Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 29
Nous avons assez parlé de Mrs. Byron dans cet ouvrage pour mettre pleinement le lecteur en état de se former une opinion tant sur le caractère de cette dame que sur le degré d'influence qu'il dut avoir sur celui de son fils. L'homme le plus extraordinaire de notre tems[155], qui se croyait principalement redevable à l'éducation qu'il reçut de sa mère, de l'élévation sans exemple à laquelle il arriva dans la suite, a dit plusieurs fois que «la bonne ou mauvaise conduite d'un enfant dépend entièrement de sa mère.» Quant à l'influence que peuvent avoir eue les caprices et la violence de sa mère sur les défauts qui se mêlèrent aux belles qualités de Lord Byron, sur ses impulsions incertaines et opiniâtres, sur son aversion pour toute espèce de frein, sur l'amertume qu'il mit quelquefois dans sa haine, et sur la précipitation de ses ressentimens, c'est une question pour la solution de laquelle les matériaux ne manquent pas dans ces pages, et que chacun décidera suivant qu'il accordera plus ou moins de force et de pouvoir à ces causes dans la formation d'un caractère.
[Note 155: Napoléon.]
Malgré le traitement peu judicieux et presque grossier qu'elle lui fit subir, il n'est pas douteux qu'elle n'aimât son fils, mais par boutades, et comme il convenait seulement à un naturel tel que le sien; il est moins douteux encore qu'elle n'en fût fière, et ne plaçât en lui de grandes espérances pour l'avenir. On peut juger de son anxiété pour le succès de ses premiers essais littéraires, par les peines que prit Byron pour la tranquilliser lors de l'apparition de l'article de la _Revue d'Édimbourg_, où il était si mal traité. À mesure que sa renommée s'augmenta et devint plus brillante, elle se confirma de plus en plus dans les idées que, par une sorte de superstition, elle avait formées dès son enfance, de sa grandeur et de sa gloire à venir. Elle épiait avec inquiétude toutes les publications où son nom était même simplement mentionné; elle avait réuni en un volume qu'a vu l'un de mes amis tout ce qui avait paru sur sa satire et ses premiers poèmes. Le volume était couvert à la marge d'observations qui lui étaient propres, pleines de plus de sens et d'habileté que nous ne lui en aurions supposé, d'après ce que nous connaissions en général de son caractère et de sa manière d'être.
Parmi les autres traits de sa conduite, où l'on pourrait remarquer le désir d'environner sa mère de respect, on peut remarquer qu'étant enfant il insistait pour être appelé «Georges Byron Gordon,» donnant ainsi la préférence au nom maternel, et qu'il continua toujours à lui écrire: «À l'honorable Mrs. Byron,» quoiqu'il sût bien qu'elle n'avait aucune espèce de droit à ce titre honorifique. Il ne paraît pas non plus que dans sa conduite générale envers elle il ait jamais manqué d'affection et de déférence, on y remarquait seulement quelquefois plus de familiarité que n'en comportent nos idées de respect filial. Ainsi quand ils étaient bien ensemble, il ne l'appelait jamais autrement que «Kitty Gordon;» et je me rappelle avoir vu un témoin de la scène me décrire l'air dramatique et malin dont un jour, à Southwell, quand ils étaient dans le fort de leur rage théâtrale, il ouvrit brusquement les portes du salon pour la faire entrer, en disant: «Entrez, honorable Kitty Gordon.»
L'orgueil de la naissance était un sentiment commun à la mère et au fils, souvent même c'était un sujet de rivalité entre eux; il leur était difficile d'accorder leurs prétentions anglaises et écossaises au plus haut lignage respectif. Dans une lettre écrite d'Italie; il dit à propos de quelque anecdote qu'il tenait de sa mère: «Ma mère, qui était fière comme un diable de descendre des Stuart, en ligne droite des _vieux Gordon_, et non des _Sexton Gordon_, comme elle appelait dédaigneusement la branche ducale, ne manquait pas de me faire remarquer, chaque fois qu'elle me racontait cette histoire, combien _ses_ Gordon l'emportaient sur les Byron anglais, malgré notre origine normande, et notre nom toujours porté par un héritier mâle, tandis que celui des Gordon était tombé à une femme, dans la personne de ma mère.»
