Uvres Completes De Lord Byron Tome 09 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 20

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Quoique la première phrase de cet extrait se rapporte à une époque de beaucoup antérieure, elle nous donnera occasion de remarquer que, quelque irrégulière qu'ait été sa vie durant les deux ou trois années qui précédèrent le moment de ses voyages, l'idée que plusieurs ont eue qu'il faisait dans _Childe Harold_ allusion aux débauches et aux orgies de Newstead, est, comme beaucoup d'autres accusations contre lui, fondée sur son propre témoignage, étrangement exagéré. Il représente, il est vrai, la maison de son représentant poétique comme un _dôme monastique condamné à de vils usages_, et ajoute: «Où la superstition tenait jadis son antre les filles de Paphos venaient chanter et sourire.» M. Dallas se livrant au même esprit d'exagération, dit, en parlant des préparatifs du jeune poète: «Déjà rassasié de plaisirs et dégoûté de la compagnie de ceux qui n'avaient point d'autres ressources, il avait résolu de maîtriser ses passions, et avait congédié ses harems.» La vérité est que l'exiguïté des moyens pécuniaires de Lord Byron eût suffi seule pour le détourner de ce luxe oriental. Son genre de vie à Newstead était simple et peu coûteux. Ses compagnons, quoique amis du plaisir, avaient des goûts et des caractères trop réfléchis pour s'accommoder d'une débauche vulgaire. Quant à ses prétendus _harems_, il paraît qu'une ou deux _subintroductæ_, comme les moines les auraient appelées, et encore prises parmi les domestiques de la maison, sont tout ce que la médisance a jamais pu citer à l'appui de cette calomnie.

Il nous dit lui-même, dans le journal que je viens de citer, que le jeu était au nombre de ses folies à cette époque.

«J'ai, dit-il, idée que les joueurs sont aussi heureux que bien d'autres gens, parce qu'ils sont toujours _excités_. Les femmes, le vin, la gloire, la table rassasient quelquefois; mais chaque coup de carte ou de dé tient le joueur éveillé, outre que l'on peut jouer dix fois plus long-tems qu'on ne peut faire toute autre chose. Étant jeune, j'étais passionné pour le jeu, c'est-à-dire pour le hasard; car je déteste tous les jeux de cartes, même le pharaon. Quand le maccao fut inventé, je ne voulus pas l'adopter; car je regrettais le bruit du cornet et des dés et cette glorieuse incertitude, non-seulement d'une chance bonne ou mauvaise, mais même d'une chance quelconque; car il faut souvent jeter les dés plusieurs fois avant d'obtenir un résultat. J'ai gagné jusqu'à quatorze coups de suite, et enlevé tout l'argent qui se trouvait sur la table; mais je n'avais ni sang-froid, ni jugement, ni calcul: c'était l'émotion qui faisait tout mon plaisir. Après tout, j'ai cessé à tems, sans avoir ni beaucoup gagné ni beaucoup perdu. Depuis l'âge de vingt-un ans j'ai très peu joué, et jamais au-delà de cent, deux cents ou trois cents guinées.»

Il fait allusion à cette folie et à quelques autres dans le billet suivant.

À M. WILLIAMS BANKES.

Vendredi, minuit.

MON CHER BANKES,

«Je reçois à l'instant votre petit mot; croyez que je suis désespéré de n'en avoir pas eu plus tôt connaissance; une demi-heure de conversation avec vous m'eût été plus agréable que le vin, le jeu et toutes les autres manières à la mode de passer une soirée chez soi ou en ville. Je suis réellement très-fâché d'être sorti avant l'arrivée de votre missive; à l'avenir écrivez-moi avant six heures, et soyez sûr que, quels que soient mes engagemens, je les mettrai de côté. Croyez-moi avec cette déférence que j'ai eue dès mon enfance pour vos talens, et une meilleure opinion de votre cœur,

»Votre, etc.»

BYRON.

