Uvres Completes De Lord Byron Tome 09 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 17

Chapter 173,904 wordsPublic domain

«Je n'ai point de lits à présent pour les H... ni pour aucun autre; ils couchent maintenant à Mansfield. Je ne sache point que je ressemble à J.-J. Rousseau. Je n'ai nulle ambition de ressembler à si illustre fou; mais ce que je sais, c'est que je vivrai à ma manière, et le plus solitairement qu'il me sera possible. Dès que mes appartemens seront prêts, je serai charmé de vous voir; jusque-là cela serait inconvenant et incommode pour tous deux; vous ne sauriez vous opposer raisonnablement à ce que je rende mon manoir habitable, malgré mon départ pour la Perse en mars ou au plus tard en mai. Vous serez propriétaire jusqu'à mon retour; et en cas d'accident, car j'ai déjà préparé mon testament pour le moment où j'aurai vingt-un ans, j'ai eu soin que la maison et le manoir vous restassent votre vie durant, outre une pension suffisante. Ainsi vous voyez que ce n'est pas l'égoïsme qui mes porte à faire des réparations et des embellissemens. Comme j'ai un ami ici, nous irons au bal de l'Hôpital. Le 12, nous prendrons le thé avec Mrs. Byron à huit heures, et nous espérons vous voir au bal. Si cette dame a la bonté de nous réserver deux chambres pour nous habiller, elle nous obligera infiniment. Que nous soyons au bal à dix ou onze heures, c'est tout ce qu'il faut, et nous retournerons à Newstead entre trois et quatre.

»Adieu. Je suis bien sincèrement votre, etc.»

L'idée entretenue par Mrs. Byron d'une ressemblance entre son fils et Rousseau était surtout fondée sur ses habitudes solitaires, dans lesquelles il montrait de si bonne heure du penchant à suivre ce philosophe, penchant qui prit de la force à mesure qu'il avança en âge. Dans un de ses _souvenirs_, auquel j'ai déjà beaucoup emprunté[101], il met en question la justesse de cette comparaison entre Rousseau et lui, et nous donne comme à l'ordinaire, en style très-animé, quelques idées de son caractère et de ses habitudes.

[Note 101: Ce journal est intitulé par lui-même: _Pensées détachées_.]

«Avant que je n'eusse vingt ans, ma mère voulait absolument que je ressemblasse à Rousseau, madame de Staël en disait autant en 1813, et il y a quelque chose de cela dans la _Revue d'Édimbourg_, dans l'article critique sur le quatrième chant de Childe-Harold. Pour ma part, je ne puis voir aucun point de ressemblance: il écrivait en prose et moi en vers; c'était un homme du peuple, et moi de l'aristocratie; il était philosophe, et je ne le suis point; il publia son premier ouvrage à quarante ans, et moi à seize: son premier essai lui attira les applaudissemens universels, le mien m'attira tout le contraire: il épousa sa gouvernante, je n'ai pas pu vivre avec ma femme[102]: il pensait que tout le monde conspirait contre sa personne, moi c'est mon petit monde qui croit que je conspire contre lui, si j'en peux juger par les injures que me prodiguent la presse et les coteries. Il aimait la botanique, j'aime les fleurs, les herbes et les arbres, mais je ne sais rien de leur histoire. Il a composé de la musique, je n'en connais que ce que l'oreille me permet de saisir. Je n'ai jamais pu rien apprendre par l'étude, pas même une langue: tout ce que je sais, je le dois à la routine, à l'oreille et à la mémoire, qu'il avait mauvaise, et que j'ai ou plutôt j'avais excellente, demandez plutôt au poète Hodgson, bon juge en cette matière, car il en a lui-même une étonnante. Il écrivait avec hésitation et travail, moi j'écris rapidement et presque toujours sans efforts. Il ne sut jamais monter à cheval, nager ni faire des armes, moi je suis un excellent nageur, un décent, si ce n'est un brillant cavalier, m'étant enfoncé une côte au manége à l'âge de dix-huit ans. Je maniais assez bien les armes, particulièrement l'espadon des montagnards; je n'étais pas non plus un mauvais boxeur, quand je pouvais conserver mon sang-froid, ce qui était difficile, mais ce que je me suis toujours efforcé de faire depuis que (avec les gants) je renversai M. Purling, et lui démis la rotule, en 1806, dans la salle d'Angelo et Jackson. J'étais aussi assez fort à la balle crossée et l'un des onze champions de Harrow, qui soutinrent un défi, en 1805, contre Éton. En outre, le genre de vie de Rousseau, son pays, ses mœurs, l'ensemble de son caractère, offrent avec moi de si grandes différences, que je ne puis comprendre comment une telle comparaison a pu être faite trois fois, et toujours d'une manière si remarquable. J'oubliais encore de dire qu'il avait la vue courte, et que jusqu'ici la mienne a été tout le contraire, au point qu'au plus grand théâtre de Bologne, je distinguai certain buste et lus certaines inscriptions sur le bord de la scène, bien que placé dans la loge la plus éloignée et la plus sombre. Quoiqu'il y eût dans cette même loge plusieurs personnes jeunes et y voyant bien, elles ne pouvaient reconnaître une seule lettre, et crurent d'abord que c'était une plaisanterie, quoique je ne fusse jamais entré dans ce théâtre auparavant. Somme toute, je crois avoir raison de trouver la comparaison mal fondée. Je ne le dis pas par humeur, car Rousseau était un grand homme, et la chose, si elle était vraie, serait assez flatteuse; mais je ne trouve point de plaisir dans une pure chimère.»

