Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 26
«Je saisis, suivant mon usage, une occasion d'écrire brièvement, mais fréquemment; l'arrivée des lettres, à défaut de communications régulières, étant fort incertaine... J'ai dernièrement fait plusieurs tournées de quelque cent ou deux cents milles en Morée et dans l'Attique, etc. J'ai terminé aussi ma grande excursion par la Troade et Constantinople, etc., et suis maintenant revenu encore une fois à Athènes. Je crois vous avoir écrit plusieurs fois qu'à l'imitation de Léandre (quoique sans sa dame), j'avais traversé l'Hellespont de Sestos à Abydos. Fletcher, que j'ai renvoyé en Angleterre avec des papiers, vous instruira de cette circonstance et de quelques autres. Je n'aurai pas, je crois, à me plaindre beaucoup de son absence, connaissant passablement l'italien et le grec moderne; j'étudie cette dernière langue avec un maître, et j'en sais tout ce qu'un homme raisonnable peut désirer pour converser et donner des ordres. En outre, les lamentations perpétuelles de Fletcher sur la privation de bœuf et de bière, son mépris stupide pour tout ce qui est étranger, son incapacité insurmontable pour apprendre le moindre mot d'aucune langue, le rendaient une charge, suivant l'usage de tous les autres domestiques anglais. Je vous assure que l'ennui de parler pour lui, les consolations dont il avait besoin (beaucoup plus que moi-même), les pilaus (mets turc composé de riz et de viande) qu'il ne pouvait manger, les vins qu'il ne pouvait boire, les lits dans lesquels il ne pouvait dormir, et la longue liste des calamités, telles que les faux pas des chevaux, le manque de thé!!! qui l'assaillaient sans cesse, l'auraient rendu un objet continuel de plaisanteries pour les spectateurs et d'embarras pour son maître. Après tout, l'homme est assez honnête et assez capable dans un pays chrétien; mais en Turquie, Dieu me pardonne! mes soldats albanais, mes Tartares et mes janissaires travaillaient pour lui et pour nous aussi, ainsi que mon ami Hobhouse peut le certifier.
»Il est probable que je reviendrai en Angleterre au printems; mais pour l'exécution de ce projet, il me faut des remises. Mes propres fonds m'auraient très-bien suffi; mais j'ai été obligé d'aider un ami qui me paiera, j'en suis certain; et en attendant je n'ai pas le sou. Maintenant je ne me soucie pas d'entreprendre un voyage d'hiver, même quand je serais fatigué de voyager; et je suis tellement convaincu des avantages que l'on recueille à observer l'espèce humaine au lieu de lire ce que l'on en écrit, et des fâcheux effets de rester chez soi, en proie aux préjugés étroits d'un insulaire, que je pense qu'il devrait exister parmi nous une loi qui envoyât pour un tems les jeunes gens à l'étranger, chez le petit nombre d'alliés que nos guerres nous ont laissés.
»Ici je vis et je converse avec des Français, des Italiens, des Allemands, des Danois, des Grecs, des Turcs, des Américains, etc., etc., etc.; et sans perdre de vue mon pays, je puis juger des manières des autres. Quand je reconnais la supériorité de l'Angleterre (sur le compte de laquelle, soit dit en passant, nous nous abusons en bien des choses), j'en suis satisfait; et lorsque je la trouve inférieure, je m'éclaire au moins sous ce rapport. J'aurais pu continuer un siècle à être enfumé dans vos villes, ou à humer le brouillard dans vos campagnes, sans apprendre cette vérité, et sans rien acquérir chez moi de plus utile ou de plus agréable. Je ne tiens point de journal, et n'ai point l'intention de griffonner mes voyages. J'ai fini avec le métier d'auteur; et si, dans ma dernière production, j'ai prouvé aux critiques ou au monde que j'étais quelque chose de plus que ce qu'ils supposaient, je suis satisfait, et ne hasarderai point _cette réputation_ par un futur effort. Il est vrai que j'ai quelques autres productions en portefeuille; mais je les laisse pour ceux qui me survivront. Si on les juge dignes de la publication, elles serviront à éterniser ma mémoire, lorsque moi-même j'aurai cessé d'avoir un souvenir. J'ai pris ici un artiste bavarois qui prend pour moi quelques vues d'Athènes, etc. Cela vaudra mieux que du griffonnage, maladie dont j'espère être guéri. À mon retour, j'espère mener une vie tranquille et retirée; mais Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut, et agit en conséquence, au moins à ce que l'on dit. Je n'ai point d'objection à faire à cela, après tout, n'ayant pas raison de me plaindre de mon lot. Je suis cependant convaincu que les hommes se font eux-mêmes plus de mal que le diable ne pourrait jamais leur en faire. J'espère que cette lettre vous trouvera en bonne santé, et autant heureuse que nous pouvons l'être. Vous apprendrez au moins avec plaisir qu'il en est ainsi pour moi, et que je suis à jamais votre...»
