Uvres Completes De Lord Byron Tome 09 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 12

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J'ai écrit cette courte liste de poètes entièrement de mémoire, et sans le secours d'aucun livre; il a donc pu s'y glisser quelques erreurs, mais elles doivent être de peu d'importance. J'ai parcouru les ouvrages des Européens et quelques-uns de ceux de l'Asie, soit en original, soit à l'aide de traduction. Je n'ai cité que les meilleurs dans ma liste des poètes anglais; il eût été aussi inutile que fatigant d'énumérer ceux d'un moindre mérite. Peut-être cependant pourrait-on dans un catalogue cosmopolite ajouter encore Gray, Goldsmith et Collins; quant aux autres depuis Chaucer jusqu'à Churchill, ce sont _voces prætereaque nihil_, quelquefois nommés, rarement lus et jamais avec profit. Je regarde Chaucer, en dépit des éloges qu'on lui a prodigués, comme méprisable et licencieux; il ne doit son renom qu'à son antiquité, et sous ce rapport-là même, on devrait plutôt se rappeler Pierce Plowman ou Thomas d'Ercildoune. Je me suis gardé de citer des poètes vivans de l'Angleterre; il n'en est pas un qui ne survive à ses ouvrages. Le goût est perdu chez nous; encore un siècle, et nous aurons disparu, notre empire, notre littérature et notre nom, des annales du genre humain.

30 novembre 1807, BYRON.

Il se trouve, parmi les papiers que je possède de lui, plusieurs petits poèmes (en tout environ six cents vers) qu'il écrivit en ce tems-là, mais qu'il n'a jamais fait imprimer, parce qu'il les avait composés la plupart après la publication de ses _Heures de loisir_. Le plus grand nombre d'entre eux ne se recommande guère que par son nom, mais quelques-uns, grâce aux sentimens et aux circonstances qui les inspirent, seront lus ici avec plaisir. La première fois qu'il entra dans Newsteadt, il planta dans un coin de terre un jeune chêne dont il croyait l'existence attachée à la sienne. Après six ou sept ans, quand il revint au même endroit, il trouva le chêne étouffé sous les mauvaises herbes, et presque desséché. C'était au moment où Lord Grey de Ruthen quittait l'abbaye; il fit alors l'un de ces poèmes composés de cinq stances, et dont on pourra juger par les passages suivans:

Jeune chêne, quand je te plantai profondément en terre, j'espérais que tes jours seraient plus longs que les miens, que tes branches jetteraient une ombre noire autour de toi, et que le lierre entourerait ton tronc comme un manteau.

Telles étaient mes espérances dans les années de l'enfance, quand je te plantai avec orgueil sur la terre de mes aïeux. Ces jours sont passés et je t'arrose de mes larmes; les mauvaises herbes qui t'entourent ne peuvent voiler aux yeux ton triste dépérissement.

Je t'ai quitté, mon pauvre chêne, et depuis cette heure fatale un étranger est le maître du château, etc., etc.

Le sujet des vers qui suivent est assez éclairci par la note qu'il a placée en tête. Quoiqu'ils aient un air pénible et affecté, ils me paraissent dignes d'être conservés comme un témoignage des sentimens tendres et romanesques qu'il avait contractés pour ses amis de collége.

«Il y a quelques années, étant à Harrow, un ami de l'auteur avait gravé leurs deux noms dans un endroit écarté; il y avait même ajouté quelques mots de souvenirs. Plus tard, à l'occasion de quelque injure réelle ou imaginaire, l'auteur, avant de laisser Harrow, avait effacé ce fragile souvenir. Voici les stances qu'il écrivit à leur place, quand il revit Harrow, en 1807:

Ici naguère les souvenirs de l'amitié attiraient les yeux de l'étranger; ils étaient simples, ils étaient peu nombreux les mots qui les exprimaient, et cependant la colère les a effacés.

Elle trancha profondément dans l'arbre, mais elle n'effaça pas entièrement les caractères; ils étaient si simples, que l'amitié revenant regarda long-tems, jusqu'à ce qu'aidée de la mémoire, elle rétablit les mots.

Le repentir les traça de nouveau, le pardon y joignit son nom aimable; l'inscription reparut si belle que l'amitié la crut toujours la même.

