Les murs du sérail ressemblent à ceux des jardins de Newstead, un peu plus élevés cependant, et à peu près dans le même état de conservation. Mais la promenade en longeant les murs de la ville du côté de la terre, est d'une beauté remarquable. Figurez-vous quatre milles d'un triple rang d'immenses créneaux tapissés de lierre, surmontés de deux cent dix-huit tours, et de l'autre côté de la route, les sépultures turques (qui sont les lieux les plus charmans de la terre) ombragées par d'énormes cyprès.

J'ai contemplé les ruines d'Athènes, d'Éphèse et de Delphes; j'ai traversé une grande partie de la Turquie, plusieurs autres contrées de l'Europe et quelques-unes de l'Asie; mais nul ouvrage de la nature ou de l'art ne produisit jamais sur moi autant d'impression que le point de vue qui se développe de chaque côté des Sept Tours jusqu'à l'extrémité de la Corne d'Or.

»Parlons maintenant de l'Angleterre. J'apprends avec plaisir le succès des _Bardes anglais_, etc. Vous n'avez pu manquer d'observer les nombreuses additions que j'ai faites à l'édition nouvelle.

»Avez-vous reçu mon portrait par Sanders, peintre à Londres, Vigo-Lane? Il était terminé et payé long-tems avant mon départ. Il me semble que vous aimez prodigieusement la lecture des _Magazines_; où déterrez-vous tant de nouvelles, de citations, etc.? Quoique je me trouve heureux d'avoir pu prendre mon rang à la Chambre sans le secours de lord Carlisle, je n'avais pas de ménagemens à garder envers un homme qui a refusé, dans cette circonstance, d'intervenir comme mon parent; et j'ai rompu sans retour avec lui, quoique je regrette d'affliger Mrs. Leigh. Pauvre femme! j'espère qu'elle est heureuse.

»Mon avis est que M. B... doit épouser miss R... Notre premier devoir est de ne pas faire le mal; mais, hélas! cela n'est pas possible: le second est de le réparer, si nous en avons le pouvoir. Cette jeune fille est son égale; si elle ne l'était pas, une somme d'argent et l'entretien assuré à l'enfant feraient une sorte de compensation, quoique bien insuffisante; mais dans l'état des choses, son devoir est de l'épouser. Je ne veux pas de galans séducteurs sur mes domaines, et je n'accorderai pas à mes fermiers un privilége dont je m'abstiens moi-même, celui de débaucher les filles des uns et des autres. J'ai, Dieu le sait, bien des excès à me reprocher; mais comme j'ai pris la résolution de me réformer, et que je ne m'en suis pas écarté depuis quelque tems, je compte que ce Lothario suivra mon exemple, et commencera par rendre la jeune personne à la société; sinon, par la barbe de mon père! je jure qu'il s'en repentira.

»Je vous prie de vous intéresser à Robert, à qui mon absence sera bien pénible. Le pauvre garçon! c'est bien malgré lui qu'il s'en est retourné.

»J'espère que vous êtes bien portante et heureuse. J'aurai grand plaisir à recevoir de vos nouvelles.

»Croyez-moi bien sincèrement, etc.

BYRON.

»_P. S._ Comment se porte Joe Murray? Je rouvre ma lettre pour vous dire que Fletcher m'ayant demandé de m'accompagner en Morée, je l'emmène avec moi, quoique je vous aie annoncé le contraire.»

Le lecteur n'aura pas manqué, je l'espère, de remarquer la fin de cette lettre. L'énergie des sentimens moraux qui y sont exprimés si naturellement, semble le sûr garant d'un cœur dont le fond était pur, quoique les passions en eussent terni la surface. Quelques années plus tard, quand il eut contracté l'habitude de cette raillerie amère, dont, par malheur, il se plaisait à diriger les traits contre sa sensibilité et contre celle des autres, je ne sais, quoiqu'il fût encore animé des mêmes sentimens louables, si la fausse honte de passer pour vouloir se faire une réputation de vertu, n'en aurait pas arrêté la franche et honnête manifestation.