LETTRE L.
À MRS. BYRON.
Athènes, 28 février 1811.
CHÈRE MADAME,
«Comme j'ai reçu un firman pour l'Égypte, etc., je partirai pour ce pays dans le courant du printems, et je vous prie de mander à M. H... qu'il est nécessaire de me faire parvenir des fonds. Au sujet de Newstead, je réponds, comme auparavant, non. S'il faut vendre, vendez Rochdale. Fletcher sera arrivé à cette époque avec mes lettres relatives à cet objet. Je vous dirai d'abord franchement que je n'aime pas les placemens de fonds. Si, par quelque circonstance particulière, j'étais amené à adopter une telle résolution, j'irais, à tout événement, passer ma vie à l'étranger: le seul lien qui m'attache à l'Angleterre est Newstead; et ce lien une fois rompu, ni mon intérêt ni mes inclinations ne m'appelleraient dans le Nord. La médiocrité dans votre pays est l'opulence en Orient, tant est grande la différence qui existe dans la valeur monétaire et l'abondance des objets nécessaires à la vie. Je me sens tellement un citoyen du monde, que le pays où je pourrai jouir d'un climat délicieux et de toutes les recherches du luxe, à un prix moindre que celui de la vie ordinaire de collége en Angleterre, sera toujours une patrie pour moi. Telles sont en effet les côtes de l'Archipel. Voici donc l'alternative:--Si je garde Newstead, je reviens; si je le vends, je reste à l'étranger. Je n'ai reçu d'autres lettres de vous que celles de juin, mais j'ai écrit plusieurs fois; et, comme à l'ordinaire, je continuerai d'après le même plan.
»Croyez-moi à jamais votre, etc.
BYRON.
»_P. S._ Je vous verrai probablement dans le cours de l'automne; mais je ne puis réellement, à une telle distance, vous désigner aucun mois en particulier.»
LETTRE LI.
À M. HODGSON.
À bord de la frégate _la Volage_[141], 29 juin 1811.
[Note 141: Le voyage d'Égypte, que, par la lettre précédente, il semble avoir projeté, fut abandonné, probablement à défaut des fonds qu'il attendait; et, le 3 de juin, il mit à la voile de Malte pour l'Angleterre, sur la frégate _la Volage_, ayant, pendant son court séjour à Malte, éprouvé une violente attaque de fièvre tierce. D'après les lettres mélancoliques qui suivent, on peut se faire une idée des sentimens avec lesquels il revenait dans sa patrie.]
«Dans huit jours, avec un bon vent, nous serons à Portsmouth; et, le 2 de juillet, se termineront (jour pour jour) deux années d'un voyage duquel je reviens avec aussi peu d'émotion qu'à mon départ. Je pense pourtant que j'ai eu plus de peine à quitter la Grèce que l'Angleterre, pays que je suis impatient de revoir par la seule raison que je suis las d'un si long voyage.
