Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 8
L'année suivante, miss Chaworth épousa l'heureux rival de Byron. M. John Muster, l'un de ceux qui se trouvaient présens quand il en reçut la première nouvelle, raconte ainsi ce qui se passa alors en lui: «J'étais présent quand il apprit ce mariage, sa mère lui dit: _Byron, j'ai à vous apprendre une nouvelle.--Eh bien, qu'est-ce?--D'abord, tirez votre mouchoir, car vous en aurez besoin.--Quelle absurdité!--Prenez, dis-je, votre mouchoir_ (il le fit pour lui plaire), _miss Chaworth est mariée_. À ces mots une expression singulière et impossible à décrire se peignit sur sa pâle figure; il remit violemment son mouchoir dans sa poche, puis, avec une affectation de froideur et de nonchalance: _Est-ce là tout?_ dit-il.--_Comment, je m'attendais à vous voir accablé de douleur._ Il ne répondit rien, et bientôt après il ouvrit la conversation sur un autre sujet.»
Sa vie d'Harrow présente les mêmes particularités. Pendant toute sa durée, comme il le dit lui-même, il était toujours jouant, se révoltant[38], _ramant_ et se livrant à toute sorte d'espiègleries. L'esprit de révolte dont il parle ici (bien qu'il n'ait jamais été jusqu'à lui inspirer des actes de violence) se manifesta à l'occasion de la retraite du docteur Drury, quand, à la place vacante, se présentèrent les trois candidats, Mark Drury, Evans et Butler. Dans le premier mouvement auquel cette rivalité donna lieu parmi les écoliers, le jeune Wildman se montra à la tête du parti de Mark Drury, tandis que Byron avait commencé par rester neutre. Mais dans l'espérance de l'avoir pour allié, l'un des membres de la faction Drury dit à Wildman: «Byron, je le sais, ne se joindra pas à nous, parce qu'il ne veut jamais de la seconde place; mais vous pourriez, en lui donnant la première, vous l'assurer.» Wildman suivit cet avis, et Byron prit en effet le commandement de la faction.
[Note 38: Gibbon, parlant des écoles publiques, dit: «La scène comique d'une révolte de collége fait connaître, sous leur véritable point de vue, les ministériels et les indépendans de la génération nouvelle.» Mais de pareils pronostics ne sont pas toujours sûrs; ainsi le doux et paisible Addisson fut, étant au collége, chef d'un soulèvement.]
La violence qu'il mit dans son opposition au choix que l'on fit de Butler, et surtout la vive affection qui l'unissait au dernier maître, contribuèrent à aigrir les relations qu'il eut avec le nouveau directeur pendant le reste de son séjour à Harrow. Par malheur, Byron résidant dans les appartemens de Butler, les occasions de mésintelligence étaient on ne peut plus fréquentes. Un jour le jeune rebelle, dans un accès de défiance, arracha tous les grillages des fenêtres de la salle; et quand le docteur lui demanda le motif de cette violence, il répondit, avec un grand sang-froid: «Parce qu'ils obscurcissent la salle.» Une autre fois il lui avoua hardiment la haine qu'il avait contre lui. Ce fut long-tems la coutume que le maître, à la fin de chaque terme, invitât à dîner les élèves les plus âgés; et cette faveur, semblable aux invitations royales, était en général regardée comme un ordre. Lord Byron cependant y répondit par un refus; cela surprit beaucoup le docteur Butler, et, à la première occasion, il lui en demanda le motif devant les autres élèves: «Aviez-vous quelque autre engagement?--Non, monsieur.--Mais vous aviez donc une raison, Lord Byron?--J'en avais.--Et laquelle?--Parce que (répliqua le jeune pair avec une fierté composée) s'il vous arrivait de passer dans mon voisinage tandis que je serais à Newsteadt, je ne songerais certainement pas à vous inviter à dîner; en conséquence, je ne dois pas accepter une pareille invitation de votre part.» En général l'idée qu'avaient de lui ses professeurs à Harrow était celle d'un enfant paresseux, qui ne voulait jamais rien apprendre; et si l'on fait attention à ses habitudes ordinaires, on avouera que cette réputation n'était pas dépourvue de fondement. Il est impossible de jeter les yeux sur les livres dont il se servait, et qui sont couverts de translations interlignées, sans être frappé de l'absence de son attention. Les mots grecs les plus ordinaires ont leur traduction anglaise barbouillée à leur côté, et cette circonstance prouve bien qu'il ne les connaissait pas assez pour les traduire de mémoire. Ainsi, dans son Xénophon, nous trouvons νεοι, _jeunes_, σωμασιν, _corps_, ανθρωποις τοις αγαθοις, _bons hommes_, etc., etc.; et même, dans les volumes de pièces grecques qu'il vendit en partant à la bibliothèque du collége, nous remarquons, entre autres exemples, le mot usuel χρυσος flanqué de son synonyme anglais (or).
