Uvres Completes De Lord Byron Tome 09 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 15
Comme déjà avant sa liaison avec M. Matthews, Lord Byron avait commencé à s'enfoncer dans l'abîme du scepticisme, il serait injuste d'attribuer au premier dans les opinions de son ami plus de part qu'il n'a dû en résulter de l'influence naturelle de l'exemple et de la sympathie; influence qui, éprouvée également des deux côtés, rendait en grande partie réciproque la contagion de leurs doctrines. Outre cette communauté de sentimens sur de tels sujets, ils étaient tous deux tourmentés par le goût dangereux de la satire. Les hommes les plus pieux même ne peuvent pas toujours résister à cette disposition d'esprit qui nous entraîne presque malgré nous à déverser du ridicule sur tout ce qu'il y a de plus saint et de plus grave. Il n'est donc pas étonnant que dans une telle société, les opinions du noble poète aient pris avec plus de rapidité une direction vers laquelle elles tendaient naturellement; et quoique l'on ne puisse pas dire qu'il ait eu alors des doctrines bien arrêtées, puisque ni à cette époque ni à aucune autre de sa vie il ne se montra incrédule décidé, il apprit sans doute à sentir moins fortement l'horreur du scepticisme, et à y mêler de la légèreté et de l'amour-propre. Dès le commencement de sa correspondance avec M. Dallas, nous le voyons proclamer ses sentimens sur tous les sujets de cette nature, avec une légèreté et un aplomb bien différens du ton avec lequel il présentait autrefois ses doutes. Cela même forme un contraste frappant avec cette tristesse fiévreuse d'un cœur désolé de perdre ses illusions, qui respire dans chaque vers des prières qu'il avait tracées moins d'un an auparavant.
Il ne faut pas cependant oublier ici sa propension à exagérer tout ce qu'il pouvait y avoir de mauvais en lui. Dans sa première lettre à M. Dallas, nous voyons un exemple de cette étrange ambition, complètement opposée à l'hypocrisie, qui le porta à rechercher plutôt qu'à éviter la réputation de libertin, et à présenter sans cesse sous le jour le plus défavorable son caractère et sa conduite. Son nouveau correspondant lui faisant compliment sur les sentimens de morale et de charité qui respiraient dans l'un de ses poèmes, avait ajouté que cela lui avait rappelé les ouvrages d'un autre noble auteur, qui était non-seulement grand poète, grand orateur et grand historien, mais encore l'un des plus profonds raisonneurs qui aient établi la vérité de cette religion, dont le pardon des offenses est l'un des premiers principes; (le grand et le bon lord Littleton, dont la réputation ne périra jamais.) Son fils, ajoutait M. Dallas, auquel il avait transmis son génie, mais non ses vertus, a brillé un moment pour disparaître bientôt comme un météore passager, et avec lui son titre s'est éteint. C'est à cette lettre que Lord Byron fit la réponse suivante:
LETTRE XX.
À M. DALLAS.
Hôtel Dorant, Albemarle-street, 20 janvier 1808.
MONSIEUR,
«Votre lettre ne m'est parvenue que ce matin, probablement parce qu'elle m'était adressée à Nottingham, où je n'ai pas résidé depuis le mois de juin dernier; comme elle est datée du 6 courant, je vous prie d'excuser le retard de ma réponse.
«Si, comme vous dites, le petit volume dont vous parlez a fait quelque plaisir à l'auteur de _Perceval_ et d'_Aubrey_, je suis plus que récompensé par cet éloge. Quoique nos censeurs périodiques se soient montrés d'une indulgence peu commune, je confesse que l'approbation d'un homme d'un génie aussi reconnu est encore bien plus flatteuse pour moi; mais je perdrais, je le crains, tous droits au titre d'homme candide, si je ne refusais pas des éloges que je ne mérite point. Je suis fâché d'ajouter que ce serait ici le cas.