Le souvenir serait beau encore; mais, hélas! en dépit de l'espérance et des larmes de l'amitié, l'orgueil s'est jeté à la traverse, et a pour toujours effacé et l'inscription et le sentiment qu'elle exprimait.

Les mêmes sentimens d'amitié idéale distinguent un autre de ses poèmes, dans lequel il a pris pour épigraphe cette ingénieuse devise française: _l'amitié est l'amour sans ailes_. Chacune des neuf stances est terminée par les mêmes mots; nous citerons les trois suivantes:

Pourquoi gémirais-je tristement de ce que ma jeunesse est passée? Je puis encore compter des jours heureux; la faculté d'aimer n'est pas encore morte en moi. En revenant sur mes premières années, un souvenir durable, une vérité éternelle m'apporte une céleste consolation; souffles légers des vents, redites-la aux lieux où mon cœur s'émut pour la première fois!

_L'amitié, c'est l'amour sans ailes_!

Demeure de mes aïeux, ton clocher lointain me rappelle toutes ces scènes joyeuses; mon sein brûle comme autrefois; je redeviens enfant par la pensée. Ton bouquet d'ormeaux, ta colline verdoyante, chacun de tes sentiers, me ravissent encore. Chaque fleur exhale un double parfum. Il me semble encore, au milieu de nos doux entretiens, entendre chacun de mes compagnons s'écrier:

L'amitié, c'est l'amour sans ailes!

Mon cher Lycus, pourquoi pleures-tu? Retiens tes larmes prêtes à tomber; l'affection peut dormir quelque tems, mais, sois-en sûr, elle se réveillera! Quand nous nous retrouverons, pense, ami, pense combien elle sera douce cette réunion si long-tems désirée! Mon ame bondit de bonheur à cet espoir; quand deux jeunes cœurs sont si pleins d'affection, l'absence, ami, ne peut que redire:

L'amitié, c'est l'amour sans ailes!

Quant aux vers suivans, je ne puis dire positivement qu'ils se rattachent à quelque circonstance réelle. On peut même dire qu'habitué à revenir sur toutes les anecdotes de sa jeunesse, il n'eut pas manqué, dans la suite, de rappeler un fait aussi remarquable, s'il n'eût pas été imaginaire. Or, ni dans sa conversation, ni dans ses écrits, je ne trouve qu'il y ait fait une seule fois allusion[64]. D'un autre côté, toutes ses poésies, sauf les embellissemens dont les entourait son imagination, étaient l'expression si fidèle de ses sentimens et de sa vie, qu'on ne peut guère s'empêcher de supposer une sorte de fondement réel à un poème plein d'une sensibilité aussi pénétrante:

[Note 64: Voici la seule particularité qui puisse, et encore de fort loin, se lier au sujet de ce poème. Un an ou deux avant la date qui s'y trouve placée, il écrivit de Harrow à sa mère (comme je le sais d'une personne qui tenait elle-même le fait de Mrs. Byron), pour lui dire qu'il avait éprouvé dernièrement beaucoup d'ennui à l'occasion d'une jeune femme, maîtresse de son ami Curzon, qui venait de mourir. Cette femme, se trouvant alors sur le point de devenir mère, avait déclaré que Lord Byron était le père de son enfant. Byron assurait positivement sa mère qu'il n'en était rien; mais, persuadé comme il l'était, que l'enfant appartenait à Curzon, il souhaitait qu'on en prît tout le soin possible, et priait en conséquence sa mère d'avoir la bonté de se charger de lui. Une telle demande pouvait fort bien exciter l'humeur d'une femme plus douce que Mrs. Byron; cependant elle répondit à son fils qu'elle accueillerait volontiers l'enfant dès qu'il serait né, et qu'elle ferait pour lui tout ce qu'il désirait. Par bonheur, l'enfant mourut en voyant le jour.]

À MON FILS.

Ces tresses blondes, ces yeux bleus, dont l'éclat rappelle ceux de ta mère; ces lèvres de roses, ces joues à fossettes, ce sourire, qui captivent le cœur, retracent d'anciennes scènes de bonheur, et touchent le cœur de ton père, ô mon enfant!

Et tu ne peux prononcer le nom de ton père; ah, William! si son nom était le tien, alors sa conscience ne lui adresserait plus de reproches: mais écartons ces tristes idées; les soins que je prendrai de toi me rendront la paix intérieure; l'ombre de ta mère sourira dans sa joie, et pardonnera le passé, ô mon enfant!

