Uvres Completes De Lord Byron Tome 09 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 1
ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON, AVEC NOTES ET COMMENTAIRES, COMPRENANT SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE, ET ORNÉS D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
_Traduction Nouvelle_
PAR M. PAULIN PARIS, DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.
TOME NEUVIÈME.
Paris. DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIB. RUE SAINT-LOUIS, N° 46, ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis._
1830.
LETTRES DE LORD BYRON, ET MÉMOIRES SUR SA VIE, PAR THOMAS MOORE.
_Préface du Traducteur_.
Depuis la publication des deux premiers volumes de ces _Mémoires_, les journaux de la Grande-Bretagne ont ouvert leurs colonnes aux interminables réclamations des amis de lady Noël Byron, à lès en croire, injustement traitée dans le cours de cet ouvrage. La veuve de l'illustre poète a fait elle-même retentir ces organes insoucians du mensonge et de la vérité, des plaintes que _semblaient_ lui arracher l'indiscrétion de l'éditeur, la perfidie de ses demi-confidences, et surtout le rôle affreux qu'il prêtait aux personnes dont elle était entourée à l'époque de la déplorable affaire de son divorce. Certes le public a dû voir avec étonnement les récriminations de lady Byron. Jusqu'alors, il accusait M. Moore d'une partialité peu généreuse en faveur des adversaires de l'illustre poète qui lui avait remis l'honorable soin de le défendre; et le dépositaire, peut-être infidèle, semblait avoir assez fait, sinon pour sa considération personnelle, du moins pour celle d'une famille à laquelle Lord Byron avait toujours attribué ses chagrins les plus cuisans. Voici la première lettre de lady Byron, publiée dans la _Litterary Gazette_, et reproduite quelques jours après dans le _Times_:
«Déjà, une multitude d'écrits remplis de faits notoirement faux ont été livrés au public; j'ai dédaigné d'y répondre. Mais aujourd'hui il s'agit d'un ouvrage publié par un homme regardé comme l'ami, le confident de Lord Byron, et par conséquent comme un personnage dont les révélations sont fondées sur la meilleure autorité. Cependant les faits contenus dans cet ouvrage n'en sont pas moins erronés. On ne devrait jamais attirer l'attention du public sur les détails de la vie privée; mais quand cela arrive, les personnes victimes d'une telle indiscrétion ont le droit de repousser d'injurieuses attaques. M. Moore a donné au public ses propres impressions sur des événemens particuliers qui me touchent de fort près; et il en a parlé comme s'il eût eu la connaissance la plus parfaite de ce dont il parlait. La mort de Lord Byron me rend plus pénible encore l'obligation de revenir sur des circonstances qui me reportent à l'époque de mon mariage. Mon intention est donc de ne les faire connaître qu'autant qu'il le faudra pour parvenir au but que je me propose dans cette déclaration. Nul motif de justification personnelle ne m'anime, et je n'accuserai personne: mais la conduite de mes parens étant représentée sous un jour odieux dans certains passages extraits des lettres de Lord Byron et dans les remarques de son biographe, je me crois obligée de les défendre d'imputations que je _sais_ être fausses.
Voici les divers passages des lettres de Lord Byron dont je veux parler:
Dans le second volume on a outragé la réputation de ma mère en disant:
«Mon enfant est dans un état de santé florissant et prospère à ce qu'on me dit; mais je veux y voir par moi-même; je ne me sens nullement disposé à l'abandonner à la contagion de la société de sa grand'mère.»
C'est à tort qu'on l'a accusée de s'être abaissée à employer des espions: «Une dame C. (espèce de factotum et _espion de lady Noël_) est regardée par des gens bien instruits comme la cause occulte de toutes nos dissensions domestiques.»
Je cite aussi le passage où, après avoir voulu m'excuser moi-même, on ajoute immédiatement après: «Ses plus proches parens sont.......» Ici le mot laissé en blanc indique que l'expression était trop offensante pour être publiée.
Ces passages tendent évidemment à jeter quelque défaveur sur mes parens, et peuvent faire croire que ce sont eux qui ont personnellement causé notre séparation, ou qu'ils l'ont provoquée par les espions officieux qu'ils ont employés.