Mais quelque faibles que fussent ses progrès dans les matières purement scolastiques auxquelles nous consacrons en pure perte une si précieuse portion de la vie[39], il n'en montrait pas moins des dispositions merveilleuses pour tous les genres variés d'instruction qui ne sont utiles que dans le monde. Né avec un esprit trop scrutateur et trop vagabond pour être facilement emprisonné dans des limites déterminées, il s'attachait à des sujets qui déjà intéressaient ses goûts virils, et que ne pouvait comprendre l'esprit purement pédantesque d'une école; mais ses accès irréguliers et violens de travail, dans cette direction, donnaient à son intelligence une impulsion bien plus haute que celle de ses condisciples les plus laborieux. La liste qu'il a faite de tous les ouvrages divers dont il avait à la hâte, et de son propre choix, dévoré les pages, avant d'atteindre sa quinzième année, est tellement considérable, qu'on a de la peine à y ajouter foi; et elle présente une telle masse de recherches, qu'elle pourrait défier les plus vieux _helluones librorum_.
[Note 39: Il est déplorable de songer à la perte de tems que l'on fait subir aux enfans dans la plupart des colléges, en les occupant pendant six ou sept ans à apprendre seulement des mots, et encore d'une manière fort imparfaite. (COWLEY, _Essai_.)
Si un Chinois entendait parler de notre système d'éducation, ne supposerait-il pas que nous destinons tous nos jeunes gens à professer des langues mortes dans les pays étrangers, et non pas à faire jamais usage de la nôtre? (LOCKE, _sur l'Éducation_.)]
Il ne faut pourtant pas croire, d'après l'étendue et l'activité de son esprit, que Byron pût de lui-même choisir une direction privilégiée; quel que soit, en effet, le plan d'instruction d'un jeune homme de talent dans les grandes écoles et dans les universités d'Angleterre, il ne suppléera pas complètement à ce qui lui manque sous le rapport intellectuel, et pourra même l'exposer à des écarts embarrassans et dangereux[40]. Dans la difficulté ou même l'impossibilité absolue qu'il trouvera à combiner l'acquisition des connaissances pratiques avec les études de l'antiquité qui lui sont nécessaires pour obtenir les honneurs scolastiques, il devra choisir ou de porter toute son attention et ses vœux vers ce dernier objet, et alors il n'aura aucune idée de tout ce qui doit lui servir le plus dans le monde; ou d'adopter comme Lord Byron et d'autres personnages distingués le système contraire, et consentir à passer à l'école pour un élève incapable et paresseux, afin de se préparer des moyens de supériorité dans le monde.
[Note 40: Un excellent écolier peut quitter les bancs de Westminster ou d'Eton dans une ignorance complète du train de vie et de la conversation du monde anglais, vers la fin du dix-huitième siècle. (GIBBON.)]