[Note 102: _He married his house-keeper; I could not keep house with my wife_.]

Dans une autre lettre à sa mère, quelques semaines après la précédente, il développe ses plans sur Newstead et ses voyages projetés.

LETTRE XXXI.

À MRS. BYRON.

Newstead-Abbey, 2 novembre 1808.

MA CHÈRE MÈRE,

«Nous oublierons, s'il vous plaît, ce que vous me dîtes dans votre dernière; je ne désire point me le rappeler. Quand nos chambres seront prêtes, je serai charmé de vous recevoir; et surtout je serais fâché de vous voir douter, en ce moment, de ma sincérité. C'est plus pour vous que pour moi que je meuble la maison; je vous y installerai avant mon départ pour les Indes, qui aura lieu, je crois, dans le courant de mars, s'il ne survient quelque obstacle particulier. Je fais arranger en ce moment le salon vert, la chambre à coucher rouge, et à l'étage au-dessus quelques chambres d'amis. Tout cela sera bientôt prêt, ou du moins je l'espère ainsi.

«Je vous prierais de vous informer auprès du major Watson, qui a résidé long-tems dans les Indes, quels sont les objets dont il est le plus nécessaire d'être pourvu. J'ai déjà fait écrire par l'un de mes amis au professeur d'Arabe, à Cambridge, pour quelques renseignemens que je désire vivement me procurer. Il me sera aisé d'obtenir du gouvernement des lettres pour les ambassadeurs, les consuls, etc., et aussi pour les gouverneurs de Calcutta et de Madras. Je placerai mes propriétés et mon testament entre les mains de plusieurs personnes de confiance dont vous serez certainement l'une. Je n'ai reçu aucune nouvelle de H...; quand j'en aurai, je m'empresserai de vous en faire part.

»Après tout, vous avouerez que mon projet n'est pas mauvais; si je ne voyage pas maintenant, je ne voyagerai jamais, et les hommes le devraient toujours faire un jour ou l'autre. Je n'ai rien qui me retienne maintenant dans mon pays; point de femme, point de sœurs à pourvoir, point de frères, etc. Je prendrai soin de vos intérêts; et, à mon retour, il sera possible que je me décide à suivre la carrière de la politique. Quelques années consacrées à connaître d'autres pays, ne me nuiront pas si j'embrasse ce parti. Tant que nous ne voyons que notre propre nation; nous ne jouons pas franc jeu avec l'espèce humaine. C'est par l'expérience personnelle, et non par des livres, que nous devrions juger les peuples étrangers. Il n'y a rien de tel que de voir par soi-même, et de ne s'en rapporter qu'à ce qu'on a vu.

»Votre, etc.»