«Mes ouvrages doivent parler pour eux-mêmes; ils doivent se soutenir ou tomber suivant leur mérite ou leur démérite; et sous le rapport littéraire je suis fier de l'opinion favorable que vous voulez bien m'en exprimer. Mais j'ai malheureusement si peu de prétentions au titre d'homme vertueux, que je ne puis accepter les complimens que vous me faites à cet égard, bien que je m'estimasse heureux de les mériter. Un passage de votre lettre m'a singulièrement frappé: vous y parlez des deux lords Littleton comme chacun d'eux le mérite respectivement; vous serez surpris d'apprendre que la personne qui vous écrit en ce moment, a été souvent comparée au second. Je n'ignore pas que par cet aveu, je me perds moi-même dans votre estime; mais c'est une circonstance que votre observation rend si remarquable, que je ne puis m'empêcher de rapporter ce fait. Les événemens de ma courte vie ont été d'une nature si singulière, que bien que cet orgueil que l'on appelle ordinairement honneur, m'ait toujours empêché, et doive, je l'espère, m'empêcher toujours de disgracier mon nom par aucune action lâche ou vile, j'ai déjà été considéré comme un adepte du libertinage et un disciple de l'incrédulité. Jusqu'à quel point la justice peut-elle avoir dicté cette accusation? je ne prétends pas l'examiner ici, mais je dirai que comme le _gentleman_[87] auquel mes religieux amis, dans la ferveur de leur charité, m'ont déjà dévoué, on me fait plus mauvais que je ne suis en effet. Quoi qu'il en soit, pour me laisser là moi-même, le plus mauvais sujet que je puisse traiter, et pour en revenir à mes poésies, je ne puis assez vous exprimer mes remercîmens, et j'espère avoir quelque jour l'occasion de vous en présenter personnellement l'hommage. Une seconde édition est maintenant sous presse avec quelques additions et des retranchemens considérables; vous me permettrez de vous en offrir un exemplaire. Le _Critical_, le _Monthly_ et l'_Anti-Jacobin Review_ ont été très-indulgens, mais l'_Eclectic_ a prononcé une furieuse philippique, non contre le livre, mais contre l'auteur, où vous trouverez tout ce que je viens de vous dire avancé par un ecclésiastique qui a écrit cet article.
[Note 87: _Le Diable_.]
«Je connaissais depuis long-tems votre nom et vos rapports avec notre famille; j'espère faire bientôt une connaissance personnelle avec vous: vous trouverez en moi un excellent composé d'un _Brainless_ et d'un _Stanhope_[88]. Je crains que vous ne puissiez déchiffrer cette lettre, car ma main est presque aussi mauvaise que ma réputation; mais je vais signer, aussi lisiblement qu'il me sera possible, Votre obligé et obéissant serviteur,»
BYRON.
[Note 88: Personnages du roman intitulé: _Percival_ (_Perceval_). (_Note de Moore_.)]
Il y a ici évidemment une sorte d'orgueil de la part de Byron à s'assimiler au débauché lord Littleton. De peur que ce qu'on connaissait d'irrégulier dans sa vie ne suffit pas pour justifier cette prétention, il fait, avec un air de mystère, suivant sa coutume, allusion à des événemens inconnus qui pourraient lui donner droit à ce paralèle[89]. M. Dallas qui, à ce qu'il paraît, ne s'attendait pas à voir recevoir ainsi ses complimens, se tira de ce mauvais pas en renvoyant à la _candeur_ du jeune Lord les éloges dont celui-ci s'était montré si peu reconnaissant quand ils étaient adressés à ses mœurs, et ajoutait que, d'après l'intention exprimée par Lord Byron dans sa préface, d'abandonner le culte des muses pour suivre une autre carrière, il le croyait en ce moment occupé aux études qui forment le sénateur et l'homme d'état; qu'il se l'était représenté comme membre de quelque université, s'exerçant à l'art de penser et de parler, et amassant un trésor de connaissances en histoire et en droit. C'est dans la réponse à cette lettre que se trouve l'exposition des opinions du noble poète à laquelle j'ai fait allusion plus haut.
[Note 89: Cet appel à l'imagination de son correspondant ne fut pas tout-à-fait sans effet: «Je pensai, dit M. Dallas, que ces lettres, _quoique évidemment fondées sur quelques circonstances de sa vie antérieure_, étaient plutôt un jeu d'esprit qu'un portrait ressemblant. (_Note de Moore_.)]
