Uvres Completes De Lord Byron Tome 09 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 21
»Demain, nous partons pour faire à cheval plus de quatre cents milles en poste, jusqu'à Gibraltar, où nous nous embarquerons pour Mélite et Byzance. Une lettre me parviendrait à Malte, ou me serait envoyée si j'étais absent. Embrassez, je vous prie, les Drury, les Dwyer, et tous les Éphésiens que vous rencontrerez. J'écris en ce moment avec le crayon qui m'a été donné par Butler, ce qui rend ma mauvaise main pire encore. Excusez mon _illisibilité_...
»Hodgson! envoyez-moi les nouvelles, les morts et les défaites, les crimes capitaux et les malheurs de mes amis. Donnez-moi quelques détails sur les sujets littéraires, les controverses et les critiques; tout cela me sera agréable: _Suave mari magno_, etc. En parlant de cela, j'ai été malade à la mer et de la mer. Adieu...
»Votre affectionné, etc.»
LETTRE XXXVIII.
À M. HODGSON.
Gibraltar, 6 août 1809.
«Je viens d'arriver dans cette ville après un voyage de près de cinq cents milles, à travers le Portugal et une partie de l'Espagne. Nous allâmes à cheval de Lisbonne à Séville et à Cadix, et de là nous montâmes à bord de la frégate _l'Hypérion_ pour nous rendre ici. Les chevaux sont excellens, nous faisions soixante-dix milles par jour. Des œufs, du vin, des lits bien durs, sont toutes les commodités qu'offre la route; mais sous un climat aussi brûlant, c'est bien assez. Ma santé est meilleure qu'en Angleterre.
»Séville est une belle ville, et la Sierra Moréna est une montagne bien digne de ce nom; mais le diable emporte les descriptions! elles sont toujours ennuyeuses. Cadix! délicieuse Cadix! c'est le plus beau point de la terre..., et la beauté de ses rues et de ses bâtimens ne le cède qu'à l'amabilité de ses habitans. Car, préjugé national à part, je dois avouer que les femmes de Cadix sont aussi supérieures en beauté aux femmes anglaises, que les Espagnols sont inférieurs aux Anglais pour toutes les qualités qui donnent de la dignité au nom d'homme... Au moment où je commençais à faire quelques connaissances dans la ville, je fus obligé d'en partir.
»Vous n'attendez pas de moi une longue lettre après une telle course à cheval, «sur ces rosses d'Asie à l'embonpoint hypocrite.» En parlant d'Asie, cela me fait penser à l'Afrique, qui n'est qu'à cinq milles de ma demeure actuelle; j'y veux aller me promener avant de partir pour Constantinople...
«Cadix est une vraie Cythère; beaucoup de grands d'Espagne s'y sont réfugiés, après avoir quitté Madrid à la suite des troubles: c'est, je crois, la plus jolie ville et la plus propre de l'Europe. Londres est sale en comparaison... Les Espagnoles se ressemblent toutes; leur éducation est la même. La femme d'un duc est comme la femme d'un paysan sous le rapport de l'instruction; et pour les manières, la femme d'un paysan a les mêmes que la duchesse. Certainement elles sont séduisantes; mais elles n'ont qu'une idée dans la tête, et l'unique affaire de toute leur vie est l'intrigue...
«J'ai vu sir John Carr à Séville et à Cadix; et comme le barbier de Swift, je l'ai supplié de ne me point faire figurer dans son journal. Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir des Drury et des Davies et de tous ceux de ce genre-là qui sont encore en vie[119].
[Note 119: Des recommandations de ce genre, dit M. Hodgson, dans une note au bas de la copie de cette lettre, se trouvent à chaque pas dans sa correspondance. Il ne se contentait pas de s'informer de la santé de ses amis et de leur donner cette marque de souvenir. Si l'on pouvait savoir tout ce qu'il a fait pour ses nombreux amis, certes il paraîtrait bien digne d'en avoir eu. Pour moi, je me fais un plaisir de reconnaître avec les sentimens de la plus vive gratitude, qu'il est venu généreusement et bien à propos à mon secours; et si mon pauvre ami Bland vivait encore, il rendrait aussi de grand cœur le même hommage à la mémoire de Byron, quoique, après tout, je sois de tous les hommes celui qui lui doit le plus de reconnaissance. (_Note de Moore_.)]