Parmi les causes, si ce n'est plutôt parmi les résultats de cette disposition à la mélancolie qui tenait à son caractère, il ne faut pas oublier ce scepticisme en fait de matières religieuses, qui, comme nous l'avons vu, jetait déjà quelque chose de sombre sur les pensées de son enfance, et qui se rembrunit de plus en plus à l'époque dont je parle en ce moment. En général, nous voyons les jeunes gens trop ardemment occupés des plaisirs que ce monde donne ou promet, pour s'occuper bien sérieusement des mystères du monde à venir. Mais avec lui le cas était malheureusement tout contraire: comme philosophe et comme ami du plaisir, il avait acquis trop tôt la plus déplorable expérience. Être, comme il le supposait, parvenu à la dernière limite des plaisirs de ce monde, et ne voir au-delà que nuages et obscurité, tel était le sort funeste auquel un caractère et des passions prématurées semblaient condamner Lord Byron.

Quand, à l'âge de vingt-cinq ans, Pope se plaignait d'être fatigué du monde, Swift lui répondit qu'il n'avait point encore assez agi, assez souffert dans le monde pour en être fatigué. Mais quelle différence entre la jeunesse de Pope et celle de Byron! Ce que le premier n'avait qu'anticipé par la pensée, le second le connut dans la plus triste réalité. À l'âge où l'un commençait à peine à jeter un coup d'œil sur l'océan de la vie, l'autre y avait plongé, et en avait sondé toutes les profondeurs. Swift lui-même dut aux désappointemens et aux injustices qu'il éprouva de bonne heure cette amertume qui ne le quitta jamais, et présente bien plus d'analogie avec le sort de notre poète, non-seulement pour les attaques cruelles auxquelles il se trouva jeune en butte, que pour l'effet qu'elles produisirent sur son caractère[113].

[Note 113: Il y a du moins un grand point de rapprochement dans la disposition d'esprit que Johnson attribue à Swift: «Le soupçon d'irréligion, dit-il, qui plana sur la tête de Swift, vint en grande partie de son horreur pour l'hypocrisie: _au lieu de chercher à paraître meilleur, il prenait plaisir à paraître pire qu'il n'était en effet_.» (_Note de Moore_.)]

La jeunesse est naturellement portée à se donner des airs d'une mélancolie romantique, à imiter un air triste et sombre que les années n'ont pas encore pu amener. Je ne veux pas nier que quelque chose de ce genre ne soit venu augmenter et nourrir les dispositions peu riantes de notre jeune poète. Il avait dans son cabinet d'étude un certain nombre de crânes humains bien polis et rangés avec une symétrie qui semblerait indiquer plutôt l'envie de s'entourer d'idées sombres que de les éviter. Peut-être est-ce aussi une imitation de l'usage que Young fit, dit-on, d'un crâne, circonstance qui nous ferait douter de la sincérité de sa mélancolie à cette époque, si nous n'en retrouvions les traces évidentes dans le reste de ses écrits et dans sa vie tout entière.

Telle est, d'après son propre témoignage et celui des autres, la disposition d'esprit et de cœur dans laquelle Byron partit pour son voyage indéfini, à la suite du changement le plus grand qu'un homme ait jamais peut-être éprouvé dans sa manière de voir et de sentir. Le refus de lord Carlisle d'agir comme son patron, et la position humiliante dans laquelle ce refus le plaça, complétèrent les mortifications que déjà bien d'autres causes lui avaient fait éprouver. Trompé dans ses espérances en amour et en amitié, il trouva une sorte de vengeance et de consolation à douter qu'il existât en effet de tels sentimens. Les échecs qu'il avait essuyés étaient assez capables d'irriter et de blesser qui que ce soit; il ajouta encore à ce qu'ils avaient de pénible par le caractère irritable et impatient dont il les reçut. Ce que d'autres auraient reçu avec résignation comme autant de malheurs le révolta comme autant d'affronts et d'injustices, et la véhémence de cette réaction produisit un changement complet dans tout son caractère. Alors, comme dans les révolutions, tout ce qu'il y avait de mauvais et d'irrégulier dans son naturel surgit à la surface, et domina en même tems que tout ce qu'il y avait de plus énergique et de plus grand. Ses vertus et ses qualités naturelles ajoutèrent elles-mêmes à la violence de ce changement. Cette même ardeur qu'il avait mise dans ses amitiés et dans ses amours fournit de nouveaux alimens à son indignation et à son mépris. La vivacité et la tournure originale de son esprit ouvrirent un autre canal au fiel dont il était rempli; et cette haine de l'hypocrisie, qu'il avait déjà montrée en exagérant les erreurs de sa jeunesse, le porta, par horreur de toute fausse prétention à la vertu, à une autre prétention encore plus dangereuse, celle d'afficher des vices et de s'en faire gloire.