Les _souvenirs_ inscrits par le jeune poète dans ses livres d'école peuvent nous permettre de croire que dans un âge si tendre il prévoyait déjà vaguement que tout ce qui se rapportait à lui deviendrait par la suite un objet d'intérêt et de curiosité. La date de son entrée à Harrow[41], le nom des enfans qui furent ses moniteurs, la liste des chefs de classe parmi ses condisciples sous le docteur Drury[42], tout y est noté avec la dernière minutie, et comme pour former des points de retour pour l'histoire de sa vie. Un exemple touchant suffira pour montrer qu'il lui arriva plus d'une fois de s'arrêter à ces idées. Nous trouvons sur la première page de ses _Scriptores græci_ la suivante note écrite à la main: «George Gordon Byron, vendredi 26 juin, a. d. 1805, trois heures trois quarts de l'après-midi, classe de troisième, Calvert moniteur, Tem, Wildman à ma gauche et Long à ma droite. Harrow-la-Montagne.» Et sur la même feuille se trouve le commentaire suivant, écrit cinq ans plus tard:
_Eheu fugaces, Posthume! Posthume! Labuntur anni_. B., 9 janvier 1809.
[Note 41: Byron, Harrow-la-Montagne, dans le Middlesex, _alumnus scholæ lyonensis privus, in anno domini_ 1801, _Ellison duce_.
Moniteur en 1801: Ellison, Royston, Hunxman, Rashleigh, Rokeby, Leigh.]
[Note 42: Chefs de classe de Drury, 1804: Byron, Drury, Sinclair, Clare, Bolder, Annesley, Calvert, Strong, Acland, Gordon, Drummond.]
«Des quatre personnes dont les noms sont ici mentionnés, l'une est morte, une autre est dans un climat lointain: tous sont séparés: il n'y a pas cinq ans qu'ils étaient ensemble réunis dans la même classe; et nul encore n'aurait atteint sa vingt et unième année.»
Il passa les vacances de 1804[43] avec sa mère à Southwell: Mrs. Byron était venue s'y fixer pendant l'été de cette année, en quittant Nottingham, et elle avait choisi pour demeure la maison appelée Burgage-Manor. On conserve encore à Southwell, sous la date du 8 août 1804, une note dans laquelle on annonce que le jeu est retenu _par Mrs. et Lord Byron_. La personne à qui appartenait la maison qu'ils habitaient était un rentier possesseur d'une assez belle bibliothèque; et le premier soin du jeune poète, comme il nous l'apprend, fut de la retourner complètement aussitôt après son arrivée à Southwell. L'un des livres qui l'occupèrent et l'intéressèrent davantage fut, et on le croira sans peine, la _Vie de lord Herbert de Cherbury_.
[Note 43: Pendant l'une des vacances de Harrow, il demeura quelque tems dans la maison de l'abbé de Rouffigny, dans Took's court, avec l'intention d'y étudier la langue française; mais, au dire de l'abbé, il avait peu de goût pour cette étude, et, au grand dépit du révérend maître, il passait presque tout son tems à faire des armes, à boxer, etc.]
Il entra au mois d'octobre 1805 au collége de la Trinité à Cambridge. Voici comme il décrit les sentimens qu'il éprouva en quittant sa chère Ida:
«Mon entrée au collége me fit un effet singulier et pénible. D'abord j'étais tellement affligé de quitter Harrow, bien que le tems en fût arrivé (ayant alors dix-sept ans), que pendant le dernier quartier que j'y passai, j'employais les heures, consacrées au sommeil à compter les jours que j'avais encore à y rester. J'avais toujours _détesté_ Harrow jusqu'aux dix-huit derniers mois, mais dès ce moment je l'aimai. En second lieu je souhaitais d'aller à Oxford et non à Cambridge; troisièmement je me trouvais tellement isolé dans ce nouveau monde que je faillis en perdre la tête. Mes camarades n'étaient pourtant pas insociables: au contraire, ils avaient de la bonté, de la bienveillance, un rang, de la fortune, et une gaîté bien autre que la mienne. Je me joignais à eux, je dînais, je soupais, etc., dans leur compagnie; mais je ne sais comment j'éprouvais un sentiment le plus pénible, le plus mortel de ma vie, en pensant que je n'étais plus un enfant.»