On peut induire aussi des passages suivans de la biographie, que mes parens ont du moins exercé une influence qui ne leur appartenait pas, afin de parvenir à leur but. «Ce fut peu de semaines après notre dernière entrevue (Lord Byron et M. Moore) que lady Byron prit la résolution de se séparer de son époux. Elle avait quitté Londres dans les derniers jours de janvier pour aller voir son père dans le comté de Leicester, et Lord Byron devait l'y rejoindre peu de tems après. Ils s'étaient quittés dans une union parfaite: en route, elle lui écrivit encore une lettre pleine de tendresse et de gaîté; mais à peine arrivée à Kirkby-Mallory, le père écrivit à Lord Byron pour lui apprendre que jamais il ne la reverrait.»
En répondant à ce passage, j'éviterai autant qu'il me sera possible de parler de choses personnelles soit à Lord Byron, soit à moi-même. Je me borne à rétablir les faits. Je quittai Londres le 15 janvier 1816 pour me rendre à Kirkby-Mallory, résidence de mon père et de ma mère. Lord Byron m'avait signifié formellement dans sa lettre du 6 du même mois, qu'il désirait que je quittasse Londres aussitôt qu'il me paraîtrait convenable de le faire. Mais je ne pouvais me risquer à entreprendre ce voyage fatigant plus tôt que le 15. Avant mon départ, j'avais été vivement frappée de cette idée que Lord Byron était atteint de folie. Ce qui surtout m'avait donné cette opinion, c'étaient les confidences de ses plus proches amis, et de ses domestiques qui avaient eu plus que moi le loisir de l'observer pendant la dernière partie de notre séjour en ville. On avait même été jusqu'à me dire qu'il était à redouter qu'il ne se détruisit lui-même. D'accord avec sa famille, j'avais consulté le 8 janvier le docteur Baillie, notre ami, sur cette maladie qu'on soupçonnait. Je lui racontai toutes les particularités venues à ma connaissance, et j'ajoutai que Lord Byron m'avait témoigné le désir de me voir quitter Londres. Le docteur saisît aussitôt cette idée, et pensa qu'en cas de quelque dérangement d'esprit, mon éloignement pouvait être fort utilement mis à profit. Le docteur Baillie ne pouvait avoir, à cet égard, d'opinion arrêtée, puisqu'il n'avait point approché personnellement Lord Byron. Il me recommanda d'éviter avec soin dans ma correspondance tout sujet de déplaisir ou de tristesse.
Telles étaient donc mes pensées quand je quittai Londres, bien résolue de suivre les avis du médecin. Quelle qu'eût été la conduite de Lord Byron à mon égard depuis mon mariage, c'eût été une véritable inhumanité de montrer dans cette circonstance le moindre ressentiment. Le jour de mon départ, et encore à mon arrivée à Kirkby, le 16 janvier, j'écrivis à Lord Byron une lettre fort affectueuse, ainsi que j'en étais convenue avec M. Baillie. On a plus tard répandu ma dernière lettre, et on a voulu trouver là des preuves que j'avais cédé à des influences étrangères, quand ensuite j'abandonnai mon mari. On en a tiré la conséquence que j'avais quitté Lord Byron dans le plus parfait accord; que des sentimens incompatibles avec la moindre idée d'outrage m'avaient dicté ma dernière lettre, et que ma résolution n'avait subitement changé que quand je m'étais trouvée sous l'influence de mes parens. Ces assertions sont absolument dénuées de fondement: il n'y a point eu la moindre intervention étrangère.