La lettre suivante, qu'il écrivit à sa mère peu de jours avant que de mettre à la voile, donne quelques détails sur les personnes qui composaient sa suite. Robert Rushton, dont il y parle avec tant d'intérêt, est le jeune enfant qu'il introduisit dans le premier chant de _Childe Harold_, en qualité de son page.

LETTRE XXXIV.

À MRS. BYRON.

Falmouth, 22 juin 1809.

MA CHÈRE MÈRE,

«Nous aurons mis à la voile, probablement avant que cette lettre ne vous soit parvenue. Fletcher m'a tant tourmenté, que je l'ai gardé à mon service; mais s'il ne se conduit pas bien à l'étranger, je le renverrai par un transport. J'ai un domestique allemand, qui a déjà été en Perse avec M. Wilbraham, et qui m'a été fortement recommandé par le docteur Butler de Harrow; si vous l'ajoutez à Robert et William, vous aurez tout le personnel dont se compose ma suite. J'ai des lettres de recommandation en abondance; je vous écrirai de tous les ports où nous toucherons; mais si mes lettres viennent à s'égarer, il ne faut pas vous en alarmer. Le continent marche bien; une insurrection a éclaté dans Paris; les Autrichiens sont en train de battre Bonaparte, et les Tyroliens se sont soulevés.

«Voici mon portrait à l'huile pour être renvoyé le plus tôt possible à Newstead. Je voudrais bien que les demoiselles P... eussent quelque chose de mieux à faire que d'emporter mes miniatures à Nottingham pour les copier. Puisque c'est fait maintenant, vous pourriez leur offrir de copier aussi les autres portraits, auxquels je tiens beaucoup plus qu'au mien. Quant aux finances, je suis ruiné, du moins jusqu'à ce que Rochdale soit vendu; si cela ne tourne pas bien, j'entrerai au service de l'Autriche ou de la Russie, peut-être même à celui de la Turquie, si leurs manières me conviennent. Le monde est devant moi; je quitte l'Angleterre sans regret et sans aucun désir de rien revoir de ce qu'elle contient, excepté _vous-même_ et votre résidence actuelle.

»_P. S._ Dites, je vous prie, à M. Rushton que son fils se porte bien et va bien; il en est de même de Murray; en vérité, je ne l'ai jamais vu mieux: il sera de retour dans un mois. Au nombre de mes regrets je devrais compter celui de me séparer de ce fidèle serviteur; son grand âge me privera peut-être du plaisir de le revoir jamais. Pour Robert, je l'emmène; je l'aime, parce que, comme moi, il paraît être un animal sans amis en ce monde.»

Ceux qui se rappellent la description poétique qu'il fait de l'état de son ame au moment de quitter l'Angleterre, pourront trouver étranges et choquantes la gaîté et la légèreté qui règnent dans les lettres que je vais transcrire ici. Mais dans un caractère comme celui de Lord Byron, ces éclats de vivacité extérieure ne sont pas du tout incompatibles avec un cœur intimement et profondément ulcéré[114], et le ton de gaîté et de bonne humeur qu'il y affecte ne rend que plus frappant le sentiment d'abandon et d'isolement qu'il y laisse quelquefois percer.

[Note 114: On sait que le poète Cowper composa son chef-d'œuvre de gaîté, _John Gilpin_, pendant une de ses crises d'abattement mortel, et il dit lui-même: «Tout étrange que cela puisse paraître, les ouvrages les plus bouffons que j'aie écrits, le furent dans un moment de tristesse affreuse, et peut-être ne les eussé-je jamais écrits sans cette même tristesse.» (_Note de Moore_.)]

LETTRE XXXV.

À M. HENRY DRURY.

Falmouth, 25 juin 1809.

