Uvres Completes De Lord Byron Tome 09 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 18
Parmi les passages pathétiques dont il orna son poème fut celui que lui suggéra la mort déplorable de lord Falkland. C'était un officier de marine, brave, mais débauché, dont il avait fait connaissance dans le monde, et qui fut, au commencement de mars, tué dans un duel par M. Powell. Les stances touchantes qu'il lui a consacrées dans sa satire prouvent assez combien cet événement l'avait vivement frappé. «Je connaissais beaucoup le feu lord Falkland. Le mardi soir je l'avais vu faire lui-même les honneurs de sa table hospitalière; le mercredi matin, je vis étendu devant moi ce corps qu'animaient naguère le courage, la sensibilité, et tant de nobles passions!» Il ne s'en tint pas à des paroles pour prouver sa sympathie dans cette occasion. Ce malheureux jeune homme laissait derrière lui une famille qui avait besoin pour son soulagement d'autre chose qu'une stérile compassion, et Lord Byron, malgré la gêne qu'il éprouvait lui-même à cette époque, trouva moyen de venir généreusement et délicatement au secours de la veuve et des enfans de son ami. Dans la lettre suivante à Mrs. Byron, il en parle entre autres sujets importans avec une sensibilité éloignée de toute ostentation, qui lui fait le plus grand honneur.
LETTRE XXXII.
À MRS. BYRON.
Saint-James-street, n° 8, 4 mars 1809.
MA CHÈRE MÈRE,
«Ma dernière lettre fut écrite dans un grand abattement d'esprit causé par la mort de ce pauvre Falkland, qui a laissé sans un schelling sa femme et ses enfans. Je me suis efforcé de venir à leur secours. Dieu sait que je n'ai pas pu le faire comme je l'aurais désiré, gêné comme je le suis, et accablé de tant de dettes.
»Vous avez parfaitement raison; il faut que Newstead et moi nous nous soutenions, ou tombions ensemble. J'y ai vécu, j'y ai attaché mon cœur, et jamais besoin d'argent présent ou à venir ne pourra me porter à vendre la moindre parcelle de notre héritage. J'ai un amour-propre qui me donnera la force de supporter bien des embarras pécuniaires: j'aurai peut-être à endurer bien des privations; mais quand on m'offrirait en échange de Newstead la première fortune de l'Angleterre, je rejetterais la proposition. N'ayez pas d'inquiétude à ce sujet; M. H*** en parle comme un homme d'affaires; mais je sens comme un homme d'honneur, et je ne vendrai pas Newstead.
»J'entrerai à la chambre des pairs dès que l'on aura reçu certains certificats pour lesquels on a écrit à Carhais, dans le Cornouaille, et je ferai parler de moi: il faut que je brille dès le commencement, ou tout est perdu. Il faut me garder le secret sur ma satire pendant un mois, après cela vous serez libre d'en parler absolument comme vous le voudrez. Lord Carlisle en a usé avec moi d'une manière infâme, en refusant de donner au chancelier aucun détail sur ma famille. Je l'ai _sanglé_ comme il faut dans mes vers, et peut-être sa Seigneurie se repentira-t-elle de n'avoir pas montré une humeur plus conciliante. On dit que cela se vendra; je l'espère, car le libraire s'est bien conduit jusqu'ici, c'est-à-dire que l'édition a été bien soignée. Croyez-moi, etc.
»_P. S._ Vous aurez hypothèque sur une des fermes.»
Le certificat dont il est ici question comme attendu de la principauté de Cornouaille était les preuves du mariage entre l'amiral Byron et miss Trevanion, mariage célébré, à ce qu'il paraît, dans une chapelle particulière, à Carhais, et dont, en conséquence, il était difficile de se procurer une attestation légale. Le délai nécessaire pour obtenir ces papiers, et le refus peu gracieux de lord Carlisle de donner aucune explication sur sa famille, furent les obstacles qui l'empêchèrent long-tems de prendre sa place à la chambre. Les preuves nécessaires ayant été à la fin fournies, il se présenta, le 13 mars, dans un état d'isolement auquel aucun jeune homme d'un rang aussi élevé ne s'était jamais vu réduit en pareille occasion. N'ayant pas un seul individu de sa classe pour l'introduire comme un ami, ou l'accueillir comme une connaissance, ce fut au hasard seul qu'il dut d'être accompagné jusqu'à la barre de la chambre par un parent très-éloigné, et qui lui était complètement inconnu un peu plus d'un an auparavant. Ce parent fut M. Dallas, et les détails qu'il nous a donnés de cette scène entière sont trop frappans pour que nous y changions un seul mot.