Si, pour peindre fortement les émotions pénibles, il faut les avoir éprouvées, ou, en d'autres termes, si, pour que le poète soit grand, l'homme doit avoir souffert, Lord Byron, il faut l'avouer, paya son beau talent de bonne heure et bien cher. Quelque peu nombreuses que fussent les affections de Byron, soit en dedans, soit en dehors du cercle de sa parenté, il les vit dans un court espace de tems presque toutes brisées par la mort[156]. Outre la perte de sa mère, il eut à déplorer, dans l'espace de quelques semaines, la mort prématurée de deux ou trois de ses meilleurs amis. «Dans le court espace d'un mois,» dit-il dans une note de _Childe Harold_, «j'ai perdu celle qui m'avait donné l'existence, et la plupart de ceux qui me rendaient cette existence tolérable.» Parmi eux nous devons compter le jeune Wingfield, que nous avons vu en tête de la liste de ses favoris, à Harrow, et qui mourut de la fièvre à Coimbre; et Matthews, l'objet de son admiration et de son idolâtrie à l'université, qui se noya en se baignant dans la Cam.
[Note 156: Dans une lettre écrite deux ou trois mois après la mort de sa mère, il ne compte pas moins de six personnes de ses parens ou de ses amis que la mort lui avait enlevées depuis le mois de mai jusqu'à la fin d'août. (_Note de Moore_.)]
La lettre suivante, écrite immédiatement après ce dernier événement, est tellement pleine d'une douloureuse sensibilité, que la lecture en est presque pénible.
LETTRE LVI.
À M. SCROPE DAVIES.
Newstead-Abbey, 7 août 1811.
MON CHER DAVIES,
«Il y a quelque malédiction sur moi et les miens. Le cadavre de ma mère est encore dans la maison, et voilà qu'un de mes meilleurs amis se noie dans un fossé! Je ne sais que dire, que penser ou que faire. J'avais reçu une lettre de lui avant-hier. Mon cher Scrope, si vous avez un moment de libre, je vous en conjure, venez me voir, j'ai besoin d'un ami. La dernière lettre de Matthews était datée de vendredi, et samedi il n'était plus! Qui pouvait-on comparer à Matthews pour les talens? Comme nous étions tous petits auprès de lui! Vous ne me rendez que justice en disant que j'aurais volontiers risqué ma chétive existence pour sauver la sienne. J'avais intention de lui écrire ce soir même, pour l'inviter, comme je vous invite, mon bien, bon ami, à me venir voir. Que Dieu pardonne à... son apathie! Quelle sera la douleur de notre pauvre Hobhouse! Ses lettres ne parlent que de Matthews. Venez, Scrope, je suis presque dans le désespoir; me voilà presque seul dans le monde! Je n'avais que vous, Hobhouse et Matthews; laissez-moi jouir de la société des survivans aussi long-tems que je le puis. Pauvre Matthews! Dans sa lettre de vendredi, il me parlait de son intention de se présenter pour l'élection de Cambridge et d'un voyage qu'il devait faire bientôt à Londres. Écrivez-moi ou venez, mais venez plutôt si vous le pouvez; l'un ou l'autre, ou tous les deux.
»Pour toujours, votre, etc.»
J'ai déjà eu occasion de parler de ce jeune homme remarquable[157]; mais le rang qu'il occupa dans les affections de Byron, justifiera sans doute un hommage à sa mémoire un peu plus détaillé.
[Note 157: Charles Skinner Matthews était le troisième fils de feu John Matthews, esq. de Belmont, dans le Herefordshire, représentant de ce comté au parlement de 1802 à 1806. Il avait pour frères l'auteur du _Journal d'un Invalide_ (_Diary of an Invalid_), qui mourut aussi fort jeune, et le prébendier actuel d'Hereford, le révérend Arthur Matthews, qui, par ses talens naturels et ses connaissances acquises, soutient dignement la réputation de son nom.
Le père de cette famille accomplie était lui-même un homme de fort grands talens, et auteur de plusieurs poèmes anonymes; l'un d'eux, la _Parodie de l'Héloïse de Pope_, a été faussement attribué à feu M. le professeur Porson; qui le récitait souvent, et qui en a même donné une édition.]