Dans le mois de novembre de cette année, il perdit son chien favori Boatswain. Le pauvre animal fut tout à coup saisi d'un accès de rage; au commencement, Lord Byron soupçonnait si peu la nature de la maladie, qu'il lui arriva plusieurs fois d'essuyer avec sa main nue l'écume qui sortait de la bouche du chien au moment de ses attaques. Dans une lettre à son ami, M. Hodgson[103], il annonce ainsi cet événement: «Boatswain est mort! il a expiré dans un état de rage complète, après avoir beaucoup souffert, mais conservant jusqu'à la fin toute la douceur de son naturel, et sans jamais essayer de faire le moindre mal à ceux qui l'entouraient. J'ai maintenant tout perdu, hors le vieux Murray.»

[Note 103: Le révérend Francis Hodgson, auteur d'une excellente traduction de Juvenal et de plusieurs autres ouvrages estimés: il fut long-tems en correspondance avec Lord Byron, et je lui dois plusieurs lettres intéressantes de son noble ami; je les donnerai dans le cours des pages suivantes.]

Le monument qu'il éleva à ce chien, le plus remarquable en son genre, depuis le tombeau du chien de Salamine, forme encore l'un des plus beaux ornemens de Newstead. Les vers pleins de misanthropie qu'il y fit graver se retrouvent dans son recueil de poésies, et sont précédés de l'inscription que voici:

«Près de ce lieu sont déposés les restes d'un être qui posséda la beauté sans orgueil, la force sans insolence, le courage sans férocité; en un mot, toutes les vertus de l'homme sans ses vices. Cet éloge, qui serait une basse flatterie s'il était inscrit sur des cendres humaines, n'est qu'un juste tribut à la mémoire de Boatswain, chien qui, né à Terre-Neuve, au mois de mai 1803, est mort, à Newstead-Abbey, le 18 novembre 1808.»

Le poète Pope, à peu près au même âge que l'auteur de cette inscription, fait de même l'éloge de son chien, aux dépens de l'espèce humaine, et ajoute que l'histoire nous offre plus d'exemples de la fidélité des chiens que de celle des hommes. Lord Byron, parlant de son favori, dit, avec plus de tristesse et d'amertume encore: «Ces pierres ont été élevées pour couvrir les restes d'un ami; je n'en ai jamais eu qu'un, et c'est ici qu'il repose.» Il semble, en effet, qu'à cette époque sa mélancolie fît de rapides progrès. Dans une autre lettre à M. Hodgson, il dit: «Vous savez que, d'après Smollet, le rire est le signe caractéristique d'un animal raisonnable; je le crois aussi; malheureusement mes dispositions naturelles ne s'accordent pas toujours avec mon opinion à cet égard.»

Murray, le vieux serviteur dont il parle plus haut, comme le seul individu fidèle qui lui reste, avait été long-tems domestique du vieux lord, et était traité par le jeune poète avec une affection que la vieillesse inspire rarement, surtout dans une condition dépendante. «J'ai vu souvent, dit l'un des plus constans visiteurs de Newstead, Lord Byron à la fin du repas, emplir un grand verre de Madère, et le passer par-dessus son épaule à Joe Murray, qui se tenait derrière sa chaise, en lui disant avec un air d'affection qui animait toute sa physionomie: «Tiens, bois, mon vieux camarade!»

Nous retrouvons dans un passage d'une autre de ses lettres à M. Hodgson un exemple de ce ton d'indifférence avec lequel il parlait quelquefois de la difformité de son pied. Ce _gentleman_ ayant dit, en plaisantant, que quelques vers des _Heures d'oisiveté_ étaient calculés pour porter les écoliers à la révolte, Lord Byron répondit: «Si mes chants ont produit les glorieux effets que vous dites, je serai un Tyrtée complet, quoique, et je suis fâché de le dire, je ressemble plutôt à ce poète célèbre, dans ma personne que dans mes ouvrages.» Quelquefois aussi il supportait avec la meilleure humeur du monde une allusion faite par d'autres à cette infirmité, quand il supposait qu'on n'avait pas eu l'intention de l'offenser. Un jour, dans une compagnie nombreuse et _mélangée_, une personne sans éducation lui demanda tout haut: «Eh bien, Milord, comment va votre pied?--Je vous remercie, Monsieur, répondit Byron du ton le plus poli, comme à l'ordinaire, et absolument de même.»