Envoyez-moi une lettre et des nouvelles à Malte. Ma première sera datée du Caucase ou de la montagne de Sion. Je repasserai en Espagne avant de me rendre en Angleterre, car je suis amoureux de ce pays. Adieu, etc.»
Dans une lettre à Mrs. Byron, datée de Gibraltar, quelques jours après, il répète les mêmes détails sur son voyage, mais un peu plus étendus. «Pour faire compensation, dit-il, à la saleté de Lisbonne et de ses habitans, le village de Cintra, situé à quinze milles environ de cette capitale, est peut-être, sous tous les rapports, le plus délicieux de l'Europe; il renferme des beautés de toute espèce, naturelles et artificielles. Des palais et des jardins s'élevant au milieu des rochers, des cataractes et des précipices; des couvens sur des hauteurs prodigieuses. Dans le lointain la vue de la mer et du Tage, et, en outre, quoique ce ne soit qu'une circonstance bien secondaire, ce village est remarquable comme étant le lieu où fut signée la fameuse _convention_ de sir H*** D**[120]. Il réunit l'apparence sauvage et pittoresque des montagnes de l'Écosse avec la verdure et la fécondité du midi de la France. Près de là est le palais de Mafra, l'orgueil des Portugais, et qui serait admiré dans tous les pays du monde sous le rapport de la magnificence, mais non sous celui de l'élégance. Un couvent y est annexé; les moines sont assez polis, et entendent le latin, de sorte que nous eûmes ensemble une longue conversation. Ils ont une belle bibliothèque, et me demandèrent si _les Anglais_ avaient _des livres_ dans leur pays.»
[Note 120: Le colonel Napier, dans une note à son excellente _Histoire de la guerre de la Péninsule_, relève l'erreur dans laquelle Byron est tombé avec plusieurs autres; la convention dont il s'agit ayant été signée à trente milles de Cintra.--Voy. _Childe Harold_, chant Ier. (_Note de Moore_.)]
Il raconte ensuite dans la même lettre une aventure qui lui arriva à Séville, et qui peut donner une juste idée de lui-même et du pays où il se trouvait:
«Nous logeâmes dans la maison de deux dames espagnoles non mariées, qui possèdent six maisons à Séville, et me donnèrent un curieux modèle des manières espagnoles. Ce sont des dames de qualité: l'aînée est une fort belle femme; la seconde est agréable, mais elle n'est pas d'un port aussi avantageux que dona Josepha. La liberté de manières qui est générale ici m'étonna d'abord beaucoup; dans la suite de mes observations, j'eus lieu de remarquer que la réserve n'est pas le caractère dominant des Espagnoles, qui, en général, sont très-bien, avec de grands yeux noirs et de fort belles formes. L'aînée honora votre fils indigne d'une attention toute particulière, elle m'embrassa au moment de mon départ (je n'y avais demeuré que trois jours). Elle coupa une boucle de mes cheveux, et me fit cadeau d'une tresse des siens de trois pieds de long, que je vous envoie, et que je vous prie de vouloir bien me garder jusqu'à mon retour. Ses mots d'adieu furent: _Adios, tu hermoso! me gustas mucho_. «Adieu! beau cavalier, tu me plais beaucoup.» Elle m'offrit une partie de son propre appartement, que ma vertu ne me permit pas d'accepter; elle rit beaucoup, me dit que j'avais quelque amante en Angleterre, et ajouta qu'elle allait se marier à un officier de l'armée espagnole.»
Parmi les beautés espagnoles, qui avaient excité en masse son imagination, il paraît qu'une dame était au moment de fixer plus particulièrement son attention:
«Cadix, la délicieuse Cadix, est la plus agréable ville que j'aie encore vue; elle est bien différente de nos villes anglaises, excepté sous le rapport de la propreté; elle est aussi propre que Londres, mais pleine des plus belles femmes de l'Espagne; les belles de Cadix sont pour l'Espagne ce que sont les belles du Lancashire pour l'Angleterre. Précisément au moment où je venais d'être présenté à la grandesse, et que je commençais à l'aimer, je me suis vu obligé de quitter Cadix pour cet affreux Gibraltar; mais avant de rentrer en Angleterre, j'y veux faire une autre visite.