Rarement, peut-être on a vu réunis à la fois autant de jeunes gens de mérite et d'espérance qu'il s'en trouva à Cambridge dans la société dont Byron faisait partie. Le nom de quelques-uns d'entre eux, MM. Hobhouse et William Bankes, par exemple, est devenu célèbre dans le monde littéraire et savant. Il en est un autre, M. Scrope Davies, dont les talens n'ont encore, au grand regret de ses amis, brillé que dans sa conversation, d'ailleurs fort remarquable. Parmi tous ces jeunes gens pleins de talens et de connaissances, en y comprenant Byron lui-même, dont le génie était à cette époque _un monde non encore découvert_, la supériorité dans presque tous les genres paraît, du consentement de tous, avoir incontestablement appartenu à Matthews. Cet hommage unanime, si nous considérons le mérite des personnes qui le lui rendaient, doit donner une très-haute idée des dispositions et même des talens qu'il montrait à cette époque. On ne peut songer sans intérêt et sans douleur à ce qu'il serait probablement devenu un jour si la mort ne l'eût pas frappé sitôt. La supériorité intellectuelle, non accompagnée des qualités aimables du cœur, n'eût pas suffi pour obtenir cet éloge unanime; mais le jeune Matthews, en dépit de quelques légères aspérités de caractère, de quelques originalités qu'il commençait à faire disparaître, paraît avoir été l'un de ces individus rares, qui commandent notre affection en même tems que nos respects, et qui nous soulagent de l'admiration que nous ne saurions leur refuser, par l'amour qu'ils savent nous inspirer.
J'ai déjà parlé de ses opinions religieuses, et, de leur malheureuse conformité avec celles de Lord Byron; ardent, comme son noble ami, à la recherche de la vérité, comme lui il s'égara dans sa poursuite, et tous deux prirent pour elle cette fausse lumière qui lui ressemble. Qu'il soit jamais allé plus loin que Lord Byron dans son scepticisme, que son esprit ingénieux ait jamais admis _la croyance incroyable de l'athéisme_, c'est, malgré le témoignage écrit de notre poète, c'est ce que je vois nier par tous ceux de ses amis qui avouent ses autres erreurs en les déplorant. Je ne me serais même pas permis d'examiner quelles ont été les opinions d'un homme qui, ne les ayant jamais affichées, ne les a pas rendues du domaine public, si l'idée fausse qu'on avait adoptée à ce sujet, d'après l'autorité de Lord Byron, ne m'eût pas fait considérer comme un acte de justice, envers tous deux, de repousser cette imputation.
On se rappellera que, dans ses lettres écrites à sa mère, avant son départ pour ses voyages, Lord Byron parle quelquefois d'un testament qu'il avait intention de laisser entre les mains de ses exécuteurs. Quel qu'ait été le contenu de cette pièce, il paraît que, quinze jours après la mort de sa mère, il crut devoir faire de nouvelles dispositions, et adressa la lettre suivante, avec ses instructions à cet effet, à feu M. Bolton, procureur à Nottingham. J'ai refusé long-tems de croire qu'il eût jamais donné sérieusement et en forme les ordres que l'on va voir, pour son propre enterrement; mais les documens ci-joints mettent hors de doute cette preuve remarquable de la singularité de son caractère.
À M. BOLTON.
Newstead-Abbey, 12 août 1811.
MONSIEUR,
«Je vous envoie ci-joint une copie des clauses principales du testament que j'ai dessein de faire, que je vous prie de vouloir bien faire grossoyer le plus tôt possible, de la manière la plus claire et la plus formelle. Les changemens que vous y remarquerez sont principalement par suite de la mort de Mrs. Byron. Je vous serais obligé de le tenir prêt dans peu de tems, et j'ai l'honneur d'être, monsieur,
»Votre très-humble et très-obéissant serviteur,»
BYRON.
NOTES POUR UN TESTAMENT À GROSSOYER IMMÉDIATEMENT.
Newstead-Abbey, 12 août 1811.
«Le domaine de Newstead à substituer, après certaines déductions, à George Anson Byron, héritier légitime du titre, ou à la personne quelconque qui s'en trouvera héritière légitime au décès de Lord Byron. La propriété de Rochdale à vendre en tout ou en partie, suivant le chiffre des dettes et legs du présent Lord Byron.