Le gazon a recouvert son humble tombe, et une étrangère t'a présenté son sein. Le préjugé peut rire dédaigneusement de ta naissance, et ne t'accorder qu'à peine un nom sur la terre; mais il ne saurait détruire une seule de tes espérances: le cœur de ton père est à toi, ô mon enfant!

Eh bien! laisse un monde sans entrailles se récrier; dois-je pour lui plaire étouffer la voix puissante de la nature? Non, que les moralistes me désapprouvent s'ils le veulent, tu seras toujours pour moi le bien cher enfant de l'amour, beau chérubin, gage de jeunesse et de joie! un père veille sur ton berceau, ô mon enfant!

Ô quel charme, avant que l'âge n'ait ridé mon front, avant que d'avoir épuisé à moitié la coupe de la vie, de contempler à la fois en toi, un frère et un fils, et d'employer le reste de mes jours à réparer mon injustice envers toi, ô mon enfant!

Quoique ton père imprudent soit bien jeune encore, sa jeunesse n'éteindra pas en lui le feu de l'amour paternel. Et quand même tu me serais moins cher, tant que l'image d'Hélène revivra en toi, ce cœur, plein de son souvenir du bonheur passé, n'en abandonnera jamais le gage, ô mon enfant!

B.--1807[65].

[Note 65: Dans cet usage de dater ses premiers poèmes, il suivait l'exemple de Milton, qui, dit Johnson, en datant ses premiers ouvrages, comme lui en avait donné l'exemple le savant Politien, semblait recommander à la postérité la précocité de ses inspirations. Le suivant badinage, également écrit en 1807, n'a jamais été imprimé; il est intraduisible; nous le donnerons en anglais:

EPITAPH

ON JOHN ADAMS, OF SOUTHWELL, A CARRIER,

WHO DIED OF DRUNKENNESS.

_John Adams lies here, of the parish of Southwell, A_ carrier, _who_ carried _his can to his mouth well; He_ carried _so much, and he_ carried _so fast, He could_ carry _no more, so was_ carried _at last; For, the liguor he drank being too much for one, He could not_ carry _off, so he's now_ carri-on.

B., sept. 1807.]

Mais le plus remarquable de ses poèmes est d'une date antérieure à toutes celles que je viens de donner, ayant été écrit en décembre 1806, quand il n'avait pas encore dix-neuf ans. Il contient sa profession de foi religieuse à cette époque, et nous montre combien son esprit lutta de bonne heure entre le doute et la piété:

PRIÈRE DE LA NATURE.

Père de la lumière! grand Dieu du ciel! entends-tu les accens du désespoir? Des fautes comme celles de l'homme peuvent-elles être jamais pardonnées? Le vice peut-il expier des crimes par des prières? Père de la lumière, j'élève vers toi mes accens! Tu le vois, mon ame est noircie de souillures; toi qui peux observer la chute du plus petit oiseau, détourne de moi la mort du péché.

Je ne cherche point de sectes inconnues; oh! montre-moi le sentier de la vérité! Je reconnais ta toute-puissance redoutable, épargne les fautes de ma jeunesse en les corrigeant. Que les dévots élèvent, s'ils le veulent, des temples obscurs; que la superstition en salue humblement les portiques; que, pour étendre et affermir leur empire funeste, les prêtres inventent des rites mystiques et mensongers. L'homme bornera-t-il le domaine de son créateur à ces dômes gothiques qui surmontent des amas de pierres à moitié détruites? Ton temple est la face du jour; la terre, l'océan, le ciel te forment un trône sans limites.

L'homme condamnera-t-il sa propre race aux tourmens de l'enfer, à moins qu'ils ne fléchissent le genou devant de vaines pompes? Nous dira-t-il que, pour un seul qui a failli, tous doivent périr confusément dans la tempête? Chacun prétendra-t-il gagner les cieux, et cependant condamner son frère à la mort éternelle, parce que son ame s'est ouverte à des espérances différentes, ou qu'il a suivi des doctrines moins sévères? Iront-ils, aux moyens de croyances qu'ils ne sauraient expliquer, décider d'avance tes grâces et tes châtimens? Des reptiles rampans sur la terre connaîtront-ils les desseins de leur grand créateur?