L'extrait suivant, tiré d'une communication adressée à un recueil mensuel très-estimé, par un voyageur qui, à cette époque, rencontra Lord Byron à Constantinople, me paraît être assez authentique pour que je le présente, sans hésiter, à mes lecteurs.

«Nous fûmes interrompus dans notre discussion par l'entrée d'un étranger, qu'au premier coup-d'œil je crus reconnaître pour un Anglais, mais qui devait n'être arrivé que depuis peu à Constantinople. Il était vêtu d'un habit écarlate, richement brodé en or, dans le genre de l'uniforme des aides-de-camp en Angleterre, avec deux grosses épaulettes. Sa figure annonçait environ vingt-deux ans. Ses traits, d'une délicatesse remarquable, lui auraient donné une apparence féminine, sans l'expression toute virile de ses beaux yeux bleus. En entrant dans la boutique intérieure, il ôta son chapeau militaire orné d'un panache, et découvrit une forêt de cheveux bruns bouclés qui relevaient encore la beauté peu commune de son visage. L'ensemble de son extérieur me fit une telle impression, qu'elle est toujours depuis restée profondément gravée dans ma mémoire; et quoique ce soit un souvenir de quinze ans, ce laps de tems n'en a pas altéré la vivacité. Il était accompagné d'un janissaire attaché à l'ambassade anglaise et d'un homme qui, par état, servait de _Cicerone_ aux étrangers. Ces circonstances, jointes à ce qu'il boitait très-visiblement, me convainquirent à l'instant que c'était Lord Byron. J'avais déjà entendu parler de Sa Seigneurie et de son arrivée récente sur la frégate _la Salsette_, qui s'était détachée de la station de Smyrne pour venir prendre et emmener M. Adair, notre ambassadeur près de la Porte. Lord Byron avait auparavant voyagé en Épire et dans l'Asie Mineure avec son ami M. Hobhouse, et était devenu grand fumeur de tabac. Il s'était fait conduire à cette boutique dans le dessein d'y acheter quelques pipes. L'italien assez mauvais dont il se servait en parlant à son cicerone, et le turc encore plus imparfait de celui-ci, ne permettaient guère au marchand de comprendre facilement ce qu'ils désiraient; et comme l'étranger en paraissait contrarié, je lui adressai la parole en anglais, et m'offris à lui servir d'interprète. Quand il m'eut ainsi reconnu pour un Anglais, Lord Byron me serra cordialement la main, et m'assura, avec quelque chaleur, du grand plaisir qu'il éprouvait toujours lorsqu'il rencontrait un compatriote en pays étranger. Ses emplettes et les miennes étant terminées, nous sortîmes ensemble, et parcourûmes les rues, dans plusieurs desquelles j'eus le plaisir de diriger son attention vers quelques-unes des curiosités les plus remarquables de Constantinople. Les circonstances particulières qui nous avaient amenés à faire connaissance, firent naître entre nous, dès le premier jour, un certain degré d'intimité que très-probablement deux ou trois années de fréquentation n'auraient pas produit en Angleterre. Je prononçai souvent son nom en lui parlant, mais il ne lui vint pas à l'esprit de me demander comment j'avais pu l'apprendre, ni de s'informer du mien. Il n'avait pas encore jeté les fondemens de cette célébrité littéraire qu'il a acquise dans la suite; on ne le connaissait, au contraire, que comme auteur des _Heures d'oisiveté_; et la sévérité avec laquelle les rédacteurs de _la Revue d'Édimbourg_ avaient critiqué cette production, était encore présente au souvenir de tout lecteur anglais. On ne pouvait donc pas supposer qu'en recherchant sa connaissance je fusse poussé par aucun de ces motifs de vanité auxquels tant d'autres ont cédé depuis. Mais il était tout naturel qu'après notre rencontre fortuite et tout ce qui s'était passé entre nous à cette occasion, je priasse l'un des secrétaires de l'ambassade de me présenter à lui dans les formes, un jour de la même semaine, que nous dînions ensemble chez l'ambassadeur. Sa Seigneurie assura qu'elle se souvenait parfaitement de moi; mais ce fut avec une extrême froideur, et immédiatement après elle me tourna le dos. Ce procédé sans cérémonie qui contrastait d'une manière si prononcée avec les circonstances précédentes, me parut si étrange qu'il me fut impossible de me l'expliquer, et que je me sentis en même tems fort disposé à beaucoup rabattre de l'opinion favorable que son apparente franchise m'avait fait concevoir à notre première entrevue. Ce ne fut donc pas sans surprise que, quelques jours après, je le vis dans la rue s'avancer vers moi avec un sourire plein de bienveillance. Il m'aborda familièrement, et me dit en me tendant la main: «Je suis ennemi déclaré de l'étiquette anglaise, surtout hors d'Angleterre; et quand je fais une nouvelle connaissance, c'est sans attendre les formalités d'une présentation. Si vous n'avez rien à faire, et que vous soyez disposé à une autre promenade, votre société me fera beaucoup de plaisir.» Il mit dans sa manière d'agir cette irrésistible attraction dont ceux qui ont eu le bonheur d'être admis dans son intimité ont pu seuls éprouver la puissance dans ses momens de bonne humeur, et j'acceptai avec empressement sa proposition. Nous visitâmes de nouveau les curiosités les plus remarquables de la capitale, que je ne décrirai point ici pour ne pas répéter les détails pleins d'exactitude et de précision que des centaines de voyageurs en ont déjà donnés; mais Sa Seigneurie se trouva fort _désappointée_ par le peu d'intérêt qu'elles présentaient. Il loua les beautés pittoresques de la ville et des paysages qui l'environnent, et me parut d'avis que, cela excepté, rien n'était digne d'attirer l'attention d'un observateur. Il parla des Turcs de manière à faire supposer qu'il avait fait un long séjour parmi eux, et termina ses réflexions par ces mots: «Les Grecs, tôt ou tard, s'insurgeront contre eux; mais s'ils ne se hâtent pas, j'espère que Bonaparte viendra chasser cette inutile canaille[136].»