»La veille de mon départ, j'étais à l'opéra dans la loge de l'amiral *** avec sa femme et sa fille. Elle est très-jolie dans le genre espagnol, qui, à mon avis, n'est pas inférieur au genre anglais pour la beauté proprement dite, et qui est bien plus séduisant. De longs cheveux noirs, des yeux noirs et languissans, un teint olive-claire et des formes plus gracieuses, quand elles sont animées par le mouvement, que n'en peut concevoir un Anglais, habitué à l'air nonchalant et apathique de ses belles compatriotes; ajoutez à cela la mise à la fois la plus décente et du meilleur goût, qui rend une beauté espagnole tout-à-fait irrésistible.
»Mademoiselle *** et son jeune frère comprenaient un peu le français, et, après avoir témoigné ses regrets que je ne susse pas l'espagnol, elle me proposa de m'enseigner cette langue. Je ne pus répondre que par un profond salut, regrettant de quitter Cadix trop promptement pour faire tous les progrès qui eussent naturellement suivi mes études sous une si charmante directrice. Je me tenais debout, sur le derrière de la loge, qui ressemble assez à nos loges d'opéra (le théâtre est vaste, bien décoré, et la musique admirable), comme le font généralement les Anglais pour ne pas incommoder les dames qui sont devant, quand la belle espagnole déplaça une vieille femme, tante ou duègne, et m'ordonna de venir m'asseoir à côté d'elle, à une distance honnête de la maman. Le spectacle terminé, je m'étais éclipsé, et je traversais le passage avec plusieurs hommes, quand la dame, tournant la tête par hasard, m'appela, et j'eus l'honneur de la conduire jusqu'à la maison de l'amiral. J'ai reçu une invitation pour l'époque de mon retour à Cadix, et j'en profiterai certainement si je repasse par l'Espagne, en revenant d'Asie.»
C'est à ces aventures, ou plutôt à ces commencemens d'aventures, qu'il fait allusion dans la première partie de ses _Souvenirs_; et c'est de la plus jeune de ses belles hôtesses de Séville qu'il dit qu'il devint amoureux, à l'aide d'un dictionnaire.
«Pendant quelque tems, dit-il, je réussis très-bien dans mes études de langue et dans mon amour[121], jusqu'à ce que la dame prit une fantaisie pour une bague que je portais, et s'opiniâtra à ce que je la lui donnasse comme un gage de ma sincérité. Cela était impossible, et je lui déclarai que tout ce que je possédais était à son service, excepté cette bague dont j'avais fait vœu de ne pas me séparer. La jeune Espagnole se fâcha, son amant ne tarda pas à se fâcher aussi, et l'affaire se termina par une froide séparation. Bientôt après je mis à la voile pour Malte, où je perdis à la fois et mon cœur et ma bague.»
[Note 121: Nous trouvons une allusion à cet incident dans _Don Juan_:
«Il est agréable d'apprendre une langue étrangère des yeux et des lèvres d'une femme... c'est-à-dire quand la maîtresse et l'écolier sont jeunes tous les deux, comme il m'arriva à moi, etc.»]
Dans une lettre sur Gibraltar que nous venons de citer, il ajoute: «Je vais demain en Afrique, qui n'est qu'à six milles de cette forteresse. Mon premier séjour après sera Cagliari, en Sardaigne, où je serai présenté à sa majesté. J'ai un superbe uniforme pour habit de cour, indispensable à un voyageur.» Toutefois il ne mit pas à exécution son projet de visiter l'Afrique. Après un court séjour à Gibraltar, où il dîna une fois avec lady Westmoreland, et une autre avec le général Castaños, il partit de Malte, par le paquebot, le 19 août. Il avait renvoyé en Angleterre Joe Murray et le jeune Rushton, la santé de ce dernier ne lui permettant pas de l'accompagner plus long-tems.
«Je vous prie, dit-il à sa mère, ayez toutes sortes de bontés pour cet enfant; car c'est mon grand favori[122].»