»À Nicolo Giraud, d'Athènes, sujet français, mais né en Grèce, la somme de 7,000 livres sterl. pour être payée, à l'époque de sa majorité, audit Nicolo Giraud, habitant Athènes et Malte en 1810, et ce sur la vente de telles parties de Rochdale, Newstead et autres propriétés, suivant que besoin sera.
»À William Fletcher, Joseph Murray et Démétrius Zograffo[158], natif de Grèce, domestiques, la somme de 50 livres sterl. pendant leur vie. De plus, audit William Fletcher, le moulin de Newstead, à condition qu'il en paiera la rente, mais sans être soumis au caprice du propriétaire. À Robert Rushton, la somme de 50 livres sterling de rente viagère; plus, une autre somme de 1,000 liv. sterl. le jour qu'il atteindra l'âge de vingt-cinq ans.
[Note 158: Si les gazettes ne mentent pas, ce qu'elles font généralement, Démétrius Zograffo, d'Athènes, est à la tête de l'insurrection de ce pays. Il a été mon domestique pendant les années 1809, 1810, 1811 et 1812, avec quelques interruptions, car je le laissai en Grèce quand je passai à Constantinople; il m'accompagna en Angleterre, en 1811, et retourna dans son pays au printems de l'année suivante. C'est un homme habile, quoiqu'il n'eût pas l'air entreprenant; mais ce sont les circonstances qui nous font ce que nous sommes. Ses deux fils, alors au berceau, s'appelaient Miltiade et Alcibiade; puisse le présage être favorable! (_Journal autographe de Byron_.)]
»À John Hanson, esq., la somme de 2,000 liv. sterling.
»Ce qui pourra être dû à S.B. Davies, esq., devra lui être payé dès qu'il en aura fourni la note.
»Le corps de Lord Byron sera enseveli dans le caveau du château de Newstead, sans aucune cérémonie ou service funèbre, et sans aucune inscription, si ce n'est celle de son nom et de son âge. Les restes de son chien ne seront pas pour cela enlevés du dit caveau.
»Ma bibliothèque et mes meubles de toute espèce sont légués à mes amis et exécuteurs John Carn Hobbouse et S.B. Davies. En cas de décès des susdits, je nomme pour mes exécuteurs le révérend J. Becher, de Southwell, Nottinghamshire, et R. C. Dallas, Esq. de Montake Surrey.
»Le produit de la vente de Wymondham dans le Norfolkshire, et des propriétés de la feue Mrs. Byron en Écosse, sera employé au paiement de mes dettes et de mes legs.»
En envoyant une copie du testament rédigé d'après les instructions de Lord Byron, le procureur avait accompagné quelques-unes des clauses de questions marginales, appelant l'attention de son noble client sur certaines choses qui lui semblaient impropres ou douteuses. Comme les courtes, mais énergiques réponses de Byron, sont parfaitement empreintes de l'originalité de son caractère, nous allons donner ici quelques-unes de ces clauses avec les questions et les réponses qui s'y rapportent.
«Ceci est la dernière volonté et le testament de moi, le très-honorable Georges-Gordon Lord Byron, Baron Byron de Rochdale, dans le comté de Lancaster. Je veux que mon corps soit enterré dans le caveau du jardin de Newstead, sans aucune cérémonie, ni aucun service funèbre quelconque. Qu'on ne place aucune inscription sur mon tombeau, sauf une tablette portant mon nom et mon âge. Je veux de plus qu'on ne retire pas du dit caveau les restes de mon chien fidèle. Je me confie à l'affection de mes exécuteurs pour l'accomplissement de cette volonté, à laquelle je tiens d'une manière toute particulière.»
»--On demande à Lord Byron s'il ne vaudrait pas mieux supprimer entièrement cette clause relative aux funérailles. La substance pourrait en être renfermée dans une lettre de Sa Seigneurie à ses exécuteurs, et jointe au testament, lequel porterait alors que les funérailles auraient lieu en la manière que Sa Seigneurie l'aurait ordonné par une lettre _ad hoc_, ou, à défaut d'une telle lettre, à la discrétion de ses exécuteurs.»