A mon arrivée à Kirkby-Mallery, mes parens ne se doutaient en rien des circonstances qui détruisaient toutes mes espérances de félicité; et quand je leur fis part de l'état d'esprit dans lequel se trouvait Lord Byron, ils firent tous leurs efforts pour me dissuader et le défendre. Ils assurèrent en outre à ceux de nos parens qui étaient avec lui à Londres qu'ils feraient tout ce qui dépendrait d'eux pour guérir sa maladie par les soins les plus attentifs, et qu'ils espéraient, si on pouvait le décider à venir les voir, obtenir les meilleurs résultats de leurs efforts. C'est dans ces intentions que ma mère écrivit le 17 à Lord Byron, en l'engageant à se rendre à Kirkby-Mallory. Elle l'avait toujours traité avec la plus affectueuse considération: son indulgence pour lui s'étendait jusqu'à ses moindres sentimens. Jamais, tant qu'elle vécut avec lui, il ne lui échappa une parole qui pût le blesser[1].
[Note 1: On peut, afin d'apprécier la véracité de lady Byron, consulter, sur la _bienveillance_ de sa mère pour notre poète, le premier chant de _Don Juan_ et les _Mémoires du capitaine Medwin_.]
Après notre séparation, les détails que me donnèrent des personnes qui vivaient dans son intimité ne firent que fortifier les doutes qui déjà s'étaient élevés dans mon esprit sur la réalité de son mal; les rapports des médecins étaient d'ailleurs loin d'établir le fait de l'aliénation mentale. Dans ces circonstances, je crus devoir déclarer à mes parens que, si je devais considérer la conduite passée de Lord Byron comme celle d'un homme dans son bon sens, rien ne pourrait m'engager à retourner auprès de lui. Mes parens et moi jugeâmes convenable de consulter les gens les plus capables de nous éclairer à cet égard. Ma mère se détermina donc à se rendre à Londres, pour cet objet, et afin d'y recueillir de plus amples informations sur ce qui avait pu faire supposer un dérangement d'esprit. Je lui avais donné procuration pour recueillir les opinions d'hommes de lois sur un mémoire que j'avais fait moi-même, bien que j'eusse alors des motifs de cacher une partie de l'affaire, même à mon père et à ma mère.
Convaincue par ces recherches et par toute la conduite de Lord Byron, que les soupçons de folie conçus contre lui étaient tout-à-fait faux, je n'hésitai point à autoriser les mesures qui devaient lui ôter tout pouvoir sur moi. C'est d'après ma résolution, que mon père lui écrivit le 2 février pour lui proposer de nous séparer à l'amiable. Lord Byron repoussa d'abord cette proposition; mais quand on lui eut assuré que, s'il persistait dans son refus, il faudrait en venir aux lois, il consentit à signer l'acte de séparation. Je m'adressai au docteur Lushington, qui avait parfaitement connu tous les détails de cette affaire, pour qu'il voulût bien écrire tous ses souvenirs, et voici la lettre qu'il me répondit à ce sujet. Elle prouvera que ma mère ne put jamais avoir contre Lord Byron le moindre sentiment d'inimitié:
MA CHÈRE LADY BYRON,
«Voici tout ce que ma mémoire peut me fournir sur le sujet dont vous m'entretenez dans votre lettre.
«Lady Noël me consulta d'abord pour votre affaire pendant que vous étiez encore à la campagne. Ce qu'elle me dit alors suffisait pour justifier une séparation; mais cependant les choses ne me parurent pas tellement graves, qu'il fût indispensable d'en venir à ce point. Je crus même qu'une réconciliation avec Lord Byron n'était pas impossible, et je m'y serais très-volontiers employé. Je ne vis dans le récit de lady Noël, ni la moindre exagération, ni le plus léger désir d'empêcher un rapprochement: elle ne fit aucune objection quand j'en parlai. Lorsque vous revîntes en ville, quinze jours ou peut-être plus après ma première entrevue avec lady Noël, vous fûtes la première à m'informer de faits qui, je n'en doute pas, n'étaient à la connaissance ni de sir Ralph ni de lady Noël. Ces nouveaux renseignemens changèrent tout-à-fait mon opinion; la réconciliation me parut dès-lors impossible; je déclarai ce que je pensais, et j'ajoutai que, si jamais on revenait à cette idée de rapprochement, je ne m'en mêlerais absolument en rien, soit en restant dans les devoirs de ma profession, soit autrement.
«Croyez-moi toujours votre très-affectionné,»
ÉTIENNE LUSHINGTON.