[Note 122: Voici le _post-scriptum_ de cette lettre:
«Ainsi lord G... est marié à une paysanne! c'est fort bien! Si je me marie, je vous amènerai une sultane, avec une demi-douzaine de villes pour dot; et pour vous réconcilier avec une belle-fille ottomane, elle vous donnera un boisseau de perles, pas plus grosses que des œufs d'autruche et pas plus petites que des noix.»]
Il écrivit aussi une lettre au père de cet enfant, qui donne une si bonne idée de la bonté et de la sensibilité de son ame, que j'ai grand plaisir à l'insérer ici.
LETTRE XXXIX.
À M. RUSHTON.
Gibraltar, 15 août 1809.
M. RUSHTON,
«J'ai envoyé Robert en Angleterre avec M. Murray, parce que le pays que je vais traverser est dans une condition peu sûre, particulièrement pour un enfant aussi jeune. Je vous permets de garder vingt-cinq livres sterling par an pour son éducation, si je ne reviens pas avant cette époque, et je désire qu'il soit toujours considéré comme étant à mon service. Prenez-en le plus grand soin; qu'il soit envoyé à l'école. Dans le cas où je viendrais à mourir, j'ai eu soin dans mon testament de lui assurer une existence indépendante. Il s'est conduit extrêmement bien, et a beaucoup voyagé, en égard au peu de tems qu'a duré son absence. Vous déduirez les frais de son éducation de votre fermage.»
BYRON.
Ce fut le sort de Byron, pendant toute sa vie, de trouver partout où il alla des personnes qui, par leur caractère extraordinaire, ou les circonstances dans lesquelles elles s'étaient trouvées, étaient toutes disposées à sympathiser avec lui. C'est à cette attraction qui se trouvait en lui pour tout ce qui était étrange et _excentrique_, qu'il dut, à la fois, les plus agréables, comme aussi les plus pénibles liaisons qu'il ait formées dans sa vie. C'est dans la première classe que nous devrons ranger le commerce qu'il entretint avec une dame, pendant le court séjour qu'il fit à Malte. C'est cette même dame qu'il a désignée, dans le _Childe Harold_, sous le nom de Florence, et dont il parle ainsi à sa mère dans une lettre datée de Malte:
«Cette lettre est confiée aux soins d'une femme bien extraordinaire dont vous avez déjà sans doute entendu parler, Mrs. Spenser Smith, sur la délivrance de laquelle le marquis de Salvo a publié une brochure, il y a quelques années. Elle a depuis éprouvé un naufrage, et sa vie a été, dès le commencement, fertile en incidens si extraordinaires, que, dans un roman, ils paraîtraient improbables. Elle est née à Constantinople, où son père, le baron H***, était consul d'Autriche. Elle fut mariée malheureusement, et cependant jamais sa réputation n'a souffert la plus légère atteinte. Elle a excité la vengeance de Bonaparte en prenant part à quelque conspiration, a vu plusieurs fois sa vie en danger; et n'a pas encore vingt-cinq ans. Elle est ici, se disposant à rejoindre son mari en Angleterre. L'approche des Français l'a forcée à s'embarquer sur un vaisseau de guerre, et à quitter précipitamment Trieste, où elle était allée faire une visite à sa mère. Depuis son arrivée je n'ai presque pas eu d'autre compagnie. Je l'ai trouvée très-agréable, très-bien élevée et extrêmement originale. Bonaparte est encore en ce moment si fort irrité contre elle, que sa vie serait peut-être en danger si on la faisait prisonnière une seconde fois.»
Le ton dont notre poète lui parle dans _Childe Harold_, parfaitement d'accord avec ce qu'il vient d'en dire plus haut, respire l'admiration et l'intérêt, mais sans indiquer un sentiment plus vif.
Aimable Florence! si ce cœur insouciant et flétri pouvait jamais être à une autre, il serait à toi; mais entraîné par toutes les vagues qui se succèdent, je n'ose pas brûler sur ton autel un indigne parfum, ou demander à ton âme chérie une seule pensée pour moi.
C'est ainsi que raisonna Harold quand il jeta les yeux sur ceux de Florence; il y puisa une admiration profonde, mais nul autre sentiment, etc., etc.