Il fut sans doute quelque tems à Cambridge en proie à cette espèce d'isolement; mais il n'était pas dans sa nature de rester long-tems sans aimer quelque chose, et l'amitié qu'il forma bientôt avec le jeune Eddleston, qui avait deux ans de moins que lui, surpassa même en vivacité romanesque toutes ses autres liaisons de collége. Les dispositions musicales de cet enfant furent l'occasion de leur intimité. Il était alors un des choristes de Cambridge, bien que par la suite il ait suivi une profession mercantile. Cette disconvenance de leur position respective n'était pas sans charme pour Byron: elle flattait en même tems son orgueil et son bon naturel, et établissait entre eux des rapports mutuels de protection d'un côté, de reconnaissance et de dévouement de l'autre; seuls rapports qui, suivant Bacon, soient la base du peu d'amitié qui reste encore sur la terre. Ce fut sur un don que lui avait fait Eddleston qu'il écrivit ces vers, intitulés _la Cornaline_, qui étaient imprimés dans son premier volume resté inédit; en voici une stance:
Quelques-uns souriant des liens qui nous unissent, m'ont souvent reproché ma faiblesse; ce don léger a cependant le plus grand prix à mes yeux, car, j'en suis sûr, je le tiens de quelqu'un qui m'aime.
Une autre liaison moins vive, commencée à Harrow, et continuée pendant sa première année de Cambridge, est ainsi mentionnée dans l'un de ses _journaux_:
«Que mes pensées sont étranges! La lecture du chant de Milton, _belle Salvina_, m'a ramené, je ne sais comment ou pourquoi, aux jours les plus heureux peut-être de ma vie (toujours exceptés, de tems en tems, certains dimanches des deux derniers étés de Harrow). Je me retrouvais à Cambridge avec Edward Noël et Long, qui fut plus tard dans les gardes: Long, après avoir servi avec honneur dans l'expédition de Copenhague (qui laisse encore vivre deux ou trois mille goujats gras et bien payés), fut noyé en 1809, pendant son passage à Lisbonne avec son régiment dans le _Saint-George_, qui fut heurté la nuit par un autre vaisseau de transport. Nous étions des nageurs rivaux, également passionnés pour les chevaux, la lecture et les festins. Nous avions été ensemble à Harrow, mais _là_ du moins il n'était pas un esprit aussi intraitable que le mien; j'étais toujours alors le premier à la paume, dans les révoltes, les batailles, les parties, et tous les genres de désordres; il était, lui, beaucoup plus calme et mieux civilisé. Mais à Cambridge, soit que mon caractère s'adoucît ou que le sien prît plus de roideur, il est certain que nous devînmes grands amis. La description du siége de Sabrina me rappelle nos mutuels exploits de plongeur. Bien que le Cam n'offre pas une onde vraiment _transparente_, et que l'endroit où nous nous jetions eût quatorze pieds de profondeur, nous avions toujours soin, afin de mieux prouver nos avantages, de lancer avant nous des œufs, des pièces de vaisselle et même des shillings. Il y avait entre autres, et je m'en souviens bien, dans le lit de la rivière où nous nous baignions le plus ordinairement, une souche d'arbre autour de laquelle j'aimais à me glisser et à m'étonner comment diable je me trouvais là.
«Le soir nous faisions de la musique, car il était musicien et savait tirer un égal parti de la flûte et du violoncelle. Je faisais partie de l'assistance et, si je ne me trompe, notre boisson de prédilection était alors de l'eau de soude. Le jour nous courions à cheval, nous nous baignions, nous causions, ou parfois prenions un livre. Je me rappelle l'avidité avec laquelle nous parcourûmes le nouvel in-quarto de Moore (en 1806); le soir nous le lisions ensemble. Nous ne fûmes réunis qu'un été. Long entra dans les gardes l'année que je passai à Nottingham, au sortir du collége. Son amitié, et de ma part un violent et cependant pur amour, étaient alors le roman de l'époque la plus romanesque de ma vie..................................................................... ........................................................................
«Je me souviens qu'au printems de 1809 H***[44] me plaisantait de la tristesse que m'avait causée la mort de Long, et s'amusait à faire des épigrammes sur son nom, qui prêtait aux jeux de mots, tels que _long, court_, etc.; mais il eut bien le tems de s'en repentir à trois ans de là, quand notre ami mutuel, et surtout le sien, Charles Matthews, se noya également, et qu'il put lui-même sentir combien mon affliction avait été légitime. Pour moi, je ne rétorquai pas ces piquans jeux de mots; je sentais trop tout ce que je perdais dans Matthews, et, ne l'eussé-je pas senti, j'aurais encore respecté sa douleur.