«La satire fut publiée vers le milieu de mars, quelques jours après qu'il eut pris sa place à la chambre des Pairs, ce qu'il fit le 13 du même mois. Je descendais ce jour-là de James's-Street, sans intention de lui faire visite; mais voyant son cabriolet à la porte, j'entrai. Sa figure plus pâle qu'à l'ordinaire montrait que son esprit était agité et qu'il pensait au noble seigneur sous les auspices duquel il avait toujours cru faire son entrée à la Chambre. Je suis bien aise, me dit-il, de vous voir; je vais prendre ma place à la Chambre, peut-être voudrez-vous bien m'accompagner. Je me hâtai de lui exprimer combien j'étais disposé à le faire, lui cachant en même tems le chagrin que j'éprouvais en voyant un jeune homme qui, par sa naissance, sa fortune et ses talens, appartenait à la première classe de la société, assez négligé, assez isolé dans le monde, pour qu'il n'y eût pas un seul membre du sénat dont il allait faire partie, auquel il pût s'adresser pour y être introduit d'une manière convenable. Je vis qu'il sentait vivement sa situation, et je partageais son indignation.
»Après avoir parlé quelque tems de la satire dont les dernières feuilles étaient alors sous presse, j'accompagnai Lord Byron à la Chambre. Il fut reçu dans l'une des antichambres par quelques officiers de service, avec lesquels il s'entendit sur les frais qu'il avait à payer. L'un d'eux alla avertir le lord chancelier, et revint bientôt avec ordre d'introduire le récipiendaire. Il y avait peu de membres présens, et lord Eldon s'occupait d'affaires ordinaires ou peu importantes. Quand Lord Byron entra, il me parut encore plus pâle qu'avant; on lisait sur sa figure l'indignation jointe à la mortification; mais parvenu à la dominer, il passa devant la _balle de laine_[107] sans regarder autour de lui, et s'avança vers la table où l'officier chargé de cette fonction lui fit entendre le serment d'usage. Cette formalité remplie, le chancelier, quittant son siége, fit quelques pas vers lui en souriant et lui présentant la main pour le féliciter de la manière la plus amicale. Quoique je n'entendisse pas ses paroles, je vis bien qu'il lui adressait quelques complimens. Ce fut autant de perdu; Lord Byron fit un salut cérémonieux, et plaça à peine l'extrémité du bout de ses doigts dans les mains du chancelier. Celui-ci ne prolongea pas des félicitations aussi mal reçues; mais il retourna à sa place, tandis que Lord Byron alla négligemment s'asseoir quelques minutes sur l'un des bancs restés vides à la gauche du trône, et qu'occupent ordinairement les lords de l'opposition. Quand il vint me rejoindre, je lui fis part de mes observations; il me répondit: Si j'avais répondu à son serrement de main, il m'aurait tout de suite compté comme acquis à son parti. Je ne veux rien avoir à faire ni avec les uns ni avec les autres; j'ai pris mon rang; je veux maintenant quitter l'Angleterre. Nous retournâmes à Saint-James's-Street, mais il ne recouvra pas sa bonne humeur.»
[Note 107: Nom du fauteuil du chancelier, et qui est pris souvent par métaphore pour la dignité de chancelier. C'est ainsi que l'on dit être assis sur _la balle de laine_, comme chez nous être assis sur les _fleurs de lis_.]