LETTRE XXI.
À M. DALLAS.
Hôtel Dorant, 21 janvier 1808.
MONSIEUR,
«Dans quelque tems que vos loisirs et votre disposition d'esprit vous permettent de me favoriser d'une visite, je serai sensiblement flatté de faire une connaissance personnelle avec quelqu'un dont l'esprit m'était déjà connu depuis long-tems par ses ouvrages.
«Votre conjecture est fondée en ce sens que je suis membre de l'université de Cambridge, où je vais à la fin de ce quartier prendre le grade de _Master artium_[90]; mais si le raisonnement, l'éloquence, la vertu étaient l'objet que je poursuis, _Granta_[91] n'est point leur métropole; le pays où elle est située n'est point un Eldorado, bien moins encore une Eutopie. L'intelligence de ses enfans est aussi stagnante que les eaux de sa _Cam_[92]; ils ont en vue dans leurs travaux non l'église du Christ, mais l'église la plus prochaine qui leur donnerait un bénéfice.
[Note 90: _Maître-ès-arts_ (A. M.), second grade dans les universités anglaises, correspondant exactement à celui de licencié.
Une université anglaise se compose d'étudians non gradués (_under graduates_), de bacheliers, de maîtres-ès-arts et de docteurs. Ces grades ne correspondent pas absolument aux nôtres, en ce sens qu'il n'y a de bachelier que _ès-lettres_ (_artium bachelors_, A. B.), bien que pour obtenir ce titre, il faille subir des examens sur les sciences et la théologie.
La licence et le doctorat s'obtiennent par un certain nombre d'années de résidence et le paiement de certains droits qui varient suivant que l'impétrant est noble ou roturier. Il n'y a également que des licenciés-ès-lettres (_artium masters_).
Quant au doctorat, au contraire, il n'y a point de docteurs-ès-lettres, mais seulement des docteurs en théologie (_doctores divinitatis_, D. D.), et des docteurs en droit (_doctores legis_, D. L.). Bien que l'on appelle les médecins du nom de docteur, il n'y a point de grades en médecine, non plus que dans les sciences, et leurs diplômes sont plutôt des permissions d'exercer que des titres universitaires. (_N. du Tr._)]
[Note 91: Nom poétique de l'université de Cambridge.]
[Note 92: Rivière qui passe à Cambridge et lui donne son nom.]
«Quant à mes connaissances, je puis dire sans hyperbole qu'elles sont passablement étendues en histoire; peu de nations existent ou ont existé dont je ne connaisse plus ou moins les annales, depuis Hérodote jusqu'à Gibbon. Quant aux auteurs grecs et latins, je les connais autant que la plupart des écoliers qui leur ont consacré treize années d'études. Quant aux lois du pays, je les connais juste assez pour ne pas _enfreindre les statuts_, pour me servir de l'expression des braconniers. J'avais étudié l'_Esprit des lois_ et _le Droit des gens_; mais quand je vis celui-ci violé chaque mois, je cessai de m'en occuper comme d'une connaissance sans utilité. Quant à la géographie, j'ai vu plus de pays sur la carte, que je ne désirerais en traverser à pied. J'ai vu assez de mathématiques pour me donner mal à la tête sans éclaircir mes idées. De philosophie, d'astronomie et de métaphysique, j'en ai appris plus que je n'en comprends[93]; pour du sens commun, j'en ai acquis si peu que je me propose de fonder un prix _byronnien_ dans chacune de nos universités pour le premier qui en découvrira quelques traits en moi; quoique l'on craigne bien que la découverte de la quadrature du cercle ne doive précéder celle-là.
[Note 93: Byron paraît se rappeler ici la manière spirituelle dont Voltaire nous peint l'érudition de Zadig: «Il savait de la métaphysique ce que l'on en a su dans tous les âges... c'est-à-dire fort peu de chose, etc.»]