Ces hommes qui n'ont vécu que pour eux-mêmes, qui ont passé leurs années dans des crimes renouvelés chaque jour, trouveront-ils dans leur foi une compensation à leurs forfaits, et vivront-ils au-delà des limites du tems?

Ô mon père! je ne cherche les lois d'aucun prophète; tes lois, à toi, apparaissent dans les ouvrages de la nature. Je suis, je l'avoue, faible et corrompu, et cependant je te prierai, car tu m'entendras! Toi qui guides l'étoile errante à travers les royaumes infinis de l'éther, qui calmes la guerre des élémens, et dont j'aperçois la main d'un pôle à l'autre pôle; toi qui, dans ta sagesse, m'as placé ici-bas, et qui peux m'en retirer quand telle sera ta volonté; tant que je serai sur cette terre périssable, étends sur moi ta main protectrice. C'est à toi, à toi, mon Dieu, que j'adresse mes prières; quelque bonheur ou quelque malheur qui m'arrive, qu'à ta volonté je m'élève ou m'abaisse, je me confie en ta protection: si, quand cette poussière sera rendue à la poussière, mon ame parcourt les airs sur des ailes rapides, comme j'adorerai ton nom glorieux! mais si cet esprit passager partage avec le corps le repos éternel de la tombe, tant qu'il me restera un souffle de vie, j'élèverai vers toi ma prière, quoique condamné à ne jamais quitter la demeure des morts. C'est à toi que j'adresse mes dernières inspirations, plein de reconnaissance pour tes bienfaits passés, et espérant, ô mon Dieu, que cette vie errante se réunira enfin à ton essence.

Dans un autre poème, et qu'il écrivit avec la triste conviction qu'il allait bientôt mourir, nous retrouvons une prière exprimant à peu près les mêmes opinions. Après avoir dit adieu à toutes les scènes favorites de sa jeunesse[66], voici comme il continue:

[Note 66: Annesley n'est pas oublié en cette occasion:

«Oublierai-je la scène toujours présente à ma pensée? Les rochers s'élèvent et les rivières serpentent entre moi et les lieux que notre amour embellissait, et cependant, Marie, ta beauté m'apparaît fraîche encore, comme un délicieux songe d'amour, etc., etc.»]

Oublie ce monde, ô mon ame agitée, tourne tes pensées vers le ciel; tu y dirigeras bientôt ta course, si tes erreurs sont oubliées. Loin des bigots et des sectaires, incline-toi devant le trône du Tout-Puissant, adresse-lui ta tremblante prière. Il est clément et juste, il ne rejettera pas la prière de l'enfant de la poussière, quoiqu'il soit le moindre objet de ses soins. Père de la lumière, j'élève vers toi mes accens! Tu le vois, mon ame est pleine de souillures; toi qui peux observer la chute du plus petit oiseau, détourne de moi la mort du péché. Toi qui peux guider l'étoile errante, qui calmes la guerre des élémens, qui as pour manteau les cieux immenses, pardonne mes pensées, mes paroles, mes crimes; et puisque je dois bientôt cesser de vivre; apprends-moi comment je dois mourir.

Nous avons vu par une lettre précédente qu'il avait eu à se féliciter de l'issue d'un procès jugé au tribunal de Lancastre, et relatif à la terre de Rochdale. Dans une note que nous allons reproduire, et qu'il écrivit à l'un de ses amis de Southwell à l'occasion d'un second triomphe dans la même cause, on verra qu'il s'en exagérait beaucoup les résultats probables.

9 février 1807.

MON CHER,

«J'ai le plaisir de vous annoncer que j'ai gagné une seconde fois la cause de Rochdale, qui me fait valoir soixante mille livres de plus.

Tout à vous.»

BYRON.

Au mois d'avril suivant il était encore à Southwell, et c'est de là qu'il écrivit au docteur Pigot, alors à Édimbourg[67]:

[Note 67: Il paraît, d'après un passage d'une lettre de miss Pigot à son frère, que Lord Byron chargea ce dernier de remettre une copie de ses poèmes à M. Mackenzie, l'auteur de l'_Homme sensible_: «Je suis ravie que M. Mackenzie ait vu une copie des poèmes de Lord Byron, et qu'il en ait jugé aussi favorablement. Lord Byron en est enchanté.»