MON CHER DRURY,

«Nous partons demain par le paquebot de Lisbonne; nous avons été retenus jusqu'ici par le manque de vent et d'autres circonstances. Tout étant maintenant pour le mieux, demain soir à cette heure-ci nous serons embarqués sur ce vaste monde des eaux. Le paquebot de Malte ne devant pas partir pendant quelques semaines, nous avons résolu d'aller par Lisbonne, afin de voir le Portugal; de là par Cadix et Gibraltar, et puis nous reprenons notre première route, Malte et Constantinople, si tant est que le capitaine Kidd, notre brave commandant, entende bien la navigation, et nous conduise suivant la carte.

»Voulez-vous avoir la bonté de dire au docteur Butler[115], qu'à sa recommandation j'ai pris à mon service un Prussien, Friese, la perle des domestiques? Il s'est trouvé parmi les adorateurs du feu en Perse, a vu Persépolis et tout ce qui s'en suit.

[Note 115: En se réconciliant avec le docteur Butler, au moment de son départ, Byron donna une nouvelle preuve de la bonté de son caractère, irritable sans doute, mais étranger à toute idée de haine ou de rancune. Il avait préparé des corrections pour une nouvelle édition de ses _Heures d'oisiveté_, où il remplaçait les épigrammes contre ce professeur, par son éloge et l'aveu des torts qu'il se reprochait envers lui. (_Note de Moore_.)]

»Hobhouse a fait de formidables préparatifs pour publier ses voyages au retour; un cent de plumes, deux gallons d'encre[116], plusieurs livres blancs, etc., tout cela pour le plus grand avantage d'un public éclairé. J'ai renoncé à rien écrire pour mon propre compte, mais j'ai promis de lui fournir un ou deux chapitres de mœurs, etc., etc.

Le coq chante, il faut partir; je ne saurais vous en dire davantage. (_Ghost of Gaffer Thumb_.)

«Adieu, croyez-moi, etc., etc.»

[Note 116: Un peu moins de dix pintes de Paris. (_N. du Tr._)]

LETTRE XXXVI.

À M. HODGSON.

Falmouth, 25 juin 1809.

MON CHER HODGSON,

«Avant que la présente ne vous parvienne, Hobhouse, deux femmes d'officiers, trois enfans, deux filles de chambre, deux subalternes pour la troupe, trois seigneurs portugais et leurs domestiques, enfin moi-même, en tout dix-neuf ames, nous aurons mis à la voile pour Lisbonne, sous la conduite du noble capitaine Kidd, aussi brave marin qu'aucun qui ait jamais passé en contrebande un quartaut de spiritueux.

»Nous allons à Lisbonne d'abord, parce que le paquebot de Malte est déjà parti, voyez-vous? De Lisbonne à Gibraltar, Malte, Constantinople _et cœtera_, comme dit éloquemment l'orateur Henley, quand il mit en danger l'église _et cœtera_.

»Cette ville de Falmouth, comme vous le devinez presque déjà, n'est pas située fort loin de la mer. Elle est défendue de ce côté par deux châteaux, Saint-Maws et Pendennis, extrêmement bien calculés pour tourmenter tout le monde, excepté l'ennemi. Saint-Maws a pour garnison un individu très-valide, âgé seulement de quatre-vingts ans; c'est du reste un homme veuf. C'est à lui qu'est dévolu le commandement absolu et la direction de six pièces de siége, les moins dirigeables possible, admirablement adaptées pour la destruction de Pendennis qui est une autre tour de même force sur l'autre côté du canal. Nous avons visité Saint-Maws; pour Pendennis, on ne nous l'a laissé voir qu'à distance, parce qu'on nous soupçonnait, Hobhouse et moi, d'avoir déjà pris Saint-Maws par un coup de main.

»La ville contient beaucoup de quakers et de poisson salé; les huîtres y ont un goût de cuivre, parce que le pays est plein de mines; les femmes (bénie soit pour cela la corporation!) sont fouettées derrière une charrette quand elles se permettent de voler en petit ou en grand; et c'est ce qui est arrivé hier vers midi à une personne du beau sexe. Elle était entêtée et a envoyé le maire à tous les diables...

»Hodgson! rappelez-moi au souvenir de Drury, et rappelez-moi à votre propre souvenir... quand vous serez ivre; je ne suis pas digne d'occuper les pensers d'un homme à jeun. Ayez l'œil à ma satire chez Cawthorn, dans Cockspur-Street...