[Note 44: Sans doute Hobhouse.]
«Le père de Long m'écrivit pour m'engager à faire l'épitaphe de son fils: je le promis, mais je n'eus pas la force de la composer. Il était de ces êtres bons et aimables qui ne demeurent guère dans ce monde, doué de tous les talens et de tous les avantages qui pouvaient mieux le faire regretter. Cependant, quoique bon compagnon, il avait parfois d'étranges accès de mélancolie; je me souviens qu'un jour, allant chez son oncle, je l'accompagnai jusqu'à la porte, c'était dans le haut ou le bas Grosvenor ou Brook street, je ne sais plus lequel, mais c'était sûrement dans une rue qui faisait suite à quelque place: il me dit que la nuit d'auparavant il avait pris un pistolet sans savoir ou regarder s'il était ou non chargé, et qu'il l'avait dirigé contre sa tête, laissant au hasard le soin de décider s'il partirait ou non. La lettre qu'il m'écrivit en passant du collége aux gardes, était encore aussi mélancolique qu'on pouvait le supposer en pareil cas: mais son maintien naturel ne révélait rien d'une pareille disposition; il était doux et prévenant, il avait même un grand penchant pour la gaîté. Nous étions fort liés à Harrow, et mainte fois nous y sommes retournés de Londres pour nous mieux livrer à nos souvenirs de collége.»
Ces mémoires affectueux sont extraits d'un journal qu'il tenait à Ravenne pendant sa résidence dans cette ville, en 1821. Les circonstances pendant lesquelles ils étaient consignés, doivent nous les rendre encore plus touchans et plus remarquables. Il habitait une terre étrangère; il était même en rapport avec des conspirateurs étrangers, dont il cachait dans sa maison les armes au moment où il écrivait. Cependant il lui était possible de s'éloigner ainsi des scènes qui l'entouraient, et de reporter ses pensées sur le tems ancien, sur les amitiés perdues de son enfance. Un anglais, M. Wathen, qui le vit dans l'une des villes d'Italie, ayant eu l'occasion de mentionner, en lui parlant, qu'il avait eu des rapports d'amitié avec Long, le noble poète, dès ce moment, lui prodigua les témoignages d'une affection marquée. Il lui parlait fréquemment de Long et de ses bonnes qualités, jusqu'à ce que des pleurs, qu'il ne pouvait arrêter, lui couvrissent le visage.
Il rejoignit sa mère à Southwell, suivant son habitude, durant l'été de 1806, et c'est alors qu'il forma dans une société rare, mais choisie, quelques liens d'intimité dont on chérit encore avec orgueil le souvenir. Si l'on excepte le court intervalle qu'il passa, comme nous l'avons vu, dans la société de miss Chaworth, ce ne fut qu'à Southwell qu'il eut jamais l'occasion de profiter de la douce influence de la conversation des femmes et de comprendre que la sphère véritable de leurs vertus c'est leur intérieur. Il fut admis dans le cercle de l'aimable et spirituelle famille Pigot comme s'il en eût fait partie, et le jeune poète ne trouva pas seulement dans le révérend John Becher[45] un critique fin et judicieux, mais un ami sincère. Il eut encore une ou deux autres familles, comme les Leacroft, les Houson, près desquelles ses talens et la vivacité de son esprit furent toujours bienvenus; et la timidité orgueilleuse qui, pendant sa minorité, l'avait éloigné de toute relation avec les gentilshommes du voisinage, semble avoir disparu dans la petite et agréable société de Southwell. L'une de ses amies les plus intimes à cette époque m'a fourni les détails suivans, sur la manière dont elle fit sa connaissance:
[Note 45: Citoyen qui depuis s'est distingué d'une manière honorable par ses plans philanthropiques sur l'important objet de l'amélioration du sort des pauvres.]