Au récit d'une cérémonie si désagréable pour un esprit fier comme le sien, et si peu de nature à diminuer les idées misanthropiques qui déjà prenaient sur lui tant d'empire, j'ajouterai d'après l'un de ses propres _souvenirs_, les détails qu'il nous a lui-même laissés sur sa courte conversation avec le lord chancelier:
«Quand j'eus atteint mes vingt-un ans, la nécessité de me procurer certains certificats de naissance et de mariage m'empêcha pendant plusieurs semaines de prendre rang dans la Chambre. Après que ces difficultés eurent été levées, et que j'eus prêté serment, le lord chancelier s'excusa auprès de moi de ce délai, observant que le maintien de ces formes voulues était une partie de son devoir. Je lui répondis qu'il ne me devait point d'excuse, et comme il n'avait pas, en effet, montré beaucoup d'empressement, j'ajoutai: Votre seigneurie est exactement comme le _Petit Poucet_ (on donnait à cette époque la pièce de ce nom), vous avez fait votre _devoir_, mais vous n'avez fait rien de plus.»
Quelques jours après parut la satire, et l'un des premiers exemplaires fut adressé à M. Harness, son ami, avec la lettre suivante:
LETTRE XXXIII.
À M. HARNESS.
Saint-James's-Street, 18 mars 1809.
«Vous ne me deviez pas d'excuses; si vous avez le tems d'écrire, et si vous y êtes disposé, tant mieux; Le Seigneur nous rend reconnaissans pour les faveurs que nous recevons. Quand, au contraire, je n'entends pas parler de vous, je me console en pensant que vous êtes plus agréablement occupé.
»Je vous envoie par le même courrier une certaine satire nouvellement publiée; et en retour de trois shillings et six pences qu'il m'en coûte, je vous prie, si vous venez à en deviner l'auteur, de tenir son nom secret, du moins quant à présent. Londres est plein de l'affaire du duc[108]. La Chambre des communes s'en est occupée pendant les trois dernières soirées, et n'a cependant encore rien décidé. Je ne sais pas si la chose sera portée devant notre Chambre, à moins que ce ne soit sous forme d'accusation. Si elle y paraît d'une manière qui permette la discussion, je serai peut-être tenté de dire quelque chose à ce sujet. Je suis bien aise d'apprendre que vous aimez Cambridge, premièrement parce que vous savoir heureux ne peut qu'être infiniment agréable à quelqu'un qui vous désire toutes les joies possibles de ce monde sublunaire, et secondement, parce que j'admire la moralité de ce sentiment. L'_alma mater_ a été pour moi une _injusta noverca_, et cette vieille folle ne m'a donné mon degré de _master artium_ que parce qu'elle n'a pu l'éviter. Vous savez quelle farce un noble candidat est obligé de jouer.
[Note 108: Probablement l'affaire du duc d'York, accusé d'avoir vendu ou laissé vendre des commissions dans l'armée d'une manière illégale.]
«Je compte partir pour mes voyages, si je puis, au printems, et avant cette époque je fais une collection des portraits de ceux de mes camarades d'école avec lesquels j'étais le plus lié. J'en ai déjà quelques-uns, et j'ai besoin du vôtre, sans lequel la galerie ne serait pas complète. J'ai employé l'un des premiers peintres de miniature de l'époque, et ce à mes dépens bien entendu, car je n'ai jamais souffert que mes connaissances fussent induites à la moindre dépense pour satisfaire quelqu'une de mes fantaisies. Cette observation pourra paraître indélicate; mais quand je vous dirai qu'un de nos amis avait d'abord refusé de poser dans la persuasion qu'il lui faudrait délier les cordons de sa bourse, vous conviendrez qu'il est nécessaire de bien établir d'abord ces préliminaires; pour éviter le retour d'une semblable méprise, je viendrai vous voir quand il en sera tems, et je vous ménerai chez le peintre. Ce sera une espèce de taxe que je léverai pendant une semaine sur votre patience; mais excusez-moi, je vous prie, et songez que cette ressemblance sera peut-être le seul souvenir qui me restera un jour de notre ancienne amitié et de notre liaison actuelle. Cette idée paraît assez folle maintenant; mais dans quelques années, quand quelques-uns d'entre nous seront morts, que d'autres seront séparés par des circonstances inévitables, ce sera une sorte de satisfaction de conserver, dans les portraits de ceux qui survivront, l'image de ce que nous étions naguère, et de contempler dans les portraits de ceux qui seront morts tout ce qui nous restera du jugement, de la sensibilité et de l'ensemble de tant de nobles qualités. Mais tout ceci doit être assez ennuyeux pour vous; ainsi bon soir, et pour finir mon chapitre ou plutôt mon homélie, croyez-moi, mon cher Harness, votre très-affectionné, etc., etc.»