»En vérité, mon avenir n'offre rien de très-agréable. Embarrassé dans mes affaires particulières, indifférent au public, solitaire semis avoir le désir de la société, le corps affaibli par des fièvres successives, mais l'esprit, je l'espère, non encore abattu, je retourne _au logis_ sans une espérance, et presque sans un désir. La première chose qu'il me faudra braver, sera un homme de loi; la seconde un créancier, puis des charbonniers, des fermiers, des arpenteurs, et toutes les agréables conséquences d'un domaine en désordre et de mines de charbon contestées. En un mot, je suis malade et chagrin; et, lorsque j'aurai un peu réparé mes irréparables affaires, je décamperai ou vers l'Espagne pour y guerroyer, ou encore une fois vers l'Orient, où je puis au moins avoir des cieux sans nuages et un refuge contre les impertinens.
»Je compte vous rencontrer ou vous voir à la ville ou à Newstead, toutes les fois que vous pourrez y venir sans vous déranger. Je suppose que, comme d'habitude, vous faites de l'amour et de la poésie. Ce mari de H... Drury ne m'a jamais écrit, quoique je lui aie adressé plus d'une lettre; mais je jurerais que le pauvre homme a de la famille, et que par conséquent tous ses soins sont concentrés dans son cercle.
Car des enfans causent de nouvelles dépenses, et Dicky est maintenant en âge d'aller à l'école.
(WARTON.)
»Si vous le voyez, dites-lui que je lui apporte une lettre de Tucker, un de ses amis, chirurgien de l'armée, qui m'a soigné et est un très-digne homme, quoiqu'il aime trop les mots de son métier. J'arriverais trop tard pour le jour des exercices oratoires, ou je serais probablement descendu à Harrow...................................................... .......................................................................
»J'ai beaucoup regretté en Grèce d'avoir omis d'emporter l'_Anthologie_.--Je veux dire celle de Bland et de Mirivale............ .......................................................................
»Qu'est devenu sir Edgar? Et les imitations et les traductions, où en sont-elles? Je suppose que vous n'avez pas l'intention d'abandonner si aisément le public, mais que vous l'attaquerez avec un in-quarto. Quant à moi, je suis excédé des fats de la poésie et des bavardages, «et je laisserai tout le domaine Castalien» à Bufo ou à tout autre. Mais vous êtes un homme sentimental et sensible, et vous rimerez jusqu'à la fin du chapitre. Quoi qu'il en soit, j'ai écrit quelque quatre mille vers d'un genre ou d'un autre, sur mes voyages.
»Je n'ai pas besoin de vous répéter que je serais heureux de vous voir. J'arriverai à Londres vers le 8, à l'hôtel de Dorant, rue d'Albemarle, et mes affaires m'appelleront quelques jours après dans le Nottingham supérieur, et de là à Rochdale.
»Je suis, ici et là, votre, etc.»
LETTRE LII.
À MRS. BYRON.
À bord de la frégate _la Volage_, 25 juin 1811.
CHÈRE MÈRE,
«Cette lettre, qui vous sera envoyée à notre arrivée à Portsmouth, probablement vers le 4 de juillet, a été commencée à peu près vingt-trois jours après notre départ de Malte. Le 2 de juillet, jour pour jour, j'aurai été deux ans absent de l'Angleterre, et j'y reviens en grande partie avec les mêmes sentimens qui me dominaient à mon départ; savoir, l'indifférence. Mais cette apathie ne s'étend certainement pas jusqu'à vous, ainsi que je vous le prouverai par tous les moyens en mon pouvoir. Vous serez assez bonne pour faire préparer mon appartement à Newstead; mais que rien ne vous dérange, et surtout que ce ne soit pas moi. Ne me considérez que comme une visite ordinaire. Je dois seulement vous informer que, depuis long-tems, je me suis astreint à une diète végétale complète, et que le poisson ni la viande n'entrent dans mon régime. Je compte donc sur une provision considérable de pommes de terre, d'herbes et de biscuit. Je ne bois point de vin. J'ai avec moi deux domestiques, hommes de moyen âge, et tous deux Grecs. Mon intention est de me rendre d'abord à Londres pour voir M. H..., et de passer de là à Newstead, en allant à Rochdale. Je n'ai d'autre prière à vous faire que celle de ne point oublier mon régime, qu'il m'est très-nécessaire d'observer. Je suis en bonne santé, comme je l'ai généralement été, à l'exception de deux accès de fièvre dont je fus promptement débarrassé.