Dans un homme comme Byron, qui, en même tems qu'il a fait passer dans ses poésies bien des événemens de sa vie, a mis aussi tant de poésie dans son existence, il n'est pas toujours facile, en cherchant à analyser ses sentimens, de distinguer ceux qui furent réels d'avec ceux qui n'étaient qu'imaginaires. Par exemple la description qu'il nous donne ici de la froideur et de l'insensibilité avec lesquelles il contemplait même les charmes de cette séduisante personne est bien peu d'accord avec l'anecdote que je viens de citer d'après ses Mémoires, avec beaucoup de passages de ses lettres postérieures, mais surtout avec l'un de ses petits poèmes les plus gracieux, qu'il désigne comme adressé à cette même dame, pendant un orage, lorsque notre poète se rendait à Zitza.
Malgré ces témoignages qui semblent se contredire, je serais assez porté à croire que la peinture qu'il nous fait de l'état de son cœur au commencement de _Childe Harold_ est la seule vraie. L'idée qu'il était amoureux ne lui sera venue qu'après, quand l'image de la belle Florence se sera, pour ainsi dire, idéalisée dans son imagination, et qu'elle aura embelli d'un reflet d'amour le souvenir des heures agréables qu'ils avaient passées ensemble dans les îles de Calypso. On se rappellera qu'il attribue lui-même aux cœurs qui se sont livrés de bonne heure aux passions, et qui de bonne heure aussi en ont été désabusés, la froideur et le calme avec lesquels il contempla des appas même aussi séduisans que ceux de l'aimable Florence. Il y a toute raison de croire que telle était alors l'espèce de dégoût avec lequel il voyait tous les objets réels d'amour et de passion; et quoique son imagination pût toujours se créer des idoles, il continua, à son retour en Angleterre, de professer la même indifférence pour les plaisirs qu'il avait autrefois recherchés avec tant d'ardeur. Nul anachorète ne saurait en effet se vanter de plus d'apathie qu'il n'en montra à cette époque pour toutes les séductions de ce genre. Mais à vingt-trois ans, il est triste de ne devoir qu'à la satiété et au dégoût ce calme contre toutes les tentations: ce sont là de tristes auxiliaires de la vertu, et c'est une tranquillité achetée bien cher.
Pendant son séjour à Malte, il fut, à la suite de quelque malentendu de peu d'importance, au moment de se battre en duel avec un officier de l'état-major du général Oakes. Il fait de fréquentes allusions à cet incident dans les lettres que nous lirons bientôt, et j'ai souvent entendu la personne qui lui servait de second, parler avec grand éloge du courage et du mâle sang-froid qu'il déploya dans toute cette affaire. Elle devait se vider de très-bonne heure; son ami fut obligé de l'arracher à un sommeil profond. Arrivés au lieu du rendez-vous, sur le bord de la mer, ils ne virent pas venir leurs adversaires, par suite de quelque erreur involontaire. Quoique ses bagages fussent déjà à bord du brick qui devait le transporter en Albanie, Lord Byron résolut d'attendre au moins encore une heure; et pendant à peu près tout ce tems, son ami et lui se promenèrent le long du rivage. À la fin ils virent venir à eux un officier envoyé par son adversaire, qui non-seulement l'excusa de ce retard, mais encore leur donna toutes les explications qu'ils pouvaient désirer sur ce qui avait fait le sujet même de la querelle.
Le brick de guerre à bord duquel ils s'étaient embarqués, ayant ordre d'escorter une flotte de petits vaisseaux marchands à Patras et à Prévésa, ils restèrent deux ou trois jours à l'ancre en rade de cette première ville. Enfin ils arrivèrent à leur destination, et, après avoir vu en passant un coucher du soleil à Missolonghi, ils débarquèrent, le 27 septembre, à Prévésa.