Dans cette idée romanesque de rassembler et de conserver les portraits de ses anciens amis de classe, on voit le travail naturel d'un cœur ardent et désappointé qui, à mesure que l'avenir commence à s'obscurcir autour de lui, se rattache avec empressement au souvenir du passé, et qui, désespérant de trouver de nouveaux et de fidèles amis, ne songe plus qu'à conserver tout ce qu'il pourra des anciens. Mais, en ce moment même, sa sensibilité eut à soutenir un de ces terribles échecs auxquels des ames comme la sienne, fort au-dessus de la trempe ordinaire, ne sont que trop fréquemment exposées. Ce fut de la part d'un des amis qu'il estimait le plus qu'il reçut, au moment où il quittait l'Angleterre, cette preuve d'indifférence dont il se plaint et s'indigne dans une note du second chant de _Childe-Harold_, la mettant en contraste avec la fidélité et l'affection que venait de lui montrer son domestique turc Derwish. M. Dallas décrit ainsi l'émotion où il le vit à l'occasion de ce même manque d'affection:
«Je le trouvai étouffant d'indignation. Le croirez-vous? me dit-il; je viens à l'instant de rencontrer N***, je l'ai prié de venir passer une heure avec moi; il m'a refusé; et quelle raison pensez-vous qu'il m'ait donnée? Il était engagé à aller courir les boutiques avec sa mère et quelques autres dames, et il sait que je pars demain pour être absent pendant plusieurs années, et peut-être pour ne revenir jamais! Amitié! je ne pense pas qu'excepté vous, votre famille et peut-être ma mère, je laisse derrière moi un seul être qui se soucie de ce que je pourrai devenir.»
D'après cette phrase déjà citée d'une lettre à Mrs. Byron, «il faut que je fasse quelque chose bientôt dans la Chambre,» et d'après une autre expression plus explicite encore, contenue dans une lettre à M. Harness, il paraîtrait qu'il songeait sérieusement, à cette époque, à entrer de suite dans la carrière des affaires politiques que sa qualité de pair héréditaire semblait ouvrir naturellement devant lui. Mais quelles qu'aient été d'abord les impulsions de son ambition vers ce point, il y renonça bientôt. S'il eût été allié de quelques familles qui eussent tenu un rang distingué dans le monde politique, son envie de dominer, secondée par de tels exemples et de telles sympathies, l'eût porté sans doute à chercher la gloire au milieu des guerres de parti; peut-être c'eût été alors son lot de donner un exemple remarquable de ce changement par lequel un homme cesse d'être un grand poète pour devenir un grand politique. Heureusement, toutefois pour le monde, car c'est une question si ce fut un bonheur pour lui-même, il était décidé que ce serait dans l'empire plus brillant de la poésie qu'il devait dominer. En effet, l'isolement de toute société dans lequel il se trouvait à cette époque, étant privé de ces affections et de ces protections dont un jeune homme est ordinairement entouré lors de ses débuts, cet isolement, dis-je, devait le décourager de suivre une carrière où les chances de succès dépendent surtout des avantages qui ne sont pas en nous-mêmes. Loin donc de prendre une part active aux travaux de ses nobles collègues, il paraît qu'il regardait comme ennuyeux et mortifiant d'y assister comme spectateur. Quelques jours après son admission, il se retira dans sa retraite de Newstead-Abbey, pour y savourer l'amertume d'une expérience prématurée, ou pour y méditer d'avance sur les scènes et les aventures auxquelles son esprit ardent devait trouver à l'étranger un champ plus libre que dans sa patrie.
Peu de tems s'écoula cependant avant qu'il ne fût rappelé à Londres par le succès de sa satire, dont le prompt débit rendait une seconde édition nécessaire. Son agent zélé, M. Dallas, avait pris soin de lui transmettre, dans sa solitude, tout ce qu'il avait pu recueillir d'opinions favorables à son ouvrage. Il n'est pas sans intérêt de voir par quels degrés on arrive d'abord à la réputation, et de trouver dans l'approbation d'autorités telles que Pratt et les écrivains des Revues, la première récompense et les premiers encouragemens d'un Byron.