»Mes projets dépendront tellement des circonstances, que je ne me hasarderai point à énoncer une opinion à ce sujet. Mon avenir n'est pas flatteur; mais je suppose que nous lutterons toute notre vie, comme nos voisins. En vérité, d'après les dernières informations de H..., j'ai quelque crainte de trouver Newstead démantelé par MM. Brothers, etc.: H... semble déterminé à me forcer à le vendre; mais il sera trompé dans son espoir. Je pense que je ne serai pas obsédé de visiteurs; mais s'il en était autrement, vous devrez les recevoir, car je suis résolu à ne laisser violer ma retraite par personne. Vous savez que je n'ai jamais beaucoup aimé la société; je l'aime encore moins qu'auparavant. Je vous apporte un schall et une quantité d'essence de roses. Il faudra que j'entre tout cela par contrebande, s'il est possible. J'espère trouver ma bibliothèque en assez bon ordre.
»Fletcher est sans doute arrivé. Je distrairai le moulin, de la ferme de M. B***; son fils est un trop brillant séducteur pour hériter des deux objets, et j'y placerai Fletcher, qui m'a servi fidèlement, et dont l'épouse est une bonne femme. Il est, en outre, nécessaire de tempérer l'ardeur du jeune M. B***, ou il peuplera la paroisse de bâtards. En un mot, s'il avait séduit une laitière, il aurait pu trouver quelque excuse; mais la fille est son égale, et, dans la haute comme dans la basse classe, en circonstance semblable, la réparation est de droit; mais je n'interviendrai qu'en démembrant (comme Bonaparte) le royaume de M. B***, afin d'en ériger une partie en principauté pour le feld-maréchal Fletcher. J'espère que vous gouvernez d'une main prudente mon petit empire et sa triste charge de dette nationale. Pour rompre la métaphore, permettez-moi de me dire votre, etc.
»_P. S._ Cette lettre était écrite pour être envoyée de Portsmouth; mais, à notre arrivée, l'escadre a reçu l'ordre de se rendre à Nore. C'est de là que partira ma lettre. Je n'ai point fait cet envoi plus tôt, parce que j'ai supposé que vous pourriez éprouver des inquiétudes, l'intervalle mentionné dans la lettre étant plus long que celui qui devait exister entre notre arrivée au port et ma venue à Newstead.»
LETTRE LIII.
À M. HENRY DRURY.
À bord de la frégate _la Volage_, à la hauteur d'Ouessant, 17 juillet 1811.
MON CHER DRURY,
«Après deux ans et quelques jours d'absence (le 2), j'approche de votre patrie. L'extérieur de ma lettre vous indiquera le jour de mon arrivée. Maintenant nous sommes agréablement retenus, par un calme plat, près du port de Brest. Je n'en ai jamais été si près depuis que j'ai quitté Duck-Puddle. .................................................
»Nous sommes partis de Malte depuis trente-quatre jours, et nous avons eu une traversée fort ennuyeuse. Vous me verrez ou entendrez parler de moi bientôt après la réception de cette lettre, puisque je dois passer par Londres, afin de réparer mes irréparables affaires. De là il me faut aller dans le Nottinghamshire, y lever des rentes; ensuite dans le Lancashire, y vendre des mines de charbon; et revenir à Londres payer des dettes; car il semble que je n'aurai jamais ni charbon ni repos que je n'aille à Rochdale en personne.
»Je rapporte quelques marbres pour Hobhouse, pour moi quatre anciens crânes athéniens[142], tirés de sarcophages, une fiole de ciguë attique[143], quatre tortues vivantes, un lièvre (mort dans la traversée), deux domestiques grecs, vivans, l'un Athénien, l'autre Yaniote, lesquels ne peuvent parler que le romaïque ou l'italien, et _moi-même_, comme le dit finement Moses dans le _Vicaire de Wakefield_, et je puis le dire à son exemple, car j'ai aussi peu de raison de me vanter de mon expédition que lui de la sienne à la foire.