«Je me suis cru autrefois philosophe. Je débitais avec beaucoup de décorum bon nombre d'absurdités, défiant la douleur et prêchant l'égalité d'humeur. Pendant quelque tems cela réussit fort bien, car personne ne souffrait pour moi que mes amis, et ne perdait patience que mes auditeurs; à la fin une chute de cheval me convainquit que la douleur physique était un mal, et cet argument, le pire de tous, changea à la fois mon système et mon humeur; en sorte que je quittai Zenon pour Aristippe, et m'imaginai que c'est le plaisir qui constitue réellement le καλον[94]. En morale, je préfère Confucius aux dix commandemens, et Socrate à Saint-Paul, quoique les deux derniers s'accordent dans leur opinion du mariage. En religion, je suis pour l'émancipation catholique, mais je ne reconnais pas le pape, et j'ai refusé de recevoir le sacrement parce que je ne comprends pas comment manger du pain et boire du vin de la main du vicaire terrestre peut faire de moi l'héritier du royaume des cieux. Je regarde la vertu en général, et chaque vertu en particulier, comme une disposition de l'ame; chacune d'elles me semble une manière de sentir et non un principe[95]. Je crois que la vérité est le premier attribut de la divinité, et que la mort est un sommeil éternel, au moins pour le corps. Vous avez là un résumé des sentimens de ce _libertin_ de George Lord Byron, et, jusqu'à ce que je me pourvoie d'un nouvel habit, vous voyez que je suis passablement mal vêtu.
[Note 94: Το καλον, le beau.]
[Note 95: C'est là la doctrine de Hume, qui résout toute vertu en un sentiment. Voyez son ouvrage intitulé: _Recherches sur les principes moraux_ (_Enquiry concerning the principles of morals_).]
«Je suis, etc.»
Quoique telle fût sans doute à cette époque la tournure générale de ses opinions, il faut se rappeler, avant d'ajouter trop d'importance à cette profession de ses sentimens, d'abord qu'il ne résista jamais à la tentation de montrer son esprit aux dépens de sa réputation, ensuite qu'il écrivait ici à une personne bien intentionnée, sans doute, mais en même tems à l'un de ces officieux, de ces donneurs d'avis, toujours contens d'eux-mêmes, que Byron s'est fait dans tous les tems un plaisir d'étonner et de mystifier. Les tours qu'il joua étant enfant au charlatan du Nottinghamshire, Lavender, n'étaient que les premiers d'une longue série de mystifications qu'il fit toute sa vie aux nombreux charlatans que sa célébrité et son humeur sociable attiraient autour de lui.
Les termes dans lesquels il parle de l'université, dans cette lettre, sont parfaitement d'accord avec plusieurs passages des _Heures d'oisiveté_ et de sa première satire. On voit que s'il se rappelait Harrow avec plus d'affection que de respect peut-être, Cambridge n'avait pu lui inspirer ni l'un ni l'autre de ces deux sentimens. Ce dégoût qu'il avait conservé pour sa _mère nourrice_, il le partageait en commun avec la plupart des noms les plus illustres de la littérature anglaise. «Si grande était la haine de Milton pour Cambridge, dit Warton, qu'il avait même conçu un dégoût pour l'aspect du pays et pour les campagnes d'alentour.» Voici comme le poète Gray parle de la même université: «Certainement c'est de cette ville, aujourd'hui Cambridge, mais autrefois connue sous le nom de Babylone, que le prophète parle, quand il dit: Les animaux sauvages du désert y habiteront, leurs demeures seront pleines de tristes créatures, les hiboux y bâtiront nids et les satyres y danseront.» Gibbon nous a transmis le souvenir amer qu'il conservait de l'université d'Oxford, et le froid mépris avec lequel Locke se vengea de l'hypocrisie qui régnait dans cet asile de la science, est encore plus remarquable[96].
[Note 96: Voyez sa lettre à Anthony Collins, 1703-4, où il parle de ces fortes têtes qui jetaient feu et flamme contre son livre, parce qu'il était de nature à nuire à l'industrie locale, qu'à cette époque on appelait la _tonte de cochon_.]