»J'ignore quand je pourrai vous écrire de nouveau, car cela dépend de notre expérimenté capitaine, le brave Kidd, et «des vents orageux qui _ne_ soufflent _pas_ dans cette saison.» Je quitte l'Angleterre sans regret; j'y retournerai sans plaisir. Je suis comme Adam, le premier pécheur condamné à la déportation; mais je n'ai pas d'Ève, et je n'ai pas mangé de pomme, si ce n'est des pommes sures et sauvages. Ainsi finit mon premier chapitre.

»Adieu. Tout à vous, etc.»

Dans cette lettre étaient renfermées les strophes suivantes, dont nous regrettons de ne pouvoir rendre toute la gaîté et le naturel:

En rade de Falmouth, 30 juin 1809.

1. Hourra! Hodgson, nous voilà partis; l'embargo est à la fin levé: une brise favorable agite les voiles, et les frappe contre le mât, au-dessus duquel le pavillon de partance déploie ses orbes onduleux. Attention! le coup de canon est tiré. Les cris des femmes effrayées et les juremens des matelots nous avertissent que le moment est venu. Voici monter à bord un coquin de douanier; il faut tout ouvrir, tout montrer, malles, caisses, etc. Malgré tant de bruit et de fracas, il faut que le plus petit trou à rats soit visité, avant qu'on ne nous permette de partir à bord du paquebot de Lisbonne.

2. Nos matelots détachent les amarres; tout le monde aux rames. Le bagage descend de dessus le quai; nous sommes impatiens. En avant, poussez loin du rivage. «Prenez garde! cette caisse renferme des liquides. Arrêtez le bateau, je me sens malade: oh! mon Dieu!»--«Malade! madame; le diable m'emporte, vous le serez bien davantage quand vous aurez été seulement une heure à bord.» Hommes, femmes, maîtres et valets, maîtresses et servantes, pressés les uns contre les autres comme des bâtons de cire, crient, se démènent et s'agitent. Que de bruit, que de fracas avant que nous n'atteignions le paquebot de Lisbonne!

3. Enfin nous l'avons atteint! Voilà le capitaine, le brave Kidd, qui commande son équipage. Les passagers sont parqués dans leur logement, les uns pour y grogner, les autres pour y vomir tout à leur aise. «Holà hé! appelez-vous cela une chambre? Cela n'a pas trois pieds carrés; il n'y aurait pas de quoi contenir la reine Mab[117]. Qui diable peut loger là-dedans?»--«Qui, monsieur? beaucoup de monde. Vingt seigneurs à la fois ont rempli mon navire.»--«Vraiment! Jésus mon Dieu, comme vous nous pressez! Plût à Dieu que vos vingt seigneurs y fussent encore! j'aurais échappé à la chaleur et au bruit qui règnent à bord de ce beau navire, le paquebot de Lisbonne.

[Note 117: _Queen mab_; voyez, dans Shakspeare, la charmante description de cette petite reine des fées et de son petit équipage.]

4. «Fletcher! Murray! Rob[118]! où êtes-vous? étendus sur le pont comme des bûches! Un coup de main, vous, joli matelot; voilà un bout de corde pour fouetter ces chiens-là.» Hobhouse murmure des juremens affreux en roulant le long de l'écoutille; il vomit alternativement des vers et son déjeuner, et nous envoie tous à tous les diables. «Voilà une stance sur la maison de Bragance... Au secours!»--«Un couplet?»--«Non, une tasse d'eau chaude.»--«Qu'est-ce qu'il y a?»--«Diable! mon foie me vient sur le bord des lèvres! Je ne survivrai jamais au bruit et au fracas de ce navire brutal, le paquebot de Lisbonne.»

[Note 118: Abréviation pour Robert.]

5. Enfin, nous voilà en route pour la Turquie; Dieu sait quand nous en reviendrons! Les vents violens et les sombres tempêtes peuvent en un moment briser notre vaisseau. Mais puisque, de l'avis des philosophes, la vie n'est qu'une plaisanterie, le mieux est encore de rire. Rions donc, comme je fais maintenant; rions de tout, des grandes et des petites choses. Bien portans ou malades, à la mer ou sur terre, tant que nous avons de quoi boire abondamment, rions. Que diable! peut-on se soucier d'autre chose? Holà hé! de bon vin! qui voudrait s'en laisser manquer, même à bord du paquebot de Lisbonne?