[Note 136: _New Monthly Magazine_.]

Pendant sa résidence à Constantinople, le ministre d'Angleterre, M. Adair, se trouvant presque toujours indisposé, ne le vit que très-rarement. Il le pressa cependant avec instance de venir loger au palais de l'ambassade; mais Lord Byron, qui préférait la liberté dont il jouissait dans une simple hôtellerie, refusa ses offres hospitalières.

Lors de l'audience de congé accordée à l'ambassadeur par le sultan, le noble poète, pour y assister, se mêla au cortége de M. Adair, non sans avoir témoigné, relativement à la place qu'il occuperait dans la marche, une anxiété bien caractéristique de sa jalouse susceptibilité toutes les fois qu'il s'agissait de son rang. En vain l'ambassadeur l'assura-t-il qu'on ne pouvait pas lui assigner une place particulière; que les Turcs, dans leurs dispositions relatives au cérémonial, ne tenaient compte que des personnes attachées à l'ambassade, et qu'ils négligeaient ou ignoraient les distinctions de préséance accordées chez nous à la noblesse. Enfin voyant que le jeune pair ne se laissait pas convaincre par ces raisons, M. Adair fut obligé d'en appeler à une autorité qui passait pour infaillible en matière d'étiquette; c'était le vieux internonce d'Autriche. Lord Byron l'ayant consulté sur ce point, et le trouvant entièrement d'accord avec le ministre d'Angleterre, déclara qu'il était parfaitement satisfait.