L'extrait suivant, relatif à un ecclésiastique des amis de sa Seigneurie, est encore tiré d'une de ses lettres à M. Hodgson, et de la même année:

«J'écrivis, il y a quelques semaines, à N***, le priant de recevoir comme élève le fils d'un citoyen de Londres, que je connais beaucoup. Les attentions toutes particulières dont la famille m'avait comblé pendant mon séjour parmi eux m'engagèrent à cette démarche. Maintenant, faites attention à ce qui va suivre, comme quelqu'un l'a dit d'une manière si sublime. Ce même jour arrive une épître signée N***, ne contenant pas un seul mot relatif à la pension et à l'éducation, mais une pétition en faveur de Robert Gregson, le fameux boxeur, actuellement en prison pour quelques malheureuses livres sterling, et menacé d'avoir pour dernier asile le _Banc du Roy_. Si cette lettre m'était venue de quelques-unes de mes accointances _laïques_, ou enfin de toute autre personne que celle dont parle la signature, je ne m'en étonnerais pas. Si N*** est sérieux, je félicite le pugilat sur l'acquisition d'un tel patron, et me trouverais heureux d'avancer quelque somme que ce soit pour la délivrance du captif Gregson. Mais avant que d'écrire à N*** sur ce sujet, je veux certainement avoir un certificat du fait signé de vous ou de quelque respectable propriétaire. Quand je dis le _fait_, c'est le fait de la lettre en tant qu'écrite par N***; car je n'ai aucun doute de l'exactitude de ce qu'elle contient. La lettre est actuellement devant moi, et je la garde pour vous la faire lire.»

Il passa cet automne à Newstead s'occupant principalement à revoir et à augmenter sa satire. Pour s'assurer lui-même de son mérite en la lisant et relisant tout imprimée[104], il avait fait tirer plusieurs épreuves du manuscrit, par son premier éditeur, à Newark. Il est assez remarquable qu'excité comme il l'était par l'attaque des journalistes, doué comme il l'était de la faculté d'écrire avec tant de rapidité, il ait laissé écouler un si grand laps de tems entre l'agression et la vengeance; mais il paraît qu'il avait pleinement apprécié toute l'importance du premier pas qu'il ferait dans la littérature après cette attaque. Il sentait que toutes ses chances de grandeur future dépendaient de l'effort qu'il allait faire; en conséquence, il rassemblait tranquillement toutes ses forces. Parmi ses préparatifs pour la tâche qu'il se proposait, on doit remarquer une étude profonde des écrits de Pope. Je ne doute point qu'on ne doive dater de cette époque l'admiration enthousiaste qu'il conserva toujours pour ce grand poète, admiration qui, après deux ou trois tentatives, éteignit en lui toute espérance de prééminence dans la même carrière, et le força à chercher la gloire par des chemins plus ouverts à la concurrence.

[Note 104: On dit que Wieland avait coutume de faire imprimer ses ouvrages pour les corriger, et qu'il tirait de grands avantages de cette méthode, qui paraît n'être pas du tout extraordinaire en Allemagne.]

La tournure misanthropique que des affections trompées et des espérances frustrées avaient, à cette époque, donnée à son esprit, lui rendait facile le genre de la satire; cependant il est évident que cette amertume existait bien plus dans son imagination que dans son cœur; et l'entraînement qu'il éprouvait à faire la guerre au monde venait moins du plaisir de porter des coups çà et là, que du sentiment de sa puissance qui se révélait alors à lui-même, et qui le plaçait plus haut qu'auparavant dans sa propre estime. La vérité est que la grande facilité avec laquelle, comme on le verra bientôt, il passe de l'éloge à la censure ou de la censure à l'éloge, prouve combien étaient passagères et incohérentes les impressions qui, dans beaucoup de cas, semblent avoir dicté ses jugemens. Quoique cette circonstance ôte à quelques égards, du poids à ses éloges, elle l'absout en même tems du trop d'aigreur qui se trouve dans ses critiques.