[Note 142: Donnés par la suite à sir Walter Scott.]
[Note 143: Possédée aujourd'hui par M. Murray.]
»Je vous écrivis des rochers Cyanéens, pour vous dire que j'avais traversé la mer à la nage de Sestos à Abydos. Avez-vous reçu ma lettre?... Je suppose qu'Hodgson est, à l'heure qu'il est, enfoncé dans l'étude. Que n'aurait-il pas donné pour avoir vu, comme moi, le véritable Parnasse, où je fis tort à l'évêque de Chrissa d'un livre de géographie? Mais je n'appelle cela qu'un plagiat, en ce que cette action fut commise à une heure de chemin de Delphes.»
Maintenant que nous avons ramené le jeune voyageur en Angleterre, il peut être intéressant, avant de le suivre dans les scènes qui l'attendaient chez lui, de considérer à quel point le caractère général de son esprit et de son humeur avait été modifié par la série de voyages et d'aventures dans lesquels il avait été engagé pendant les deux années qui venaient de s'écouler. Il serait difficile d'imaginer une vie moins poétique et moins romanesque que celle qu'il avait menée avant son départ pour ses voyages. Dans sa jeunesse, il est vrai, il avait vécu et erré parmi des scènes bien capables, selon les idées ordinaires, de former les premiers germes du sentiment poétique. Mais bien que le poète ait pu se nourrir plus tard de ces brillans souvenirs, il est plus que douteux, comme on l'a déjà fait observer, qu'il ait été formé par eux. S'il était vrai qu'une jeunesse passée au milieu des scènes de montagnes fût si favorable au développement des talens d'imagination, les Gallois parmi nous, et les Suisses à l'étranger, devraient briller plus qu'ils ne le font de nos jours par leurs conceptions poétiques. Mais, en accordant même que la mémoire des premières excursions de Byron ait eu quelque part dans la direction de ses idées, l'effet réel de cette influence, quelle qu'elle fût, cessa avec son enfance, et la vie qu'il mena ensuite, durant son séjour au collége d'Harrow, fut ce que naturellement la vie d'un écolier si rêveur et si entreprenant devait être, tout autre chose que poétique. Pour un soldat ou un aventurier, l'éducation qu'il reçut alors eût été parfaite. Ses exercices athlétiques, ses combats, son amour pour les entreprises hasardeuses, donnèrent les indices d'un esprit fait pour la carrière la plus orageuse; mais ces dispositions paraissaient, de toutes, les moins favorables aux études méditatives de la poésie; et bien qu'elles promissent de le rendre plus tard un sujet d'inspiration pour les poètes, elles ne donnaient assurément que très-peu d'espérance de le voir jamais lui-même briller au premier rang parmi eux.
Ses habitudes à l'université étaient encore moins intellectuelles et moins littéraires. Dès son enfance, il avait lu beaucoup et avec ardeur, quoique sans méthode; mais cette application même de son esprit, irrégulière et sans direction comme elle était, il l'avait en grande partie abandonnée après son départ d'Harrow; et au nombre des occupations qui se partageaient son tems à l'académie, les jeux de hasard, l'escrime, les soins à donner à son ours et à ses boul-dogues furent au moins les plus innocentes, si elles ne furent pas les plus favorites. Pendant son séjour à Londres, on ne le voit pas davantage cultiver son intelligence, ou rechercher des amusemens plus délicats. N'ayant aucune ressource de société privée par le manque absolu d'amis et de parens, il était réduit dans cette ville à fréquenter les oisifs de café; et pour ceux qui se rappellent ce qu'étaient à cette époque les cafés de Limmer et Stevens, les deux maisons qu'il visitait de préférence, il est inutile de dire que, quel que fût d'ailleurs le mérite de ces établissemens, ils n'étaient rien moins que des écoles convenables au développement d'un caractère poétique.