On peut penser que les souvenirs pénibles que quelques poètes ont conservés de leur vie de collége ont leur origine dans cette antipathie pour les entraves de la discipline, antipathie que l'on observe assez souvent comme un des traits caractéristiques de génie: c'est comme une sorte d'instinct ou de préservatif, s'il est vrai (comme quelques-uns l'ont dit) qu'une éducation classique nuise à la fraîcheur et à l'élasticité de l'imagination. Un écrivain, membre du clergé, et par conséquent peu suspect de vouloir déprécier les études académiques, non-seulement pose cette question: «Les formes ordinaires de notre système d'éducation ne sont-elles pas plus nuisibles qu'utiles aux vrais poètes?» mais encore il paraît fortement pencher pour une solution affirmative. Pour exemple à l'appui de son opinion, il choisit le classique Addisson qui, dans quelques essais originaux d'un genre sévère ou allégorique, paraît n'avoir pas été dépourvu des talens qui révèlent un esprit supérieur, talens qui furent tellement comprimés et énervés par son étude constante et superstitieuse des classiques anciens, que dans le fait il est demeuré un poète très-ordinaire.
C'est sans doute sous l'impression de l'influence maligne de l'atmosphère scholastique sur le génie, que Milton, en parlant de Cambridge, s'écrie: «C'est un lieu où les disciples de Phébus ne sauraient vivre,» et que Lord Byron, répétant en vers une pensée déjà exprimée dans la lettre à M. Dallas, que nous venons de citer, dit: «Son Hélicon est plus pesant et plus fangeux encore que sa rivière de Cam.»
Dryden, qui, comme Milton, avait reçu quelque châtiment déshonorant[97] à Cambridge, paraît avoir conservé peu de respect pour son _alma mater_; et les vers dans lesquels il loue l'université d'Oxford aux dépens de la sienne[98], lui ont été probablement dictés moins par une admiration véritable de l'une que par le désir de dénigrer l'autre.
[Note 97: Milton a reçu le fouet à l'université de Cambridge; c'est, dit-on, le dernier qui ait été soumis à cette punition dégoûtante, qui, bien que tombée en désuétude, n'en fait pas moins partie des moyens de répression indiqués dans les réglemens. (_N. du. Tr._)]
[Note 98: Voyez _prologue à l'université d'Oxford_.]
Ce n'est pas seulement le génie qui se rebelle contre la discipline des écoles; le goût, naturellement moins impérieux, et dont l'objet avoué est de cultiver les études classiques, se montre quelquefois rétif au gouvernement pédantesque qu'on veut lui imposer. Ce ne fut qu'après avoir été déchargé de l'obligation de lire Virgile comme une tâche, que Gray se sentit capable d'apprécier et de goûter les beautés de ce poète. Byron, jusques à la fin, s'efforça de vaincre un préjugé de la même nature contre Horace, dont le nom s'associait toujours dans son esprit au souvenir des ennuis de l'école.
Quoique le tems ait accoutumé mon esprit à méditer sur ce que j'avais appris alors, telle est la force du préjugé né de l'impatience qu'ils m'ont fait éprouver dans mes premiers ans, que, perdant pour moi l'attrait de la nouveauté, les auteurs dont j'aurais peut-être cherché la lecture avec avidité, si j'avais été libre dans mes choix, m'inspirent toujours une sorte de dégoût, et que ce que je détestais alors je l'abhorre encore aujourd'hui. Adieu donc, Horace, que je détestais tant, c'est ma faute et non la tienne. C'est un grand malheur d'entendre les mots dont tu t'es servi pour exprimer tes idées poétiques, sans être en âge d'apprécier ces mêmes idées, et de comprendre tes vers, trop tôt pour pouvoir jamais les aimer. (_Childe Harold_, chant IV.)
Aux grands poètes qui nous ont laissé un témoignage de leur désapprobation du système anglais d'éducation il faut ajouter les noms distingués de Cowley, Addisson et Cowper. Tandis que parmi les exemples qui, comme ceux de Milton et de Dryden, démontrent l'espèce de raison inverse qui peut exister entre les _honneurs_ du collége et le génie, il ne faut pas oublier ceux de Swift, Goldsmith et Churchill, qui ne furent jugés que de médiocres écoliers dans les universités dont ils honorent aujourd'hui les annales. À la suite de cette longue série de poètes qui ont quitté les universités, entachés d'une note déshonorante et pleins de sentimens haineux contre elles, nous ajoutons des noms tels que ceux de Shakspeare, de Pope, de Gay, de Thomson, de Burns, Chatterton, etc., qui tous ont atteint leur degré de gloire respective sans avoir passé par aucun collége. Nous verrons que le plus grand nombre de nos poètes n'a rien dû à cette influence puissante que les universités sont censées exercer sur le développement du génie, dans les pays qui en sont pourvus.