Sa majorité (1809) fut célébrée à Newstead par autant de réjouissances que purent le permettre la médiocrité de sa fortune et l'exiguïté du nombre de ses amis; outre le _bœuf_ rôti de fondation, il y eut un bal donné en cette occasion. La seule particularité dont se souvienne le vieux domestique qui m'en a parlé, c'est que M. Hanson, l'agent du Lord, était au nombre des danseurs. Quant à la manière dont Byron lui-même célébra ce grand jour, je trouve dans une lettre écrite de Gênes, en 1822, les détails suivans qui pourront ne pas paraître sans intérêt. «Vous ai-je jamais dit que le jour de ma majorité, je fis mon dîner d'œufs avec du lard et une bouteille d'ale? Pour une fois en passant, c'est ce que j'aime le mieux à manger et à boire; mais comme ni l'un ni l'autre ne conviennent à mon estomac, c'est une petite jouissance que je ne me permets que dans les grandes occasions, tous les quatre ou cinq ans environ.» On se procura à un intérêt énorme par l'entremise des usuriers, l'argent nécessaire pour son début dans le monde, et la nécessité de le rembourser fut long-tems un fardeau pour lui.

Ce ne fut qu'au commencement de cette année qu'il apporta à Londres sa satire toute prête, à ce qu'il croyait lui-même, pour l'impression; mais malheureusement avant que l'ouvrage ne fût imprimé, sa bile trouva de nouveaux alimens dans la négligence avec laquelle il se crut traité par son tuteur lord Carlisle. Les relations qui avaient précédemment existé entre ce seigneur et son pupille n'avaient jamais été de nature à faire naître beaucoup d'amitié entre eux, et c'est au caractère et à l'influence de Mrs. Byron qu'appartient surtout le blâme d'avoir augmenté, si ce n'est d'avoir causé leur éloignement. Lord Byron sentit vivement, comme nous le voyons dans une de ses lettres, la froideur avec laquelle lord Carlisle avait reçu la dédicace de son premier volume. Toutefois cédant à des considérations prudentes, non-seulement il avait dissimulé son déplaisir, mais il avait dans sa satire (telle qu'elle devait d'abord paraître) introduit le compliment suivant à son tuteur:

«Il n'en est qu'un seul auquel Apollon daigne encore sourire, et dans Carlisle il couronne un nouveau Roscommon.»

Cet éloge, si généreusement accordé, ne conserva pas sa place dans le poème. Pendant le tems qui s'écoula entre la composition et l'impression, Lord Byron, espérant naturellement que son tuteur s'offrirait de lui-même à l'introduire dans la chambre des pairs le jour où il devait y paraître la première fois, lui écrivit pour lui rappeler qu'il serait majeur au commencement de la session. Au lieu de la politesse à laquelle il s'attendait, il ne reçut pour toute réponse qu'une note cérémonieuse, lui indiquant la manière formelle de procéder dans de telles occasions. Il n'est donc pas étonnant que, disposé comme il l'était par les circonstances précédentes à ne pas supposer à son tuteur des intentions bien favorables pour lui, et se voyant ainsi refusé au moment où l'appui d'un parent si proche lui eût été si utile, son ame, naturellement si _impressionnable_, se soit ouverte au plaisir de la vengeance. Cette indignation, une fois excitée, ne trouva qu'un moyen trop facile de s'exhaler. Les vers louangeurs que je viens de citer furent effacés, et sa satire fut publiée avec ceux que nous y voyons contre lord Carlisle. Si ces vers flattèrent délicieusement d'abord son désir de vengeance, telle était la facilité naturelle de son caractère, qu'il ne tarda pas à se repentir de les avoir écrits[105].

[Note 105: Voyez les vers sur la mort du major Howard, fils de lord Carlisle, tué à Waterloo:

«Des lyres plus harmonieuses que la mienne ont redit leur louange; mais parmi cette troupe de héros, il en est un que je voudrais choisir, soit parce que je suis allié de sa famille, soit parce que j'ai eu quelques torts envers son père.» (CHILDE HAROLD, chant III.)]