Je dois seulement ajouter ici que, si les informations sur lesquelles mes conseils légaux (feu sir Samuel Romilly et le docteur Lushington) ont formé leur opinion étaient fausses, c'est sur _moi seule_ que devraient retomber tout l'odieux et toute la responsabilité.
J'espère que les faits que je viens d'exposer ici suffiront pour disculper mon père et ma mère de toute participation à mon divorce. Ils ne l'ont ni causé, ni provoqué, ni conseillé; l'on ne peut les condamner pour avoir donné à leur fille l'abri et l'assistance qu'elle réclamait d'eux. Comme il n'y a point d'autres personnes de ma famille qui puissent défendre leur mémoire de l'insulte, je me vois forcée de rompre un silence que j'espérais garder toujours, et je demande à ceux qui liront la vie de Byron qu'ils pèsent avec impartialité le témoignage qu'on vient de m'arracher.
Hanger-Hill, 19 février.
A.J. NOËL BYRON.
Le lecteur, avide de détails sur les circonstances et les causes de cette fameuse séparation, n'en trouve que de bien insignifians dans la lettre que nous venons de citer. Que lady Byron ait demandé de sa propre inspiration, ou d'après les conseils de sa mère, l'acte du fatal divorce, c'est une circonstance assez peu intéressante en elle-même. La seule chose que l'on doit ici remarquer, c'est que lady Byron avait le malheur de méconnaître non-seulement le génie sublime, mais le bon sens et la raison de son mari. Elle l'avoue naïvement: il lui fallu le témoignage de tous ceux qui approchaient Lord Byron; il fallut la sentence formelle des médecins pour lui persuader que l'auteur de _Childe Harold_ n'était pas un fou. Avouons-le: ce premier motif de divorce ne doit pas nous prévenir en faveur du second.
La longue lettre de M. Campbell, insérée dans le _New Monthly Magazine_ (avril 1830), offre moins d'intérêt encore que la précédente. Son étendue ne nous permet pas de la traduire en entier; ce ne serait pas, d'ailleurs, chose facile: jamais on n'a tant abusé de la facilité malheureuse qu'offre la langue anglaise de multiplier les mots et les phrases sonores sans exprimer d'idées et sans en suggérer au lecteur.
L'illustre auteur des _Plaisirs de la Mémoire_[2], au mérite duquel Byron a rendu si amplement justice, M. Campbell, commence par nous apprendre qu'il avait consenti, le mois précédent, à l'insertion, dans la _Revue_ qu'il dirige, d'un article louangeur, sur les _mémoires_; que même, il en avait fait disparaître certains passages, où le critique reprochait à M. Moore une partialité coupable envers lady Byron. «Mais, ajoute-t-il, j'avais agi ainsi par suite de ma répugnance à blâmer _mon ami_ M. Moore, et parce que je n'avais pas assez approfondi les passages du livre incriminés. En outre, je ne croyais pas _alors_, comme je le sais aujourd'hui, que lady Byron fût entièrement irréprochable dans l'affaire de la séparation.»
[Note 2: Voyez dans les _Poètes anglais et les Journalistes écossais_, page 373 du deuxième vol. des œuvres complètes.]
Comment! cette fameuse séparation date de quatorze ans, et voilà enfin la conviction de M. Campbell tout-à-coup formée, arrêtée, ou plutôt changée du tout au tout! que s'est-il donc passé pendant ce mois de mars? Le voici: M. Campbell a écrit à lady Byron, lui demandant pour _son instruction particulière_ une appréciation de l'exactitude ou de l'inexactitude des faits avancés par M. Moore, et il en reçut la réponse qu'il publie _à ses périls_, parce qu'elle lui a paru importante, _et sans avoir eu le tems d'en demander la permission_ à cette dame:
MON CHER M. CAMPBELL,
«En prenant la plume dans l'intention de vous indiquer, pour votre _instruction particulière_, les passages du livre de M. Moore qui me concernent et que je crois susceptibles de contradiction, je les trouve encore bien plus nombreux que je n'avais d'abord supposé. Nier une assertion _çà et là_, ce serait implicitement reconnaître la vérité du reste. Si, au contraire, j'entreprenais de prouver toute la fausseté du point de vue sous lequel M. Moore présente les choses, je me verrais obligée à de certains détails, que dans les circonstances actuelles je ne puis dévoiler, d'après mes principes et mes sentimens. Peut-être, par un exemple, vous convaincrai-je mieux de la difficulté du cas: il n'est pas vrai que des embarras pécuniaires furent les causes qui troublèrent l'esprit[3] de Lord Byron, et la principale raison des arrangemens qu'il prit à cette époque. Mais puis-je raisonnablement m'attendre que vous ou d'autres le croirez, à moins que je ne vous montre quelles ont été les causes en question?... et c'est ce que je ne puis faire.