Les lettres suivantes, écrites à cette époque, contiennent quelques particularités qui peut-être ne seront pas sans intérêt pour le lecteur.
LETTRE XXII.
À M. HENRY DRURY.
Hôtel Dorant, 13 janvier 1808.
MON CHER MONSIEUR,
«La stupidité de mes domestiques ou du portier, en ne vous disant pas de monter dans mon appartement, où je vous aurais rejoint à l'instant, m'a privé du plaisir de vous voir hier matin. J'espérais vous rencontrer le soir dans quelque lieu public, mon étoile ne l'a pas permis; c'est ainsi qu'elle me refuse les faveurs, et généralement les faveurs qui me seraient le plus agréables. Vous eussiez été, je crois, fort étonné en me revoyant; j'ai perdu 50 liv. depuis notre dernière entrevue; je pesais alors 181 liv., je n'en pèse plus maintenant que 130. Je me suis débarrassé de mon _superflu_, au moyen de l'exercice violent et de l'abstinence........................................................... .......................................................................
«Si vos occupations à Harrow vous permettaient de venir en ville d'ici au premier février, je m'estimerais heureux de vous recevoir dans Albemarle-street. Si je ne puis pas avoir cet avantage, je tâcherai d'aller vous voir une après-midi à Harrow, tout en tremblant que votre cave ne contribue pas beaucoup à ma guérison. Quant à mon digne précepteur, le docteur Butler, notre rencontre chez vous n'empêcherait pas ces _petites douceurs_ que nous étions dans l'habitude de nous prodiguer mutuellement. Nous ne nous sommes parlé qu'une fois depuis mon départ de Harrow, 1805, et dans cette occasion il dit poliment à Tatersall que je n'étais pas un compagnon convenable pour ses élèves. C'était avant ma première _échauffourée_ poétique; et, en bonne prose, si j'avais été plus vieux de quelques années, j'aurais gardé le silence sur ses perfections; mais j'étais couché sur le dos quand j'écrivis ou plutôt quand je dictai ces folies d'écolier. Je ne m'attendais pas à en revenir jamais; mon médecin avait reçu les honoraires de seizième visite, et moi j'en étais à sa seizième ordonnance; je ne pouvais quitter la terre sans laisser à Butler un souvenir de constant attachement, en retour de tous ses bons offices. J'avais intention de descendre à Harrow en juillet; mais pensant que ma visite, immédiatement après la publication, pourrait être interprétée comme une insulte, je dirigeai mes pas ailleurs; j'avais, de plus, appris que plusieurs des élèves s'étaient procuré mon opuscule, et cela, bien certainement, contre mes intentions; car je n'en ai pas donné une seule copie avant le mois d'octobre, époque à laquelle, cédant à des instances réitérées, je ne pus en refuser une à un jeune homme qui depuis a quitté l'école. Vous me pardonnerez de vous entretenir si longuement sur ce sujet; vous l'aviez abordé, dès-lors une explication devient nécessaire. Je n'essaierai point de me justifier, _hic murus aheneus esto, nil conscire sibi_, etc., comme lord Baltimor lors de son jugement pour un rapt. Je suis demeuré assez long-tems au collége de la Trinité pour avoir oublié la fin du vers; mais si je ne finis pas ma citation, je finirai du moins ma lettre, en vous priant de me croire, avec autant d'affection que de reconnaissance, votre, etc.
«_P. S._ Je n'abuserai pas de vos loisirs en sollicitant la faveur d'une réponse, de peur que vous ne disiez, comme dit Butler à Tatersall, auquel j'avais adressé une lettre assez imprudente, à l'occasion du propos dont j'ai parlé plus haut: «Je voudrais l'entraîner dans une correspondance avec moi.»
LETTRE XXIII.