Dans une autre lettre, l'aimable écrivain dit encore: «Lord Byron me charge de vous dire qu'il ne vous écrit pas parce que son édition n'est pas aussi avancée qu'il l'avait espéré. Je lui dis qu'il faut aussi peu de chose pour l'affecter qu'à une femme.»]

Southwell, avril 1807.

MON CHER PIGOT,

«Permettez-moi de vous féliciter du succès de votre premier examen; _courage_, mon ami. Le titre de docteur fera merveille auprès des dames. Je serai probablement à Essex ou à Londres quand vous arriverez en ce lieu maudit, où je suis encore retenu par l'impression de mes vers.

«Adieu, croyez-moi toujours bien sincèrement votre

BYRON.

«_P. S._ Depuis notre séparation, grâce à de violens exercices, la _plupart_ physiques, et aux bains chauds, j'ai réduit mon embonpoint de cent soixante-quatorze livres à cent quarante-un; total vingt-sept livres de perte. _Bravo_! qu'en dites-vous?»

Je dois à la complaisance de la dame qui correspondait alors avec Byron l'avantage de pouvoir initier le lecteur dans les sentimens et les travaux de notre poète pendant le reste de cette année. Ces lettres ont, sans doute, un caractère enfantin[68], et la plupart des plaisanteries qu'on y trouve naissent plutôt de jeux de mots que de pensées saillantes; mais je les estime cependant fort curieuses, et par la lumière qu'elles répandent sur cette époque de sa vie, et par le tableau animé des craintes et des espérances qu'il avait relativement à sa gloire future. La première de ces lettres ne porte pas de date, elle semble avoir été écrite avant son départ de Southwell; les autres, comme on le verra, sont datées de Cambridge et de Londres.

[Note 68: En effet, il n'était encore qu'un enfant sous tous les rapports dans ce tems-la. «Lundi prochain (dit miss Pigot) est notre grande foire. Lord Byron l'attend avec le même plaisir que le petit Henri, et se promet de paraître à cheval dans la foulée; mais je pense qu'il changera de résolution.»]

LETTRE XII.

À MISS PIGOT.

11 juin 1807.

MA CHÈRE REINE BESS[69],

«_Sauvage_ doit être immortel; ce n'est pas un généreux boul-dogue, mais c'est le plus joli roquet que j'aie encore vu, et il fera parfaitement l'affaire. Dans ses accès de tendresse, il a déjà mordu les doigts et dérangé la gravité du vieux Boatswain, qui en est encore fort ému. Je désire savoir ce qu'il coûte, les frais qu'il a occasionnés, etc., etc., afin de pouvoir indemniser M. G... Je ne puis que le remercier de la peine qu'il a prise, lui adresser un long discours et conclure avec 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7[70]; mais je suis hors d'état de faire tout cela par moi-même, ainsi je vous _députe_ en qualité de légat, car il ne faut pas parler d'_ambassadeur_, relativement au _pape_, comme c'est le cas ici sans doute, puisque tout ce que je vous ai dit est à propos de _bulle_[71].

«Tout à vous.

BYRON.

«_P. S._ Je vous écris de mon lit.»

[Note 69: Diminutif d'Élisabeth. Byron, en l'appelant reine, fait allusion à la reine Élisabeth.]

[Note 70: Cette phrase s'explique par son habitude, quand il lui arrivait de ne pas trouver les expressions de la pensée qu'il voulait exprimer, de prononcer les chiffres 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7.]

[Note 71: Bull-dog ou boul-dogue. On comprendra facilement le jeu de mois.]

LETTRE XIII.

À LA MÊME.

Cambridge, 30 juin 1807.