«Vous êtes déjà, lui écrivait-il, assez généralement connu pour l'auteur. Cawthorn m'en a parlé dans ce sens, et j'en ai eu par moi-même une preuve chez Hatchard, libraire de la reine. J'entrai pour lui demander la satire; il me répondit qu'il en avait vendu un grand nombre d'exemplaires, qu'il ne lui en restait pas un, qu'il allait en redemander davantage, ce que je vis depuis qu'il avait fait. Je lui demandai quel était l'auteur. Il me répondit qu'on la croyait de Lord Byron. J'insistai pour savoir si c'était son opinion, à lui-même. Il me répondit que oui, et que ce qui le lui faisait croire, c'est qu'une dame de distinction était venue, sans hésitation, lui demander la satire de Lord Byron. Il m'apprit aussi qu'il avait demandé à M. Giffard, qui vient souvent dans sa boutique, si la satire était de vous; celui-ci nia absolument qu'il en connût l'auteur; mais il parla avec grand éloge de l'ouvrage, et dit qu'on lui en avait envoyé un exemplaire. Hatchard m'a assuré que tous ceux qui fréquentent son cabinet de lecture l'admirent beaucoup. Cawthorn m'a dit qu'on en faisait généralement un très-grand cas, non-seulement parmi ses propres pratiques, mais encore parmi toutes celles de ses confrères. Je suis allé plusieurs fois exprès chez mon éditeur, et je l'ai toujours entendu beaucoup vanter. Pratt l'a lue dernièrement à haute voix dans les salons, Phillip à un cercle d'hommes de lettres: tous l'ont unanimement louée. L'_Anti-Jacobin_ et le _Gentleman's Magazine_ ont déjà embouché pour vous la trompette de la renommée. Vous verrez votre satire dans les autres revues le mois prochain, et probablement elle sera maltraitée dans quelques-unes, suivant les rapports que les propriétaires ou les éditeurs peuvent avoir avec ceux que vous y avez flagellés.»
À son arrivée à Londres, vers la fin d'avril, il trouva la première édition de sa satire presque épuisée; il se mit aussitôt en devoir d'en préparer une seconde, à laquelle il résolut de mettre son nom. Les additions qu'il fit alors à son ouvrage sont considérables, il ajouta entre autres près de cent vers qui devinrent les premiers[109], et ce ne fut guère qu'au milieu du mois suivant que la nouvelle édition fut prête à imprimer. Pendant son dernier séjour à la campagne, il était convenu avec son ami Hobhouse qu'ils quitteraient l'Angleterre au commencement de juin, et il désirait voir les épreuves de son volume avant que de partir.
[Note 109: La première édition commençait au vers:
«Il fut un tems, avant que de nos jours dégénérés.»]
Cette seconde édition est suivie d'un post-scriptum en prose que M. Dallas, et c'est une preuve de jugement et de goût, supplia en vain le poète de retrancher. Il est fort à regretter que Byron ne se soit point rendu à ses sages avis; car il règne, dans cette malheureuse page, un ton de bravache, que l'on est toujours peiné de voir adopté par un homme vraiment brave. En voici un échantillon: «On dira peut-être que je quitte l'Angleterre, parce que j'y ai insulté des personnes d'esprit et d'honneur; mais je reviendrai, et elles pourront entretenir jusque-là leurs ressentimens. Ceux qui me connaissent peuvent affirmer que les motifs qui me font voyager, sont loin d'être des craintes littéraires ou personnelles, et ceux qui ne me connaissent pas pourront en être convaincus un jour. Depuis la publication de cet opuscule, mon nom n'a pas été au secret, j'ai presque constamment habité Londres, prêt à rendre raison de ce que j'ai écrit, et m'attendant chaque jour à recevoir quelque petit cartel; mais, hélas! les tems de la chevalerie sont passés, ou, pour parler comme le vulgaire, il n'y a plus de courage aujourd'hui.»