«La première fois que je le vis, ce fut à une réunion chez sa mère; et telle était sa timidité, qu'il fallut l'envoyer chercher trois fois avant de le décider à venir dans le salon, pour jouer avec les autres jeunes gens. C'était un enfant gras et embarrassé, portant les cheveux peignés sur le front, et ressemblant parfaitement à la miniature que sa mère avait fait peindre par M. de Chambruland. Le lendemain matin, Mrs. Byron l'ayant conduit chez nous, il conserva son extérieur timide et réservé. La conversation tomba sur Chettenham, les amusemens et le théâtre de cette ville, etc. Je rappelai que j'avais vu le rôle de Gabriel Lackbrain parfaitement bien rempli. Quand sa mère partit, il la suivit en nous faisant une grande inclination; pour moi, rappelant encore la pièce dont nous venions de parler, je lui dis: Bonjour, _Gaby_. Ces mots l'animèrent aussitôt, sa belle bouche s'ouvrit par un éclat de rire, toute sa retenue s'évanouit pour toujours; et quand sa mère lui répéta: Eh bien, Byron, êtes-vous prêt? il répondit que non, qu'elle pouvait s'en aller, et qu'il désirait rester un peu plus long-tems. À compter de là, il venait nous voir à toutes les heures du jour, et se considérait chez nous parfaitement comme chez lui.»
C'est à cette dame que fut adressée la première lettre de lui qui soit tombée entre mes mains; il correspondait en même tems avec plusieurs de ses amis d'Harrow, avec lord Clare, lord Powerscourt, M. William Peel, M. William Bankes, et d'autres encore. Mais on prévoyait peu alors l'intérêt général qui se rattacherait un jour à ces lettres d'écoliers, et en conséquence, comme j'ai déjà eu l'occasion de m'en affliger, il n'en existe plus qu'un très-petit nombre. La lettre dont j'ai parlé, à son amie de Southwell, ne contient rien de remarquable; mais, peut-être, par cette raison-là même, mérite-t-elle d'être insérée, comme servant à montrer, par sa comparaison avec les suivantes, combien son esprit acquit rapidement de la confiance en lui-même. Il y a véritablement dans ses premiers manuscrits un charme pour les yeux de la curiosité, qu'ils perdent nécessairement dans leur forme imprimée; ils attestent évidemment une éducation peu suivie; l'écriture en est informe et enfantine; on trouve même, çà et là, de grosses fautes d'orthographe sous la plume de celui qui, quelques années plus tard, devait s'élancer comme l'un des géans de la littérature anglaise.
LETTRE PREMIÈRE.
À MISS ***.
Burgage-Manor, 29 août 1804.
«J'ai reçu les armes, ma chère miss, et je vous remercie beaucoup de la peine que vous avez prise. Il est impossible que je puisse y trouver le moindre défaut. La vue des peintures me charme pour deux raisons: la première, parce qu'elles serviront à orner mes livres, et la seconde parce qu'elles me prouvent que _vous_ ne m'avez pas encore entièrement _oublié_. Cependant je suis fâché que vous ne reveniez pas plus tôt. Voilà déjà un siècle que vous êtes partie. Peut-être partirai-je pour Londres avant que vous en sortiez, mais je ne l'espère pas. Vous ne pensez plus à mon cordon de montre, à ma bourse; je désire pourtant bien les avoir. Votre petite lettre me fut remise par Harry, au spectacle, où j'accompagnais miss L*** et le docteur S***, et je reviens à l'instant pour vous répondre avant de me coucher. Si je suis à Southwell quand vous y viendrez, et je désire sincèrement que ce soit bientôt, car je regrette beaucoup votre absence, je me fais une fête de vous entendre chanter mon air favori _la vierge de Lodi_. Ma mère se joint à moi pour vous prier de nous rappeler à l'affection de Mrs. Pigot, et croyez-moi, ma chère miss, votre affectionné ami:
BYRON.
«_P. S._ Si vous jugiez à propos de me répondre, je m'estimerais extrêmement heureux. Adieu.
«2e _P. S._ Comme vous êtes, dites-vous, novice dans l'art de tricoter, j'espère que vous ne vous en occupez guère; allez lentement, mais sûrement. Adieu encore une fois.»