Ceux qui pourraient désirer des détails sur le voyage de Lord Byron en Albanie, et ceux qu'il fit ensuite dans différentes parties de l'empire ottoman, en compagnie avec M. Hobhouse, les trouveront dans la relation qu'en a publiée ce dernier. Cet ouvrage, très-intéressant par lui-même, sous tous les rapports, le devient bien davantage par cette considération que nous y voyons Lord Byron comme présent à chaque page, et que nous y accompagnons, pour ainsi dire, ses premiers pas dans un pays au nom duquel il a pour jamais rattaché le sien. Comme j'ai entre les mains des lettres du noble poète à sa mère et quelques-unes plus curieuses encore qui, publiées pour la première fois, me mettent en état de donner ses propres descriptions et ses propres esquisses, je me contenterai, après avoir ainsi indiqué d'une manière générale le voyage de M. Hobhouse, d'en extraire quelques notes pour jeter plus de clarté sur la correspondance de son ami.
LETTRE XL.
À MRS. BYRON.
Prévésa, 12 novembre 1809.
MA CHÈRE MÈRE,
«Voici quelque tems que je suis en Turquie; la ville que j'habite est sur la côte; mais j'ai déjà traversé l'intérieur de la province d'Albanie, en allant faire visite au pacha. J'ai quitté Malte, le 21 septembre, à bord du brick de mer _le Spider_ (l'Araignée), et je suis arrivé en huit jours à Prévésa. Déjà je suis allé environ cent cinquante milles plus loin, à Tebelen, maison de campagne de Sa Hautesse, où je suis resté trois jours. Le pacha se nomme Ali; on le regarde comme un homme de grands talens; il gouverne toute l'Albanie (l'ancienne Illyrie), l'Épire et une partie de la Macédoine. Son fils Vely-Pacha, pour lequel il m'a donné des lettres, gouverne la Morée, et a beaucoup d'influence en Égypte; en un mot, c'est un des plus puissans personnages de l'empire Ottoman. Quand, après un voyage de trois jours dans un pays montagneux et plein des beautés les plus pittoresques, j'arrivai à Janina, on me dit qu'Ali-Pacha avait quitté cette capitale, et qu'il était en Illyrie avec son armée, assiégeant Ibrahim-Pacha dans la forteresse de Bérat. Il avait appris qu'un Anglais de distinction était arrivé dans ses états, et avait laissé au commandant de Janina l'ordre de me fournir une maison, et de me procurer _gratis_ tout ce qui me serait nécessaire. En conséquence, encore que l'on m'ait permis de faire quelques présens aux esclaves, etc., on n'a pas voulu me laisser payer la moindre chose de ce qui était entré dans la maison pour notre usage.
»Je fis un tour dans la campagne sur les chevaux du vizir, et visitai ses palais, ainsi que ceux de ses petits-fils; ils sont magnifiques, mais trop chargés d'ornemens d'or et de soie. J'allai ensuite à travers les montagnes jusqu'à Zitza, village qui renferme un monastère grec où je couchai au retour. C'est la plus belle situation que j'aie jamais vue, en exceptant toujours Cintra en Portugal. Notre voyage fut beaucoup allongé par les torrens tombés des montagnes, et qui interceptaient les routes. Je n'oublierai jamais la scène singulière qui s'offrit à mes regards, quand j'entrai à Tebelen vers les cinq heures du soir, au moment du coucher du soleil. Elle me rappela, avec quelque changement de costume, bien entendu, la description que donne Scott, dans son _Lay_, du château de Branksome et du système féodal. Les Albanais avec leur habillement, le plus magnifique du monde, leur long jupon blanc, leur manteau broché d'or, leur veste et leur gilet de velours cramoisi lacé en or, leurs pistolets et leurs poignards montés en argent; les Tartares avec leurs hauts bonnets, les Turcs dans leurs turbans et leurs vastes pelisses, les soldats et les esclaves noirs avec leurs chevaux; les premiers groupés dans une grande galerie ouverte qui fait partie de la façade, les autres placés dans une sorte de cloître au-dessous; deux cents chevaux harnachés et prêts à être montés au moindre signal, des courriers allant et venant avec des dépêches, le bruit des timbales, des enfans qui crient l'heure, du haut du minaret, joint à la singularité du bâtiment lui-même, forment un coup-d'œil nouveau et délicieux pour l'étranger. Je fus conduit dans un fort bel appartement et le secrétaire du vizir vint s'informer de l'état de ma santé à la mode turque.