Pendant l'impression de son poème, il l'augmenta de plus de cent vers, et y fit plusieurs changemens, dont deux ou trois peuvent être cités comme preuves de la promptitude avec laquelle il recevait les impressions et les influences qui l'ont rendu si variable dans ses manières de sentir et de juger. Dans sa satire, telle qu'il l'avait composée d'abord, se trouvaient les deux vers suivans:

Quoique des imprimeurs condescendent à souiller leurs presses des odes de Smythe et des chants épiques de Hoyle.

Il se repentit, au moment de la publication, de l'injustice de ces deux vers (injustes également pour les deux auteurs qui y sont cités), du moins quant à l'une de ces deux victimes. Il prit dans sa satire imprimée un ton tout-à-fait différent. Le nom du professeur Smythe y est cité avec honneur, comme il le méritait, et accouplé à celui de M. Hodgson, l'un des plus estimables amis du poète:

Oh! obscur asile d'une race vandale, à la fois honneur et disgrâce des sciences, si plongé dans la routine de l'ennuyeuse inutilité, qu'à peine les noms de Smythe et d'Hodgson seront capables de réhabiliter le tien!

Voici un autre exemple de son extrême mobilité. Le manuscrit original de la satire contenait ce vers:

Je laisse la topographie à ce fat de Gell.

Pendant le tems de l'impression il fit connaissance avec sir Williams Gell. Alors, sans effort, par le changement d'une seule épithète, il convertit sa satire en éloge: il écrivit pour la postérité:

Je laisse la topographie au _classique_ Gell[106].

[Note 106: Dans la cinquième édition de cette satire, supprimée par l'auteur en 1812, il changea de nouveau d'opinion sur ce professeur, et en altéra l'expression ainsi: «Je laisse la topographie au _rapide_ Gell.» Expliquons la raison de ce nouveau changement par la note suivante: «_Rapide_; en effet, il a _topographisé_ et _typographisé_ en trois jours les états du roi Priam. Je l'avais appelé classique avant que je n'eusse vu la _Troade_, et maintenant je me garderai bien de lui accorder une qualification à laquelle il a si peu de droits.»]

Parmi les passages ajoutés au moment de l'impression, il faut remarquer les vers contre la licence de l'opéra, «qu'ainsi donc l'Ausonie, etc.,» que le jeune poète écrivit un soir au sortir du théâtre, et envoya aussitôt à M. Dallas pour les insérer dans sa satire. Une autre de ces additions fut le juste tribut d'éloge payé à MM. Crabbe et Rogers, éloge d'autant plus désintéressé et d'autant plus exact, qu'à cette époque il n'avait vu ni l'une ni l'autre de ces deux personnes distinguées, et qu'il conserva toute sa vie l'opinion qu'il avait exprimée sur leur mérite. Il devint depuis ami intime de l'auteur des _Plaisirs de la mémoire_; mais il n'eut jamais le bonheur de former aucune liaison avec celui qu'il désigna si bien sous le nom de _peintre le plus sombre et le plus vrai de la nature_. Mon respectable ami et voisin, M. Crabbe, m'a dit qu'une fois ils passèrent un jour ou deux dans le même hôtel, sans le savoir, et qu'ils ont dû souvent se rencontrer, soit en entrant dans la maison, soit en sortant.

Presque de deux jours l'un, M. Dallas, qui s'était chargé de surveiller l'impression, recevait de nouveaux matériaux pour l'enrichir; l'esprit de l'auteur une fois excité sur un sujet quelconque ne savait plus maîtriser la surabondance de ses idées. Dans l'un de ses courts billets à M. Dallas, il lui dit: «Dépêchez-vous vite d'imprimer, ou je vous inonderai de vers.» Il en fut de même pour ses publications subséquentes, aussi long-tems du moins qu'il fut à portée de son imprimeur, alimentant jusqu'au dernier moment la presse d'idées neuves et fécondes qui lui étaient fournies par la lecture de ce qu'il avait écrit auparavant. Il semblerait, en effet, d'après l'extrême facilité et l'extrême rapidité dont il ajouta à presque tous ses ouvrages leurs plus beaux passages, tandis qu'ils étaient entre les mains de l'imprimeur, que l'action même de se faire imprimer aiguillonnât son imagination, et que le torrent de ses idées prît plus de vie, de fraîcheur, en arrivant, pour ainsi dire, à son embouchure.