Mais quelque incompatible qu'une telle vie pût être avec les habitudes de contemplation qui seules pouvaient éveiller et fortifier les hautes facultés qu'il avait déjà montrées, cependant, sous un autre point de vue, le tems qu'il perdit alors en apparence fut, dans la suite, mis à profit d'une manière incontestable. En l'initiant ainsi peu à peu à la connaissance des variétés de l'esprit humain, en lui donnant l'aperçu exact des détails de la société dans leurs formes les moins artificielles; enfin, en le mêlant si jeune avec le monde, ses affaires et ses plaisirs, la vie qu'il menait à Londres contribua certainement à former cette combinaison extraordinaire, qu'on admira plus tard en lui, de l'imagination et de la connaissance du monde, de l'héroïque et du plaisant, des aperçus les plus fins et les plus minutieux de la vie réelle avec les conceptions les plus élevées et les plus sublimes de la grandeur idéale.
Une autre disposition dominante de son esprit plus mûr et de ses écrits dut peut-être sa naissance aux mêmes causes. Dans cette expérience anticipée du monde que lui donnait son contact précoce avec la foule, il n'est guère probable qu'un grand nombre des caractères les plus dignes de l'espèce humaine aient frappé ses regards. Il n'est que trop probable, au contraire, que les individus les plus légers et les moins estimables des deux sexes durent être au nombre de ses modèles, et que c'est d'après eux, à un âge où les impressions se gravent le plus fortement, que ses premiers jugemens sur la nature humaine furent formés. De là probablement ces aperçus méprisans et dégradans pour l'humanité, qu'il était dans l'usage d'allier au tribut plus noble qu'il payait à la beauté et à la majesté de la nature en général. De là le contraste qui apparaît entre les productions de son imagination et celles de son expérience; entre ces rêves pleins de beauté et de douceur que l'une créait à sa volonté, et l'amertume, sombre et désolante qui débordait de tous côtés lorsqu'il ne consultait plus que l'autre.
Malgré le peu d'espérance que donnait sa jeunesse de la haute destinée qui l'attendait, elle présentait déjà un caractère singulier de la puissance de son imagination; je veux parler de cet amour de la solitude qui, de bonne heure, indique ces goûts d'étude et d'observation de soi-même par lesquelles seules «les carrières de diamans» du génie sont exploitées et mises au grand jour. Dans son enfance à Harrow, il avait fortement montré cette disposition; on le connaissait au collége comme je l'ai déjà dit, pour aimer à s'éloigner de ses camarades, et à s'asseoir seul sur une tombe dans le cimetière, s'abandonnant ainsi à la rêverie pendant des heures entières. À mesure que son esprit révéla ses ressources, ce sentiment domina en lui; et quand ses voyages à l'étranger n'auraient servi qu'à le détacher des distractions de la société pour le mettre en état, solitaire célèbre, de communiquer avec son propre esprit, cela eût été un grand pas de fait vers l'expansion complète de ses facultés. Ce fut réellement alors qu'il commença à se sentir capable de se livrer au détachement que l'étude de soi-même exige, et qu'il put jouir de cette liberté, indépendante du mélange des pensées d'autrui, et qui seule laisse l'esprit contemplatif maître de ses propres idées. Dans la solitude de ses nuits sur mer, dans ses excursions isolées à travers la Grèce, il jouit d'assez de loisir et de solitude pour s'observer lui-même, et là s'apercevoir des premiers «éclairs de son glorieux génie.» Un de ses principaux plaisirs, ainsi qu'il en fait mention dans ses _Memoranda_, était, lorsqu'il se baignait dans quelque lieu retiré, de s'asseoir, au-dessus de la mer, sur des rochers élevés, et là de rester des heures entières à contempler les cieux et les eaux[144], et à se perdre dans cette sorte de vague rêverie qui, quoique sans forme arrêtée, et sans but pour le moment, se répandait ensuite, dans ses écrits, en peintures énergiques et brillantes qui vivront à jamais.
[Note 144: Il fait allusion à cette passion dans ces belles stances:
«S'asseoir sur les rochers, contempler la mer, etc.»