Je suis, etc.»
E. NOËL BYRON.
[Note 3: Encore _l'esprit de Lord Byron troublé_! mais vous avez avoué que c'était une de vos chimères.]
Là-dessus M. Campbell de s'écrier: «Excellente femme! honorée de tous ceux qui la connaissent, attaquée seulement par ceux qui ne la connaissent pas, je l'en croirai certainement sur son seul témoignage!»
Certes, si une pareille lettre a suffi pour déterminer la conviction de M. Campbell, il est au moins douteux qu'elle produise le même effet sur l'esprit des lecteurs. Il ajoute, il est vrai, qu'il a recueilli un petit nombre de faits à d'autres sources authentiques, qui lui prouvent jusqu'à l'évidence l'innocence de cette dame, mais qu'il ne nous répétera pas pour ne pas offenser notre délicatesse. Or, n'est-ce pas se jouer un peu trop du public que de lui dire chaque jour: voilà la vérité, je la tiens enfin, la voilà... mais vous ne la saurez pas!
M. Campbell nous représente ensuite lady Byron comme la femme forte, qui trouve dans sa propre conscience la sanction de sa conduite, et s'occupe peu de l'opinion du monde; à la bonne heure, mais alors pourquoi donc importuner de nouveau le public? pourquoi lui écrire par la voie des journaux, uniquement pour lui dire qu'on ne lui dira rien?
L'esprit de Byron était essentiellement versatile; il n'est donc pas étonnant qu'il ait quelquefois cherché à excuser sa femme et à s'attribuer tous les torts d'une rupture qui fit le malheur de sa vie. M. Campbell reproche à M. Moore d'avoir affaibli l'effet de ces prétendus aveux, en y ajoutant ses propres réflexions, et en y opposant les passages de sa correspondance où son noble ami parle dans un sens tout-à-fait contraire. Il cite à cet égard la lettre CCXXXV du recueil: elle passera sous les yeux de nos lecteurs, et, nous sommes fâchés de le dire, ils pourront voir que M. Campbell en a singulièrement altéré et amplifié les termes.
C'est un singulier argument en faveur de lady Byron que de dire: si elle n'avait pas eu de justes sujets de désirer une séparation, le docteur Lushington ne se serait pas chargé de sa cause. Dans une affaire, il y a toujours au moins un avocat de chaque côté: souvent tous les deux sont des hommes de talent; et nous devons en outre les supposer tous deux des hommes d'honneur et de bonne foi. Alors, que devient l'argument? Un peu plus loin se trouve un passage que je traduirai textuellement, parce qu'il est d'une naïveté qui ne serait pas déplacée dans une comédie: «C'est encore une erreur de M. Moore, et je pourrais le prouver au besoin, que de représenter miss Millbank comme engagée avec son futur époux dans un commerce épistolaire, au moment où il venait de solliciter inutilement sa main. Jamais elle ne proposa de correspondance; au contraire, ce fut lui qui, après avoir éprouvé un premier échec, lui écrivit qu'il allait quitter l'Angleterre et voyager pendant quelques années en Orient; qu'il partait le cœur plein de douleur, mais sans entretenir aucun ressentiment, et qu'il s'estimerait heureux qu'elle daignât lui faire dire verbalement qu'elle s'intéressait encore à son bonheur. Une personne aussi bien élevée que miss Millbank pouvait-elle faire autrement que de répondre poliment à un pareil message? Elle lui envoya donc une réponse pleine de confiance et d'affection, ce qui ne signifiait nullement qu'elle voulût l'encourager à renouveler ses offres de mariage. Il lui écrivit, depuis, une lettre extrêmement intéressante sur lui-même, sur ses vues personnelles, morales et religieuses, à laquelle c'eût été manquer de charité que de ne point répondre. Il s'en suivit une correspondance insensiblement plus fréquente, et bientôt elle s'attacha passionnément à lui............................................ ........................................................................»