Quelques torts que l'auteur ait pu avoir dans cette satire, peu de personnes la jugeraient plus sévèrement aujourd'hui, qu'il ne la jugea lui-même neuf ans après l'avoir composée, au moment où il venait de quitter l'Angleterre pour n'y jamais revenir. M. Murray possède l'exemplaire que Byron lut alors; et les notes qu'il griffonna en marge, et au bas des pages, méritent d'être traduites ici; sur la première on lit:
«La reliure de ce volume est beaucoup trop belle pour ce qu'il contient.
»C'est la propriété d'un autre, voilà la seule raison qui me retient de jeter au feu ce misérable monument de colère déplacée et de critique aveugle.»
En marge de ce passage: «De se laisser égarer par le cœur de Jeffrey, ou la tête béotienne de Lamb,» est écrit: «Cela n'est pas juste; la tête et le cœur de ces messieurs, ne sont pas du tout tels qu'ils ont été ici représentés.» En travers de tout le sévère passage contre MM. Wordsworth et Coleridge, il a griffonné _injuste_. Pour l'attaque terrible contre M. Bowles, le commentaire est: «Tout ce morceau sur Bowles est trop sauvage.» À la marge des vers qui commencent par «salut à l'immortel Jeffrey,» est écrit, «trop féroce... C'est de la folie toute pure;» et plus bas, à propos des vers: «Quelqu'un se rappelle-t-il ce jour désastreux, etc.,» il ajoute, «tout cela est mauvais, parce que c'est trop personnel.»
Quelquefois cependant, loin de casser ses premiers jugemens, il semble disposé à les confirmer et rendre plus sévères. Ainsi, en marge du passage relatif à certain auteur de certaines épopées obscures (Cottle), il dit: «C'est bien,» ajoutant au bas de la page: «J'ai vu quelques lettres de ce drôle à une pauvre dame poète,» dont il attaque les productions (productions dont cette brave femme n'était nullement enflée), d'un ton si grossier et si tranchant, que je ne regretterais pas les coups de fouet que je lui ai donnés, quand même ils eussent été injustes, ce qui n'est pas, car en vérité _c'est un grand âne_. En marge des vers si forts contre Clarke, collaborateur du _Magazine_ appelé le _satiriste_, se trouve cette remarque: «Assez bien; il la méritait, et cela n'est pas trop mal exprimé.»
Tout le paragraphe commençant par _Illustre Lord Holland_, a pour note «mauvais, et, en outre, manquant de vérité.» Les vers contre Lord Carlisle lui paraissent mauvais aussi, la provocation n'était pas suffisante pour justifier tant d'acrimonie. Dans une autre note concernant le même seigneur, il dit: «Beaucoup trop sauvage, quel qu'en ait pu être le fondement.» Il dit de Rosa Maltida (la fille du célèbre juif K...), «elle a depuis épousé le Morning-Post, mariage extrêmement bien assorti.» Aux vers commençant par «Quand quelque jeune homme d'espérance, habitant une échoppe, etc.,» il a joint un note qui n'est pas sans intérêt: «Tout ceci était dirigé contre le pauvre Blackett, il était alors _patronisé_ par A. I. B.[110]. Je l'ignorais, sans quoi je n'eusse pas écrit tout ceci, ou du moins, je ne le crois pas.»
[Note 110: Lady Byron, alors miss Milbank.]
En regard de l'éloge de M. Crabbe, il a écrit: «Je considère Crabbe et Coleridge comme les deux plus remarquables poètes de notre tems, sous le rapport de l'invention et du pathétique.» Sur l'un de ses propres vers:
Et la gloire comme le Phénix au milieu des flammes, etc.
il s'écrie: «Le diable emporte le Phénix! comment a-t-il fait pour venir se fourrer là?» Et il conclut ses remarques de détails par l'observation suivante, sur l'ensemble de la pièce:
«Je désirerais bien sincèrement que la majeure partie de cette satire n'eût jamais été écrite, non seulement à cause de l'injustice des jugemens qui y sont portés sur quelques ouvrages et quelques personnes, mais parce que je ne saurais approuver le ton qui y règne en général, et l'esprit qui l'a dictée.
«BYRON.--Diodati-Genève, 14 juillet 1816.»