»--Il faut que cela reste.»
BYRON.
»Je veux, et j'ordonne formellement que toutes les sommes que ledit S. B. Davies pourrait avoir à répéter sur moi, soient payées intégralement, aussitôt que possible, après mon décès, dès qu'il aura prouvé la nature et le montant de la dette (par témoins ou autrement, à la satisfaction de mes exécuteurs ci-dessus nommés)[159].»
[Note 159: Les mots placés ici entre deux traits avaient été biffés à la plume par Lord Byron.]
»--Si M. Davies a quelques comptes non réglés avec Lord Byron, cette circonstance est une raison de ne le point nommer exécuteur; chaque exécuteur étant en état de se payer par ses propres mains sans consulter ses co-exécuteurs.»
»--Tant mieux... Si la chose est possible, qu'il soit l'un des exécuteurs.»
BYRON.
Les deux lettres suivantes contiennent de nouvelles instructions sur le même sujet.
LETTRE LVIII. [Même numéro que lettre suivante]
À M. BOLTON.
Newstead-Abbey, 16 août 1811.
MONSIEUR,
«J'ai répondu en marge à vos questions[160]. Mon intention est que l'on accorde à M. Davies tout ce qu'il croira devoir répéter, et de plus qu'il soit l'un de mes exécuteurs. Je désire que le testament soit, s'il est possible, écrit de manière à prévenir toute espèce de discussion après ma mort, et c'est ce sur quoi je m'en repose sur vous comme homme de loi et homme d'honneur.
[Note 160: En énumérant dans cette clause le nom et la demeure des exécuteurs, le procureur avait laissé des blancs pour les noms de baptême des exécuteurs; Lord Byron les ayant tous remplis, excepté celui ou ceux de M. Dallas, écrivit en marge: «J'ai oublié le nom de baptême de Dallas... il n'y a qu'à le retrancher.»]
»Quant à la manière simple dont je veux qu'on dispose de ma _carcasse_, je veux que l'on s'y conforme absolument; cela aura, du moins, l'avantage de sauver bien du trouble et de la dépense. En outre, ce qui est de peu de conséquence pour moi, mais qui pourra calmer la conscience des survivans, le jardin est _terre consacrée_. Cet article est copié mot à mot de mon premier testament, et les changemens opérés dans d'autres sont la suite de la mort de Mrs. Byron.
»J'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur,»
BYRON.
LETTRE LVIII.[Même numéro que la lettre précédente.]
À M. BOLTON.
Newstead-Abbey, 20 août 1811.
MONSIEUR,
«Les témoins seront pris parmi mes fermiers, et je serai charmé de vous recevoir le premier jour qui vous sera convenable. J'ai oublié de mentionner qu'il faut spécifier par codicille, ou autrement, que mon corps ne devra, sous aucun prétexte, être enlevé de la place où je yeux qu'il soit déposé. Que si quelqu'un de mes successeurs au titre, soit par bigoterie, soit autrement, voulait déranger ma carcasse, un tel procédé devra être suivi de la perte du domaine, qui, dans ce cas, serait dévolu à ma sœur l'honorable Augusta Leigh ou à ses ayant-cause, aux mêmes conditions.
«»J'ai l'honneur d'être, Monsieur, etc.»
BYRON.
En conséquence de cette dernière lettre, une condition provisionnelle fut insérée dans le testament. Il y fut aussi, le 28 du même mois, ajouté un codicille par lequel il révoque la donation précédemment faite de «ses meubles meublans, bibliothèque, tableaux, sabres, montres, argenterie, linge, bijoux, etc., et autres effets mobiliers, excepté l'argent et les valeurs en portefeuille, qui se trouveraient dans la maison et propriété de Newstead au jour de son décès, et lègue le tout (excepté le vin et les autres spiritueux) à ses amis lesdits J. C. Hobhouse, J. B. Davies et Francis Hodgson, ses exécuteurs, etc. Il lègue le vin et les liqueurs spiritueuses qui se trouveront dans les caves et autres parties de Newstead, à son ami ledit J. Becher, pour son usage particulier. Priant collectivement et individuellement les susnommés de vouloir bien accepter leur dit legs respectif, comme un gage de son amitié.»