Puisqu'après quatorze ans, passés dans l'attente, il paraît que nous sommes condamnés à ne rien savoir de certain sur cette fameuse affaire de la séparation, il faut bien en prendre notre parti et nous contenter de simples conjectures. Les adversaires les plus acharnés du noble poète sont obligés de convenir qu'il se montra toujours généreux, aimant et aimable; les partisans les plus ardens de sa veuve ne contestent ni sa fierté, ni sa froideur glaciale, ni ses prétentions ridicules à l'esprit et aux connaissances scientifiques. Lord Byron, qu'elle accuse, après sa mort, de torts qu'elle refuse de spécifier, et dont personne ne peut, en conséquence, justifier sa glorieuse mémoire, Lord Byron n'a jamais perdu un ami pendant la durée trop courte de son existence, il est au contraire parvenu à s'attacher sincèrement des hommes qui d'abord s'étaient déclarés ses ennemis; il fut un fils, sinon tendre, du moins attentif et respectueux envers une assez mauvaise mère; nous pouvons donc en conclure qu'il se fût montré bon mari, si l'épouse n'eût été encore plus insupportable que la mère.
Les _Mémoires_ que nous donnons aujourd'hui au public ne sont pas, au moins quant à cette première partie, ce que le monde littéraire avait droit d'attendre, et attendait en effet de M. Moore, écrivant la vie et publiant la correspondance de Lord Byron. Cependant ils ne laissent pas d'offrir le plus vif intérêt. Il en est du chantre de Childe Harold, comme de tous les hommes véritablement grands: sa mort nous a fait mieux apprécier son mérite, et le temps, loin de diminuer sa gloire, n'a fait qu'ajouter à la popularité de ses ouvrages immortels. On voudra connaître la vie d'un homme si étonnant, on voudra assister au développement graduel de ce puissant génie; et des détails qui, partout ailleurs, pourraient sembler puérils, prendront de l'intérêt à cause de celui auquel ils se rapportent. Il eût été à désirer sans doute que la position sociale de M. Moore, en lui imposant moins de ménagemens envers les vivans, lui eût permis de rendre plus de justice à l'illustre mort. Lié avec tous ceux qui tiennent le premier rang dans l'aristocratie et dans la littérature de la Grande-Bretagne, non seulement M. Moore n'a pas osé tout dire, mais encore il a souvent gauchi devant la vérité. Sa prose, toujours maniérée, devient presque inintelligible précisément dans les passages où nous aurions le plus désiré qu'il nous donnât une idée précise des hommes et des choses. Ceux qui ont lu, je ne dis pas ses œuvres poétiques, mais ses ouvrages en prose, seront fort étonnés du mince talent qu'il a déployé dans celui-ci; et personne ne reconnaîtra dans le pâle compilateur des _Mémoires de Lord Byron_, l'auteur si ingénieux, si léger et si profond à la fois des _Mémoires du célèbre chef irlandais, le capitaine Rock_.
Au moment où nous songions à donner cette traduction, d'autres libraires en faisaient paraître une autre que recommandait le nom de son auteur. Madame Belloc l'avait, en effet, commencée avec le talent que tout le monde lui reconnaît; mais bientôt, pressée sans doute par son éditeur, elle a plutôt résumé que traduit le texte anglais, et son style s'est beaucoup ressenti de la précipitation de son travail. Ajoutons qu'elle n'a pas eu plus d'égards pour les lettres de Lord Byron que pour les commentaires un peu longs de son biographe; en sorte que l'on peut dire avec vérité qu'elle n'a réellement donné au public, ni la vie, ni la correspondance de Lord Byron.