«Mieux vaut tard que jamais, c'est un proverbe dont vous connaissez l'origine, et, comme son application est ici toute naturelle, vous me pardonnerez de lui avoir donné dans ma lettre une place aussi honorable. Je me trouve ici presque suranné; mes anciens amis, excepté un fort petit nombre, sont tous partis, et je me dispose à les suivre, mais je reste jusqu'à lundi pour assister à trois oratorios, deux concerts, une foire et un bal. Je me trouve non-seulement _plus maigre_, mais d'un pouce plus _grand_ qu'à mon dernier voyage. Je me suis vu obligé de redire à chacun mon _nom_, personne n'ayant le moindre souvenir de ma figure ni de ma personne. Il n'est pas jusqu'au héros de ma _Cornaline_ (qui, dans ce moment, se trouve placé vis-à-vis, lisant un volume de mes poésies), qui n'ait passé devant moi dans les promenades du collége sans me reconnaître, et qui n'ait été frappé du changement total qui s'était opéré en moi, etc., etc. Les uns me trouvent mieux, les autres plus mal; mais tous s'accordent à dire que je suis maigri, plus même que je ne le désire. J'ai perdu deux livres d'embonpoint depuis mon départ de votre maudit, détestable et détesté séjour de scandale[72], dont, à l'exception de vous-même et de John Becher, je voudrais voir toute la race consignée dans les gouffres de l'Achéron, lequel fleuve j'aimerais mieux visiter en personne que de salir mes sandales dans la vile poussière de Southwell. À parler sérieusement, si la légèreté de ma bourse ne me force pas à rejoindre Mrs. Byron, vous ne me reverrez plus.

[Note 72: Malgré les injures, d'ailleurs plutôt badines que sérieuses, qu'il lance dans le cours de ses lettres contre Southwell, il apprit plus tard à se convaincre que les heures qu'il y avait passées étaient les plus heureuses de sa vie. Dans une lettre qu'écrivit, il n'y a pas long-tems, à son valet Fletcher, une dame qui l'avait intimement connu à Southwell, on trouve le passage suivant: «Votre bon, votre pauvre maître m'appelait toujours _l'antique piété_, quand je m'avisais de lui faire des remontrances. Lors de sa dernière visite, il me dit: _Eh bien! ma bonne amie, je ne serai jamais aussi heureux qu'à Southwell_.» On verra plus loin, dans une lettre à M. Dallas, ce qu'il pensait réellement de cette ville et de ses agrémens comme lieu de résidence.]

«Je pars lundi pour Londres; je quitte Cambridge sans beaucoup de peine, notre société étant dispersée, et le musicien que je protégeais ayant quitté sa place dans le chœur pour entrer dans une grande maison de commerce de la capitale. Je vous ai dit, sans doute, qu'il était exactement, et à une heure près, plus jeune que moi de deux années. Je l'ai trouvé fort grandi, et surtout enchanté de revoir son premier _patron_. Il est presque de ma taille, très-maigre, d'une belle figure, des yeux noirs, des cheveux clairs: vous connaissez déjà l'idée que j'ai de son esprit; j'espère bien n'avoir jamais sujet d'en changer. On me croit ici généralement indisposé: l'université est fort gaie dans ce moment; elle donne des fêtes de tous les genres. Hier j'ai soupé dehors, mais je n'ai rien mangé; satisfait d'une bouteille de Bordeaux, je me suis couché à deux heures pour me lever à huit. J'ai pris le parti de me lever de bonne heure, cette habitude me convient parfaitement. Je reçois beaucoup de politesses des maîtres et des élèves; mais ils me regardent avec un peu de défiance: ils se soucient peu des _lardons_; le moyen de déplaire c'est de dire la vérité.

«Écrivez-moi, dites-moi comment se partent les habitans de votre _ménagerie_, si mon édition se place, si mes chiens grognent. À propos, mon boul-dogue est décédé; _la chair du chien comme celle de l'homme n'est que de l'herbe_. Répondez-moi à Cambridge; si j'en suis parti, on m'enverra votre lettre. Voici de tristes nouvelles qui arrivent: les Russes sont vainqueurs; triste troupe qui ne mange que de l'_huile_, et par conséquent devait fondre devant un _feu soutenu_. Je ne suis pas à mon aise dans mon costume universitaire, je n'en ai pas l'usage. Je suis monté sur une fenêtre à Sainte-Marie pour mieux entendre un _oratorio_; mais au milieu du chant du _Messie_, je me suis laissé tomber, déchirant ma superbe robe de soie noire, et endommageant une fort belle paire de culottes. Mémoire, prendre garde de ne jamais tomber d'une fenêtre d'église pendant le service. Adieu, ma chère Élisabeth, ne me rappelez à personne, oubliez les gens de Southwell; en être oublié, voilà tout ce que je désire.»

LETTRE XIV.

À MISS PIGOT.

Cambridge, collége de la Trinité, 5 juillet 1807.