On ne saurait se défendre d'un intérêt douloureux à la lecture des lettres suivantes, écrites lorsque ses dernières pertes étaient encore toutes récentes.
LETTRE LIX.
À M. DALLAS.
Newstead-Abbey, 12 août 1811.
«Que la paix soit avec les morts! Le regret ne saurait les réveiller. Après avoir donné un soupir à ceux qui ont quitté cette vie, reprenons-en les ennuyeuses occupations, dans la certitude où nous sommes que nous aussi nous aurons un jour notre repos. Outre celle qui m'avait donné l'existence, j'ai perdu la plus grande partie de ceux qui me la rendaient supportable. Le meilleur ami de mon ami Hobhouse, Matthews, homme d'un rare mérite, l'ornement de notre petit cercle, a péri misérablement dans les eaux fangeuses de la Cam, toujours fatales au génie. Mon pauvre camarade d'école, Wingfield, est mort à Coimbre. En voilà trois dans l'espace d'un mois; j'avais reçu des nouvelles de tous trois, mais je n'en ai pas vu un seul. Matthews m'avait écrit le jour même de sa mort: quoique je regrette vivement sa perte, je suis bien plus tourmenté pour Hobhouse, je crains bien qu'il n'en perde la raison; depuis cet événement, les lettres qu'il m'a écrites sont pleines d'incohérences. Mais allons..., nous passerons un jour ou un autre comme tout le reste... Le monde est trop plein de ces sortes de choses, et notre chagrin même est égoïste.
»J'ai reçu une lettre de vous, à laquelle mes dernières occupations m'ont empêché de répondre, ainsi qu'il aurait convenu. J'espère que vos parens et vos amis ne seront pas de sitôt séparés. Je serai charmé de recevoir une lettre de vous: parlez-moi d'affaires, de sujets communs, de quelque chose ou de rien, de tout ce que vous voudrez, excepté de la mort; j'en ai plus que je n'en puis supporter. C'est une chose étonnante: je regarde sans émotion les quatre crânes que j'ai toujours sous les yeux dans mon cabinet d'étude, et je ne puis, même par la pensée, dépouiller de leur enveloppe charnue les traits de ceux que j'ai connus, sans éprouver une horrible sensation; mais les vers n'y font pas tant de cérémonie! Sûrement les Romains avaient raison de brûler leurs morts.
»Je serai charmé de recevoir de vos nouvelles, et suis votre, etc.»
BYRON.
LETTRE LX.
À M. HODGSON.
Newstead-Abbey, 22 août 1811.
«Vous avez sans doute appris la mort soudaine de ma mère, celle de Matthews, celle de Wingfield que je n'ai sue d'une manière bien positive qu'au moment où je quittais Londres, encore refusais-je d'y croire; tout cela fait un horrible vide dans mes affections. Ces coups se sont succédé si rapidement, que je suis comme stupéfait du choc. Quoique je mange, que je boive, que je parle, que je rie même quelquefois, j'ai peine à me persuader que je sois éveillé; chaque matin j'acquiers la triste conviction que tout cela n'est que trop réel. Mais, brisons là, les morts sont en repos, et seuls ils y sont.
»Vous partagerez la douleur de ce pauvre Hobhouse: Matthews était le dieu de son idolâtrie; et si l'intelligence peut élever un homme au-dessus de ses semblables, nul ne pouvait lui refuser cette prééminence. Je le connaissais très-intimement, et l'estimais en proportion; mais je retombe encore... Allons, parlons de la vie et des vivans.
«Si vous vous sentiez disposé à venir ici, vous y trouveriez «du bœuf, du feu de charbon de terre» et du vin qui n'est pas sans quelque mérite. Si vous y trouverez les deux autres nécessités d'un Anglais, suivant Otway, je ne saurais en répondre, mais probablement une des deux. Faites-moi savoir quand je pourrai vous attendre, afin que je vous tienne au courant de mes allées et de mes venues.....
«Davies est venu ici; il m'a invité à passer une semaine à Cambridge dans le mois d'octobre, de sorte que nous pourrions d'aventure nous rencontrer le verre à la main. Sa gaîté contre laquelle la mort ne peut rien, m'a rendu bien service; mais après tout, nos éclats de rire n'étaient pas francs.