BYRON.

Le 2 juillet, le navire mit à la voile de Falmouth; et après une heureuse traversée de quatre jours et demi, nos voyageurs arrivèrent à Lisbonne, et se logèrent dans cette ville.

Lord Byron citait souvent une étrange anecdote que le capitaine Kidd, commandant du paquebot, lui avait racontée pendant la traversée. Cet officier lui dit qu'une nuit, étant endormi, il fut réveillé par le poids de quelque chose de lourd sur son estomac, et qu'à l'aide d'une petite clarté qui régnait dans sa chambre, il reconnut distinctement le corps de son frère qui, à cette époque, servait aux grandes Indes dans la marine royale, revêtu de son uniforme et couché en travers sur son lit. Pensant que c'était une illusion de ses sens, il ferma les yeux, et essaya de dormir. Mais la même pression se fit encore sentir, et chaque fois qu'il se hasarda à ouvrir les yeux, il vit la même figure couchée en travers sur lui dans la même position. Pour ajouter encore à ce que cet événement avait de merveilleux, en étendant la main pour toucher ce fantôme, il sentît que l'uniforme dont il paraissait couvert était tout dégouttant d'eau. À l'arrivée d'un de ses camarades qu'il appela au secours, l'apparition s'évanouit; mais quelques mois après, il reçut l'accablante nouvelle que son frère était mort cette nuit-là même, noyé dans les mers des Indes. Le capitaine Kidd n'avait pas le plus léger doute sur la réalité de cette apparition surnaturelle.

Les lettres suivantes de Lord Byron à son ami Hodgson, quoique écrites avec une gaîté et une légèreté d'écolier, donneront quelque idée de l'impression que lui fit son séjour à Lisbonne. De telles lettres, qui contrastent si fortement avec les nobles stances sur le Portugal, qui se trouvent dans le _Childe Harold_, montreront combien son imagination était versatile, et sous combien d'aspects différens il pouvait envisager les mêmes choses suivant les différentes dispositions d'esprit où il était.

LETTRE XXXVII.

À M. HODGSON.

Lisbonne, 16 juillet 1809.

MON CHER HODGSON,

«Jusqu'ici nous avons poursuivi notre route; nous avons vu des choses magnifiques, des palais, des couvens; mais comme tout cela se trouvera écrit au large dans le premier volume de voyages de mon ami Hobhouse, je ne veux point anticiper, ni le voler, en fraudant le plus petit détail, et vous le communiquant ainsi d'une manière clandestine dans une lettre. Tout ce que je puis me permettre de vous dire, c'est que le village de Cintra, dans l'Estramadoure, est peut-être le plus beau village du monde..................................................................

»Je suis très-heureux ici, parce que j'aime les oranges, et que je parle mauvais latin aux moines, qui le comprennent d'autant mieux, qu'il est plus semblable au leur. Et puis je vais en société (avec mes pistolets de poche). Et puis je nage dans le Tage, que j'ai traversé d'un seul coup. Et puis je monte à cheval sur un âne ou sur une mule. Et puis j'ai attrapé la diarrhée, et j'ai été piqué par les mosquites: mais qu'est-ce que cela fait? on ne doit point chercher ses aises quand on fait une partie de plaisir.

«Quand les Portugais font les méchans, je dis _caracho_! le grand juron des fashionables de ce pays-ci, et qui remplace parfaitement notre _damnation_. Quand je suis mécontent de mon voisin, je l'appelle _combro de merda_; avec ces deux phrases et une troisième, _cobra burro_, qui signifie: procurez-moi un âne, je suis universellement reconnu pour un homme de distinction, et qui parle fort bien toutes les langues. Quelle joyeuse vie nous menons, nous autres voyageurs!... si nous avions la nourriture et le vêtement. Mais sérieusement, et par malheur trop sérieusement parlant, tout au monde est préférable à l'Angleterre; et jusqu'ici je m'amuse beaucoup de mon voyage.